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LE TRAITÉ

Situation des deux cabinets de Vienne et de Versailles. — La défection de la Prusse met la France à la discrétion de l'Autriche. — Reprise de la négociation sur la base des premières propositions faites par Marie-Thérèse. — Difficulté de s'entendre. — La Russie se montre favorable et promet son concours à la négociation engagée entre la France et l'Autriche. — L'Autriche demande la conclusion immédiate d'une convention de neutralité et d'un traité défensif, renvoyant à une négociation ultérieure les propositions plus étendues qu'elle avait faites. — Délibération dans le Conseil des ministres. — La demande de l'Autriche est acceptée. — Conclusion de la convention de neutralité et du traité défensif le 1" mai 1756. — Un mémoire remis par Bernis à l'ambassadeur prépare la négociation future qui doit compléter ces deux actes.

Caractère du traité du 1'' mai — il n'est défensif qu'en apparence;— une guerre prochaine en est la conséquence certaine. — Étrange illusion du public et même du ministère français à cet égard. — On ne prend aucune précaution pour se préparer à la guerre. — Surprise et incertitude de la diplomatie française. — Marie-Thérèse fait avec activité ses préparatifs d'agression. — La Russie se montre toujours prête à la seconder. — Frédéric, se croyant menacé par l'alliance de la Russie et de l'Autri'Mie, veut les prévenir. — Ultimatum envoyé à Marie-Thérèse. — Elle y répond avec hauteur. — Frédéric se décide à la guerre et entre en Saxe. — Conclusion.

Le retour de Nivernais mettant fin à l'une des deux négociations que le ministère de Louis XV

avait engagées et tentait de poursuivre simultanément, l'autre demeurait seule et devait marcher rapidement à une solution qui, dans quelque sens qu'elle eût lieu, ne pouvait plus se faire attendre.

Ce récit est donc arrivé à l'instant où fut prise la résolution qui, de la part de presque tous les historiens, a été l'objet d'un blâme sévère. Pour bien apprécier dans quelle mesure ce jugement est fondé, il importe de se rendre un compte exact de la situation dans laquelle se trouvaient placées, à ce moment suprême, les deux cours appelées pour la première fois depuis des siècles à faire alliance.

Dans la conférence tenue à Vienne au mois d'août 1755 et qui avait précédé l'envoi des propositions faites à Louis XV, Kaunitz, on peut s'en souvenir, avait tenu à établir que, par suite des exigences excessives de l'Angleterre et de sa réconciliation suspecte avec la Prusse, l'Autriche n'avciit plus que le choix entre un complet isolement ou un rapprochement avec la France.

Par le rappel de Nivernais, la France se trouvait réduite à son tour à une alternative pareille. Du moment où elle avait dû renoncer à renouveler avec Frédéric une alliance dont Tesprit était dénaturé, et qui n'aurait présenté qu'une apparence sans dignité, il ne lui restait plus à choisir qu'entre l'isolement ou un rapprochement avec l'Autriche.

C'était cette similitude de position, aperçue d'avance par le chancelier autrichien, qui lui avait inspiré la confiance de mettre la main à l'exécution du grand dessein dont il méditait depuis tant d'années Faccomplissement. L'alliance des deux cours de Vienne et de Paris leur était, suivant lui, conseillée, presque commandée par un intérêt égal et des dangers do môme nature auxquels ni l'une ni l'autre ne pouvait rester insensible.

Il y avait pourtant sous cette ressemblance, si justement prévue par le coup d'œil politique de Kaunitz, deux difïérences considérables, tout à l'avantage de l'Autriche.

D'abord, on n'avait à Vienne aucune nécessité de se préoccuper pour l'heure présente d'une lutte armée à soutenir. Si la solitude en face d'un voisin hostile et sans scrupule était regardée

ajuste titre comme un état incommode et inquiétant, on avait le temps de se préparer au danger encore éloigné qui pouvait en sortir, et de se pourvoir d'avance de toutes les ressources possibles pour y faire face. La France, au contraire, était sous le poids d'une charge très lourde : c'était une guerre déjà engagée contre un ennemi redoutable avec des chances douteuses et dans des conditions inégales. LMssue même en fût-elle heureuse, le lendemain trouverait le vainqueur épuisé d'hommes et d'argent, hors d'état pour longtemps de soutenir aucune épreuve nouvelle. C'était l'avenir seul qui menaçait l'Autriche : la tâche imposée à la France était présente et pressante.

De plus, la convention conclue à Westminster entre la Prusse et l'Angleterre causait à la France un dommage grave et immédiat, puisque son adversaire se trouvait par là délivré du soin de veiller à des possessions germaniques qui lui étaient chères, et recouvrait la libre disposition des auxiliaires de toute nature qu'il pouvait recruter en Allemagne. C'était, en réalité, une intervention indirecte faite en pleine guerre en faveur d'un des combattants contre l'autre.

