CHAPITRE XII
Le mouvement intellectuei.
Un des faits importants qui caractérisent la période de 1850 à 1870, c'est le triomphe de plus en plus marqué de la lang-ue française sur la lang^uc allemande. Cette évolution était déjà très avancée auparavant dans la bourg'eoisie ; mais pendant ces ving^t ans elle va s accélérant dans le peuple. Sans doute il y avait encore un certain nombre de paysans qui, aussi indifférents au hoch t'itsch, au bon allemand, qu'au français, ne connaissaient f|ue le dialecte local. (*) Mais le servie» militaire, si répandu, ramenait dans les villag-es beaucoup d'hommes possédant au moins un français rudimentaire ; le chemin de fer de Paris à Strasbourg*,
(1) Je citerai à ce propos une anecdote que j'ai entendu souvent raconter 'dans ma famille . Un ingénieur français, montant au Haut Kti'nigsbourg, demande son chemin eu bon allemand à des paysans; ceux-ci ne le comprennent pas et, persuadés qu'il s'exprime dans notre langue, lui répondent : nix parler française
116 l' ALSACE FRAIS 0 AISE DÉ 1789 A d 870
achevé au début de l'Empire, multipliait les communiceitions ; et si les voyag'eurs de l'intérieur venaient encore assez peu visiter les Vosg-es, ils allaient beaucoup à Bade, la station à la mode, et s'arrêtaient en route sur les bords de rill.
L'école primaire contribua au même résultat. Les écoles normales org-anisées sous Louis-Philippe et les inspecteurs primaires nommés à la même époque formèrent un personnel capable de bien enseig^ner la lang'ue française à des enfants alsaciens. Dans le Bas-Rhin, à partir de 1854, le préfet Mig-neret s'entendit avec le i'ecteur Delcasso pour g'uider ces efforts ; Delcasso composa lui-même un recueil de chants pour les écoles et fît en 1860 un règ"lement scolaire très bien conçu. Les conseils g-énéraux des deux départements émirent des vœux tendant à développer l'enseig'nement du français; nombre de conseils miuiicipaux, dans le Haut-Rhin surtout, instituèrent d'eux-mêmes la g*ratuité scolaire complète pour obtenir le même résultat. Mais toutes ces bonnes volontés venaient se heurter à un obstacle très sérieux, l'opposition du clerg-é, des deux clerg*és, catholique et protestant. Plusieurs fois on essaya d'obtenir d'eux que l'enseig-nemcnt relig-ieux fût donné en français : jamais on ne réussit. Les témoigniagTS de cette résistance abondent ; ainsi, dans un rapport de janvier 1860, une inspectrice des salles d'asile raconte comment ('II*' a pu aeeoutumef de petits eulantsàpra-
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL il7
tiquer notre lang^uc, « malgT^ les sérieuses oppositions il(^, Messieui's les curés, plus encore d(> Messieurs les pasteurs, qui se sont persuade's que c'est nuire à la relig'ion que d'enseig*ner aux enfants l'histoire sainte et le cathéchisme en finançais. »
La (|uestion préoccupa beaucoup Victor Duruy pendant son ministère. La statistique de l'enseio^nement primaire dressée par son ordre au début de 1864 montra f[ue les deux départements alsaciens occupaient un rang' très honorable : le Haut-Rhin avait le numéro 5, le Bas-Rhin le numéro 6, et mêm(î, si l'on avait tenu compte aussi des salles d'asile, on aurait dû leur donner les numéros 2 et 3, en plaçant le Doubs seul avant eux. Mais Duruy tenait à ce que le français l'emportât sur tous les patois ou dialectes locaux, alsacien sur les bords du Rhin, flamand dans le Nord, breton dans le Morbihan. Presque partout il rencontra l'hostilité du clerg-é. Celui-ci, en g^énéral, partag-eait l'opinion de l'archevêque de Cambrai disant au ministre : « Le français est le véhicule de toutes les mauvaises idées ». Duruy n'osait point passer outre à ces oppositions si- fortement appuyées aux Tuileries. Dans la séance du 9 mars 1867 au Corps Lég'islatif, comme un député d'Alsace, Hallez- Claparède, insistait pour qu'on fit parler aux enfants le français dans les salles d'asile, le ministre désavoua l'intention de faire la g-uerre à l'allemand. Peu après un curé de Strasbourg* publia, d'accord avec son évéque,
118 l'alsace française de 1789 a 1870
une brochure où il combattait vivement la pensée de donner l'enseigniement relig-ieux en français. Mais les vœux des Alsaciens, leur désir d'élever leurs enfants dans la hiérarchie sociale, }3récipitaient le changement redouté par les divers clerg^és. Dans une conférence tenue par le chapitre protestant de Saint-Thomas, un pasteur constata, non sans l'eg'ret, que la plupart des parents voulaient voir leni's fîls apprendre seulement le français.
