‹ L'Alsace française de 1789 à 1870Chapitre 8 sur 9 · CHAPITRE IX La République de · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX La République de

J^'Alsacc avait prospéré pendant les dix-liuil années de la monarchie de Juillet; on n'y désirait point une révolution. Mais la petite bourg'eoisie, qui ne payait pas le cens électoral, était fatig^uée des refus obstinés que le roi et ses ministres opposaient aux partisans d'une réforme; les ouvriers étaient prêts à fêter la république. Les nouvelles idées socialistes elles-mêmes avaient recruté f[uelques adhérents : le fouriérisme surtout pénétrait dans le Haut-Rhin, g*râce à la propag-ande faite par un médecin réputé de C-olmar, Jaeng'er, (|ui procura beaucoup d'ajjonnés au journal de Victor Considérant, la Démocratie pacifique. La révolution d(' Février fut donc bien accueillie, les républicains notoires furent investis de l'autorité municipale, rt les deux députés opposants du Haut-Rhin, Emile DoIHus et Struch, qui avaient lutté jusqu'au bout contre Guizot, reeurent une ovation à leur retour. Le g'ouvernement

provisoire nomma commissaires LichtenljergTr pour le Bas-Rhin, Struch pour le Haut-Rhin; ils rencontrèrent le concours de tous. Des troubles se produisirent seulement dans quelques villag'es, où les paysans saccag-èrent les maisonsdes Israélites enrichis par le prêt à intérêt ou parle « commerce de chair humiaine », c'est-à-dire par les transactions- relatives au remplacement militaire; mais l'ordre fut rétabli au bout de quelques jourssans aucune résistance. Quand il s'ag-it d'élire des représentants à l'Assemblée Nationale, les deux commissaires eurent soin de former des listes de conciliation, comprenant des républicains de la veille et du lendemain. Elles passèrent tout entières : Struch et Lichtenberg'er furent, chacun dans son département, les premiers élus. C'était la lune de miel de la République.

Elle dura plusieurs mois en Alsace, où la g^ierre sociale était à peu près inconnue. C'est ce qui permit aux principales villes de préparer les belles fêtes qui, en octobre 1848, célébrèrent le deux centième anniversaire de la réunion à la France. Le maire de Strasbourg-, en annonçant l'initiative prise par la gTande cité, disait à ses compatriotes : « Nous n'avons plus besoin sans doute de faire une profession solennelle et publique de notre inviolable dévouement à la France. La France ne doute pas de nous; elle a foi en l'Alsace. Mais si l'Allemag'ne se berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la persistance de la lang'ue allemande

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au soin do nos campa ^^mios et de nos cités un sig^no de sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe! L'Alsace est aussi française que laBretag'ne, la Flandre et le pays des Basques, et elle veut le rester. » L'AUemag'ne d'ailleurs, secouée par la révolution, ne semblait point dailg'ereûse. Au contraire, c'est à Strasbourg' que la lég-ion démocratique allemande, org-anisée par le poète Georg*es Herweg*h, g^roupa ses forces en avril 1848 pour aller soulever la rive droite du Rhin ; après l'échec rapide qui lui fut inflig-é en territoire badois, des centaines de fug-itifs accoururent en Alsace. Un an plus tard ils crurent le jour de la revanche arrivé, quand un g*ouvernement républicain se fut installé à Karlsruhe ; mais la répression impitoyable opérée par les Prussiens força un nouveau flot de démocrates vaincus a chercher un refug'e dans le pays, si bien disposé pour eux, où flottait encore lé drapeau de la République De là ils se dispersèrent dans toutes les directions.

Toutes les villes des deux déjmrtements avaient bien vite pris g'oût à la vie démocratique tH suivaient passionnément les ag'itations parisiennes. La g-arde nationale s'était org-anisée partout ; si les paisibles bourg-eois de Strasbourg' murmuraient parfois contre cette nouvelle corvée, leurs fils aimaient avoir de temps en temps une nuit de g'arde, qu'on passait à jouer au vv^hist jusqu'à ce que la boulang'ère apportât le matin à

lA BKPIBLIQIE DE 1848 8/

c inq heuros uno savoureuse g'^ette, un F lammenkuc h. On s'intéressait aussi aux élections si noml)reuses dans cette année 1848, élections des conseils municipaux, des officiers de la g-arde nationale, des conseils généraux, des conseils de prud'hommes; il yen eut tant qu'on finit par s'en lasseï'.