Le tort causé par la môme convention à

TAutriche, sans être nul assurément, était loin pourtant de présenter le même caractère. Sans doute il était pénible pour Marie-Thérèse de voir son ancienne alliée rechercher l'intimité d'un rival qui l'avait dépouillée : c'était un dangereux encouragement donné à des visées ambitieuses qu'elle n'avait que trop de motifs de craindre. Souveraine d'un État catholique, elle avait aussi raison de s'alarmer de l'ébranlement que pouvait causer à l'équilibre religieux, toujours instable, de rAUemagne, l'union des deux grandes puissances protestantes. Mais c'était là, soit affaire de sentiment, soit vues de prudence lointaine. Prise à la lettre dans ses termes exprès et dans son application immédiate, la convention de Westminster ne contenait rien qui atteignît directement l'impératrice, rien qui fût contraire aux conditions qu'elle avait dû accepter elle-même à Aix-la-Ghapelle, et à la place encore très considérable que le nouvel état de l'Europe et de l'Allemagne assurait à sa maison impériale. L'Angleterre prétendait même et se croyait en mesure de lui démontrer que rien n'avait été fait ni signé qu'en vue de prévenir toute agression prussienne contre ses États et de faire respecter le territoire de l'empire dont son époux

était le chef. Aussi tenait-on avec soin, à Londres, le protocole ouvert pour attendre une adhésion de l'Autriche que le ministre britannique à Vienne ne cessait pas de solliciter. Et de fait, une vaste coalition, où la Prusse et l'Autriche auraient siégé aux deux côtés de T Angleterre et dont une hostilité commune contre la France eût été le lien, c'était le rêve de tous les politiques anglais, car c'eût été l'accord complet fait à Londres entre les prédilections royales et les sympathies populaires : en sorte qu'à l'argumentation favorite de Kaunitz, un contradicteur aurait pu répondre que, si l'Autriche était réduite à l'isolement, c'est qu'il lui avait convenu de s'y mettre et qu'il lui convenait. d'y rester.

Tant que la négociation commencée avec la p'rance se poursuivait avec un espoir de succès, TAngleterre frappait inutilement à la porte et avait peu de chance d'être écoutée. Une trop forte répugnance éloignait l'impératrice d'une combinaison dont la condition préliminaire et indispensable eût été la franche acceptation d'un état de choses qui lui était odieux, l'oubli de ses injures passées, la perte de tout espoir de vengeance. Mais que la France intimidée, hésl-

tante ou dominée par des habitudes de méfiance invétérées, vînt, à la dernière heure, à refuser ou à mettre à trop haut prix sa signature, il était certain qu'à Finstant tout devait à Vienne changer de face. Les vieux conseillers, qui n'étaient entrés qu'à regret dans des voies nouvelles, et dont l'événement aurait justifié les fâcheuses prévisions, allaient relever la tête : l'empereur, resté au fond de l'âme en sympathie avec eux, eût peut-être cette fois, par extraordinaire, élevé la voix dans son intérieur conjugal. Et qui pouvait répondre de ce qu'aurait ressenti rimpératrice elle-même en voyant ses avances repoussées, sa confiance méconnue, ses espérances trompées, ses intentions mises en suspicion à Versailles par un parti pris de froide et incrédule hostilité? Après tout, malgré son génie, elle était femme, c'est-à-dire impétueuse et mobile, une blessure nouvelle faite à son orgueil pouvait lui faire oublier, au moins pour un jour, de plus profondes et de plus anciennes. Si la France se détournait d'elle avec dédain, elle pouvait, de dépit ou par découragement, dût-elle s'en repentir peut-être plus tard, se jeter dans les bras toujours ouverts que lui tendait l'Angleterre. Le sort de Kaunitz eût été

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alors celui qui attend tous les novateurs mallieu reux : son crédit n'aurait pu se maintenir contre la réaction des préjugés qu'il avait froissés, et la conjuration des rivaux qu'importunait sa faveur, et l'ancien^ système rentrait au conseil aulique avec les honneurs de la victoire.

Que ce retour d'opinion fût possible et sérieusement à craindre, il n'en faut d'autre preuve que rémotion ressentie par Kaunitz, quand il vit que le moment était arrivé où de la dernière résolution de la France allait dépendre le succès de l'œuvre à laquelle il avait attaché sa fortune et son nom. Sa correspondance avec Stahremberg, ordinairement froide et réservée, prend alors un caractère inaccoutumé d'irritation et d'impatience. A la première nouvelle de la convention prussienne, il saluait cet événement comme « le plus heureux et le plus décisif qui pût arriver pour le bien de l'Autriche »; mais il ajoutait déjà : « Il est probable que nous allons voir l'Angleterre s'efforcer d'entraîner la Russie dans son accord avec la Prusse et réaliser ainsi son ancien projet, de faire du roi de Prusse le médiateur commun et de rinstalicr comme l'arbitre de l'Europe [als dcn arbitra von Europa darzustellen).lo\ii indique, disait-il quelques jours

après, que nous allons voir se former une formidable ligue protestante qui sera naturellement opposée à la cour de France... Il faudrait donc que le ministère français fût frappé par le ciel d'aveuglement, s'il ne voit cas clairement l'intérêt commun de la Prusse et de l'Angleterre et les conséquences qui doivent s'ensuivre. C'est de quoi, ajoute-t-il avec une indifférence affectée, nous avons moins à prendre souci que la France elle-même : puisque dans le cas où la France persisterait dans ses préjugés haineux et voudrait se moquer de nous, il nous resterait toujours un parti à prendre, ce serait de nous rallier aux gros bataillons et d'entrer dans les idées de V Angleterre, » — Et puis le 22 février : « Si ridée du danger immense pour la France dans l'exécution de la ligue entre l'Angleterre, les cours de Vienne et de Pétersbourg, le roi de Prusse, les États-Généraux et plusieurs autres puissances pour lesquelles la cour de Londres se donne actuellement beaucoup de mouvement et qu'elle poussera avec son impétuosité accoutumée, n'ouvre pas les yeux de la cour où vous êtes et ne lui fait pas sentir que pour faire échouer ce projet, il n'y a pas de temps à perdre, il semble qu'il faudra renoncer à lui

voir prendre jamais un parti conforme à son intérêt d'état et à la gloire d'une grande monarchie. On ne devrait pas avoir à lui supposer un tel excès d'aveuglement : sed vestigia terrent. »