Dans la Imurg-eoisie, ce chang'ement était chose accomplie. Toutes les maisons d'enseigMiement secondaire, lycées de TÉtat, collèg'es catholiques, g'ymnase protestant de Strasbourg", se servaient exclusivement de notre lang'ue ; et les enfants rentrant chez eux entendaient leurs parents parler plus souvent le français que l'allemand. Les troupes de comédiens allemands, qui jusque vers 1830 inscrivaient rég-ulièrement Strasbourg* dans le prog^ramme de leurs toui^nées, avaient cessé peu à peu de s'y arrêter, parce que les auditeurs faisaient défaut. Beaucoup d'Alsaciens savaient encore faire un discours ou une conférence en allemand, sans que ce fût l'habitude comme autrefois.
L'enseig'nement supérieur contribua au triomphe de la culture française, car les Facultés furent plus actives qu'auparavant. La Faculté des lettres était la moins vivante, car elle manquait d'élèves, comme partout en province; mais il y eut au début de l'Empire, soit à la
Faculté, soit au lycée, un grouj^fclç maîtres intellig-eiits et lettrés, qui ont toujours conservé à la société strasbourg'eoise un souvenir iveonnaissant; parmi eux citons des écrivains comme Martha, des historiens comme Zel- 1er, des philosophes comme Jacques Denis et Paul Janet. Ce dernier fit avec g-rand succès des cours publics à l'Hôtel de Ville, principalement celui d'où sortit le beau livre sur \a Famille. Ses élèves l'appréciaient beaucoup; l'un d'eux, Aug'uste Schnéeg'ans, parlait encore avec admiration, un quart de siècle plus tard, du jeune maître qui savait si bien apprendre à ses élèves Fart d'exprimer leur pensée. Mais les professeurs tels que lui étaient rares ; aussi Fustel de Coidang'es, envoyé à Strasbourg* en 1860, trouva-t-il, selon sa propre expression, la Faculté « aux trois quarts morte » . Cet historien hors lignie attira vite le public; bien qu'il ne fît rien pour plaire, un auditoire de plus de trois cents persoanes suivit rég"ulièrement ses cours et lui prodig^ua les témoig'nag'es d'estime. C'est là que fut professé, avant d'être publié, le livre célèbre sur la Cité antique. Fustel, toujours difficile pour lui-même, se plaig'uait de vivre dans (( une atmosphère d'eng'oûment, d'enthousiasme naïf » qui « aurait fini par le rendre stupide ». Mais il g^arda une pensée affectueuse pour la grande ville alsacienne et, vers la fin de sa vie, exprima le vœu que, si jamais elle redevenait française, un de ses successeurs y parlât de lui.
