RAPPORT DU COMTE STAHREMBERG, 2 MAI 1756 RÉPONSE DU ROI TRES CHRÉTIEN
Le roi n'a suspendu sa réponse aux derniers mémoires qui lui ont été communiqués au nom de Leurs Majestés Impériales et Royales que pour donner à Leurs dites Majestés la preuve la plus complète de son amitié et de sa confiance en concluant l'acte de neutralité et le traité d'union défensif dont le projet lui a été remis par ordre de Sa Majesté l'Impératrice Reine d'Hongrie et de Bohême.
Les deux actes importants qui assurent la paix entre les États et les sujets respectifs des deux puissances, deviendront le plus ferme appui de la tranquillité générale, si les deux cours animées d'une égale confiance agissent toujours de bonne foi et de concert.
Ce que la politique croyoit impossible à conclure par les ministres vient d'être heureusement exécuté par les souverains. Ils ont senti que les tems et les circonstances avoient changé, et que d'anciens préjugés ne dévoient plus diriger leurs conseils ni servir de règle à leur conduite : ils n'ont eu besoin que de
se parler eux-mêmes pour être d'accord, et c'est en se communiquant leurs pensées qu'ils ont trouvé dans la droiture de leurs intentions et dans la grandeur de leur âme des sûretés, qu'ils auroient vainement cherché ailleurs.
Quoique l'Europe semble être préparée à la Grande AUiance qui vient de se conclure, Leurs Majestés Très Chrétienne et Impériales ne doivent pas se dissimuler toutes les craintes, les jalousies et les défiances que ce traité peut faire naître en différentes cours.
Les ennemies déclarés ou cachés des deux puissances affecteront bientôt de publier que la balance de l'Europe est rompue par l'union de forces si redoutable, et que l'Allemagne surtout doit trembler pour sa liberté.
Ces discours artificieusement semés exciteront d'abord une grande fermentation dans les esprits, et ils pourront occasionner dans la suite des intrigues, des cabales, et peut-être même des ligues, qu'il est de la prudence des deux cours de prévoir et de prévenir.
Sa Majesté Très-Chrétienne et Sa Majesté l'Impératrice ne sauroient employer des moyens plus assurés pour éviter ces inconvéniens et ces dangers, qu'en continuant à se parler elles-mêmes à cœur ouvert, c^ surtout en concertant ensemble, et sur tous les points, leurs démarches et leur langage.
C'est dans cette confiance réciproque et sans bornes, qu'Elles trouveront toujours des expcdienls et des ressources que la sagesse même et la prévoyance de leurs ministres ne sauroient leur procurer.
Mais comme la confiance ne peut subsister éternellement entre deux cours, que lorsque leurs intérêts respectifs s'accordent parfaitement pour le présent
et ne sont susceptibles pour l'avenir d'aucune opposition ou contrariété, il paroit nécessaire pour l'avantage des deux cours qu'EUes puissent convenir incessamment d'articles préliminaires qui serviroient pour ainsi dire de base au traité secret, pour l'entière conclusion duquel il ne seroit plus question ensuite que d'obtenir de concert l'accession et le consentement des différentes cours qui doivent y prendre part.
Le traité défensif qui vient d'être signé ne remédie qu'aux maux qui pourroient naître des circonstances présentes, il s'agit donc de prévenir ceux que les événemens, et la vicissitude des choses humaines peuvent un jour occasionner.
D'après ces principes Sa Majesté Très Chrétienne ne balance pas à répondre avec une entière confiance et sous le sceau du secret promis de part et d'autre aux dernières ouvertures de Sa Majesté l'Impératrice Reine d'Hongrie et de Bohême.
Mais quoique ces mêmes ouvertures puissent être regardées comme l'explication des propositions faites par Sa Majesté l'Impératrice, au mois de septembre dernier, et que le Roi ait trouvé dans les dites ouvertures, de nouvelles marques bien flatteuses de la confiance et de l'estime de l'Impératrice, les objets néanmoins en sont si importans, les conditions et les moyens si dignes de toute l'attention du Roi, et les conséquences qui en peuvent résulter si intéressantes pour l'Europe, que Sa Majesté Très Chrétienne avoue qu'elle a besoin avant que d'entrer dans aucune mesure relative à ce grand projet, d'un plus ample éclaircissement sur plusieurs points, et notamment sur ceux qui suivent :
1° Sa Majesté Très Chrétienne demande, quelles peuvent être en totalité les sommes que Sa dite Majesté seroit obligée de fournir dans le cas du traité secret?
