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MÉMOIRE ADRESSE PAR LE COMTE DE KAUNITZ

A l'empereur sur la proposition d'alliance

AVEC LA FRANCE, ARRÊTÉE EN CONFÉRENCE DU 28 AOUT 1756 ET TRANSMISE AU COMTE DE STAH- REMBERG A PARIS.

Très gracieux Empereur, Roi et Seigneur, Seigneur I L'objet des deux conférences fermées, qui ont été tenues les 19 et 21 de ce mois en la Très Haute Présence de Votre Majesté et de Sa Majesté l'Impératrice Reine, puis devant les Ministres de conférence ; comte de Ulfeld, Colloredo, Khevenhùller, Batthyani et Kaunitz-Uiltberg, a été tellement important, et le développement de toutes les considérations s'y rapportant tellement circonstancié, que les protocoles qu'il y aurait h en dresser devraient remplir plusieurs feuilles de papier, s'il en fallait rcpro-

duire, tous les détails dans leur enchaînement successif.

Mais dans la première conférence, il a été rédigé un exposé de la discussion qui permet de comprendre parfaitement les questions; et, dans la seconde, en conséquence de la précédente conclusion de conférence, il est intervenu une instruction au comte Starhemberg expédiée le même jour : or l'exposé, l'instruction et toutes ses annexes ont été lus en totalité, et Votre Majesté a très gracieusement daigné les approuver, ainsi que Sa Majesté l'Impératrice Reine; on s'est donc cru tout particulièrement obligé de chercher à s'inspirer dans les deux présents Mémoires, des plus essentielles parmi les considérations soumises avec le plus profond respect au souverain jugement de Votre Majesté dans les deux conférences précisées.

Les protocoles de ces conférences ne sauraient donc présenter que des répétitions aussi superflues que fastidieuses; et, comme je ne saurais pousser la hardiesse jusqu'à abuser ainsi de la très haute patience de Votre Majesté, je me borne à signaler très respectueusement quelques-uns des points qui ne peuvent trouver place dans ces documents.

Ainsi, lors de la conférence du 19 de ce mois, il a été d'abord très respectueusement exposé que, dans celle du 16, on avait délibéré sur les mesures à prendre. Quatre solutions étaient proposées. On se demandait, en effet :

i^ S'il y avait lieu de se conformer au désir des puissances maritimes, et de prendre part à la guerre qui est éminente;

2° Ou de s'en tenir à la garantie d'Aix-la-Chapelle ;

3° Ou de se déclarer formellement neutre visà-vis des prétentions que la France viendrait à exprimer;

A° Ou au contraire de n'entrer en accord avec aucune des deux parties, de rester inactif et d'attendre tranquillement l'issue des événements.

Votre Majesté a donné la préférence à la quatrième solution parce que, toute mauvaise qu'elle soit en elle-même, c'est cependant la moins fâcheuse, et la seule qui ait semblé compatible avec la sécurité de toute la Monarchie.

Toutefois , cette solution , moins mauvaise que d'autres, engendrerait encore, suivant toute apparence, les résultats les plus préjudiciables :

1° Les Pays-Bas demeureraient exposés à un danger évident, et il faudrait, d'un œil tranquille, se les laisser enlever;

2" Le même danger menacerait le Hanovre ;

3° La complète inaction d'une puissance comme la très auguste maison d'Autriche, surtout dans le temps qu'une partie considérable de ses possessions est envahie par l'ennemi, l'amoindrirait extrêmement et affaiblirait beaucoup le prestige qu'elle a su acquérir auprès de ses amis comme de ses ennemis ;

4° Cette inaction exciterait aussi chez nos alliés, surtout chez l'Angleterre, le plus extrême dépit, au même point presque que si l'on se fût décidé à une neutralité formelle, et :

5** Dans aucun cas, elle ne saurait procurer un véritable avantage; bien au contraire;

Q' Elle fournirait l'occasion et le meilleur des prétextes pour sacrifier, lors de la future paix, une partie des Pays-Bas, et favoriser, de la sorte, l'intérêt

particulier de l'Angleterre, au plus grand préjudice de la Très Auguste Maison d'Autriche.

