‹ L'alliance autrichienneChapitre 40 sur 52 · Mémoires de Bernis^ t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Bernis^ t. I, p

France étant de n'en pouvoir opposer de pareils puisqu'elle n'avait point d'anciens alliés avec qui il lui fût possible de renouer. Aussi le vendredi saint tombant cette année le 16, moins de trois jours après, le 19, un conseil était solennellement convoqué chez le roi, auquel durent prendre part tous les ministres, aussi bien ceux qui avaient le secret de la négociation que ceux qui n'en avaient encore aucune connaissance. A ces conseillers ordinaires, dont le maréchal de Belle-Isle ne faisait que récemment partie, étaient joints le maréchal de Noailles, éloigné maintenant par son grand âge de tout service actif, et Puisieulx, l'auteur même du traité d'Aix-la-Chapelle, appelé à voir sortir de son œuvre cette conséquence inattendue k

Bernis eut la parole pour faire connaître l'objet du conseil. « Je rendis compte, dit-il, avec tant de détail et de précision de ce qui s'était passé entre le roi et l'impératrice que les ministres nouvellemment admis furent aussi au fait que

1. Il n'y eut, comme on voit, entre la notification faite par Stahremberg à Bernis et la convocation du Conseil, qu'un intervalle de trois jours. C'est donc h tort que Hernis soutient qu'il passa plus d'une semaine h s'épuiser en clTorts pour amener d'avance les membres du Conseil à ne pas faire d'opposition h la signature du truite défensif. Ce n'est pas la seule inexactitude que j'ai eu à relever dans le récit de Bernis.

les anciens. » Il dut indiquer ainsi successivement les trois points sur lesquels devait porter la délibération, si on peut appeler ainsi un entretien où, le roi s'étant prononcé et tout le monde connaissant son désir, personne n'osait contredire; c'était en premier lieu la convention de neutralité, ensuite le traité de défense et de garantie, enfin le plan d'ensemble, qui contenait les véritables desseins de l'impératrice et dont Stahremberg avait, dans plusieurs mémoires donné par écrit le développement.

Sur les deux premiers objets aucune difficulté ne s'éleva : le maréchal de Noailles insista seulement pour que rien dans le traité défensif ne parût porter atteinte au droit reconnu et au devoir imposé à la France de protéger les libertés germaniques. Il ne fallait pas, dit-il, que les États allemands que la France avait depuis un siècle couverts de son patronage, pussent se croire livrés sans défense au bon plaisir de la maison d'Autriche : on lui promit que le traité de Westphalie serait mentionné par son nom dans un article spécial et expressément confirmé.

Le troisième article, ouvrant des perspectives bien plus étendues que les deux autres, ne fut pas abordé sans un peu d'effroi. On se sentait

confusément à la veille de s'engager dans une grande aventure, pleine de chances inconnues, exposant à des périls et à des frais qui ne pouvaient êtres calculés : si le succès n'était pas heureux, ce pouvait être un bouleversement général. Personne cependant n'osait élever la voix, peut-être par un sentiment que Bernis avait déjà remarqué dans plusieurs de ses collaborateurs du comité secret et qu'il décrit ainsi : « On était effrayé de la grandeur de l'entreprise, de la complication des moyens, des dépenses et des risques dans lesquels un pareil projet pouvait nous jeter... mais on se flattait que la décision de tant d'objets considérables mènerait fort loin, et qu'en gagnant du temps on gagnerait tout... système, dit-il avec raison, qui avait pour base la fausseté et la finesse...

Puisieulx, cependant, fit remarquer que la chose étant en soi excellente, et lui-même y étant très porté, il fallait user de beaucoup de prudence dans le choix des moyens. Le comte d'Argenson prit alors son parti de parler et fut plus net. Ceci, dit-il, n'est point la paix comme nous l'aurions désirée. Cest le commencement d'une guerre générale et peut-être d'une guerre de religion. Il peut être de l'intérêt du roi de

s'y prêter, si le concert des puissances est établi avec équité et réciprocité, mais alors il ne faut pas faire les choses à demi et il n'y a pas un instant à perdre. Le traité défensif peut être conclu dans la huitaine, et on peut commencer tout de suite après l'examen des préliminaires du grand objet. Ce langage était-il bien sincère, et d'Argenson qui, la veille encore, ne respirait que la guerre contre l'Autriche, ne prenait-il pas un moyen détourné pour faire sentir à ses collègues tout le poids que ralliance nouvelle allait leur faire porter? En tout cas, c'était parler en homme politique qui voit venir les événements, et en ministre de la guerre qui sent la responsabilité de sa charge.