Les paysans étaient demeurés calmes et assez indifférents au milieu de cette ag-itation politique ; mais ils se réveillèrent de leur torpeur en apprenant la candidature pï'ésidentielle de Louis-Napoléon. Peu leur i mportait le général Gavaig-nac, appelé par eux Cafésac ; l'adhésion donnée à sa candidature par l'évêque de Strasbourg" ne suffit pas à entraîner les campag-nards catholiques. Dans chaque villag-e il y avait encore quelque vieux militaire qui avait participé aux g-uerres des dernières années de l'Empire, et qui entretenait par ses récits la lég'ende napoléonienne. Etait-ce même seulement le neveu de l'Empereur qui se présentait ? A Mulhouse on entendit quelques ouvriers dire que c'était le g-mnd Napoléon lui-même. Le 10 décembre 1848 quelques villes, comme Strasbourg^ et Mulhouse, donnèrent la majorité à Gavaigniac, mais dans l'ensemble son concurrent obtenait une écrasante victoire. Le Bas-Rhin donna 60.000 voix à Bonaparte contre 46.000 à Gavaig-nac, le Haut-Rhin 63.000 au premier contre 19.000 seulement au second.

Cela ne sig-nifiait pas que l'Alsace eût pris parti pour

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la réaction. Au contraire, elle allait à g'auche, gTâce à une propag'ande infatig-able faite en français, en allemand, en dialecte alsacien ; le Démocrate du RJiin à Strasbourg" et surtout la Volksj'epublik dans le Haut- Rhin, bien rédig-ée par l'instituteur Schmitt, parlaient aux masses un lang'ag'e simple et clair. Aussi les élections législatives de 1849 marquèrent-elles le triomphe des « roug'es ». Les modérés sortants, aussi bien que les conservateurs, échouèrent contre eux. Dans le Bas- Rhin ce résultat était dû principalement à l'influence de Kuss : le médecin strasbourg'eois fut pendant deux ans le g'rand électeur du Bas-Rhin, d'autant plus populaire qu'il refusait toujours la candidature pour luimême. Il avait mis systématiquement sur sa liste quelques représentants des classes ouvrières : un serg^ent communiste. Commissaire, qui nous a laissé de curieux souvenirs, y fig-urait à côté du brave cordonnier Bandsept ; onze candidats de cette liste sur douze obtinrent la majorité. Le soir de l'élection, une société démocratique alla donner une sérénade à Bandsept, qui était en train de travailler à une paire de bottes, avec son tablier de cuir, les manches de sa chemise retroussées audessus du coude ; il sortit de sa boutique dans cette tenue et vint remercier les musiciens. Dans le Haut- Rhin le parti démocrate-socialiste avait conquis tous les sièg-es sauf deux.

Le g'ouvernement prit immédiatement sa revanche

contre les « démoc-soc ». On sait comment se produisit réchaiiffourée du 13 juin 1849 au Conservatoire des Arts et Métiers. A la première nouvelle de l'émeute, Kuss avec ses amis à Strasbourg*, le médecin phalanstérien Jaeng'er et les siens à Golmar s'empressèrent de manifester contre l'expédition de Rome ; ils s'arrêtèrent vite en apprenant le piteux résultat de la tentative menée par Ledru-Rollin. Le ministère saisit l'occasion de frapper les républicains ; deux instructions furent ouvertes, et le procureur g'énéral, persuadé que le jury alsacien serait favorable aux accusés, demanda leur renvoi devant d'autres cours d'assises. Détail amusant à noter, à l'appui de sa requête il cita l'acquittement des complices de Louis-Napoléon par le jury strasbourg'eois en 1836. Kuss et les autres accusés du Bas-Rhin, parmi lesquels le nég"ociant Erckmann, frère du romancier, furent acquittés par le jury de Metz. Les accusés du Haut-Rhin, Jseng'er, Liblin, Mossmann et leurs amis comparurent devant le jury de Besançon qui, après avoir entendu le beau plaidoyer d'Ig'nace Ghauffour, les acquitta ég-alement. Quelque temps après, Jeeng-er vit arriver dans son cabinet à Golmar un visiteur qui lui dit : « Je suis l'avocat g'énéral qui a demandé votre condamnation à Besançon ; je viens vous prier de soigner ma femme ». « Vous avez rempli votre devoir de mag'istrat, répondit Jeeng-er ; je ferai mon devoir de médecin ». Ils devinrent très bons amis.