'120 l'alsace française de 1789 A 1870
. La Faculté des sciences n'avait g-uère plus d'étudiants que celle des lettres. Celle-ci pouvait encore suppléer à la pauvreté des bibliothèques universitaires en recourant à la magMiifîque bibliothèque de la Ville, enrichie avec amour par ses conservateurs, les Schweig'haeuser, qiii s'étaient succédé pendant trois g-énérations ; mais les scientifiques souffraient de l'insuffisance des laboratoires. Pasteur y fit quand même œuvre utile de 1849 à 1834; c'est là qu'il accomplit une de ses premières découvertes, la transformation de l'acide tartrique en acide racémique ; lorsqu'on lui décerna comme récompense un prix de 1.500 francs, il dut en employer la moitié à l'achat d'instruments que la Faculté ne possédait pas. On le remplaça par un autre g-rand chimiste, Gerhardt, qui revint dans sa ville natale avec l'espoir d'y fonder le laboratoire modèle qu'il rêvait en vain depuis dix ans; mais il mourut bientôt. Plus heureux étaient les naturalistes qui pouvaient étudier le sol, ses minéraux, ses vég'étaux. Daubrée passa de long*ues années dans le Bas- Rhin, cumulant les fonctions d'ing"énieur des mines et de professeur, et dressa une belle carte g-éolog'ique du département. Le savant le plus populaire était Kirschleg'er, un botaniste laborieux et joyeux, qui allait herboriser dans les Vosg'es tous les étés, causant avec les paysans dans leur dialecte et suscitant partout des collaborateurs bénévoles.
Les étudiants étaient beaucoup plus nombreux dans
les autres Facultés. Celle dc^droit eut alors un grand éclat; c'est là qu'un professeur et un mag-istrat, l'un et l'autre enfants du pays, Aubry et Rau, composèrent le cours de droit civil qui devint classique dans tous les tribunaux de France. Plus remarquables encore furent les prog'rès de la Faculté de médecine ; elle les dut en partie à la fondation de l'Ecole de santé militaire qui, très bien org-anisée parSédillot, attira quantité de jeunes g"ens séduits à la fois par l'amour de la science et l'amour de l'uniforme. La Faculté possédait un g-rand chirurg'ien, Kœberlé. le créateur de l'ovariotomie, qui vient de disparaître en 1915; la médecine g-énérale y était enseig'née par deux professeurs éminents, Hirtz et Schutzenberg-er, un Strasbourg^eois pur sang* dont le frère avait été long-temps maire de la ville. Les étudiants se plaisaient à comparer les deux rivaux, ce qui provoquait de fréquents débats entre les « Hirtz » et les « Schutz ».
La Faculté de théologûe était renommée dans tout le monde protestant pour la science de ses maîtres. Edouard Reuss tenait toujours le premier rang" : « âme de feu dans un corps émacié et desséché par l'étude, il était laid de visag^e, mais d'une laideur de Voltaire qu'illuminaient deux yeux où pétillait l'esprit ». L'homme ainsi décrit par son collèg'ue Sabatier fut un savant d'une indépendance complète, qui étudiait les Ecritures comme une œuvre humaine; cette hardiesse dans la recherche s'associait à un caractère circonspect, modéré, ainsi qu'au
désir de ne pas troubler la foi de ses contempoi'ains. Deux de ses collèg'ues, Gunitz et Baum, subissaient complètement son influence : ils entreprirent, d'accord avec lui, la g'rande édition des œuvres de Calvin qui rend aujourd'hui tant de services à l'histoire. A côté d'eux un travailleur acharné, Charles Schmidt, consacrait des études approfondies au moyen âg'e et au siècle de la Réforme. D'autres professeurs plus jeunes se mêlaient avec ardeuraux conflits relig"ieux qui divisaient alors les protestants : c'était Lichtenberg-er, un savant très au courant des choses d'Allemag-ne ; c'était Aug-uste Sabatier, qui song-eaitdès ce moment à chercher la base de lacroyjmce, non plus dans la Bible, mais dans la foi intérieure, dans l'expérience religieuse ; c'était le plus audacieux de tous, Golani. Elève de Reuss, il tira des travaux de celui-ci leurs conséquences philosophiques: homme d'action et polémiste infatig^able, ilfondala Revue de théolog'ie appelée communément Revue de Strasbourg . C'est là que, de 1850 à 1869, des hommes tels qu'Edmond Scherer, Albert Réville, Michel Nicolas, menèrent avec lui le combat contre l'orthodoxie traditionnelle aw nom de la science et des droits de la raison.
