CHAPITRE II
Changement b' AMBASSADEUR de Russie a Paris en 1884 — Biographie de M. de Mohrenheim. — Mes
RELATIONS AVEC LAMBASSADE DE RuSSIE. — RÉPONSE
DE M. Flourens aux Délégués bulgares, en Janvier 1887. — Bonne impression a Saint- Pétersbourg.
En avril 1884, un changement important eut lieu à l'ambassade de Russie à Paris :
le Prince Orlow fut nommé à Berlin et eut pour successeur rue de Grenelle le baron de Mohrenheim, ambassadeur à Londres depuis deux ans. Ce personnage a joué un^ rôle si prépondérant dans l'affaire qui nous
le L^ ALLIANCE FËANCO-RUSSE
occupe qu'il est permis de nous étendre ici sur sa personnalité.
Le baron Arthur de Mohrenheim est né à Varsovie en 1824. Il appartient à une famille russe qui, pendant plusieurs générations, a fourni à TElat de distingués serviteurs. Son père, le baron Paul de Mohrenheim, naquit à Saint-Pétersbourg et eut pour parrain le Tzarewitch, qui devint plus tard Tempereur Paul. Il suivit avec succès la carrière diplomatique et fut chargé de plusieurs missions importantes, notamment en Espagne, lors de Tavènement du roi Joseph. Durant le premier Empire, il fut en relations d'affaires
très étroites avec le célèbre émigré et agent secret, comte d'Entraigues.
Le baron Paul de Mohrenheim dirigea ensuite à Varsovie, jusqu'en 1830, la chancellerie diplomatique du Vice-Roi, le grand duc Constantin Pavlowitch, frère des empereurs Alexandre I^^et Nicolas Ie^ Il mourut en 1832 à Vienne où il se trouvait en mission extraordinaire. Il avait épousé la comtesse Joséphine Mostowska, fille du ministre de
LE BAÎION DE MOHRENHErM 1?
l'Intérieur, et sœur aînée de la comtesse Potocka, de la comtesse Komar et de la princesse Sapieha.
L'aîné des fils issus de ce mariage, actuellement ambassadeur à Paris, fit ses éludes à Moscou, où il eut pour camarade le célèbre Katkow. Après avoir passé Texamen de droit à l'Université de cette ville, il fut à vingt et un ans, attaché au cabinet du comte de Nesselrode, alors ministre des Affaires étrangères. Il fut nommé cinq ans après secrétaire de légation à Berlin, puis à Vienne. Plus tard, lorsque le prince Gortchakow eut recueilli la succession du comte de Nesselrode, il devint conseiller au ministère impérial. Le baron ne s'entendit pas toujours avec le chancelier qui n'aimait pas la franchise avec laquelle il exprimait ses opinions et qui ne lui prêta jamais grand appui au cours de sa carrière. Nommé conseiller d'ambassade à Berlin, M. de Mohrenheim y remplit plusieurs fois les fonctions de Chargé d'affaires, ce qui lui permit d'étudier de prés le prince de Bismarck et d'approfondir son caractère et
18 L^ALLIANCE FîtANCO -RUSSE
sa politique. M. de Mohrenheim est certainement un des diplomates actuels qui connaissent le mieux TAllemagne et TAutriche.
De Berlin, le baron passa en 1871, à Copenhague en qualité d'Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire. Dans ce poste, qu'il occupa pendant quinze ans, ses grandes capacités diplomatiques le firent remarquer du futur Tsar Alexandre III qui rendait fréquemment visite à son beau-pére, le roi Christian IX. M. de Mohrenheim ne tarda pas à se créer à Copenhague une situation tout-à-fait exceptionnelle. Lorsqu'il quitta ce poste, le Roi lui conféra l'ordre de TEléphant, distinction qui n'avait jamais été accordée jusqu'alors à aucun représentent étranger en Danemark, et qui ne Ta pas été depuis.
L'ambassadeur actuel à Paris joint à une vive intelligence les plus vastes connaissances en diplomatie et en politique. C'est un érudit hors de paiç, une autorité dans le droit des gens et en littérature. Exclusivement russe de sentiments et d'aspirations, il aime la
Le baron de MOHUENHEtM 19
France et les François et l'on peut être certain qu'il est heureux d'avoir pu, tout en servant les intérêts nationaux qui lui sont confiés, rendre d'importants services à notre pays.