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L'Assemblée Lég-islative déclara déchus de leur mandat ceux de ses membres qui avaient participé au 13 juin ; le plus connu était Kopp, un remarquable chimiste. On les remplaça en mars 1850. Le Bas-Rhin, où il y avait cinq sièg'es à pourvoir, nomma encore les candidats roug'es : parmi eux se trouvaient un écrivain socialiste, Vidal, un sous-préfet révoqué, Gérard, et un officier, Valentin,celui-làmêmequien 1870, nommé préfet du Bas-Rhin, devait entrer à la nag'e dans Strasbourg* assiégée. Le Haut-Rhin, sur trois candidats, choisit deux blancs et un roug'e, l'industriel Kestner. Nouvelle élection partielle dans le Bas-Rhin quelques mois plus tard afin de remplacer Vidal ég'alement élu à Paris, et nouveau succès de l'extrême g*auche : son candidat fut cette fois Emile de Girardin, qui menait dans la Presse une ardente campag*ne contre le Prince-Président. Gelui-ci, venu en Alsace quelques semaines plus tard, fut accueilli dans toutes les villes par des cris passionnés de Vive la République ! Le conseil municipal de Strasbourg* avait refusé de voter des crédits pour le recevoir. A Mulhouse, la g^arde nationale se montra si hostile que le préfet obtint de la faire dissoudre immédiatement. La lég'ion de Strasbourg* fut frappée à son tour en 1851, et son colonel lui dit dans une proclamation d'adieu: « Il est vrai que vous exprimiez à l'occasion avec chaleur vos sentiments républicains, mais c'est un péché orig-inel chez vous, et je crains que le remède qu'on

VOUS applique ne manque d'efficacité pour vous en corriger. »

Cependant les triomphes répétés desroug*es effrayèrent une partie de la boui'g-eoisie alsacienne; plusieurs industriels, sentant les ouvriers leur échapper, souhaitaient une réaction. D'ailleurs, si les villes frondaient le pouvoir, il était facile de rc' veiller dans les campag*nes l'attachement pour l'héritier du nom de Napoléon. Celui-ci confia cette tâche à des préfets bien choisis, orig-inaires du pays. Dans le Bas-Rhin c'était West, un protég'é de Struch, qui s'était rallié comme son patron à la politique de droite. Dans le Haut-Rhin c'était le comte de Durckheim : sous-préfet de Péronne à l'époque où Louis- Napoléon était enfermé à Ham, il avait'témoig-né beaucoup d'ég'ards à son prisonnier qui, devenu chef de l'Etat, le récompensa par une préfecture. Au 2 décembre les préfets, d'accord avec les g-énéraux, ag*irent énerg*iquement; quelques Strasbourg'eois manifestèrent le 6 décembre au cri de Constitution!^ mais ce mouvement assez superficiel fut vite réprimé. West compléta son facile triomphe en utilisant la commission mixte, qui déporta onze citoyens et en exila neuf; Diu^ckheim, plus indulg^ent et plus habile, fit remettre en liberté au bout de trois semaines les républicains arrêtés, se contentant d'expulser Schmitt, le join^naliste populaire dont la feuille, la Volksrepiiblik ^ fut supprimée. Satisfaits oli terrorisés, les électeurs votèrent ouï au plébiscite;

cependant Mulhouse fut une des cinq communes de France qui donnèrent une majorité de non. Quelques mois plus tard, dix conseillers municipaux de Strasbourg* démissionnèrent pourne pas prêter serment. Les masses, en Alsace comme partout, acceptaient sans résistance l'impulsion du g^ouvernement qui avait prouvé sa force et qui n'éparg-nait pas les opposants. Lors des élections au Corps lég'islatif en 1852, les candidats officiels furent tous élus. Le Prince-Président, venu à Strasbourg' en juillet, reçut un accueil tout différent de celui de 1850. Au plébiscite de 1852, une majorité considérable approuva le rétablissemenit de l'Empire.