Les cinq Facultés attiraient à Strasbourg* une nombreuse population d'étudiants; cette jeunesse joyeuse était aimée des habitants, qui lui passaient volontiers quelques frasques. Pendant la belle saison elle fréquentait beaucoup la Robertsau, ce Bois de Boulog'ne des
LE MOLVEMENT INTELLECTUEL 423
bords du RIlin. En hiver ellç possédait ce ([u'on ne ti'ouvait nulle part ailleurs dans notre pays, un cercle d'étudiants : c'était le Casino théolog'ique et littéraire, qui dut son existence à la g*énérosité d'Edouard Reuss, Le Qélèbre professeur ne dédaig"na pas de l'administrer, secondé bientôt par son fils Rodolphe Reuss, celui qui devait être rhistorien de l'Alsace.
Colmar, à défaut de Facultés, possédait un g-roupe nombreux d'amis des lettres, auquel la Cour d'appel et son barreau fournissaient un notable conting*<^nt. Les plus travailleurs étaient d'anciens républicains de 1848, qui toui'naient vers l'histoire et l'archéolog-ie l'activité autrefois consacrée à la politique. Liblin entreprit de fonder une revue alsacienne, écrite en français, consacrée surtout au passé de la province ; deux fois on avait essayé la chose sous Louis-Philippe, et deux fois on avait échoué au bout de quelques années. Liblin fonda la Revue d'Alsace en 1849, dès qu'il eut été acquitté par le jury de Besançon; g-râce à lui elle devait subsister jusqu'au xx^ siècle- Quantité de collaborateurs se présentèrent, ne demandant aucune rétribution, trop heureux de raconter l'histoire de leur pays; les abonnés vinrent assez nombreux pour donner un démenti à ceux qui avaient accueilli avec scepticisme Tidée téméraire de Liblin. Celui-ci trouvait aussi le temps et Farg-ent nécessaires pour éditer les long*s ouvragées manuscrits de Grandidier, érudit réputé du xviir siècle. Liblin ren-
124 l'alsace française de 1789 a 1870
contra une aide précieuse chez son coaccusé de 1849, Mossmann, véritaJjle savant qui devint archiviste de Golmar. Leur ancien défenseur, Ig-nace Ghaut'four, le g'rand avocat du Haut-Rhin, bibUophile passionné, causeur éblouissant, participait à leurs travau)c, ainsi que son confrère Yves, poète à ses moments perdus; un autre avocat, Gérard, ancien représentant du peuple comme eux, publia d'abord en articles dans la revue de Liblin son livre éruditet piquant sur U Alsace à table.
Il y avait à Golmar un autre g^roupe de travailleurs, celui qui se i-éunissait au collègue catholique. Des hommes comme Tabbé Martin et surtout Hanauer avaient le g^oût des recherches érudites- Liblin réussit quelque temps à s'assurer la collaboration des catholiques; mais plus tard ils fondèrent la Revue catholique d'Alsace. Hanauer, qui en était le rédacteur le plus compétent, soutint plus d'une polémique avec la Revue d'Alsace^ particulièrement avec Ig^nace Ghauffour, à propos des institutions du moyen âg-e ; mais un culte commun pour le passé de la petite patrie maintenait les bons rapports entre les catholiques et les mécréants qui secondaient Liblin. Geux-ci prirent ou favorisèrent toutes les initiatives destinées à embellir leur viUe; c'est ainsi qu'ils fondèrent le musée Schông^auer, consacré à la g-loire de l'artiste du xv^ siècle.