Un peu plus ta;*d enfin, le 3 avril, il décrit encore l'effort considérable tenté par le gouvernement anglais dans toutes les cours pour amener une réconciliation générale de toutes les puissances, Prusse et Autriche comprises, mais dont la France serait exclue, prélude évident d'une coalition qui serait bientôt dirigée contre elle. « La susdite cour, dit-il (l'Angleterre), travaille à Pétersbourg, à Madrid, à Turin, à Dresde, pour amener sa réconciliation avec nous. Le ministre de Russie, le comte Kaiserling, qui n'est pas informé des vrais sentiments de sa cour, et ne connaît pas notre secret, se donne à cet effet toute sorte de peines, et a demandé une audience à Leurs Majestés Impériales. La môme demande a été faite par le comte Ganale et M. Burmania (les ministres de Sardaigne et de Hollande). On attend le ministre de Hanovre d'un jour à l'autre, qui n'épargnera certainement rien pour soutenir les vues de T Angleterre... Quoique nous ne faiblissions pas sur nos principes et renvoyions toutes ces cours avec des réponses négatives, il y

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a pourtant contre moi personnellement un orage qui est déjà très fort et le deviendra plus encore à mesure que le bruit de nos négociations secrètes se répandra davantage. On en est même déjà à chercher un moyen de me renverser : je m'en ris et désire seulement que notre traité défensif soit fait bientôt pour que je puisse tranquilliser certains esprits *.

La fortune ministérielle de Kaunilz n'intéressait que très indirectement la France; ce n'étaient donc pas ses inquiétudes personnelles qui auraient dû l'émouvoir et qu'elle aurait pu partager. Mais il est impossible de méconnaître qu'à un point de vue plus général, les prévisions du chancelier étaient justes et que si, le traité débattu à Ver-

1. Kaunitz à Stahremberg, 4, 22 février, 3 avril 1756 (Archives de Vienne). — Le dessein de l'Angleterre de former une coalition contre la France est signalé par Marie-Thérèse elle-même dans une lettre écrite (après la conclusion du traité avec la France) à son beau-frère, Charles de Lorraine, où elle lui explique les motifs qui l'ont empêchée d'y entrer. — « Peu s'en faut, dit-elle, qu'on ne m'ait formellement proposé d'entrer dans cette alliance, sous le faible prétexte de former une ligue formidable contre la France. » (Marie- Thérèse à Charles de Lorraine, 14 mai 1756. — Archives de Bruxelles.) — Bernis, de son côté {Mémoires, t. I, p. 260), mentionne la crainte de cette chance parmi les motifs qui amenèrent le traité dont il fut l'auteur. « Si le roi, dit-il, refusait l'alliance de la cour de Vienne, il risquait de voir l'impératrice prendre des mesures avec l'Angleterre, et ne pouvant plus compter sur l'alliance de Berlin, il se trouvait par là exposé à la ligue des principales puissances d'Europe. »

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sailles venant à manquer, l'Autriche eût été , ramenée par l'Angleterre dans le giron de Van-^^^ cienne union antifrançaise, le danger qui aurait alors menacé la France était le plus grave peutêtre qu'elle eut couru depuis les derniers jours de Louis XIV. Délaissée par la Prusse, dont elle ne pouvait plus attendre qu'une neutralité perfide, elle aurait vainement promené ses regards sur toute l'Europe sans y rencontrer un visage ami, L'Allemagne entière lui était fermée, tous les clients qu'elle y avait comptés dans les guerres précédentes étant aussi ceux de Frédéric et livrés par lui à la dévotion de l'Angleterre. L'Espagne elle-même, dont l'alliance lui avait été souvent onéreuse, mais lui garantissait autrefois la sécurité d'une de ses frontières et le repos d'une partie de l'Italie, n'aurait pas cette fois répondu à son appel : car un habile ministre anglais avait prci^que entièrement ruiné notre influence à Madrid, et il était aidé dans son travail souterrain par une reine portugaise qui, n'ayant pas de postérité, ne portait que peu d'intérêt à la maison de Bourbon représentée par des héritiers nés d'un autre lit que son époux. C'était Bernis, on l'a vu, qui allait être envoyé pour regagner le terrain perdu, mais ce n'était pas en se présen-

tant tout meurtri crun échec personnel, au nom d'une cour universellement délaissée, qu'il aurait eu chance de le reconquérir. L'Espagne était faible, et les faibles ne croient et ne vont qu'à la fortune et à la force.