La population alsacienne se rallia vite au nouveau rég-ime. Tandis que l'opposition, privée de journaux et de réunions publiques, était réduite au silence pour dix ans, le g-ouvernement s'appliquait à satisfaire les intérêts de la rég^ion, et surtout il g-ag'uait ce peuple de soldais par l'attrait de la g-loire militaire. Les Alsaciens n'avaient jamais cessé de fournir à l'armée de nombreux volontaires; les g*uerres d'Alg-érie sous Louis-Philippe le prouvent. Mais ils affluèrent plus que jamais lorsque la loi de 1835 eut assuré de sérieux avantagées aux soldats reng-ag^és. Chaque villag^e était fier de montrer parmi ses fils quelques anciens sous-officiers, rentrés au pays; s'il n'en avait pas, les villag-es voisins se moquaient de lui- Une jeune paysanne était exposée aux mêmes railleries si elle épousait un g-areOn qui n'avait point porté l'uniforme. Certains corps, la cavalerie lég'ère, l'artillerie, les pontonniers, plaisaient particulièrement à ceux qui

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s'eng*ag'eaient. Les deux départements fournissaient des remplaçants à d'autres régions moins belliqueuses. C'est ce qui explique l'enthousiasme qui accueillit les troupes revenant de Grimée : sans attendre la fin de la g*uerre, Golmar offrit une épée d'honneur à l'un de ses enfants, l'amiral Bruat, qui avait commandé l'escadre de la mer Noire et pris Kinburn. Les officiers retraités aimaient à s'installer dans ce pays, attirés par le bon marché de la vie et JeS sympathies de la population. Quant aux officiers, aux g*énéraux alsaciens, ils étaient aussi nombreux que sous Napoléon P^ Quelques-uns continuaient une tradition familiale : le g-énéral de Berckheim était le neveu de celui qui avait commandé sur les bords du Rhin en 1815; le g'énéral Schi-amm, fils d'un g'énéral, justitîa son titre de doyen d(^ l'armée fi'aneaise en vivant jusqu'à quatre-ving*t-quinze ans. C'étaient encore des Alsaciens que ces g-énéraux ou futurs g'énéraux f[ui s'appelaient d'Andlau, Hatry, Chauchard, Schneider, Cailliot, Schnéeg'ans, Hartung" et bt^aucoup d'autres. La ville de Golmar put même citer une héroïne, Antoinette Lix, qui, partie pour la Polog^ne comme institutrice, combattit dans les ranges des insurgées en 1863, avant de se disting*uer en France en 1870.

Comme la politique sommeillait, les questions religûaUses prirent une^ran-de place dans l'attention de tous. L'Empire à sçs débuts s'était posé en allié do l'Ég-lise; aussi le çlerg'é alsacien put-il s'org'aniser fortement sous

la direction de son évê((ue. L'ancien rédacteur du Kalholï/i, devenu évêque de Strasboui'g^ en 18i2, connaissait très bien son pays natal; ses allocutions tamilières en dialecte alsacien charmaient les paysans ; jamais il ne fit appel en vain à la g'énérosité de ses diocésains. Le g'ouvernement lui accordait sans cesse des subventions, car si Rsess avait pris parti pour Cavaig^nac en 1848, son adhésion empressée au coup d'État faisait oublier ce souvenir. Le prélat, disposant ainsi de sommes considérables, put mener à bien toutes les œuvres f|u'il entreprit. Deux petits séminaires furent construits, préparant les élèves au gTand séminaire, qui renferma jusqu'à 260 élèves : le recrutement du clerg*é séculier fut ainsi assuré. Le clerg'é rég^ulier se développa de la même manière : Jésuites, Rédemptoristes, Frères de Marie, Trappistes se multiplièrent, moins vite pourtant que les couvents de femmes. Gé clerg^é si nombreux put fournir quantité de recrues aux Missions étrang'ères et à divers ordres établis en Afrique. Raess profita aussi de la loi Falloux pour créer deux collègues libres. A Strasbourg*, le collègue Saint-Arbogaist fut quelque temps dirig'é par l'abbé Freppel, mais ce prêtre au caractère indépendant se brouilla bientôt avec son évêque et finit par quitter le diocèse pour aller à Paris. Le succès fut plus g-rand au collèg-e catholique de Colmar : un habile directeur, l'abbé Martin, s'entoura d'excellents professeurs comnçie Hanauer et Guthlin, celui-ci philosophe de

