Pal, Corr. t. XIII, p. 165. — D'Arneth., p
mettant le comble à son audace par l'invasion d'un territoire neutre, appartenant à un voisin faible et sans défense. Le dé était jeté et la lutte s'engageait de nouveau, comme déjà à deux reprises, entre les mômes combattants, animés des mêmes passions et se donnant rendez-vous sur les mêmes champs de bataille. C'était chez Frédéric même dédain de tout scrupule, même élan dans l'attaque, même rigueur intraitable dans l'exécution; chez sa fîère rivale, un tel sentiment de son droit qu'une fois violé, rien ne pouvait lui faire oublier l'injure. Étaientce pourtant les mêmes scènes qu'on allait revoir?
Non, il y avait une différence, une seule, mais suffisante pour changer toute la face des événements. Les tenants du duel étaient bien pareils, mais leurs seconds avaient interverti leurs rôles. La France prenait aux côtés de l'Autriche la place occupée par l'Angleterre, qui allait la remplacer elle-même auprès de la Prusse.
J'aurais bien mal fait saisir le sens des faits dont j'ai présenté la suite, s'il n'était facile au lecteur de comprendre comment ce croisement s'est opéré sous l'empire d'une nécessité qu'Angleterre et France ont dû également subir, mais
dont Tune a eu le bon esprit de tirer parti de bonne heure, tandis que l'autre ne s'y est prêtée que tard et maladroitement.
Les alliances politiques n'ont qu'un temps : fondées sur des intérêts communs, elles se refroidissent et se relâchent quand les intérêts se séparent, et sont rompues bientôt, qu'on le veuille ou non, dès que les intérêts se contrarient.
L'alliance de l'Autriche et de l'Angleterre était fondée sur l'intérêt de poursuivre un ennemi commun, la France. Elle a dû cesser quand l'Autriche a vu s'élever en face d'elle un autre ennemi plus redoutable qui la menaçait dans sa grandeur 6t même dans son existence, qu'elle avait toute raison de craindre, mais que l'Angleterre n'avait aucun motif ni de combattre ni de haïr.
L'intérêt commun qui fondait l'alliance de la France et de la Prusse, c'était le désir et le dessein d'abattre la domination autrichienne : elle devait cesser quand, cette puissance autrefois si redoutable étant suffisamment atteinte, la France n'avait nul motif de tendre à l'affaiblir davantage; tandis qu'une ambition naturelle portait la Prusse à pousser plus loin un amoindris-
s«ment nécessaire pour établir sa propre prépondérance en Allemagne.
Entre TAutriche et l'Angleterre, la dissidence éclata de bonne heure et la rupture se fit ouvertement. Les ménagements et les retards répugnaient au caractère impétueux de Marie-Thérèse, et la publicité était commandée par la nature même des institutions anglaises qui soumettaient tous les actes d'un cabinet responsable au contrôle d'un parlement.
La dissimulation naturelle à Frédéric, l'indécision de Louis XV et de ses conseillers, rendirent la séparation de la France et de la Prusse plus tardive et moins apparente, mais elle était faite, en réalité,, et consommée avant d'être produite au jour.
Dès lors tous les liens qui tenaient unie jusquelà la société européenne se trouvant usés ou brisés, et l'isolement n'étant pas longtemps possible aux États plus qu'aux individus, rien de plus simple que deux groupes se soient formés précisément opposés à ceux qui venaient de se dissoudre.
Le traité de Westminster n'eut pas d'autre cause ni d'autre origine. C'était, de la paît de l'Angleterre, la déclaration qu'elle ne comptait
plus sur l'Autriche, et de la part de la Prusse, qu'elle n'avait plus rien à demander à la France. De là, pour l'une comme pour l'autre, un vide à combler, un auxiliaire à remplacer, une balance de forces à rétablir : la nouvelle union était destinée à y pourvoir. C'est le mouvement naturel du corps qui, lorsqu'un appui lui manque, se porte instinctivement d'un côté à. l'autre pour retrouver son équilibre. Si Frédéric eût mis plus de franchise à prévenir la France de sa séparation, quand il la préparait, et, quand elle fut consommée, une insolence moins blessante à la faire connaître, tout État ayant le droit de penser avant tout à soi-même, aucun reproche n'aurait pu lui être justement adressé.
L'alliance autrichienne présentait pour la France le même caractère et pouvait se justifier par les mêmes motifs : et c'est bien ainsi qu'elle était offerte par Kaunitz, quand il vint, au nom de sa souveraine, la proposer à Paris. Nulle action immédiate, nulle association à une entreprise précipitée et périlleuse, n'était alors réclamée de la France en retour du secours éventuel qui lui était assuré contre l'infidélité déjà prévue de la Prusse. D'ailleurs la France était alors en situation de ne payer ce service qu'au prix qu'il lui
aurait convenu de fixer. Elle sortait d'une grande guerre dont les résultats matériels avaient pu paraître insuffisants, mais dont les victoires de Maurice de Saxe avaient relevé Teffet moral. Son armée s'y était montrée à la hauteur de ses meilleurs jours. Un instant ébranlée, sa puissance maritime et coloniale lui avait été restituée tout entière, et l'Angleterre fatiguée ne paraissait encore nullement pressée de rentrer en lice. Si la France eût eu à ce moment un gouvernement et un souverain dignes d'elle, il n'y a point d'alliance où elle ne fût entrée en maîtresse, en choisissant son rôle et sa place à son gré, soit pour attendre, soit pour agir. L'ardeur que Marie- Thérèse mettait à rechercher les bonnes grâces de Louis XV donne la mesure des sacrifices qu'elle aurait faits pour les obtenir.
Mais une fois cette occasion perdue, lorsque, après des tergiversations et des temporisations de toute nature, la France se décida à prêter l'oreille aux paroles qui lui furent glissées en secret et dans l'ombre et à y répondre elle-même du ton le plus bas comme si elle eût eu peur de l'écho de sa voix, le temps avait marché, la face des choses était changée et tous les rôles étaient renversés. La France avait une guerre redoutable
à soutenir, et à la veille de l'aborder, l'abandon de la Prusse, que sa crédulité n'avait su ni prévenir ni prévoir, la condamnait à un isolement d'autant plus mortifiant et plus cruel que, s'il était inattendu, il n'aurait pas dû l'être. L'ailiance autrichienne, d'utile secours qu'elle était encore la veille, devenait une impérieuse nécessité. Marie-Thérèse acquérait par là le droit d'en régler les conditions. Il n'est pas étonnant qu'elle en ait usé pour tenir à sa disposition l'armée française en se réservant à elle-même, dès qu'elle pourrait se croire ou se dire attaquée, le choix du jour et du lieu du combat. Le texte du traité de 1756 porte l'empreinte de cette sujétion de la dernière heure. L'exécution devait, on le sait, s'en ressentir plus tristement encore.
Dans l'opinion commune qui a condamné cet acte fameux, il y a, comme dans l'expression de la plupart des sentiments populaires, une distinction à faire et une confusion à dissiper. S'agit-il du principe même qui a dicté alors la ligne politique adoptée par le gouvernement de Louis XV? Rien de moins fondé que la censure dont on l'a frappé. L'intérêt aurait conseillé de le suivre, quand même on n'aurait pas fait la faute de s'y laisser contraindre par la
nécessité. Mais la faiblesse et Fimpéritie qui en ont retardé, compromis et dénaturé l'application, expliquent si elles ne justifient pas complètement la sévérité de l'histoire.