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CHAPITRE IX

DeGLARATIOxNS de MINISTIIES FRANÇ41S, LE 10 JuiN 1895. — RÉTABLISSEMENT DE l'équilibre EUROPÉEN.

-— Entente défensive en Vue du maintien de la PAIX. — Egalité entre les alliés. — aide mutuel

POUR LA SAUVEGARDE DE LEURS INTÉRÊTS. — Le

Concert européen. — L'alliance également profitable A LA France et a la Russie.

On a vu par ce qui précède comment, pendant sept années, des hommes d*Etat russes et français — ces derniers ne professant pas tous les mêmes opinions politiques, — ont uni leurs effocts pour aboutir après bien des difficultés et des incertitudes à une alliance

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solide. Ces efforts ont été secondés chez les deux peuples par un fort courant de sympathie qui s'est fait jour dans les organes de la presse et dans des manifestations populaires non équivoques. Mais dans ces faits avant-coureurs on distingue, comme une trame rouge, la volonté persistante d'Alexandre III. Elle a quelquefois, subi des arrêts ; mais après des moments d'attente et d'observation, l'Empereur revenait toujours à l'idée bien déterminée chez lui de créer, dans l'intérêt de la paix, un lien durable entre les deux pays.

Il est juste d'ajouter qu'il a été très consciencieusement servi par son ambassadeur à Paris dont la tâche durant cette longue période d'incubation de Talliance — si je puis m'exprimer ainsi — n'a pas été des plus faciles.

Il a été dit plus haut que sur la demande du Tsar les accords conclus entre la Russie et la France devaient rester secrets. Il fallait respecter la volonté d'Alexandre III, le véritable auteur de rolliance ; aussi les deux

gouvernements intéressés étaient-ils seuls à connaître les termes des accords. Cependant d'après ce qu'on sait des tendances d'Alexandre III et d'après certaines déclarations ministérielles on peut augurer du caractère et de la portée du pacte conclu entre les deux nations.

Ainsi, le 10 juin 1895, à propos d'une interpellation à la Chambre des Députés, sur la politique étrangère de la France et notamment sur son attitude dans la guerre sinojaponaise, deux ministres furent amenés à fournir des explications très-importantes sur nos rapports avec la Russie.

Citons d'abord les déclarations de M.

Hanotaux, ministre des Affaires étrangères dans le second Cabinet Ribot, formé le 26 janvier 1895 :

« Nous sommes restés fidèles à nous-

< mêmes et le ministre des Affaires étran- « gères qui est devant vous croit avoir été

< l'interprète sincère des sentiments du pays « lorsque au cours d'un télégramme adressé

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« à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg,

< il s'est exprimé en ces termes : -^ La « France met au premier rang de ses pré- « occupations la considération de ses « alliances. Nous sommes donc disposés à

< appuyer avec toute Tefficacité possible les

< vues du gouvernement impérial russe con-

< cernant les conditions de la paix entre la

< Chine et le Japon.

« La situation prise par la France nous « a permis de régler en Afrique comme « en Asie bien des problèmes posés de « longue date sur lesquels le Parlement lui- « même n'a cessé d'attirer l'attention du

< gouvernement.

< En Europe pas de question importante « qui soit traitée sans que notre avis soit « demandé et notre concours souvent solli- « cité. Enfin niera-t-on que notre autorité « ainsi reconquise n'ait exercé son influence « et produit ses effets jusque dans cette « combinaison nouvelle des forces europé- « ennes qui nous a fait sortir de notre iso- « lement et qui nous a donné le point d'appui

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« qui nous manquait depuis si longtemps ?

« Deux grandes Puissances portées Tune « vers l'autre par Tattraction de leurs senti- « ments et de leurs intérêts respectifs se « sont donné la main. Elles ont noué une « entente qui les rapproche naturellement « dans le travail incessant de la politique « courante et qui — toujours pacifique — « leur garantit une sécurité réciproque. »

A la même occasion M. Ribot, président du Conseil, fit la déclaration suivante :

« La France a associé ses intérêts à ceux « d'une autre nation dans l'intérêt de la paix « et de l'équilibre européen. Cette alliance « ratifiée par le sentiment universel du pays « fait aujourd'hui notre dignité et notre force. « Et, à ce point de vue on peut dire qu'il y a « quelque chose de changé en Europe depuis « quatre ans. »

Il est permis de déduire des déclarations qui précèdent que l'alliance franco-russe a été conclue dans un but défensif afin de

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rétablir Téquibre européen, et d'assurer la paix. Elle ne doit par conséquent inspirer nulle inquiétude aux autres Puissances. Mais, naturellement, elle est en môme temps destinée à soutenir les intérêts de la France et de la Russie.