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mérite, qui devint plus tard vicaire g'énéral de Dupanloup. Le clerg'é alsacien était très dévoué à son chef : on le vit en 1866, lorsqu'une cérémonie g^randiose fêta le cinquantième anniversaire de son ordination comme prêtre et le ving't-cinquième de sa consécration comme évêque. La souplesse diplomatique de Rsess fut mise à une rude épreuve par la question romaine, qui menaçait de brouiller le pape et l'empereur; il réussit à rester l'ami des Tuileries tout on manifestant en faveur de Pie IX qui reçut fort bien, lors du concile du Vatican, cet ultramontain de vieille date, partisan déclaré de l'infaillibilité.

Tout en protég-eant le clerg'é catholique, l'Empire entretenait ég-alement d'excellents rapports avec les protestants. Le Directoire luthérien de Strasbourg' trouvait toujours bon accueil auprès du g-ouvernement ; il était représenté aux Tuileries par un personUag'e considérable et très en faveur, Renouard de Bussière, député de Strasbourg". Lorsque le préfet West, soucieux de plaire à la réaction catholique, voulut toucher aux biens du chapitre protestant de ^Saint-Thomas, il fut désavoué à Paris et bientôt envoyé dans un autre départeuient. C'était l'époque où la g'rande bataille était eng-ag'ée dans le protestantisme français enti^e les orthodoxes et les libéraux : le ministère des cultes eut soin de ne pas s'y mêler.

Pendant cette période le groupe Israélite de l'Est

acheva de so franciser. En J818, au moment où dispa-

rurent les dernières mesures d'exception, le Consistoire

central avait invité ses corelig'ionnaires à se montrer di*i;nes de la confiance qu'on leur témoig^nait; peu après, la Société des sciences et des arts de Strasbourg* couronnait la mémoire de Beug-not sur les moyens d'adapter les juifs alsaciens à la civilisation moderne. Ces appels lurent entendus; la fondation du séminaire ral)bini(}ue de Metz en 1829 avait permis de former des rabbins instruits, de culture française, qui modifièrent les coutumes des communautés. Les écoles primaires juives, où l'on enseig-nait, avec l'hébreu, le français et l'allemand, reg^org-èrent bientôt d'élèves ; des écoles professionnelles s'ouvrirent pour apprendre aux jeunes g-ens des métiers industriels. Surtout les fils de la bourg^eoisie juive entrèrent dans les lycées, recherchèrent les carrières libérales : on put citer un g*énéral comme Sée, un homme de mérite transcendant comme le Strasbourg-eois Michel Lévy, directeur de l'École du Val-de-Grâce et médecin inspecteur g'énéral ; nombreux furent les savants et les professeurs de même orig'ine. Un de ces derniers, Widal, g'ardait un amour d'artiste pour les usag-es pittoresques et surannés qu'il voyait en train de disparaître ; sous le pseudonyme de Daniel Stauben, il publia dans la Revue des Deux-Mondes, puis en volume, les Scènes de la vie juive en Alsace (1859) qui furent très appréciées des lettrés.

