‹ L'Alliance franco-russeChapitre 11 sur 16 · COURONNEMENT DE L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

COURONNEMENT DE L'ŒUVRE

Reprise des négociations avec la Russie a l'automne DE 1893. — Visite des marins russes a Toulon ET A Paris. — Fêtes superbes en octobre 1893. — Grande satisfaction du Tsar. — Négociations terminées. — conclusion du pacte définitif au

COMMENCEMENT DE 1894. — La RuSSIE ETLAFrANCE ALLIÉES.

Il est facile de comprendre que cette période de scandales ait amené une interruption dans les négociations engagées entre Paris et Saint-Pétersbourg pour une convention militaire et une extension de Tentente conclue en 1891. Dans notre exposé de cette affaire donné plus haut, nous étions

arrivés à la promesse faite par M. de Giers à Aix-la-Chapelle de venir a Paris pour terminer les négociations.

Mais c'est alors que survinrent les scandales du Panama et le ministi^e russe abandonna son projet de se rendre à Paris. Dans le courant de Thiver il alla à Florence d'où il retourna en Russie par la voie de Vienne où il eut des entretiens avec le prince Lobanoff, alors ambassadeur de Russie auprès de l'empereur d'Autriche. L'impression produite sur les deux diplomates par les événement^ de France était loin d'être bonne et les négociations restèrent en suspens.

Ce n'est qu'au milieu de l'été que M. Develle, qui avait gardé le portefeuille des Affaires étrangères dans le cabinet constitué par M.

Charles Dupuy au mois d'avril, réussit à faire reprendre les négociations à Saint-Pétersbourg. Notre ambassadeur, le comte de Montebello, eut des conversations avec M. de Giers dans lesquelles il expliqua au ministre du Tsar que l'affaire du Panama, assurément regrettable, ne devait pas exercer d'influence

COURONNEMENT DE l'œUVRE lOÔ

sur la situation extérieure de la France. Le Tsar comprit la chose de la même manière et donna des ordres pour la continuation des pourparlers.

En France le Président de la République qui s'intéressait vivement à Tafifaire prit une large part à la rédaction du nouveau pacte, et eût à ce sujet de fréquentes entrevues avec le baron deMohrenheim et avec M. Develle.

Il se passa alors un événement qui eut le plus heureux effet sur les relations entre la Russie et la France, je veux parler de la visite de Tescadre de l'Amiral Avellan à Toulon. Depuis quelque temps déjà il était convenu en principe entre les deux gouvernements qu'une escadre russe rendrait dans un port de guerre français la visite des marins français à Cronstadt. Mais Tépoque et la date n'en avaient pas été fixées et l'on désirait vivement à Paris être informé des réelles intentions du Tsar. Sur la demande de M. Develle j'écrivis vers la fin du mois de juillet à un de mes amis de Russie en le priant de vouloir bien faire des démarches à

110 l'alliance pranco-rûsse

ce sujet, en faisant connaître le désir du gouvernement français, et de m'aviser le plus vile possible du résultat de ses démarches.

Le 3 août 1893 je reçus sa réponse d'après laquelle le Tsar avait décidé Tenvoi à Toulon d'une escadre commandée par le contre-amiral Avellan pour rendre officiellement la visite de Cronstadt. L'époque était lîxée aux derniers jours du mois de septembre (style russe) ce qui veut dire la seconde semaine d'octobre, nouveau style. J'en avertis immédiatement par écrit notre ministre des Affaires étrangères qui m'accusa réception de ma lettre par le directeur de son cabinet.

Le 3 septembre une dépêche officielle apportait au gouvernement français la confirmation de cette nouvelle. Alors commencèrent en France les préparatifs de ces fêtes mémorables. Le gouvernement prit Taffaire en mains. Il fut décidé qu'on centraliserait la direction des fêtes entre les mains des ministres de l'Intérieur et des Affaires étrangères, ensuite qu'on consulterait l'ambassa-

COURONNEMENT DE L^ŒUYRE 1 1 1

deur de Russie sur tous les points importants.

 la suite de ces décisions les Conseils municipaux de Paris, Lyon, Toulon et Marseille, ainsi que le Comité de la Presse se présentèrent à Tembassade. Le baron de Mohrenheim les reçut séparément et chacun à deux reprises. Il fut expressément convenu dans ces entrevues que les fêtes n'auraient pas un caractère politique et qu'aucun discours trop retentissant ne serait prononcé.