Enserrée ainsi dans un cercle d'hostilités ouvertes ou sourdes qui se serait étendu depuis les rives de la Baltique jusqu'au détroit de Gibraltar, — sous les yeux d'une Europe attentive où personne n'aurait fait de vœux pour elle, — la France aurait dû aborder le terrible duel où elle était sûre de rencontrer la supériorité reconnue des forces navales de l'Angleterre. Le jour où le revers qui était à craindre serait arrivé, c'était à qui se serait mis en mesure de tirer parti do son malheur. Car l'expérience a trop souvent prouvé que ceux qui n'ont pas d'alliés la veille d'un désastre n'ont plus que des ennemis le lendemain. En tout cas, ce ne serait pas l'Autriche qui eût été la moins empressée à profiter de notre abaissement. Le moins qu'elle eût réclamé pour se venger du mépris qu'on aurait témoigné à ses offres et pour compenser la renonciation définitive qu'elle aurait dû faire de la Silésie, eût été une extension de ses frontières partout où, comme en Flandre, ou sur les rives supérieures

du Rhin, ses domaines bordaient le territoire français. La guerre que la France a soutenue avec l'Autriche, contre l'Angleterre et la Prusse unies, a sans doute été très malheureuse : mais laissée seule en face d'une coalition européenne, auraitelle eu meilleure chance? C'est le revers de la médaille, et l'on n'y a pas songé suffisamment en traitant sans ménagement les auteurs du traité do 1756. La fâcheuse condition de ceux qui tiennent en main les affaires humaines les condamne souvent à n'avoir le choix qu'entre deux partis dont aucun n'est sûr. Celui qu'ils préfèrent est le seul mis à l'épreuve et dont la postérité leur demande compte. Des maux ou des périls, qu'ils ont écartés la crainte disparaît avec le souvenir. Il ost si commode de juger après l'événement, a On a prétendu, dit Voltaire dans son Précis d(i siècle de Louis XV, que l'union de la France et (le l'Autriche était monstrueuse. Puisqu'elle liait nécessaire, sans doute elle était naturelle. » \'oilà le vrai mot qui n'a pas moins de justesse et ik) force pour avoir été dit par un ami, longtemps courtisan, et toujours admirateur de Frédéric.

J'en ai dit assez pour faire comprendre que dans le débat qui allait s'engager sur les conditions du traité destiné à consacrer l'alliance des deux cours, l'Autriche se présentait avec un réel avantage, puisque rien ne la pressait d'agir et qu'elle gardait, en cas d'échec, une ligne de retraite qui manquait à la France. Il ne serait pas juste de ne pas tenir compte aux négociateurs français et à Bernis, en particulier, de cette infériorité qui, à chaque résolution qu'ils avaient à prendre, ne pouvait manquer de se faire sentir.

C'était malgré Bernis, on l'a vu, et par une démarche peut-être un peu précipitée que, sous rinfluence de l'irritation causée par la convention prussienne, la négociation avait été subitement reportée sur le terrain des premières propositions de Marie-Thérèse; les mêmes que (soit timidité, soit prudence) les conseillers de Louis XV avaient d'abord écartées. Kaunitz, qui n'espérait pas un retour si prompt à ses idées favorites, ne se fit pas (on le pense bien) prier

pour rentrer dans la voie si heureusement rouverte par la manœuvre improvisée de StahremJjerg. En réponse à la demande d'instructions complémentaires qui lui était adressée, il envoya, à peu près textuellement, la reproduction de son plan primitif, dont on peut se rappeler les traits principaux : renonciation explicite de la France à tout renouvellement d'alliance avec la Prusse, formation par son aide et avec ses soins d'une vaste coalition d'États (Espagne, Suède, Danemark, Saxe, Bavière et Palatinat), en vue d'aider l'Autriche à reconquérir la Silésie : concours de la France non pas armé, mais pécuniaire, au moyen d'un subside fourni pour subvenir aux frais de l'entreprise : en retour de ces facilités prêtées aux vues de la cour de Vienne, un établissement princier assuré dans les Pays-Bas, à l'infant gendre de Louis XV, pour remplacer les duchés de Parme et de Plaisance que le traité d'Aix-la-Chapelle lui avait conférés. Une seule des offres précédentes fut omise : c'était la promesse de favoriser l'élection du prince de Gonti au trône de Pologne; le roi de France (par une indifférence surprenante, difficile à concilier avec son action secrète) n'ayant paru y attacher aucun prix, et ce point

étant particulièrement nrialaisé à faire accepter par la Russie.

A cette communication, qui ne devait rien ajouter à ce qui était déjà connu, Bernis se vante dans ses Mémoires (et cette assertion est pleinement confirmée par les dépêches de Stahremberg) d'avoir opposé tout de suite une demande en quelque sorte reconventionnelle très difficile à écarter, mais qui en altérait sensiblement Téconomie. C'était la reconnaissance préalable d'une parfaite réciprocité établie sur tous les points, entre les deux parties contractantes. Si la France renonçait explicitement à toute alliance avec la Prusse, l'Autriche de son côté se détacherait d'une manière tout aussi formelle et dans la même mesure, de toute alliance avec l'Angleterre. L'insistance de Bernis à cet égard fut même singulièrement pressante, car, Stahremberg ayant déclaré, en réponse à une première ouverture, que ses instructions ne lui permettaient pas de satisfaire à une exigence à laquelle il n'était pas préparé, il dut rester convenu entre eux que rien de ce qu'ils pourraient arrêter ne serait regardé comme définitif, tont que celte condition sine qua non ne serait pas remplie. La réciprocité ainsi entendue entraînait

deux conséquences qui, bien que l'une et l'autre assez difficiles à accepter pour l'Autriche, n'étaient pourtant pas également graves.