Les Golmariens considéraient volontiers leur grande voisine, Mulhouse, comme une ville quelque peu
béotienne. Cependant là aussi J'on voyait s'éveiller le g'OLit de l'histoire et de TarehéologMe locales. iVug'Uste Stœber, le fils du poète libéral de 1814, était devenu professeur au collèg-e, puis bibliothécaire de la ville; ses amis formèrent avec lui un cercle littf'raire, la Concordia, qui laidait à publier son recueil intitulé Alsatïa; il V inséra les monuments écrits du vieux dialecte local ; lui et son frère Adolphe Stœber, à lexemple de leur père, se servirent de la lang'ue allemande pour leurs poésies. Ils encourag'èrent Marg*uerite Spœrlin à publier dans la même lang-ue ses beaux récits lég-endaires, qui furent traduits ensuite en français. Eng*el-Dollfus, qui sintéressait aux recherches de la Concordia, sassura le concours de Mossmann et le mit en mesure d'accomplir une g-rande œuvre érudite, la publication du cartulaire de Mulhouse. Mais il serait fastidieux dénumérer tous le«5 ouvrag-es, tous les périodiques spéciaux c|ui attestaient Tactivité intellectuelle des Alsaciens. Passionnés pour larchéolog-ie et l'histoire, amateurs de vieilles lég-endes et de vues pittoresques sur le passé, ils montraient moinâ de g-oût pour les œuvres dimag'ination, pour le roman et la poésie. Les vrais romanciers de l'Alsace, il faut les chercher un peu au-delà de la frontière qui la séparait de la Lorraine : ce sont les deux Lorrains, enfants des Vosg-es, qui entr(^ 1860 et 1870 rendirent célèbre la sig-nature d'Ercbmann-Chatrian .Ceux-là comprirent vraiment l'Alsace, la poésie de sf^s montag-nes, le charme de .ses
-126 l' ALSACE FRANÇAISE DE 1789 A 1870
grandes plaines, ce mélang-e de joie de vivre et de fîère dig'nité qui caractérisait ses habitants; ceux-là surent exprimer les sentiments démocratiques chers aux petits-fils des volontaires de 1792 et des partisans de 1814.
Si les vrais poètes étaient rares en Alsace, les artistes y furent nombreux. Ce pays partag'eait le g*oût de ses voisins d'outre-Rhin pour la musique; les compositeurs trouvaient immédiatement Un public pour les apprécier; les sociétés chorales comprenaient des amateurs de tous les àg-es, de toutes les professions : Kuss, par exemple, ne manquait jamais une répétition de la société strasbourg'eoise de chant, où il faisait sa partie de basse. Néanmoins il n'y a g*uère de compositeurs alsaciens qui aient dépassé les limites d'une célébrité locale. Ce furent plutôt les peintres qui arrivèrent à la renommée, d'autant plus que les principaux allèrent chercher à Paris la réputation que la g'rande ville seule donne aux artistes. Ceux même qui, vers 1830, se formèrent à l'école des maîtres de Munich revinrent bientôt à la tradition française. Beaucoup parmi eux trouvèrent leurs premiers g-uides à Strasbourg", où la dynastie des Guérin avait Pourni, depuis la fin du xviif siècle, trois g'énérationsde peintres et de gTaveurs. Le dernier, (iabriel Tiuérin, dirig-ea les débuts de plusieurs artistes, Jundt, Schutzenlterg-er, Lix, Henner, qui le quittèrent ensuite pour achever leur éducation à Paris. Beaucoup d'entre eux aimaient prendre leurs sujets sur le sol d'Alsace :
Brion a point une noce de villag-e, Jundt a fait ses jolies silhouettes de paysannes, l'aquarelliste Henri Zuber a su décrire les paysag-es de la rég-ion. D'autres, comme Schutzenberg-er, comme Gustave Doré, devinrent bien vite parisiens. Le plus g-rand de tous, Henner, si attaché à son pays natal, avait acquis avant 1870 déjà une célébrité européenne. Il serait trop long* de citer les verriers, les g*raveurs, les ciseleurs sur métaux, les céramistes qui répandirent dans la France entière la réputation de l'art alsacien. Colmar, la ville si passionnée pour toutes les manifestations de l'intellig-ence, eut le bonheur de compter parmi ses enfants un g*rand sculpteur, Bartholdi : celui-ci, qui aimait profondément sa ville, fit pour elle sous le second Empire les statues des trois illustres concitoyens, celles de Martin Schông-auer, de Bapp et de l'amiral Bruat. Les élus de la régùon savaient encourag^er les jeunes artistes d'avenir : ce fut une subvention du conseil g"énéral du Haut-Rhin qui permit à Henner d'aller achever ses études à Paris.