C'est aussi l'opinion d'un écrivain compétent, M. Judet du Petit Journal, Voici dons quels termes il parle des déclarations des deux ministres :

« L'interpellatioD de lundi sur nos affaires exté- « rieures a eu un développement original et peu » attendu généralement de ce genre d'exercices » parlementaires ; au lieu d'embrouiller les ques- « tions, elle a permis au gouvernement de les « éclaircir ; au lieu de semer la confusion et le « désordre dans les idées du pays ; elle lui indique « enfin l'orientation nette/ solide que nous dési- « rions et que nous n'avons cessé de réclamer.

(( Le fait dominant, capital, auquel se rattache a depuis quatre années le relèvement de notre « influence et notre rôle national dans le monde, « c'est la reconstitution d'une politique extérieure

« française ; elle date exactement de Cronstadt, « puisque c'est à bord de notre flotte que l'empereur « Alexandre III a rompu le charme qui enchaînait « notre initiative.

« Avant, nous étions condamnés, par les devoirs « d'une réserve légitime, à l'abstention.

« M. de Bismarck en comprenait bien la raison, « lui qui écrivait au comted'Arnim,le20 décembre « 1872 : « Nous devons empêcher la France de « trouver des alliances. Tant qu'elle naura pas « d^ alliés^ nous n'aurons rien à craindre d'elle. » « Le chancelier de fer peut se vanter d'avoir écarté « ce danger pour l'Allemagne, tant qu'il est resté « au pouvoir. Il triomphe d'ailleurs aujourd'hui de « ses successeurs, en leur reprochant de n'avoir « pas évité le contact de la France et de la Russie, « qu'il voulait empêcher à tout prix.

« Personne ne conteste sérieusement que depuis

a Cronstadt, au lieu d'être isolés, nous sommes « deux, chaque fois qu'un problème européen se « pose.

« Cronstadt ouvrit, dans un élan de sympathie « éclatante, la route qu'allaient suivre les intérêts « communs.

« Peu de personnes savaient avant la séance « d*avant-hier que ces intérêts ont été définis « dans une entente écrite^ garantissant la sécurité « respective des contractants, en face des éventua- « lités futures. Mais il a suffi d'en deviner l'exis- « tence ou la possibilité pour changer la face de « l'Europe.

« Sur les flancs de la triple alliance^ la double « alliance prenait insensiblement crédit, rétablis- « sant l'équilibre et assurant la paix par le respect « d'une force redoutable.

« Voilà les effets saisissants d'un accord plutôt « senti que connu dans ses données précises : car « en dehors des manifestations amicales souvent « répétées, et d'une cordialité visible, les deux « gouvernements de France et de Russie s'abste- « naient de publier l'existence d'un instrument « matériel déterminant leurs relations, réglant leur a action concertée, dans des cas spécifiés de « menaces ou de danger.

« Le secret gardé ne manquait pas d'avantages < puisqu'il laissait l'adversaire probable dans une « demi-incertitude ; il n'avait qu'un inconvénient, a celui de permettre aux esprits brouillons d'agiter

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« ropinion, justement dans les circonstances diffi- « ciles, de faire naître des hésitations, des soup- « çons, des récriminations stériles, de détourner un « peu le courant naturel qui nous entraîne à de « meilleures destinées.

« La France sérieuse est hostile aux chicaniers et « aux timides qui proposent de laisser la Russie se « tirer d'embarras sans notre aide, dès qu'elle est « aux prises avec des ennuis désagréables.

« En revanche elle compte que nous bénéficierons « du même traitement si l'occasion s'offre d'invo- (t quer non seulement la reconnaissance, mais la « loyauté empressée de la Russie.