Il était d'autant plus nécessaire que les fêtes et les manifestations patriotiques auxquelles devait donner lieu l'arrivée des marins russes, ne prissent pas le caractère d'une provocation contre les adversaires de la Russie et de la France, que Thorizon politique en Europe n'était pas à ce moment exempt de gros nuages. La nouvelle du rétablissement d'une escadre russe dans la Méditerranée avait fait sensation en Europe et ému les esprits dans les pays qui avaient de grands intérêts dans cette mer. Les Italiens, surtout, très surexcités contre la

1 12 L*ALUANCE PRANCO-RtJSSÈ

France après l'affaire d'Aigues-Mortes, s'agitaient beaucoup et prenaient môme certaines mesures militaires inquiétantes.

Je reçus à ce sujet quelques correspondances. Je reproduis ici les deux suivantes parce qu'elles donnent une idée exacte de la situation à ce moment :

Rome le 7 Octobre 1893.

« Il me revient de bonne source que l'Italie reçoit « de divers côtés de sages conseils. On l'engage « vivement à se calmer et à cesser ses provocations « contrelaFrance.il est certain que des conseils de « ce genre lui ont été donnés par le cabinet anglais « qui a également fait entendre à Rome que le roi « Humbert ferait bien de ne pas visiter l'escadre « anglaise dont la présence prochaine dans un port « italien ne doit pas être interprétée comme une « démonstration politique. Le gouvernement de « Berlin, également, conseille le calme aux italiens, « le moment n'étant pas jugé opportun pour des « provocations.

« L'Autriche de son côté ne songe nullement à « s'associer à des manifestations belliqueuses. La

Couronnement de l^oeuvre 113

« nouvelle qu'une escadre autrichienne devait se < rencontrer à Gènes avec Tescadre anglaise n'est « qu'un canard. L'escadre de l'archiduc Stéphan se « trouve depuis le 2 octobre dans la baie deThéodo « près de Cattaro. Elle est composée en partie de « navires à voiles qui font des exercices et des « manœuvres. Une démonstration comme celle « dont il a été question serait en contradiction « absolue avec la politique actuelle de 1 Autriche.

« On avait parlé ici d'une visite possible à Trieste « de l'escadre russe quand celle-ci visiterait « Dulcigno ou Antivari, mais comme une telle « visite est généralement annoncée plusieurs se- « maines d'avance, il n'est guère problable que les « Russes se montrent cette année dans un port • autrichien.

« Je persiste à croire que l'Italie ne deviendrait « un danger sérieux pour la paix que si Grispi re- « venait au pouvoir.

Rome, \0 octobre 1893

« Le calme parait enfin renaître en Italie. On' « licencie actuellement les réserves des deuxcor-ps

114 l'alliance fkanco-russe

« d'armée du nord. On se contentera de mani- « fester en l'honneur de l'escadre anglaise qui va « arriver à Tarente et à la Spezzia. Le ton des « journaux reste cependant violent contre la France a et il faut s'attendre toujours à toutes sortes de « mauvais procédés de la part de l'Italie. Ainsi « il est à craindre que les Italiens tentent de pro- « voquer une bagarre à Marseille où leur colonie « est fort nombreuse ; s'ils y arrivent et que le « sang soit répandu en cette circonstance, il faudra « s'attendre à tout.

La situation n'était donc pas tout-à-fait rassurante, aussi le gouvernement français fit preuve de sagesse en prenant les mesures dont il est parlé plus haut ; grâce à elles, grâce à cette merveilleuse attitude, pleine de calme et de dignité que la population de Paris et des autres grandes villes de France sait montrer quand elle sent que Tintérêt du pays est en jeu, les fêtes se passèrent dans Tordre le plus parfait et eurent un éclat incomparable. ,

Les représentants de l'Europe entière y

COURONNEMENT DE L*ŒUVRE * ll5

assistaient. Ils purent se convaincre qu'en ces journées de fêtes la France avait donné des preuves inoubliables de tact et de modération. Ils furent principalement très frappés du spectacle que leur donna la population parisienne en passant de l'enthousiasme le plus grand au recueillement le plus profond à l'occasion des obsèques du maréchal de Mac-Mahon.