Je ne sais si ces franches paroles auraient causé quelque ébranlement dans l'esprit des auditeurs : mais Bernis avait en réserve un moyen irrésistible d'enlever tous les suffrages. Il tira de sa poche une pièce qu'il avait reçue le matin même de Stahremberg. C'était une lettre de Kaunitz. Le chancelier faisait savoir à son ambassadeur que le ministre anglais, Keith, venait de recevoir un courrier de Londres, et qu'à la suite de cette arrivée, il avait demandé une audience solennelle à l'impératrice : c'était sans doute pour lui

demander une explication sur des choses (disait le ministre) dont je vous ai entretenu souvent et que vous pouvez comprendre. Tout le monde comprenait, en effet, de quelles choses il était question, et chacun sentit peut-être, sans oser le dire, que la réponse de Timpératrice au ministre anglais dépendait essentiellement de celle qui allait lui être envoyée de Versailles.

« Cette lettre, écrivait Stahremberg lui-même peu de jours après, produisit un effet admirable : on loua de toutes parts la sincérité et la franchise de mon procédé, et on décida qu'il fallait absolument lier les mains à ma cour et empêcher qu'elle ne pût renouer avec l'Angleterre. Quand l'abbé de Bernis me rendit la lettre, comme je le lui avais demandé, il me dit qu'elle lui avait été bien utile. »

Effectivement, il fut résolu que Rouillé et Bernis, restant chargés de rédiger avec Stahremberg les deux conventions dont la signature pouvait avoir immédiatement lieu, prépareraient en même temps un mémoire où seraient posées toutes les questions que faisaient naître les autres propositions de Marie-Thérèse. Par là seraient déterminées la mesure exacte et les conditions dans lesquelles il conviendrait au roi de

s'y associer. Le mémoire serait remis à l'ambassadeur le lendemain même de la conclusion du traité défensif et serait ainsi, en réalité, le premier acte d'une négociation nouvelle *.

La rédaction de la convention de neutralité et du traité défensif ne prit guère plus d'une semaine et ne donna lieu à aucun débat important. Un trait caractéristique était à remarquer pourtant dans le second de ces documents. Au lieu de se borner à des promesses de garantie vagues et générales, comme c'est l'usage dans les traités dont l'application ne doit avoir lieu qu'à longue échéance et sous des conditions incertaines, on crut devoir entrer avec une extrême précision dans le détail de la nature et de l'éten-

1. Bernis, Mémoires, t. I, p. 265, 266. — Stahremberg à Kaunitz, 2 mai 1156 (archives de Vienne). — Bernis affirme que ce mémorandum, où toutes les questions relatives à la négociation future devaient être traitées, avait été exigé de lui par Stahremberg qui aurait même voulu en être mis en possession avant la signature du traité défensif, et qu'il eut beaucoup de peine à le faire départir de cette exigence. Il y a quelque exagération sans cette assertion. Je n'ai pas aperçu, dans les dépêches de Stahremberg, trace de cette prétention, ni de l'effort qui aurait été nécessaire pour l'écarter. Mais il est moralement certain que la remise du mémoire, comme indice de la négociation à poursuivre sur des bases plus larges, était convenue, et que, sans cette assurance, la signature du traité défensif n'aurait pas eu lieu. C'est ce que paraissaient avoir ignoré, avant l'ouvrage de M. d'Arneth et avant la publication des Mémoires de Bernis, tous les écrivains qui avaient fait le récit du traité de 1756.

