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CHAPITRE V

DÉCLARATIONS DU PRINCE GORTGHAKOW. — OPINION DE GaMBETTA sur UNE ALLIANCE FRANCO-RUSSE. — Il CHOISIT DES AMBASSADEURS. — LeTTREDE M. TiBY.

— Opinion de M. Jules Ferry.

Les lecteurs de mon livre « Les Coulisses de la Diplomatie i> , publié à Paris en 1880, se souviendront peut-être d'un chapitre qui contenait les déclarations faites au mois de décembre 1878, par un diplomate russe sur la situation générale créée par le Congrès de Berlin.

Je ne vois aujourd'hui aucun inconvénient à révéler que ce russe était le chancelier princa Gortchakow^ lui-même qui, dans une conversation avec M. Nicolas de Poggenpohl,

le publiciste bien connu, mort il y a deux ans environ, développait des idées qu'il chargea son interlocuteur de me communiquer. Le Prince lisait, en effet, ma feuille YEurope Diplomatique et connaissait mes sympathies pour la Russie.

Je reproduis ici la première partie de ses déclarations qui laissaient entrevoir la rupture des relations intimes existant alors entre la Russie et l'Allemagne et ouvraient la perspective d'une combinaison nouvelle :

« Mes observations, disait-il, me portent « à croire que l'Europe se trouve en ce « moment, au point de vue politique, dans « une position toute nouvelle et des plus im- « portantes.

< C'est la première fois, depuis neuf ans, « qu'un changement aussi profond a lieu « dans l'état des choses qui a amené et « permis l'écrasement de la France. L'en- < tente, d'abord, de la Prusse et de la <f Russie, puis celle des trois Empereurs, « n'existent plus ni l'une ni l'autre. • Elles « sont toutes les deux enterrées.

« La lutte sourde, personnelle, acharnée, « qui s'est engagée depuis quelque temps « entre les deux chanceliers de Russie et « d'Allemagne est encore un secret que ré- « vêleront seuls un jour les mémoires du « temps. Obligés par les rapports d'étroite « amitié qui unissaient leur deux souverains 4L et par les nécessités de la politique, à « cacher leur jeu, les deux grands hommes « d'Etat ont dissimulé de leur mieux Texis- < tence de cette lutte qui n'a pu être observe vée et suivie de prés que par leurs familiers « les plus intimes.

<f. Elle n'a pas moins conduit au premier « résultat que le prince Gortchakow voulait « obtenir, c'est-à-dire de convaincre l'Em- « pereur Alexandrell qu'en emboîtant le pas « à rAllemagne, la Russie ne faisait que <c jouer le jeu du prince de Bismarck. Ce « but est aujourd'hui atteint. La conviction « chez l'Empereur Alexandre est faite ; le « dégrisement est complet. »

Les déclarations du Prince Gortchakow firent sensation en France. Gambetta notam-

ment en fut frappé. Au cours de conversations que j'eus avec lui dans le courant des années 1880-81, le grand patriote revint souvent sur la méfiance créée entre Saint- Pétersbourg et Berlin et sur les espérances que la France pouvait fonder sur ce revirement. Il ne voyait cependant leur réalisation que dans un avenir éloigné.

< La France, me disait-il, est condamnée

< à jouer un rôle effacé en Europe et devra

< observer une grande réserve jusqu'au mo-

< ment où elle aura une armée très forte. La

< création de cette armée est notre tâche « actuelle. Je m'en occupe chaque jour et

< elle est l'objet de ma principale préoccu- « pation.

< Quand nous disposerons d'une armée

< puissante, nous trouverons des alliés, je « n'ai aucune crainte à ce sujet ; je serai

< alors comme vous partisan d'une alliance

< avec la Russie. J'ai souvent envisagé cette

< éventualité avec le général Skobelew que » j'aime et estime beaucoup. »

A ce moment, Gambetta n'avait pas de

relations avec l'ambassade de Russie : ses premiers rapports avec Thôtel de la rue de Grenelle datent du mois d'avril 1881, Le comte de Kapnist,qui gérait alors Tambassade en qualité de chargé d'affaires pendant la longue maladie du prince Orlow, m'exprima le désir de faire la connaissance du Président de la Chambre des Députés.

J'en parlai à Gambetta et je reçus, le 14 avril, un billet de son secrétaire me faisant savoir que le Président recevrait le comte Kapnist le lendemain matin à dix heures. Je prévins aussitôt ce dernier qui eut avec Gambetta un entretien de deux heures, d'où il revint très satisfait.

La chaude parole du Président de la Chambre, la richesse d'idées et d'aperçus qu'il déployait dans la conversation, avaient vivement impressionné le diplomate russe.

Le lendemain le Président de la Chambre lui rendait sa visite à l'hôtel de l'ambassade de Russie.

Le 14 novembre 1881, Gambetta devenait ministre des affaires étrangères. Une des

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pcemières résolutions qu'il avait à prendre

était de donner un titulaire à l'ambassade de

France à Saint-Pétersbourg, devenue vacante

à la suite de la démission du général Chanzy.