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En face des groupes confessionnels, la libre pensé(^ avait ses partisans, nombreux parmi les bonapartistes de D'auche ou les républicains. Pendant long-temps leur activité ne put s'exercer en dehors des log-es maçonniques ; toutefois ils furent heureux de voir s'établir dans leur pays un brillant écrivain parisien, Edmond About, qui acheta cette maison de Saverne où vinrent séjourner tour à tour Georg-e Sand, Alexandre Dumas, Renan, Taine, Sarcey. Mais il eut beaucoup moins d'action sur les bords du Rhin que Jean Macé. Mêlé à la politique républicaine depuis le début de 1848, compromis dans la journée du 13 juin 1849, Jean Macé avait fait de la propag-ande polir un journal de g-auche et visitée cette occasion le villag^e alsacien de Beblenheim. Oblig-é de fuir Paris après le 2 décembre, il se cacha dans ce villag-e où la directrice d'un pensionnat de jeunes filles, le collègue du Petit-Château, le prit comme professeur. C'est là qu'il écrivit de petits livres de vulg'arisation scentifîque dont le chef-d'œuvre fut V Histoire cVune bouchée de pain. Ce n'était pour lui qu'un des moyens de travailler à ce qui demeura le but constant de sa vie, l'éducation du peuple. Dès 1861 il entama sa campag*ne en faveur des bibliothèques communales, car la bibliothèque populaire devait exister partout à côté de l'école; celle-ci, disait-il, apprend à lire, celle-là fournit de quoi lire : « la première est la clef, mais l'autre est la maison ». L'exemple donné par,la;fonda-

tion de la l)il)liothèque de Bebl«nhpim porta ses fruits : les concours s'offrireut nombreux, appuis de pasteurs amis de l'instruction, larg-esses d'industriels progressistes comme Eng^el-Dollfus, qui fît constituer la Société des bibliothèques populaires du Haut-Rhin. Quelques années plus tard Jean Macé fondait la Lig^ue de l'enseig-nement ; elle s'org-anisa en Alsace, malg"ré l'hostilité du clerg-é catholique, et c'est de Strasbourg* que partit, au déi)ut de 1870, l'initiative d'une grande pétition nationale réclamant une loi sur l'enseig'nement gratuit et oblig'atoire.

L'activité relig-ieuse devait ramener l'activité politique. Celle-ci avait complètement cessé jusqu'en 1860. Tout au plus y avait-il parfois un conflit causé par des questions personnelles : ainsi le député de Belfort, élu comme candidat officiel en 1852, mais écarté par le préfet en 1837, se présenta quand même, fut élu, invalidé, finalement battu par un nouveau candidat officiel, Keller. C'était là un cas exceptionnel ; le g'ouvernement pouvait compter sur la soumission des majorités. Survint la question romaine qui provoqua les premières discussions. Keller était un catholique militant, dévoué aux idées ultramontaines ; c'était aussi un orateur de talent, un des rares députés alsaciens qui aient fait bonne fig^ure à la tribune des assemblées politiques. Les catholiques reprochaient à Napoléon III d'avoir laissé la Romag-ne se soulever contre Pie IX; Keller prononça

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au Corps Lég'islîitif, le 13 mars 1861, un discours très vif contre la politique italienne de l'Empire. Ce discours émut beaucoup l'Alsace ; tandis que le clerg-é le commentait avec soin, Ahout le réfuta dans la presse, et les libéraux de Colmar, de Strasbourg', publièrent des protestations collectives. Les élections de 1863 montrèrent la puissance de la candidature officielle, qui fît échouer Keller; cependant un candidat libéral faillit l'emporter à Mulhouse, et peu de temps après un candidat catholiffue triomphait à Schlestadt contre le baron Zorn de Bulach, chambellan de l'Empereur.

Entre 1863 et 1869 s'accomplit la renaissance du parti libéral, dans lequel s'unirent libéraux purs et républicains. Ces derniers avaient été long"temps réduits au silence par la persécution; en 1858 encore la loi de sûreté g"énérale fit transporter quatre habitants de Strasbourg". Dans cette ville avait long^temps vécu un vieux républicain, Eng*elhard, professeur d'histoire au g^ymnase protestant; il avait élevé dans ses idées son hls, Maurice Eng-elhard, devenu un avocat de talent. Maurice Eng-elhard (c'est le futur président du Conseil municipal de Paris) fut un des premiers à commencer la propag'ande; elle réussit rapidement, si bien que Renouard de Bussière, inquiet de cet esprit d'opposition, démissionna en d866 pour se faire investir d'un nouveau mandat. On lui opposa Edouard Laboulaye, professeur au Collègue de France et publi ciste libéral

renommé ; un notable commerçant de Strasbourg", Gloxin, vieux libéral de 1830, représentant du peuple en 1848, prêta ses mag-asins où Laboulaye put faire des réunions privées. Bussière l'emporta g'ràce au vote des campag'nes, mais la ville de Strasbourg' avait, pour la première fois .depuis quinze ans, donné une forte majorité au candidat de la g-auclie. Ce réveil rendit l'espoir aux hommes de 1848 ; Kuss, qui avait abandonné la politique depuis le coup d'Etat, se remit à l'œuvre, secondé par des hommes plus jeunes comme Kablé, le futur député protestataire du Reichstag'.