due du secours que chacune des deux parties devrait, en cas d'agression, prêter à Tautre. Ce secours dut consister en dix-huit mille hommes d'infanterie et six de cavalerie qui durent être tenus prêts dans un délai de deux mois à partir du jour où il en serait fait réquisition. Si la partie attaquée préférait recevoir le secours en argent, on en réglait d'avance l'équivalent de la manière suivante : huit mille florins pour chaque mille hommes d'infanterie et vingt-quatre mille pour chaque mille hommes de cavalerie, le tout payé comptant et par avance. Ce n'est en général qu'à la veille d'entrer en campagne que des règlements d'une telle exactitude paraissent nécessaires. Une agression prochaine qui rendrait la résistance obligatoire, semblait donc à prévoir dons un délai rapproché. C'était un souffle de guerre qui s'élevait et qui, en passant sur le timide conseil de Louis XV, dut y causer quelque malaise : suivant une expression vulgaire, cela sentait la poudre. Deux articles séparés et destinés à rester secrets attestaient aussi que les deux cours alliées avaient à se préoccuper de dangers futurs à prévenir et de desseins nouveaux à poursuivre. Par le premier, il était stipulé que, bien que la neutralité convenue dût s'appliquer à tous les incidents de

la guerre déjà engagée entre la France et l'Angleterre, « si, cependant, à l'occasion de ladite guerre, d'autres puissances que l'Angleterre venaient à attaquer même sous prétexte d'auxiliaires y> les provinces ou possessions de l'une ou de l'autre des parties contractantes, il y aurait lieu d'appliquer la garantie promise par le traité défensif. Quel était donc cet auxiliaire de l'Angleterre dont l'intervention paraissait à craindre? Ce n'est pas à l'Autriche qu'il était besoin de le demander.

L'autre disposition, également secrète, était plus vague, mais par là même encore plus significative : Les deux puissances, désirant « que la bonne correspotidance et la parfaite intelligence qui subsistent heureusement entre elles soient rendues inaltérables, s'engagent à s'entendre et à s'arranger sur le pied d'une convenance réciproque, juste et équitable... sur les différends territoriaux et autres objets qui pourraient troubler la tranquillité de l'Europe.., comme aussi sur les objets qui pourraient intéresser en particulier le repos de l'Italie, » La pensée était ainsi naturellement dirigée vers cette entente nouvelle et déjà préparée, dont l'une des conséquences, — la plus chère à Louis XV — ne pouvait avoir lieu que Dar

un changement opéré dans la répartition territoriale de la Péninsule.

Les traités ainsi préparés, ce fut le 1" mai 1756 que les trois plénipotentiaires y apposèrent leur signature au château de Jouy-en-Josas, situé dansle voisinage de Versailles et appartenant à Rouillé, qui avait tenu à choisir ce lieu pour la réunion définitive. On dit même qu'il aurait voulu que le traité portât le nom de Jouy. Si, en donnant à cet acte à jamais mémorable la date de sa demeure. Rouillé avait cru rehausser la part insignifiante qu'il y avait prise, il se trompa- L'importance même du fait n'a pu sauver de l'oubli ni le domaine ni le possesseur.

Je pourrais, je devrais peut-être interrompre ici ce récit, puisque le but de ces études est atteint et que j'espère avoir réussi à faire voir par quel enchaînement de causes, — naissant l'une de l'autre, et la plupart impérieuses — et à travers combien d'hésitations, de délais et de scrupules, — s'est accomplie cette union de la France et de TAutriche qu'une légende historique

avait représentée comme improvisée dans l'ombre et dans une heure de surprise par des passions féminines. Quelques pas sont pourtant encore à faire pour bien comprendre dans quelles relations le traité du l*'' mai 1756 laissait les deux puissances qui se tendaient pour la première fois la main, et les conséquences qui devaient sortir pour elles-mêmes, comme pour l'Europe entière, des conditions où s'opérait leur rapprochement.

Nominalement, et à en prendre à la lettre les termes positifs, le traité était purement défensif : c'était une assurance mutelle échangée entre les deux États pour se garantir, en commun, contre toute atteinte portée par des tiers à leur sécurité ou à leurs droits.

La réalité, on l'a vu, était différente; l'une de ces deux puissances, l'Autriche, annonçait tout haut, dès le premier jour, l'intention de diriger contre un rival détesté une attaque justifiée à ses yeux par le souvenir d'injures passées et par le soin de sa propre sûreté, mais qui n'en devait pas moins constituer, dans l'état des conventions internationales qu'elle avait elle-même souscrites, un acte d'agression effective. Le traité défensif n'avait de valeur à ses yeux que pour lui laisser le temps et lui fournir les moyens de réunir les

forces nécessaires à l'exécution de ce dessein. A d'autres conditions et pour une moindre espérance, Marie-Thérèse n'y aurait assurément pas donné son adhésion : même donnée, elle ne l'aurait pas maintenue. Le dessein de se faire restituer la Silésie étant la seule cause de son rapprochement avec la France et le seul point aussi qui la séparât de l'Angleterre, si on ne l'eût pas au moins laissée libre d'y prétendre, l'alliance française n'avait plus de prix à ses yeux et elle retournait, suivant le désir de la majorité de ses conseillers et de son époux, à ses anciennes liaisons. C'était à prendre ou à laisser.