Toutefois, malgré que tout cela donne lieu aux plus sérieuses réflexions, il serait bien plus dangereux, dans les circonstances actuelles, de prendre une part quelconque à la guerre contre la France et d'exposer la Très Auguste Maison d'Autriche au danger évident d'une ruine totale; c'est ce que Votre Majesté a bien voulu reconnaître déjà dans sa sagesse comme une vérité incontestable.

Il se pourrait difficilement imaginer quelque chose de plus triste que se trouver entre deux extrémités fâcheuses; il ne saurait donc rien arriver de plus heureux à la Très Auguste Maison d'Autriche que de trouver une autre solution, de laquelle, non seulement on n'aurait pas à craindre tous ces maux, mais dont encore on pourrait attendre bien des avantages, sinon avec certitude, du moins avec beaucoup de vraisemblance.

On a donc été poussé, non moins par le sentiment du devoir, que par le zèle le plus pur pour le service de Votre Majesté, à rechercher avec le plus grand soin une solution de cette nature : ce serait dans une conjoncture aussi décisive commettre contre l'État un crime impardonnable que de soustraire à Pappréciation éclairée de Votre Majesté, fut-ce le plus petit détail pouvant mériter l'attention; cette considération est le véritable motif pour lequel on a sollicité avec le plus profond respect une nouvelle délibération en conférence, et pour lequel on présente, pour en faire l'objet d'une mûre réflexion, une proposition qui, par sa nature, doit entraîner les plus importantes conséquences.

Cette proposition est basée entre autres sur celte considération : à supposer que Ton soit forcé d'abandonner ses alliés, sans secours, en excitant ainsi chez eux le plus extrême dépit, cela doit tout au moins se faire de telle sorte que la Très Auguste Maison d'Autriche en retire un autre avantage essentiel, et que l'on sache, dans tous les cas, pourquoi on s'est exposé à ce danger.

Tel serait le sens d'une nouvelle et cinquième solution qui consiste, h proprement parler, à savoir s'il ne serait pas possible, et extrêmement avantageux, étant données les circonstances actuelles, particulièrement favorables, de se lier étroitement avec la France de manière à arracher la Silésie au Roi de Prusse, comme à l'ennemi le plus dangereux, et à lui enlever par avance l'occasion d'exercer dans l'avenir une vengeance quelconque.

Mais un tel plan se relie nécessairement à diverses idées, et doit être apprécié dans sa suite et dans son ensemble.* Pour cela, un exposé verbal ne saurait suffire, et d'ailleurs il convient de laisser à la postérité l'explication complète des motifs sur lesquels ont été basées les très hautes décisions actuelles de Votre Majesté.

On a donc rapidement mis sur le papier le développement de cette cinquième solution. On en a donné lecture dans cette conférence sur la très gracieuse permission de Votre Majesté, et on s'est efforcé de mieux mettre le tout en lumière verbalement. On a également fait observer qu'en tout cas la gravité et la portée de la proposition exigent un examen spécial et qu'il conviendrait, par conséquent de laisser aux autres ministres de conférence le soin

de revoir ce document et d'ouvrir, sur les objections possibles, une discussion plus détaillée, écrite et verbale.

Votre Majesté a bien voulu, dans sa sagesse, tenir compte de la situation forcée dans laquelle la Maison d'Autriche est placée par raccroissement de la puissance du roi de Prusse. Elle a daigné notamment remarquer que Tissue de la dernière guerre, en particulier lors du passage de son armée en Alsace, ne doit être attribuée qu'à la Divine Providence, et que le Roi de Prusse, d'après le propre aveu qu'il en a fait depuis, a commis la grande faute de s'attarder en Bohême à la conquête de la ville de Prague, et de ne pas marcher directement sur Vienne. Votre Majesté en a tiré cette conclusion, absolument logique, que de pareilles erreurs ne se renouvelleront plus, que le Roi de Prusse mettra à profit, pour exécuter ses dangereux projets, la première de ces guerres contre les Turcs, où il a fallu, de tout temps, agir avec tant de rigueur, et qui occupent toutes les forces de la Très Auguste Maison d'Autriche : conséquemment il faut songer, en temps opportun, à tous les moyens de salut possibles.