En premier lieu, si la France s'engageait à laisser, en regardant faire et en se croisant les bras, les armées autrichiennes entreprendre d'enlever la Silésie à Frédéric, — malgré la garantie qu'elle avait promise à Aix-la-Chapelle et, depuis lors, renouvelée à plusieurs reprises, — l'Autriche, à son tour, devait assister avec la même indifférence à toute attaque portée par la France contre les possessions du roi d'Angleterre, fùt-cc même celles qui faisaient partie du corps germanique dont l'empereur avait la garde officielle. C'était une promesse dont l'exécution aurait pu être pénible à l'accomplir devant l'Allemagne inquiète et soupçonneuse. Au fond cependaiil, comme il ne s'agissait que du Hanovre et comme il était peu probable que la France songeât encore à attaquer cet électorat depuis que lo traité de AA'estminster l'avait placé sous la protection prussienne, on glissa sans trop appuyer sur ce point délicat.

Mais une autre suite du même principe avait une plus grande importance. L'Autriche ne voulant et ne pouvant en réalité apporter à la

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Fronce aucune aide matérielle clans sa lutte iivec l'Angleterre, réciproquement Louis XV et Bernis en son nom durent se refuser péremptoirement à tout concours même indirect prêté à la campagne agressive que l'Autriche méditait contre la Silésie. Louis XV se croyait dégagé de tout lien d'honneur envers Frédéric et voulait bien le laisser prendre à partie sans le défendre, mais il se refusait à s'associer à l'exécution. Tout devait se borner de la part de la France à laisser faire et laisser passer. Dès lors, il n'y avait pas à entendre parler de cet appui détourné qui aurait consisté à engager les puissances secondaires sur lesquelles pouvait s'exercer l'influence française à prendre part à des opérations militaires dont la France elle-même se serait tenue à l'écart. Sur ce point ce fut le roi surtout qui fut inabordable. Il déclara nettement qu'à tant faire que de se mêler de la lutte, il aimerait mieux se battre lui-même que de faire battre les autres et surtout les faibles à sa place. Il aurait pu ajouter que le procédé qui manquait de noblesse n'aurait pas présenté non plus de sécurité véritable : car le tuteur qui aurait mis ses clients en avant, n'aurait pu, s'il leur arrivait malheur, se dispenser de leur porter secours : en sorte que ce

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n'eût été que partie remise et on n'y aurait gagné que d'avoir laissé échapper le succès de la première heure dont TefTet moral, dans une entreprise audacieuse, est souvent décisif.

Ce fut sur ce point cependant qu'on faillit rompre parce qu'on se mit des deux parts à suspecter les intentions mutuelles. L'Autriche, pour maintenir sa demande, alléguait qu'elle ne serait pas sûre de réussir si elle n'était appuyée que par les forces de la Russie dont — depuis la convention faite entre la tsarine et l'Angleterre — elle n'était même plus sûre de pouvoir disposer à son gré et elle affirmait qu'elle ne pourrait se mettre en campagne à moins d'être secondée par une troisième armée qui lui permettrait de faire attaquer la Prusse de tous les côtés à la fois. Mais la France pouvait très bien soupçonner que cette troisième armée levée sur de petits États n'était destinée qu'à former un rideau derrière lequel se tiendrait toute l'armée française elle-même, prête à accourir si ceux qu'elle avait compromis étaient menacés. D'autre part il était clair qu'on ne pouvait intéresser ces États secondaires à une affaire qui avait ses périls, que par l'appât du gain et en leur promettant une part des

dépouilles de la Prusse. Ce n'était donc pas seu-

lement la restitution de la Silésie, mais la réduction et même le démembrement du patrimoine de la maison de Brandebourg qu'il fallait dans ce système se proposer comme résultat de la victoire. Or, c'était là, supposait à son tour Stahremberg, ce que la France ne voulait à aucun prix. Elle consentait bien que Frédéric fût châtié de son ingratitude en se voyant forcé de rendre ce qu'elle l'avait aidé à prendre, mais elle ne voulait ni le ruiner, ni même le saigner à blanc; un succès trop complet ne lui aurait pas moins déplu qu'un échec. C'était un calcul que l'Autrichien avait d'autant moins tort de soupçonner qu'à le bien prendre le Français n'aurait pas eu absolument tort de le faire.

Le débat, qui dura plusieurs jours, fut d'autant plus épineux que, comme Stahremberg ne tarda pas à s'en apercevoir, les deux négociateurs français à qui il avait affaire. Rouillé et Bernis, étaient loin de s'entendre et même d'être animés d'intentions pareilles; ce qu'on obtenait de l'un, on n'était jamais sûr de ne pas le voir refuser par l'autre. Rouillé, d'un esprit naturellement étroit, difficultueux et méfiant comme Test la médiocrité qui sent sa faiblesse, aurait vu échouer sans peine une négociation dont, bien

que ministre titulaire, il n'avait pas eu la première confidence et ne garderait pas Thonneur. Son humeur contre l'adjoint qu'on lui avait imposé était visible. L'échec surtout eût été bien vu du premier commis de son ministère, l'abbé de La Ville, avec qui il avait dû s'ouvrir. Cet agent très distingué, mais tout imbu des habitudes et des préjugés delà politique traditionnelle, lui suggérait tout bas les moyens d'entraver l'affaire, et surtout de placer sur le chemin de son collègue les obstacles propres à le faire trébucher. Ce fut, sans doute, à la suite de quelque conversation avec ce confident qu'il échappa au ministre de dire, à portée d'être entendu de Stahremberg, « que la Prusse était un allié nécessaire de la France qu'il faudrait retrouver tôt ou tard et qu'il ne fallait pas la laisser écraser». C'était se confesser tout haut; le lendemain, à la vérité, il courait après sa parole, mais le mot était lâché et volait déjà sur la route de Vienne.