« Pour avancer dans la voie qu'il a choisie, « notre gouvernement n'était sûr d'être approuvé « sans réticences, sans arrière-pensées, de confon-

« dre ses contradicteurs malveillants et d'obtenir « l'assentiment des masses, qu'en prononçant à (( haute et intelligible voix le mot, d'alliance. « C'est fait. »

M. Judet a parfaitement bien caractérisé la situation des deux alliés. Il n'est pas question de prépondérance de part ni d'autre. Elles se

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soutiendront mutuellement. La France aidera la Russie à sauvegarder ses intérêts chaque fois que celle-ci aura besoin de son concours, et, le cas échéant, la Russie lui rendra le même service.

La chose paraît simple et claire. Avant l'alliance la Russie et la France se trouvaient toutes deux isolées, en face de la Triple- Alliance qui naturellement cherchait à tirer de cette situation le plus d'avantages possible. La Russie était particulièrement gênée dans sa politique du côté des Balkans et la France pouvait craindre pour sa sécurité nationale. Rien de plus naturel qu'elles cherchassent, leurs intérêts ne se heurtant nulle part, à s'unir dans une alliance à deux. En France tout le monde devrait reconnaître que le pays avait tout avantage à sortir de son isolement parce que sa population n'augmente pas, tandis qu'il est entouré d'Etats dont quelques-uns ont une population numériquement supérieure à la sienne ; dans tous le chiffre de la population augmente considérablement. Néanmoins, quelques esprits

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portés à la critique voient Talliance d'un mauvais œil et prétendent que la Russie est seule à en profiter.

Examinons les choses de plus prés.

Il est incontestable que Talliance a été très profitable à la Russie et qu'elle a fait de l'empereur Alexandre III l'arbitre de l'Europe pendant les dernières années de son règne.

Mais où est le mal ? Le prestige accru de la Russie a forcément augmenté celui de son alliée.

On a surtout reproché au gouvernement de notre pays d'avoir sur le conseil de la Russie montré le pavillon français à Kiel, d'avoir suivi la politique russe dans la guerre Sino-Japonaise et d'avoir trop subi l'influence russe dans la question d'Orient.

Répondons point par point :

D'abord la manifestation de Kiel était internationale et pacifique. L'invitation à y assister était adressée à la France comme à

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toutes les autres nations. A une politesse correcte il convenait de répondre par une politesse tout aussi simple. Un gouvernement qui tient à faire partie du concert européen n'eût pu s'y soustraire sans manquer à ses devoirs.

La Russie a demandé et obtenu le concours de la France pendant la guerre Sino- Japonaise, mais elle n'a pas été seule à bénéficier de la paix imposée au Japon et des bonnes dispositions du gouvernement de Pékin. La France a obtenu de la Chine des concessions très importantes concernant la frontière tonkinoise et des facilités d'accès pour son commerce dans Tintérieur du Céleste Empire, concessions et facilités qui lui sont très enviées par l'Angleterre.

Grèce à notre alliance avec la Russie et à notre intervention, d'accord avec cette Puissance et TAllemagne. a la fin de la guerre entre la Chine et le Japon, la diplomatie française se trouve aujourd'hui dans une excellente situation dans le Céleste Empire. Le nouvel arrangement franco-

chinois qui vient d'être conclu en fait foi.

J'ajoute pour mémoire qu'il y avait intérêt pour la France à ne pas trop favoriser l'extension de la puissance japonaise qui pouvait être soupçonnée d'avoir des vues sur le Tonkin.

La question d'Orient est certainement la plus épineuse et la plus délicgite de toutes celles qui restent sur le tapis. Aussi l'attitude des divers gouvernements par rapport à celle question prête-t-elle facilement à la critique. Pendant la dernière crise orientale, c'est quelquefois la France qui a marché à la suite de la Russie et quelquefois l'inverse qui s'est produit. Peut-être la guerre turcogrecque aurait-elle pu être empêchée ; dans tous les cas l'alliance franco-russe a puissamment contribué à maintenir la paix générale et le concert européen, lequel est certainement une œuvre diplomatique de la plus haute importance. C'est le successeur du prince Lobanovs^, le comte Mouraview, qui, fidèle aux instructions de l'empereur Nicolas II, s'est particulièrement employé à créer

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cet accord des Puissances. Les résultats en sont déjà considérables, et le concert européen" actuel durera probablement parce que r Angleterre, pour ne pas être obligée de se déclarer isolée sera forcée dV adhérer, bien qu'au fond il soit dirigé contre elle.