COKCLUSION
Les rapports des g-ens de la rive g'auche du Rhin avec leurs voisins de la rive droite restaient g*énéralement satisfaisants. Sous Napoléon III comme sous Louis-Philippe, l'Alsace jouait le rôle utile d'intermédiaire entre deux civilisations. Un éducateur comme Willm avait exposé à ses compatriotes comment ils pouvaient mettre à profit les méthodes pédag'og'iques de l'Allemag-ne. D'importantes inventions faites outre-Rhin étaient propag'ées en France par des hommes compétents : la lithographie, inventée en Bavière, fut popularisée chez nous par Eng*elmann, l'industriel de Mulhouse, et par Rothmuller, l'artiste de Golmar. En 1858 ce lurent deux Alsaciens, Aug'uste Nefïtzeret Charles DoUfus, qui fondèrent à Paris \di Remie germanique ^ si g'oûtée pendant quelques années parle pulilic d'élite qu'elle.initiait à la critique relig*ieuse, à la littérature, à la philosophie de l'Allepiag'ne. ;De leur côté,,-; lesj allemands
130 l'alsace française de 1789 a 1870
apprenaient en Alsace à aimer l'ég-alité civile et politique, à voir toutes les relig-ions traitées sur le même pied; ils se plaisaientà jouir de l'hospitalité alsacienne, qui s'exerçait à l'occasion de fêtes nombreuses. A chaque festival des chanteurs alsaciens plusieurs chorales allemandes étaient invitées et recevaient bon accueil .L'inaug-urationl^du pont du chemin de fer sur le Rhin en 1861 donna lieu à un échange de discours amicaux. Les pasteurs luthériens des deux, rivesavaient des relations fréquentes; l'évêque de Strasbourg* demeurait l'ami inlime des prêtres allemands au milieu desquels s'était [écoulée sa jeunesse. Plus d'un Alsacien faisait un séjour dans les Universités étrang"ères ; Léon Lefébure, sortant du collèg'e catholique de Colmar, passa quelques mois à Munich avant d'aller faire son droit à Paris.
Mais les ambitions g-ermaniques apparaissaient quelquefois et provoquaient des ripostes dépourvues] de douceur. En 1852 certains journaux allemands plaignirent les républicains strasbourgeois maltraités après le coup d'État et laissèrent entendre que l 'Alsace libérale gagnerait à se séparer de la France tyrannisée; la réponse du Courrier du Bas-Rlmi, en juillet 1852, prouva que personne n'était dupe de cette pitié hypocrite. Quelques années plus tard le botaniste Kirschleger, invité au congrès des naturalistes allemands à Spire, fut surpris de les entendre annoncer le retour nécessaire de l'Alsace à la « mère patrie ». « Yous devriez au moins, leur
CON'CLUSION 431
dit-il, nous demander si nous avons quelque envie de retourner à vous. Sachez-le bien, nous autres Alsaciens, nous voulons rester Français ». La g^uerrede 1859, pendant laquelle on crut pendant quelques jours à une attaque allemande vers le Rhin, faillit aussi réveiller les passions belliqueuses.
Cependant la menace allemande ne sembla point dang^ereuse avant 1866. La g-uerre austro-prussienne vint tout chang'er en détruisant la Confédération grermanique. Certains Français hésitaient à choisir entre l'Autriche et la Prusse ; à Paris, plusieurs hommes de g*auche étaient même disposés à sympathiser avec la Prusse contre l 'Autriche réactionnaire. Maisun publiciste alsacien, Seing'uerlet, banni après le 2 décembre et fixé depuis lors à Heidelberg', comprit aussitôt que le péril venait de Berlin ; il était correspondant du Temps et décida son ami Aug'uste Nefftzer à combattre la politique prussophile. Un incident burlesque montra aux g'ens de Strasbourg- jusqu'où allait le sans-g'êne prussien : le duc de Nassau, qui possédait une cave renommée, fit expédier son vin dans le chef-lieu du Bas-Rhin quand Tennemi approcha; les ag^ents de la Prusse prétendirent mettre saisie-arrêt sur ce trésor qui leur échappait ! Dès lors les manifestations ag-ressi ves d'outre- Rhin vont se succéder. Scheurer-Kestner, venu à Mannheim à une réunion d'actionnaires, doit protester contre le lang'ag-e de ses voisins]; lors du conflit suscité
132 l'alsace française de 1789 a 1870
par l'affaire du Luxembourg", une adresse pacifique des étudiants strasbourg*eois provoque une réponse brutale des étudiants berlinois; une tentative de Jean Macé pour faire collaborer les log*es maçonniques des deux rives du fleuve à une action conciliatrice est froidement accueillie par les Badois. Les Strasbourg-eois s'étonnèrent de constater que certains hauts fonctionnaires croyaient pouvoir compter sur l'appui de rAllemagne du Sud; contre la Prusse ; le g-ouverneur de Strasbourg-, le g-énéral Ducrot, loin de partag-er ces illusions, sig-nalait à Paris toutes les menées d'outre-Rhin, mais ses lettreâ lui valaient tout au plus quelques remerciements iroi niques des g'énéraux qui entouraient Napoléon IIL Bientôt la g^uerre éclata, et toutes les querelles cessèrent entre Alsaciens; depuis les démocrates libre-pen-f seurs comme Kuss et Valenlin jusqu'aux militants du cathoHcisme tels qu'Emile Keller, tous apportèrent la même ardeur à lutter contre l'ag-ression allemande.