La baronne de Mohrenheim, née baronne de Korff, est fille du chef d'artillerie bien connu dans l'histoire de la Russie de la première moitié de ce siècle. C'est une femme d'une intelligence supérieure qui apporte à son mari le concours de ses rares qualités de représentation et de son exquise amabilité.
On sait que la fille aînée du baron et de la baronne de Mohrenheim a épousé un officier français, le vicomte de Sèze. Leur fille cadette est veuve d'un diplomate russe, le comte Boutourline, qui est mort à la fleur de Tège, et avait déjà pris rang parmi les poètes les plus délicats de son pays.
M. de Mohrenheim m'avait connu à Copenhague. Nos relations furent reprises à Paris. L'ambassadeur me recevait souvent et je ne tardai pas à devenir intermédiaire officieux
2Ô L*ALLIANCE FKANCO -RUSSE
entre Fambassade de Russie et le ministère des Affaires étrangères de France ; je me suis efforcé d'aplanir autant que possible les difficultés passagères qui ont surgi entre les différents ministres qui se sont succédé quai d'Orsay et l'ambassade russe. Je n'ai cessé, en même temps, de travailler de mon mieux dans la presse, à faire prévaloir l'idée de la; nécessité d'une alliance entre la France et la Russie.
Je ne tardai pas à me convaincre qu'un rapprochement entre les deux pays était désiré par l'ambassadeur ; mais la situation générale n'était pas favorable à une prompte réalisation de ce vœu. En 1884, au mois de septembre, l'empereur de Russie s'était rencontré à Skiernevice avec les empereurs d'Allemagne et d'Autriche, et celte entrevue avait été la sanction ostensible d'un traité, d'alliance formel entre les trois empereurs pour une durée de trois ans.
A Saint-Pétersbourg, on arriva cependant vite à comprendre que les deux Etats du centre profitaient de la nouvelle entente
pour en tirer tous les avantages, notamment dans les Balkans où l'influence russe diminuait peu à peu au profit de l'Autriche.
Néanmoins la Russie n'était pas encore prés de rompre avec sa politique traditionnelle et de se rapprocher de la France. De nombreux obstacles devaient surgir contre une telle évolution : d'abord la forme de gouvernement si différente dans les deux pays ; en second lieu, les luttes parlementaires en France qui rendaient impossible la stabilité des ministères et par suite ne permettaient guère une politique étrangère bien déterminée ; d'autre part, dans les hautes sphères russes, Texistence d'un parti qui prônait l'alliance allemande et ne cessait de représenter la France comme uji foyer d'idées révolutionnaires.
Enfin l'armée française, grûce à laquelle la France pouvait devenir une alliée utile, n'était pas encore entièrement reconstituée.
On ne me dissimulait pas qu'un rapprochement entre les deux pays serait chose difficile et exigerait une longue préparation et que tout dépendait d'ailleurs de la
22 l'aluance franco-russe
volonté du Souverain russe.
Le Tsar, en effet, entendait diriger luimême et lui seul les affaires étrangères de son empire. Ses ministres et ambassadeurs n'avaient qu'à exécuter scrupuleusement ses ordres. Alexandre III, le plus russe des Russes, avait peut-être le sentiment que la prépondérance, alors incontestée, de l'Allemagne en Europe était nuisible aux intérêts de la Russie ; mais, pour que lui, Tautocrote, mit sa main dans celb de la France républicaine, il fallait au moins que celle-ci en exprimât clairement le désir et prouvât par des actes que la Russie pouvait réellement se fier à elle.
L'occasion de fournir ces preuves ne tarda pas à se présenter.