Au cours d'une conversation que j'eus avec rUlttstre homme d'Etat, peu de temps

^aprés son arrivée au quai d'Orsay, j'appelai

son attention sur l'intérêt qu'il y aurait à ce que la France fut représentée en Russie par un diplomate expérimenté et bien* au courant de la politique de ce pays. Le résultat de notre entretien fut que le ministre me chargea de prier le comte de Ghaudordy de lui faire visite. Sachant que le comte avait, sous la Présidence de Mac-Mahon, rempli avec succès une mission importante auprès du prince de Gortcbakow et qu'il connaissait beaucoup de Russes, il était décidé à lui offrir l'ambassade de Saint-Pétersbourg.

M. de Ghaudordy se montra d'abord hésitant et demanda à réfléchir, Pourtant il se décida bientôt à accepter l'offre du ministre, mais, Gambetta étant tombé du pouvoir peu de temps après, le 30 janvier 1882, le

comte crut devoir retirer son acceptation et renoncer à Tambassade de Saint-Pétersbourg.

Au cours d'une conversation que Gambelta avait eue avec ce diplomate, il lui avait dit : « Je prévois qu'à Saint-Pétersbourg on vous « demandera de faire consentir le gouverne- « ment français à des mesures de rigueur < contre des nihilistes russes à Paris. Eh bien I « vous pourrez assurer que je ferai à cet « égard tout ce que la chancellerie russe me « demandera. »

Par ces simples instructions données à l'ambassadeur on peut juger quel prix le grand patriote français attachait à des relations amicales entre le gouvernement russe et la France.

M. Gambette songea, du reste, à offrir des ambassades à d'autres diplomates de carrière.

Quelques jours après ma première conversation avec lui sur ce même sujet, il me parla de M. Victor Tiby comme d*un diplomate à qui Ton pouvait offrir une am-

bassade, par exemple à Rome. « Croyez-vous qu'il soit disposé à seconder une politique russophile », me demanda-t-il. Je répondis que cela ne me paraissait pas absolument certain, M. Tiby devant avoir plutôt des sympathies pour l'Angleterre.

« Oh I il se fera, répliqua Gambetta, écrivez lui toujours et proposez lui de ma part de rentrer dans la carrière comme ambassadeur. >

J'écrivis donc à M. Tibv selon le désir du Ministre des Affaires étrangères et je reçus de lui la réponse suivante dans laquelle il n'est pas question de ses opinions politiques :

« Cannes, le 14 décembre 1881

« Mon cher Hansen,

« Je suis fort honoré que vous ayez entendu « prononcer mon nom à propos des combinaisons a diplomatiques qui sont in fieri^ comme le Dieu « de M. Renan. Pour le moment, je suis en train « d'affermir mes bronches et de me garer d'une

« quatrième pleurésie. Cette occupatiou a sa valeur, « mais je ne tiens pas à la prolonger outre mesure.

« Mille amitiés,

Victor TIBY

« Eh bien, qu'en pensez-vous, disais-je au Ministre en lui montrant cette lettre. — « Je pense, répondit Gambetta, que M. Tiby est un vrai diplomate et qu'il désire rentrer en activité aussitôt que possible. »

Après la mort de Gambetta, dans la nuit du premier janvier 1883, on ne s'occupa « guère en France, pendant quelques années, de la réalisation d'une entente avec la Russie. Les ministres des Affaires étrangères qui se succédèrent à cette époque avaient l'attention tournée plutôt vers les affaires d'Egypte et et vers la question coloniale.

M. Jules Ferry, qui avait occupé l'hôtel du quai d'Orsay, du 20 novembre 1883 au 6 avril 1885, passait pour incliner vers une entente avec l'Allemagne et pour être un adversaire de la Russie. Cette opinion était

surtout répandue dans les journaux de Saint- Pétersbourg et de Moscou. M. Jules Ferry se défendait cependant d'être anti-russe.

Quelques années après sa chute du ministère, alors que je lui parlais des attaques dont il était encore l'objet dans la presse russe et que je lui développais mes idées sur l'opportunité d'une entente avec la Russie, l'ancien Président du Conseil m'expliqua très clairement la politique qu'il avait suivie envers la Russie, du temps où il était au pouvoir.

« Des assertions comnie celles dont vous

< me parlez, me dit-il, ne peuvent provenir « que de quelque correspondant radical de « journaux de Saint-Pétersbourg, toujours

« prêt à accepter comme parole d'évangile

< tout ce que colportent mes ennemis politi- « ques, et ne connaissant rien de mes actes « pendant mon passage au ministère des « affaires étrangères.

« Il est incontestable, en effet, (|ue les ^ relations entre la Russie et la France se

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« sont améliorées pendant mon séjour au «quai d'Orsay.

« Quand on fera Thistoire de mon minis- > tère, on v constatera le constant effort de < la diplomatie française pour créer entre la « Russie et la France des liens positifs. On « peut dire que c'est la France qui a reconnu « la première, en 1884, l'intérêt qu'a la Russie, « à raison de ses possessions du Pacifique, « à sauvegarder la liberté du Canal de Suez.

« C'est elle qui a le plus énergiquement « insisté pour que la Russie devînt garante, « avec les autres grondes Puissances, de « l'emprunt contracté par l'Egypte pour payer « les indemnités d'Alexandrie et pour qu'elle « iût représentée par un délégué dans TAd- « ministration de la Caisse de la .Dette, ce « qui la plaçait au niveau des autres « Puissances pour le contrôle des affaires « d'Egypte.

< Lors des importantes négociations qui « suivirent, la Russie et la France ont marché « la main dans la main. Pour s'en convaincre, « on n'a qu'à relire les protocoles de la

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