Heureusement Bernis était là et arrivait à temps pour réparer les maladresses et panser les blessures. A celui-là ne manquait ni l'art ni la souplesse, et d'ailleurs son amour-propre et Tespoir de son crédit futur étaient engagés à

justifier la confiance qui Tavait fait admettre dans rintinaité royale; il aurait fait pauvre figure, en effet, reparaissant les mains vides devant le conseil ministériel où il n'était encore qu'un intrus et dont une équipée malheureuse ne lui aurait pas ouvert l'entrée.

C'est grâce à cette intervention conciliante qu'on avait fini par imaginer une sorte d'accommodement. Tout concours militaire, soit directement prêté par la France, soit conseillé et suggéré par elle à des tiers, étant déclaré impossible, il sembla qu'une assistance pécuniaire, à la condition d'être justifiée par une direction d'intention un peu subtile, serait de nature à soulever moins de scrupules. L'argent de la France ne devrait pas alors être employé à soudoyer des troupes pour les mettre au service de l'Autriche, mais seulement à barrer le chemin aux propositions du même genre que l'Angleterre ne manquerait pas de faire. Nul doute, en effet, que l'Angleterre engagée désormais à rendre service à la Prusse, ne s'efforçât de détourner par ses largesses les auxiliaires dont l'Autriche aurait pu espérer quelque appui : et si on laissait une fois (suivant la vive expression que nous avons vu employer par Frédéric) les guinées anglaises

tomber dans le chapeau toujours tendu des princes allemands, l'Autriche n'aurait plus su en réalité à quelle porte frapper. Moyennant une subvention égale promise par la France, on pouvait soustraire les faibles à cette tentation. Leur neutralité ainsi assurée, ils seraient libres de la transformer ensuite à leur gré en secours effectif sans avoir besoin de prendre l'avis et même de demander l'assentiment de la France. Restait à trouver une forme convenable pour ôter à cette avance l'apparence (vraie ou fausse) d'une participation à la campagne agressive dont Louis XV tenait à ne pas rester responsable. Après en avoir cherché et débattu plusieurs, la meilleure paraissait être de donner à la somme versée l'étiquette d'une soultp à payer pour ramener à des conditions tout à fait équivalentes l'échange à opérer entre les duchés italiens et la principauté flamande promise à l'infant Philippe. P]t de fait, bien que ce genre de calcul, appliqué à des souverainetés politiques, fût assez singulier, il n'y avait rien d'excessif à considérer un territoire de Flandre comme d'une valeur vénale très supérieure à la môme quantité prise en Italie '.

1. Stahrcmberg à Kaunitz, 27 février, 11 mars HoG (Archives de Vienne).

Mais sur retendue même et la situation du territoire qui devait être abandonné à l'infant, était-on bien assuré de s'entendre? La France ne promettant plus son aide que dans des conditions très inférieures à ce qui lui était demandé, il était à craindre que l'Autriche ne voulût réduire ses concessions dans la même proportion. Le seul fait de reculer et de dégarnir la frontière des Pays-Bas ne pouvait-il pas déjà être regardé comme un sacrifice bien considérable pour un si mince avantage? Aussi l'Autriche commençaitelle à dire qu'il faudrait trouver quelque moyen de faire en sorte que la cession consentie en Flandre ne fût que conditionnelle et pût être révoquée si, la campagne venant à échouer, la Silésie n'était pas rendue à ses possesseurs héréditaires. Enfin l'opération elle-même n'était pas sans présenter quelque difficulté. Plaisance et Parme pouvaient être considérés comme des apanages attribués à la couronne des rois catholiques pour une branche cadette de leur maison. La même qualité serait-elle reconnue à la nouvelle principauté tout différemment assise? Que se passerait-il si l'infant était appelé à la succession soit de la couronne d'Espagne, soit de celle de Sicile, actuellement possédée par son frère

Charles, l'aîné des fils d'Elisabeth Farnèse? La mort de Ferdinand VI, sans postérité, pouvait l'appeler à régner à Madrid d'un jour à l'autre . Autant de points délicats qui ne pouvaient être réglés que de concert avec la cour d'Espagne elle-même dans une négociation préalable, ce qui ne simplifierait pas les rapports déjà très tendus que Bernis était chargé d'aller rendre plus faciles. Il y avait là matière à des débats douteux et à des retards indéfinis dont le moindre inconvénient eût été d'ébruiter les conditions de l'alliance longtemps avant qu'elle fût conclue. Ainsi les difficultés naissant l'une de l'autre, on ne voit pas comment on serait sorti de cet embarras, si Marie-Thérèse et Kaunitz, avec leur netteté de résolution accoutumée, n'avaient ofi'ert de commencer par conclure et constater l'alliance par une entente publiquement établie sur les points où l'accord était facile, sauf à renvoyer à une négociation ultérieure et à un traité subséquent les points qui resteraient à débattre.

Au nombre des motifs qui les portèrent à trancher ainsi dans le vif pour arriver promptement à une solution dont on pût faire part au public, il faut, assurément, placer une nouvelle qui leur fut transmise au même moment par le

minisire autrichien à Saint-Pétersbourg et qui leur inspira une confiance dont ils voulurent sur-le-champ profiter.