L'autre signataire du traité, la France, tout en refusant de s'associer directement au projet agressif de sa nouvelle alliée, en avait si bien reconnu ou subi la nécessité que, non seulement elle avait promis de n'y mettre aucun obstacle, mais qu'elle cherchait par des artifices un peu puérils un moyen d'y venir en aide, afin d'être en droit de réclamer d'avance une part à sa convenance dans le fruit de l'opération.

Toutes deux enfin étaient convenues de se concerter à nouveau pour concilier les points de dissentiment qui les séparaient encore et aborder ensemble l'entreprise de l'avenir.

Ainsi commenté ou plutôt complètement altéré par elles-mêmes, le caractère défensif et pacifique du contrat qui les liait n'était plus qu'une apparence propre à tromper seulement ceux qui auraient bien voulu s'y laisser prendre. C'était, sans contestation possible, une campagne offensive qui se préparait : c'était la guerre à courte échéance que le traité portait dans ses flancs. « La paix ne tenait plus qu'à un cheveu, dit très justement Frédéric, il ne s'agissait que d'un prétexte, et quand il ne faut que cela, la guerre est autant que déclarée. » Il aurait dû seulement ajouter que, sachant la guerre inévitable et pressé d'y recourir, si le prétexte était trop lent à se produire à son gré, il saurait au besoin le faire naître lui-même, un excès de patience et de scrupule étant le moindre des défauts qu'il ait jamais eu à se reprocher.

Dès lors, du moment où la perspective d'une lutte à soutenir contre un ennemi aussi sérieux que la Prusse, qui ne pouvait manquer d'être appuyée par l'Angleterre, — hardiment acceptée par l'Autriche, — n'était plus que très faiblement éloigné par la France, il ne devait y avoir, aussi bien à Versailles qu'à Vienne, aucun soin plus pressant que de se mettre à tout événement en

mesure d'y faire face. C'était l'œuvre à laquelle, dès le lendemain du traité conclu, auraient dû travailler, toute affaire cessante, aussi bien Louis XV que Marie-Thérèse. Mais c'est de ce jour-là aussi et par la manière différente dont l'un et l'autre comprirent cette nécessité, qu'on dut se convaincre d'une vérité que la suite des événements ne devait que trop complètement démontrer, c'est qu'il n'y a point d'alliance qui puisse subsister à des conditions équitables pour deux associés, si entre eux subsiste une trop grande inégalité morale et intellectuelle. La plus forte partie domine et entraîne la plus faible par un ascendant irrésistible. Je crois avoir montré le tort qu'avait fait aux conditions de l'alliance le désavantage de la situation politique de la France. Un tort plus grand encore devait résulter dans l'application d'une triste comparaison entre la médiocrité des vues et la débilité du caractère chez l'un des souverains, et chez l'autre la supériorité du courage et du génie.

Les préparatifs d'une grande guerre ont, on le sait, en tout temps deux formes différentes: l'une militaire et l'autre diplomalique. Il faut réunir et armer les combattants : il faut, sur le théâtre où on les envoie, leur préparer des auxiliaires^

ou écarter du moins toute autre résistance que celle de l'ennemi qu'ils vont chercher. De ces deux ordres de précautions également indiquées et indispensables à la veille d'un grand conflit, on ne saurait, en vérité, dire laquelle allait être le plus complètement négligée par l'incurie incorrigible des ministres de Louis XV.