En France des voix se sont élevées contre la politique du gouvernement qui consiste à rester dans Ten tente des grandes puissances. Les socialistes et quelques radicaux voudraient que la France se tînt à l'écart des autres nations et qu'elle professât, en vertu de principes particuliers, une politique d'inaction. Heureusement ces protestations ne trouveront pas d'écho dans le pays,

M. Francis Charmes, un écrivain dont Topinion fait autorité, écrivait à ce sujet au mois de mars dernier, dans la Reoue des Deux Mondes :

« On comprendrait une politique de recueille- « ment et d'abstention absolus : elle a pu être con- « venable pendant un certain temps, elle ne le serait a plus maintenant. Alors il faudrait rompre comme

« encombrante et inutile la seule alliance que nous a ayons ; et puis il faudrait nous taire. Est-ce lace a que veulent les socialistes et avec eux quelques « radicaux ! Prétendent-ils nous condamner encore a aux abstentions de 188^ qui ont laissé tomber « l'Egypte entre les mains des Anglais? Il n'y a pas « trois politiques en présence, il n'y en a que deux : « ou le concert européen avec les obligations qu'il « entraîne, avec les lenteurs qu'il impose, avec les « difficultés qu'il accepte et qu'il essaie de résoudre, « ou l'isolement avec la rhétorique pour consola- « tion ou pour amusement. Entre les deux il faut « choisir et notre choix est fait.

Plus récemment M. Jules Valfrev, ministre plénipotentiaire, a publié dans le Figaro de très remarquables articles dans lesquels il a démontré les graves dangers auxquels Tisolement aurait exposé la France dans la situation actuelle de TEurope.

Passons maintenant à ia question d'Egypte.

La Russie y a prêté et continuera de prêter à la France, tout Tappui qu'elle est en mesure de lui fournir. Elle s'associe à toutes

les démarches du gouvernement fronçais.

Pas plus que la France elle n'abandonne quoi que ce soit de ses droits, ni des droits de l'Europe en Egypte. Que peut-on raisonnablement lui demander de plus dans la situation actuelle de l'Europe ?

Ce n'est pourtant pas la faute de la diplomatie russe si les occasions ne se présentent pas plus souvent pour elle de rendre service à la France. Cependant nous en avons signalé une au commencement de ce récit, l'intervention, en février 1887, de l'empereur Alexandre III, qui préserva la France d'une agression des plus redoutables. Si un danger de même nature se présentait de nouveau, la France pourrait encore compter sur son alliée. L'empereur Nicolas II, qui paraît vouloir suivre en tout la politique de son père, a prononcé à la revue de Cholons, le 9 octobre 1896, en répondant à un toast du Président do la République, les paroles suivantes :

« Vous avez eu raison de le dire, Mon-

« sieur le Président, nos deux pays sont « liés par une inaltérable amitié, de même « qu'il existe entre les deux armées un « profond sentiment de confraternité d'ar- « mes. »

On peut être certain que ce ne sont pas là de vains mots.

Enfin on fait grand bruit en France autour de Targent prêté à la Russie. On n'est pas éloigné de parler de sacrifices faits. Ces mots ne sont pas heureux. L'épargne française a trouvé en Russie un placement sûr et très avantageux et je ne crains pas d'affirmer que les différentes émissions d'emprunt russe sur la place de Paris ont augmenté la fortune de la France d'un DEMI-MILLIARD. Que l'on fasse bien le compte et l'on verra que je ne me trompe pas.

Non, la vérité est que l'alliance entre la

Russie et la France profite à toutes deux.

Puisse-t-elle donc durer indéfinimenT;, cette

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grande œuvre de l'Empereur Alexandre III, pour le plus grand bien des deux nations alliées et à la satisfaction de tous les amis sincères de la paix.

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