L'impression produite, surtout en Russie, fut considérable. Le Tsar échangea avec M.

Carnot plusieurs télégrammes empreints de la plus grande amabilité dont je me borne à reproduire le suivant ;.

« Gatchina, le 27 octobre, U h. 35 soir.

A Son Excellence Monsieur le Président de la République française y Paris,

« Au moment où l'escadre russe quitte la

< France, il me tient à cœur de vous exprime mer combien je suis touché et reconnais-

< sant de l'accueil chaleureux et splendide

116 L* ALLIANCE PRANCO-RUSSÈ

< que nos marins ont trouvé partout sur le « sol français.

< Les témoignages de vive sympathie qui

< se sont manifestés encore une fois avec « tant d'éloquence joindront un nouveau lien « à ceux qui unissent nos deux pays et con-

< tribueront, je Tespére, à raffermissement

< de la paix générale, objet de leurs efforts « et de leurs vœux les plus constants.

< Alexandre. »

Mes lecteurs n'auront pas de peine à comprendre la haute signification de ces paroles du Tsar.

Le même jour le 27 octobre le Président de la République étant allé à Toulon visiter Tescadre russe, porta à un banquet le toast suivant :

« Après les manifestations si spontanées,

< si cordiales et si loyalement pacifiques aux-

< quelles donnèrent lieu, en Russie et en

< France les visites échangées par iios esca- « dres à Cronstadt et à Toulon, j'ai à cœur

COURONNEMENT DE l'œUVRE 117

< de remercier la marine russe et la marine « française, que je réunis ici dans un même « souhait de bonheur, d'avoir dignement * rempli leur noble mission en servant de « trait d*union aux sympathies des deux

< peuples.

« A la santé (|ue j'ai l'honneur de porter « à Leurs Majestés l'empereur Alexandre III « et l'impératrice de Russie, je joins un toast « qui répond aux vœux de tous : A l'amitié « de deux grandes nations ! et, par elles, à « la paix du monde >.

M. Carnot montrait ainsi clairement le degré d'inlimilé auquel étaient arrivées les deux notions.

Aussi les efforts des deux côtés devaient aboutir bientôt à un succès complet. Déjà, vers le milieu du mois de novembre les négociations entre les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg, en vue de la conclusion d'un nouveau pacte, auraient pu être terminées ; mais M. Develle, sentant qUe la chute du ministère dont il faisait partie était immi-

nente, préféra laisser à son successeur le soin de signer l'acte solennel.

M. Develle quitta le ministère des Affairesétrangères le 3 décembre 1893. Ce fut M.

Casimir Périer qui, quelques mois après son arrivée au quai d'Orsay, eut Thonneur d'apposer sa signature au bas du nouveau document. Par ordre du Tsar, M. de Giers le signa à Saint-Pétersbourg.

La convention militaire entre la Russie et la France, établie d'après la rédaction de M. de Freycinet, fut signée en même temps.

Ainsi s'accomplit un des actes les plus importants de ce siècle.

J'arrête là mon récit des faits historiques qui ont précédé la conclusion définitive de l'alliance franco-russe.

Les grands événements qui ont suivi depuis cette date — la mort tragique de M.

Carnot, le 24 juin 1894, celle de l'empereur Abxandre III, le br novembre de la même

COURONNEMENT DE l'ŒUVRE 119

année, ravènement de Tempereur Nicolas II, sa visite et celle de Timpératrice Alexandra- Féodorovna en France, en octobre 1896 — sont encore présents à toutes les mémoires.

Il ne me reste donc qu'à parler de la portée du pacte solennel conclu entre la Russie et la France, et des avantages qui en résultent pour les deux parties contractantes.

Page 1