D'apprêts militaires d'abord, à la suite du traité du 1" mai, il ne fut pas même question en France, et ce qu'on aura peine à concevoir, c'est que ni dans le public, ni à la cour, ni chez les ministres la nécessité ne parait s'en être présentée à la pensée de personne. Telle est, en effet, la puissance de l'habitude sur l'imagination des hommes que le changement politique qui devait ouvrir une ère de si longues agitations fut reçu au contraire en France, quand il fut connu, comme un gage inespéré de paix. On ne vit à la première heure qu'une chose: c'est que le traité désarmait l'hostilité du plus ancien ennemi de la France et enlevait à l'Angleterre l'amitié de sa plus ancienne alliée. La séparation consommée de la vieille coalition parut une compensation plus que suffisante opposée à l'éloignement ou au refroidissement de la Prusse. L'Angleterre nous prenait notre allié; nous la privions du sien. C'était bien joué, partie

et revanche, et les rieurs applaudissaient. Il n'y avait pas de Français d'ailleurs qui, dès l'enfance, quand il entendait parler de bataille ou de prise d'armes, ne tournât ses regards vers les campagnes de Flandre ou les rives du Rhin, et ne s'attendît à y voir le léopard britannique et l'aigle impériale unis, comme aux temps de Maiiborough et du prince Eugène, de Malplaquet et de Dettingue : c'était de là toujours, et sous cette forme, qu'étaient venus tantôt le péril, tantôt la gloire. Dès qu'aucun nuage ne pouvait plus se dessiner de ce côté de l'horizon, le repos paraissait assuré. D'une autre réunion d'ennemis formée d'autres éléments, la mémoire ne fournissant pas d'exemple, la crainte ne naissait dans aucun esprit.

« Le nouveau système (écrivait un seigneur à la vérité très bien en cour, mais que ses Mémoires récemment découverts font regarder comme un homme de sens et de bon jugement) culbute toute la politique ancienne pour en former une dont la base est que les deux maisons les plus fortes de l'Europe, n'ayant plus de raison de se faire la guerre, prennent le parti de s'unir pour en imposer à l'Europe. Si elle est suivie dans l'avenir, il ne peut plus y avoir de

guerre... C'est la France et l'Autriche qui ferment à jamais au reste de l'Europe le temple de Janus... » Pendez votre épée au croc, écrivait l'abbé de La Ville lui-même à un officier distingué de ses amis *.

La satisfaction et la confiance furent entretenues et avivées par la nouvelle qui arriva au même moment d'un coup de main très heureux opéré par le maréchal de Richelieu dans la Méditerranée. Douze vaisseaux de ligne, cinq frégates et six chaloupes canonnières, partis de la rade de Toulon et escortant des bâtiments de transport, avaient réussi à tromper la vigilance des croisières anglaises. Un corps de douze mille hommes était ainsi débarqué à l'improviste sur les côtes d'une des plus importantes des îles Baléares, celle de Minorque, qui, bien que naturellement dépendante de l'Espagne, avait été, par le traité d'Utrecht, laissée entre les mains de l'Angleterre. Le gouverneur anglais, surpris sans défense suffisante, dut abandonner

1. Je trouve cette appréciation delà situation dans le journal tenu chaque jour pendant plus de trente années par le prince, depuis maréchal, de Croy, document très curieux qui languissait ignoré dans la bibliothèque de l'Institut, et que M. le vicomte de Grouchy y a véritablement découvert. 11 se propose, et tout le monde lui en saura gré, d'en faire connaître au public au moins les parties les plus intéressantes.

l'île elle-même pour se réfugier dans le fort Saint-Philippe qui dominait la ville de Mahon. Le siège de cette citadelle fut commencé immédiatement par Richelieu avec la même vigueur qui avait fait le succès de la première attaque : la résistance du fort ne pouvait durer que le temps nécessaire pour laisser arriver des secours apportés par une escadre anglaise. C'était bien ce qu'essaya de faire l'amiral Byng, mais rencontrant une escadre française qui avait sur lui l'avantage du nombre et du vent, il n'osa l'attaquer de front et se retira après quelques faibles et vaines menaces. Mahon succombait peu de jours après et la nouvelle de la capitulation était apportée par le fils de Richelieu, le duc de Fronsac, puis annoncée au public par sa fille, la comtesse d'Egmont, dans une représentation du Théâtre-Français où les. clameurs enthousiastes du public l'accueillirent.