2° Dans quel tems et de quelle manière Sa dite Majesté seroit tenue de payer les dites sommes?
3° Quelles places lui seroient données pour la sûreté des sommes convenues, et dans quel tems les dites places seroient remises entre les mains du Roi?
4*^ De quelle manière entend-on, que Sa Majesté- Très Chrétienne pourrait tellement occuper les puissances maritimes que les dites puissances ne fussent plus dans la possibilité de fournir des secours contraires aux vues de Sa Majesté l'Impératrice?
5° De quelles troupes seroit composée la troisième, armée que Sa Majesté l'Impératrice croit nécessaire au succès de son entreprise? Quelles puissances sevoient engagées à fournir les dites troupes, et par quel moyen espère-t-on de gagner les dites puissances?
Sa Majesté Très Chrétienne a besoin d'être principalement éclaircie sur tous ces points dans l'intention où Elle est d'éviter à ses sujets, et s'il se peut à l'Europe les malheurs d'une guerre. Elle ne peut contracter par conséquent aucun engagement, sans en bien connaître l'étendue et les suites, étant dans la ferme résolution d'employer de préférence h tout autre objet ses forces et ses revenus pour parvenir à tirer une juste satisfaction des insultes et des injustices avérées de l'Angleterre, et n'ayant rien tant à cœur que la gloire de sa couronne et le soulagement de ses peuples dont elle ne peut ni ne veut sacrifier les intérêts au désir de procurer au Sérénissisme Infant Don Philippe un établissement plus digne de sa nais>an(.'e, dane le cas où Sa dite Majesté seroit obligée de
fournir à raison d'indemnité ou autrement des sommes indéfinies dont elle n'aurait pu d'avance comparer le montant avec les produits de ses royaumes et les obligations dont elle est chargée.
Si Sa Majesté l'Impératrice, comme on n'en doute pas, donne sur tous ces articles des lumières satisfaisantes, rien n'empêchera Sa Majesté Très Chrétienne d'arrêter incontinent les préliminaires du traité secret.
Le Roi consentira même que l'établissement du Serénissime Infant Don Philippe dans les Pays-Bas soit convenu sous la condition exigée par Sa Majesté l'Impératrice, pourvu toutefois qu'en attendant qu'on parvienne à assurer à ce prince le susdit établissement, Leurs Majestés Impériales et Royales garantissent de la manière la plus expresse dans tous les cas et pour toujours au Serénissime Infant Don Philippe et à sa postérité les trois duchés qu'il possède actuellement en Italie, afin qu'il ne puisse être troublé sous quelque prétexte que ce soit dans la possession des dits États.
De même Sa Majesté Très Chrétienne s'attend qu'après la signature des articles préliminaires du traité secret, Sa Majesté l'Impératrice consentira à l'introduction de troupes françaises dans Ostende et Nieuport, conformément à une des propositions faites au mois de septembre dernier, avec la réserve que Sa Majesté Très Chrétienne ne prétendra aucun droit de propriété sur les dites places, et que le tout sera exécuté de la manière et dans le temps dont il sera convenu entre leurs dites Majestés.
En conséquence des dites premières propositions faites au mois de septembre les deux cours travaille-
ront de concert au moyen d'assurer d'une manière juste et équitable, et dans tous les cas la liberté des Polonais et la libre élection de leur rois ; Elles employèrent de même tous les soins à faire goûter aux cours de Madrid, de Naples, de Parme, et autres cours le plan qui sera rédigé et arrêté entre Leurs dites Majestés.
Le roi se flatte que Sa Majesté l'Impératrice en partant du principe d'égalité et de réciprocité, adopté de part et d'autre, sera contente et satisfaite des dispositions de Sa Majesté Très Chrétienne, et qu'EUe reconnaîtra que la France comme une bonne amie et fidèle alliée est dans la sincère intention de contribuer autant qu'il est en elle pour le présent et pour toujours, à tout ce qui peut faire l'avantage de la cour de Vienne, et assurer la paisible possession de ses Ëtats.
J'ai copié mot à mot la présente réponse du Roi Très Chrétien, telle qu'elle m'a été dictée par Monsieur l'abbé comte de Bernis, lui en ayant ensuite fait la lecture et lui ayant demandé, si ce que j'avois écrit, étoit conforme à la réponse dont le Roi l'avoit changé, il m'a répondu qu'oui.
Signé :
Le comte de stahrembiirg.
Fait à Versailles ce 1" de mai 1756.