Mais c'est là précisément le but de la présente proposition qui, suivant toutes les apparences, loin de pouvoir entraîner des résultats fâcheux, n'en aura que d'extrêmement satisfaisants. Votre Majesté veut donc bien l'agréer, et il y a lieu de passer à l'exécution.

Votre Majesté a également donné sa très gracieuse Approbation à l'acte de garantie relative au secret à observer en cette occasion

Il a été donné lecture du projet également joint,

de la proposition à faire à la France, et l'on a ensuite verbalement expliqué en détail, comment on s'est efïbrcé de résumer avec toute la brièveté possible les principales raisons de décider. On a voulu donner à l'aiïaire une forme telle qu'il ne soit pas porté attf;inte au prestige de Votre Majesté et à ses habitudes de confiance et de loyauté; la proposition tout entière repose sur le soupçon qu'inspire l'entente étroite du Roi de Prusse avec l'Angleterre et le Hanovre, et, par là, on amène la Cour de Versailles, de la manière la plus naturelle, ou à accepter la même raison de décider, à saisir la même occasion pour l'exécution du plan, ou à déclarer simplement que les suppositions que l'on fait ici à l'égard du roi de Prusse ne sont pas fondées, et à donner par suite une réponse négative qui n'ait rien d'offensant.

Si l'on a ajouté dans cette circonstance qu'il est équitable de se préoccuper du maintien de la religion catholique, ce n'est pas que l'on ait eu en aucune façon que des motifs de ce genre fissent habituellement une grande impression sur la cour de Versailles, cela a tenu à la considération que cette cour est, par contre, convaincue de la pureté du zèle de Votre Majesté, comme aussi de Sa Majesté l'Impératrice Reine, pour la religion, et n'en serait que moins disposée à douter des propositions et des assurances venues d'ici.

On voit, par le texte du projet susmentionné, que l'on s'est demandé s'il convenait de la communi(iuer en entier à la Cour de Versailles, dès le commencement, ou de ne lui en communiquer que la première partie et d'ajourner les olTrcs. Celles-ci, en effet

s'étendent peut-être plus loin que les demandes de la France, et il est toujours plus avantageux de laisser venir à soi Tautre partie.

Mais on a particulièrement considéré, par contre, qu'à des ouvertures générales, il ne pourrait guère être fait que des réponses générales; que la plus grande difficulté pour la France consisterait dans l'abandon de l'alliance prussienne, que, pour lever cette difficulté et pour que, dès l'abord, notre proposition produise l'impression qu'elle doit produire, il paraît tout à fait nécessaire de mettre devant les yeux du Roi et du Prince de Conti qui, peut-être ne s'attendent pas de notre part à des décisions de cette importance, des avantages qui les puissent attirer; que ces avantages sont bien plus grands du côté de Votre Majesté, qu'on les peut donc offrir, et qu'il s'agit, avant tout, de gagner du temps. Sur quoi aussi, Votre Majesté et Sa Majesté l'Impératrice Reine ont daigné très gracieusement agréer le projet susmentionné, et l'usage qu'on propose d'en faire, et ont également permis la lecture de quelques réflexions rédigées en langue française, et résumant les principaux motifs à faire valoir auprès de la France.

On a donc, en se conformant, comme on le devait, à cette souveraine conclusion de conférence rédigé

en toute hâte le Rescrit portant instructions avec

toutes ses annexes pour le comte Starhemberg, et il a plu à Votre Majesté, dans sa souveraine bonté, de le faire lire en sa présence et en celle de Sa Majesté l'Impératrice Reine, puis devant tous les Ministres de conférence et d'honorer de son très gracieux agrément le contenu desdites instructions : pourquoi l'on s'est empressé de renvoyer dès le

même soir deux exprès des Pays-Bas porteurs du dit Rescrit.

En souhaitant du fond du cœur que cette grande entreprise ait le plus heureux succès, je sollicite très humblement la continuation de la Souveraine Faveur et Grâce de Votre Majesté.

Vienne, le 28 août 1755.

Signé : Kaunitz-Rittberg.

Au-dessous.

Placet.

François.

Marie-Thérèse.

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