Si amicales que fussent, en effet, les relations établies entre les deux cours impériales, — quelque crédit que Marie-Thérèse se crût assurée d*exercer sur l'esprit d'Elisabeth, — elle n'avait pas pourtant jugé convenable de lui faire part, dès le début, des pourparlers qu'elle engageait avec la France. Cette confidence eût été périlleuse, nul secret n'étant en sûreté dans un lieu où tout était à vendre, et comme aucune relation diplomatique n'était rétablie depuis la dernière guerre entre la France et la Russie, — comme entre les deux pays eux-mêmes, les rapports privés et les correspondances étaient rares, — on était resté à Saint-Pétersbourg dans une complète ignorance de ce qui se méditait à Versailles. Le dénouement approchant cependant, il fallait bien mettre la tsarine au courant d'une évolution politique à laquelle rien ne la préparait, d'autant plus qu'on lui réservait un rôle important à jouer dans l'entreprise qui devait en assurer le succès final; mais de l'humeur mobile qu'on lui connaissait, on n'était pas complètement rassuré sur l'impression que lui causeraient et la sur-

prise elle-même, et le procédé peut-être un peu cavalier avec lequel on se permettait de disposer d'elle, sans l'avoir ni prévenue ni consultée.

Le bonheur voulut que, quand la communication lui fut faite, c'était d'un tout autre côté qu'étaient tournés son déplaisir et même son irritation. C'est contre l'Angleterre et le représentant britannique à sa cour qu'elle se livrait à de véritables accès de fureur. Et ce qui l'exaspérait, à assez juste titre, c'était la convention de Westminster dont allait bénéficier la Prusse et dont la sienne propre, conclue peu de jours auparavant avec l'Angleterre, avait été, comme je l'ai raconté, la cause déterminante. Elle voyait dans cette coïncidence un artifice dont elle avait été dupe et qu'elle ne pouvait pardonner. On lui avait subtilisé sa signature, en lui laissant croire que c'était le préliminaire indispensable d'une lutte qu'elle aurait à soutenir avec Frédéric, et une fois obtenue, on l'avait employée au contraire comme un moyen de pression pour entrer, en meilleures conditions, en alliance avec un voisin qu'elle détestait. On s'était, à la fois servi et joué d'elle; c'était elle ainsi en définitive qui se trouvait avoir mis la main du roi Georges dans celle de son neveu. Et ce qui rendait le tour

plus piquant, c'est que, la ratification de l'acte qui l'engageait elle-même ayant été retardée par diverses causes, le sceau impérial n'avait pas été apposé depuis plus de deux jours à côté de celui de l'Angleterre quand elle avait appris l'usage, ou plutôt l'abus qu'on faisait à Londres de son nom. « Si j'avais su cela il y a quarante-huit heures, s'écriait-elle, il n'y aurait rien de fait. » C'était surtout au ministre anglais, Williams, qu'elle s'en prenait. Elle avait tort, car cet agent, on l'a vu, nullement averti du revirement que préparait sa cour, était resté dans la bonne foi jusqu'à la dernière heure, et c'était avec une parfaite sincérité qu'entretenant la tsarine des noirs desseins du roi de Prusse, il l'avait enflammée sur la nécessité d'y résister. Aussi déconfit que personne du résultat auquel il avait travaillé sans le savoir, il ne pouvait balbutier que d'assez pauvres excuses en réponse aux reproches sanglants qui lui étaient adressés. On raconte même que, dans une des scènes violentes qu'il avait à subir, il perdit tout à fait contenance et alla jusqu'à verser des larmes.

Un accueil tout différent était réservé au ministre autrichien quand il vint faire l'ouverture dont il était chargé sur le projet de traité

avec la France. La princesse irritée voyant une voie nouvelle ouverte à ses ressentiments, ce serait trop peu dire qu'elle y entra, elle s'y précipita. Gomme elle en voulait autant (plus peutêtre) à l'Angleterre qu'à la Prusse, elle accepta avidement l'idée de faire pièce en même temps à l'une et à l'autre de ces alliées. Elle réunit à l'instant son conseil, où personne n'osa lui tenir tête, pas même son chancelier Bestuchetïdont les sympathies anglophiles aussi bien que leur mobile nullement désintéressé étaient bien connus. Elle fit adopter une résolution portant que l'agrandissement de la Prusse étant le danger le plus sérieux qui pût menacer l'intérêt de la Russie, il convenait de prêter aide à tout ce qui pouvait le prévenir. Dès lors elle ne pouvait que faire des vœux pour que sa bonne alliée et sœur Marie- Thérèse menât à bonne fin la négociation qu'elle suivait avec la France, et si un conflit armé devait en résulter, elle mettait à sa disposition quatre-vingt mille hommes, prenant l'engagement de ne pas poser les armes avant qu'on eût fait restituer à l'Autriche les duchés de Silésie et le comté de Glatz. Puis elle confirma cette promesse par la plus grande preuve de sincérité qu'elle pût donner. Le ministre Williams lui

SCO l'alliance autrichienne.

ayant offert de payer la première échéance des cent nnille livres sterling qui lui avaient été promises, elle refusa de les recevoir, en disant que, comme le traité qui avait stipulé cette subvention n'avait plus d'objet, elle n'avait rien à réclamer. Un refus d'argent pour une cause quelconque à la cour d'Elisabeth était un fait dont on n'avait jamais connu d'exemple *.