L'ivresse alors (c'est l'expression de l'historien Duclos) fut générale, et, bien que Talliance autrichienne ne fût en réalité que pour peu de chose dans ce succès, elle en partagea momentanément du moins le bénéfice. L'Angleterre à la fois délaissée sur terre et humiliée sur mer, réduite prochainement à capituler (Bernis lui-

même le croyait), c'était plus que l'orgueil national le plus exalté n'aurait osé espérer. Tout réussissait donc à souhait au nouveau système, et la meilleure preuve c'est que Rouillé, qui se défendait d'abord d'y avoir pris part, et avait tout mis en œuvre pour le faire échouer, en revendiquait maintenant l'honneur. Le roi, au comble de ses vœux, n'avait jamais montré un visage plus souriant, et madame de Pompadour réclamait plus peut-être qu'elle n'y avait droit sa part de compliments *.

Le seul qui ne dût pas partager ces illusions optimistes, c'était le ministre de la guerre lui-

1. M. d'Arneth fait remarquer en effet (et j'ai pu vérifier cette assertion par la lecture des dépêches de Stahremberg) que la part prise par madame de Pompadour dans cette première phase de la négociation fut presque nulle. Après la première conférence tenue à Babiole, elle ne paraît plus, et son nom n'est plus prononcé dans aucune des entrevues de Stahremberg avec Rouillé et avec Bernis. A la vérité, Flassan, dans Vllistoire de la diplomnlie française, t. VI, p. 47, cite une pièce qu'il dit avoir été remise par Stahremberg à la marquise îe 20 avril, jour même du conseil où la signature du traité défensif fut résolue. Mais il ne donne pas l'origine de ce document dont M. d'Arneth conteste très légitimement l'authen ticité. La pièce ne contient en effet que des raisons très générales en faveur du traité, et à cet égard madame de Pompadour n'avait aucun besoin d'être convaincue. La véritable influence de la marquise s'exerça un peu plus tard quand il s'agit de faire entrer Bernis au ministère au lieu de Rouillé, et là Stahremberg ne conteste pas qu'il eut alors besoin de faire appel à tout son crédit. Les questions personnelles étaient, en effet, essentiellement de la compétence de la favorite, et les seules auxquelles elle prît un véritable intérêt.

même, le comte d'Argenson, puisqu'il avait annoncé dans le conseil, avec un sens prophétique, le péril qu'on devait rencontrer au bout de la voie inconnue où on s'engageait. Mais lui aussi, dans ses prévisions et ses préparatifs, n'avait jamais pensé avoir autre chose en tête qu'une armée austro-anglaise manœuvrant dans les plaines de Flandre, ni d'autres chemins à ouvrir que ceux qui avaient conduit Villars ou Maurice de Saxe à la victoire. Avec la politique nouvelle, qui faisait des Pays-Bas un territoire inviolable, toutes ses mesures, tous ses plans de campagne étaient déroutés : il restait parfaitement désorienté. S'il avait senti confusément venir l'orage, il ne savait pas mieux que d'autres d'où pourrait souffler le vent. En attendant, auprès de lui, le brillant état-major d'officiers ardents et ambitieux dont il était entouré était plongé dans le découragement. La guerre indéfiniment ajournée, plus de fortune ni de gloire à attendre. Aussi Knyphausen, informant Frédéric de l'effet produit par le traité, ne compte parmi les mécontents que ceux qui tiennent à l'armée, « le ministre lui-même qui voit réduit à une inaction perpétuelle le département dont Tadministration lui est confiée... le maréchal de

Belle-Isle inquiet que les ressentiments de la cour de Vienne ne nuisent à sa situation et à l'avenir du comte de Gisors, son fils », et les officiers en général, « que le nouveau système menace d'une paix à laquelle le parti de la cour attribue une durée qui les révolte à l'excès * ».

A la vérité, il aurait suffi de passer la frontière pour trouver chez d'autres serviteurs de la France, ministres, résidents, chargés d'affaires envoyés auprès des diverses cours une impression bien différente. Là c'était, je ne dirai pas le mécontentement (on ne blâme que ce qu'on comprend), mais la surprise qui dominait. Le traité, qui renversait toutes leurs habitudes, tombait sur leur tête, sinon comme la foudre, au moins comme une douche inattendue qui les laissait étourdis et stupéfaits. Des rumeurs vagues avaient pu les y préparer, mais outre qu'elles avaient toujours été officiellement démenties, en l'absence de toute liberté de langage laissée à la presse et avec la lenteur et la rareté des communications, les nouvelles politiques, sans caractère de certitude, ne circulaient que dans les centres de quelque importance. Il n'était, au

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