Le 7 janvier 1887, trois délégués bulgares, MM. Stoïloff, Kaltscheff* et Grékof, arrivaient à Paris. Ils venaient demander au gouvernement français son concours dans la question du choix d'un candidat au trône de Sofia et son appui dans les démêlés de la Bulgarie avec la Russie. M. Flourens, alors
ministre des Affaires étrangères dans le ministère Goblet, reçut cette délégation le 9 janvier. Voici le compte-rendu de cette entrevue à laquelle assistait M. Francis Charmes, directeur des affaires politiques :
M. Grékof a exposé à M. Flourens, en remontant aux circonstances dans lesquelles il s'est formé, les phases diverses qu'a traversées le Gouvernement actuel de la Bulgarie et particulièrement les difficultés dans lesquelles il se trouve aujourd'hui placé.
La régence bulgare se rend parfaitement compte de sa situation et aussi de celle de l'Europe, et elle est disposée à faire pour en sortir toutes les concessions compatibles avec l'indépendance intérieure de la Bulgarie. Mais elle ne croit pas que la candidature du prince de Mingrélie puisse être acceptée, parce qu'elle n'assurerait pas au pays la stabilité dont il a besoin ni la liberté à laquelle il a droit.
M. Flourens a dit alors aux Délégués bulgares qu'il les avait reçus à titre privé, parce qu'il ne pouvait leur reconnaître à aucun degré un mandat régulier. La Bulgarie a, en effet, son indépendance intérieure, mais pour les rapports internationaux elle relève de la Porte, qui seule a le droit de
parler en son nom. La France est trop respectueuse des traités et trop désireuse de maintenir Fintégrité de l'Empire Ottoman pour sortir de cette règle. Toutefois, à titre privé, le Ministre des Affaires Etrangères a bien voulu recevoir MM. Stoïlof, Grékof et Kalschef, et les entendre. Il compatit sincèrement à ce que la situation de leur pays a de pénible, mais il croit que le meilleur moyen de sortir des difficultés qui viennent de lui être signalées serait de tenir grand compte des sentiments de la Russie, à laquelle la Bulgarie doit l'existence, et de faire même quelques concessions à cet intérêt. Il n'a d'ailleurs à s'expliquer sur aucune candidature. Le moment serait prématuré, mais peut-être est-il regrettable que celle du prince de Mingrélie sois repoussée par la régence d'une manière aussi absolue. Au reste quelque sympathie que mérite la Bulgarie, la France doit surtout s'attacher à l'intérêt général de l'Europe, qui est la paix, et, à ce titre, elle ùe peut que recommander les moyens les plus rapides et les plus sûrs d'arriver à une solution.
Les Délégués ont répondu que le Gouvernement Bulgare désirait aussi la paix de l'Europe, et que c*est pour ce motif qu'il a renoncé à la candidature du prince Alexandre, dont le succès aurait amené là guerre ; mais entre le prince Alexandre et le prince de Mingrélie, ne peut-on pas trouver d'au-
ires combinaisons, et les puissances désintéressées
dans la question ne pourraient-elles pas aider è les '
trouver ?
M. Flourens a répliqué qu'aucune puissance n*|ivait qualité pour cela, sauf la Porte. La France n'a pas à jouer un rôle particulier dans la question. Elle ne peut qu'encourager les solutions les plus propres à être acceptées par les principaux intéressés. Son but unique est le maintien de la paix.
Les Délégués Bulgares se sont alors retirés après avoir pris congé de M. Flourens dans les termes les plus courtois.
L'attitude si correcte et si franche de M.
Flourens dans cette affaire, produisit un excellent effet à Saint-Pétersbourg où Ton se trouvait alors un peu isolé à cause des affaires des Balkans. On eut le sentiment en
Russie d'avoir échangé une première poignée de main avec un ami. Le Tsar, au cours d'une réception officielle, en présence de tout le corps diplomatique, exprima hautement sa satisfaction à M. de Loboulaye qui venait de prendre possession du poste d'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg.
26 l'aluance franco-russe
Dans les chancelleries d'Europe on commentait beaucoup la résolution prise par le gouvernement français qui, pour la première fois depuis la guerre de 1870-71, affirmait une politique étrangère indépendante. M: Flouréhs avait remporté un vrai succès et posé les premiers jalons d'un rapprochement futur entre la France et la Russie. M. de Bismarck sentit le coup. Il était déjà animé de mauvaises intentions envers la France et son mécontentement ne devait pas tarder à se manifester par des faits.