Agréablement surprise d'une telle ardeur, Marie-Thérèse qui connaissait le tempérament de son amie, jugea qu'il était prudent de ne pas la laisser refroidir. Ce fut un motif de plus ajouté à l'impatience qu'elle éprouvait déjà de répondre par une prompte conclusion à des bruits trop répandus pour qu'on pût laisser plus longtemps les esprits en suspens. Une solution rapide et surtout publique, fût-elle incomplète et laissant en dehors même des points qui lui tenaient au cœur — par le seul fait qu'elle présenterait le spectacle de l'alliance des deux cours si longtemps ennemies et derrière toutes deux l'appui chaleureux promis par la grande cour du Nord, — causerait une impression profonde. Le moins utile effet qu'on pût s'en promettre serait

1. D'Arnelh, t. IV, p. 434-435. — Béer, p. 361 et suiv. — Martens, Traités de la Russie avec l'Angleterre^ p. 206 et suiv.

d'effrayer et d'irriter la Prusse et de rompre ainsi tous les liens qui pouvaient encore l'attacher à la France. Il y avait lieu d'espérer aussi, vu le tempérament irritable qu'on connaissait à Frédéric, que voyant dans cette union dont il avait toujours voulu douter une menace contre luimême, il se porterait à quelque acte de violence qui rendrait contre lui toutes les représailles légitimes et lèverait ainsi les derniers scrupules de Louis XV. « Nous réussirons tôt ou tard dans notre grand projet, écrivait Stahremberg, et c'est peut-être le roi de Prusse lui-même qui nous en fournira les meilleurs moyens. » En tout cas un acte public et irrévocable, une fois fait, en entraînerait d'autres dans la même voie ou plutôt sur la même pente.

Dans cette pensée, l'impératrice se serait contentée pour cette première mise en scène d'une simple convention de neutralité par laquelle elle s'engagerait à ne prendre aucune part à la guerre présente, et on lui promettrait en retour de s'abstenir de toute attaque contre aucune de ses possessions. Bernis prétend que cette combinaison lui aurait aussi convenu et que c'est malgré lui qu'elle fut rejetée par le comité auquel il dut en rendre compte. J'ai quelque

peine à le croire, car les raisons de ce refus étaient très valables et de telle nature qu'il aurait dû y être plus sensible que personne. Un si mince résultat, nullement en rapport avec l'attente générale et avec la gravité de la démarche elle-même, aurait paru dérisoire. Les critiques (et il n'en aurait pas manqué) auraient trouvé que la France, n'ayant rien à craindre en réalité de l'hostilité de l'Autriche, lui garantissait à trop bon marché la sécurité des Pays- Bas. La fable de la montagne en travail eût été présente à l'esprit de tout le monde, et c'était Bernis surtout qui eût été l'objet de la raillerie. Quand ce refus, bien que très naturel, fut connu à Vienne^ il y causa quelque contrariété, non pas, je crois, comme le dit Bernis, parce qu'on crut y voir une arrière-pensée de menace possible contre les Pays-Bas (on n'en était en réalité plus là), mais parce que c'était une cause de retard nouveau, et que la hâte d'en finir croissait d'heure en heure. La prolongation de l'attente paraissait même d'autant plus fâcheuse, que Stahremberg annonçait en même temps que, par suite d'une forte indisposition de Bernis, et d'une maladie beaucoup plus grave du financier Séchelles, le comité soi-disant secret, qui

ne l'était plus guère, paraissait complètement détraqué ; l'affaire demeurait ainsi presque entièrement confiée à Rouillé qui n'épargnait rien pour la faire manquer. Ordre fut donc envoyé à Stahremberg d'obtenir à tout prix une solution, enjoignant à la convention de neutralité (puisque celle-là paraissait insuffisante) un traité (purement défensif), de défense et de garantie réciproques, s'étendant à toutes les possessions des deux cours. C'était, en apparence, revenir au projet que Bernis avait proposé dans la première phase de la négociation, mais la réalité était très différente. D'abord, il ne pouvait plus être question d'appeler indifféremment toutes les puissances à y adhérer, et si on recherchait l'accession de quelques-unes, ce serait celles sur lesquelles l'impératrice pourrait compter pour entrer dans les vues d'avenir auxquelles elle n'entendait nullement renoncer. Puis, il devait être convenu que la discussion sur ces vues elles-mêmes n'était que momentanément ajournée et serait reprise dès que le traité défensif, qui n'était que le premier acte de ce grand drame, aurait été conclu et connu.

Ces termes durent être communiqués par Stahremberg, et on lui enjoignit d'y donner un

caractère d'ultimatum, plus pour la forme que pour le fond, moins pour prévenir un nouveau refus qui n'était guère à craindre que pour pour mettre fin à tout débat et pour s'opposer à toute temporisation nouvelle.

« Je me souviendrai toute ma vie, dit Bernis, que ce fut le vendredi saint que le comte de Stahremberg vint me faire part des dépêches qu'il avait reçues ; j'avais été saigné quatre fois, j'étais d'une faiblesse extrême : c'est dans cet état que le ministre impérial me déclara que sa cour, justement alarmée du refus que nous avions fait de l'acte de neutralité, demandait pour se rassurer sur les intentions du roi, que non seulement la convention de neutralité fût signée, mais aussi un traité d'alliance défensif, faute de quoi l'impératrice également exposée du côté de la cour de Prusse et du côté de celle de Londres, dont elle avait refusé d'adopter les mesures, se verrait obligée de renouer avec ses anciens alliés *. »

Il n'y avait, comme je crois l'avoir fait comprendre, rien à répondre à cet argument ou plutôt à cette menace, la faiblesse de la situation de la

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