En 1789 l'Alsace était heureuse d'appartenir au roi de France et prête à la défendre contre ses ennemis:: toutefois elle demeurait un pays à part, aussi allemand! que français. En 1870 elle était devenue complètement' française, l^e chang-ement est dû surtout à la Révolution. Elle a chassé les princes allemands qui possédaient une. partie du territoire ; elle a supprimé les seig-neuries ecclésiastiques et laïques. Le paysan, qui acceptait autrefois les"" droits féodaux et les dîmes comme on
CONCLUSION l 'âdt
accepte la pluie ou le soleil, s'est vu délivré du fardeau qui pesait sur lui ; la bourg-eoisie a pris la place de la^ vieille noblesse; en repoussant avec tous les Français l'invasion qui menaçait de ramener l'ancien rég-ime, les hommes des bords de l'Ill ont pris conscience de la solidarité nationale. Restait à réaliser la pacifîcatiort religieuse, à donner au pays une administration rég-u-» lière et vig^ilante ; ce fut l'œuvre du Consulat et de l'Empire. La g'ioire acquise sous les plis du drapeau tricolore, le spectacle de l'avancement accordé à tous ceux qui l'avaient mérité par leur courag'e, attachèrent pour jamais le peuple au régime issu de 1789.
Dès lors, de 1815 à 1871, l'évolution continue régulièrement, sans contrainte, secondée par la bonuQ volonté des hommes et la force des choses. La bourg-eoisie se francise tout entière ; le peuple suit plus lentement l'exemple des classes élevées et, tout en gardant son dialecte qui lui est cher, apprend à s'exprimer dans la lang'ue des Messieurs. Toutes les discussions sociales ou relig*ieuses qui intéressent Paris ont leur écho à Strasbourg' ; tous les partis politiques ont leurs représentants sur les bords du Rhin. Les fonctionnaires inférieurs sont g'énéralement pris dans la province, dont ils comprennent le lang-ag'e, mais on n'a point le même souci pour les fonctionnaires supérieurs : parmi les nombreux préfets qui ont administré pendant soixante-dix ans le Ras-Rhin et le^Haut-Rhin,5^très peu
134 l'alsace française de 1789 a 1870
sont Alsaciens. De leur côté, les fonctionnaires, les officiers, les ing-énieurs issus de ces départements allaient dans n'importe quelle partie de la France. Vers 4848 le particularisme de l'Alsace avait disparu, ou du moins il n'était pas plus développé que celui du Languedoc ou celui de la Bretag-ne. Fustcl de Coulang-es «ut raison d'écrire en 1870 : o. Savez- vous ce qui a rendu l'Alsace française? Ce n'est pas Louis XIV, c'est îiotre Révolution de 1789. Depuis ce moment, l'Alsace a suivi toutes nos destinées; elle a vécu de notre vie. Tout ce que nous pensions, elle le pensait; tout ce que nous sentions, elle le sentait. Elle a partagx^ nos vicloii'es et nos revers, notre g-loire et nos fautes, toutes mos joies et toutes nos douleurs. »