Dans le Haut-Rhin, l'opposition de g-auche avait plusieurs partisans parmi les gTands industriels. Ainsi Frédéric Hartmann, qui fut maire de Munster pendant ving-t-quatre ans, faisait campag'ne contre le pouvoir personnel et pour la laïcité de l'enseig-nement. Mais le plus ardent fut Kestner. L'ancien représentant du peuple, quelque temps banni après le 2 décembre, dirig"eait habilement sa fabrique de produits chimiques à Thann ; en même temps il gTOupait les républicains autour de lui. Ses g'endres furent Charras, un des chefs de la proscription ; Risler, dont la fille devait épouser Jules Ferry; Floquet, déjà lancé dans la politique militante ; Scheurer- Kestner, qui mit sa capacité de chimiste au service de l'usine de Thann et qui, d'accord avec son Ijeau-père, améliora le sort des ouvriers en y introduisant la participation aux béné-

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fices. Un autre de ses gendres, Victor Chauffoar, frère d'Ig'iiace Chauffoar et ancien professeur de la Faculté de droit de Strasbourg*, avait créé près de Bàle une succursale de l'usine de Thann, où il fournit des emplois à plusieurs républicains proscrits. Scheurer- Kestner s'occupa d'org'aniser avec Eng'elhard la contrebande qui faisait passer d'AUemag'ne en Alsace les brochures écrites par les Français ennemis de l'Empire, ou les numéros du Confédéré^ feuille publiée à Fribourg* en Suisse par Schmitt, Fancien journaliste de 1848. En 1862 une perquisition faite à Paris amena la découverte de lettres de Scheuror-Kestner ; il fut arrêté, mené dans la capitale et condamné, malgTé la plaidoirie de Grévy, à trois mois de prison. Il fît sa peine à Sainte-Pélag-ie ; cette captivité, partag-ée avec des hommes tels que Blanqui et Pelletan, ég^ayée par les visites de nombreux républicains ne lui laissa pas de mauvais souvenirs. De retour à Thann, il continua son action politique, recevant fi^équemment chez lui des démocrates parisiens, comme M. Clemenceau.

En 1869 le parti libéral entreprit sérieusement la campag-ne électorale. Dans le Bas-Rhin les amis du g-ouvernement passèrent tous ; la Avilie de Strasbourg' avait encore une fois donné la majorité à l'opposition Dans le Haut-Rhin, les indépendants de droite ou de g-auche l'emportèrent ; Colmar seul nomma le candidat favorable à l'Empire, Lefébure, contre Hartmann ,

mais la bataille s'était livrée sus la question relig-ieuse, car les deux adversaires demandaient ég^alement le retour du rég'ime parlementaire. L'inaug'uration de ce régnme en 1870 plaisait à presque tous les partis ; aussi l'opposition alsacienne fut-elle assez molle dans sa lutte contre le plébiscite. Le préfet du Haut-Rhin g'agMia d'ailleurs les ouvriers catholiques en encourag-eant sous main une g-rève contre les patrons protestants et libéraux ; cette g'rève prit fin quelques jours avant la déclaration de g*uerre.

L'Alsace a toujours été renommée pour sa richesse agricole. Le dictionnaire de Moréri dit en 1740 : « L'Alsace est une province très fertile, qui produit beaucoup de g-rains de toutes les espèces, vins, fourrag-es, bois, lins, tabac, lég-umes, fruits, etc. » Ce n'est qu'au xix° siècle qu'elle devint un pays de g-rande industrie, g-râce à l'exemple donné par Mulhouse. Vers 1746 trois citoyens de la ville libre, Kœchlin, un capitaliste, Schmaltzer, un nég'ociant, Dollfus, un peintre, s'étaient associés pour fonder une fabrique de toiles peintes ; ce fut l'orig-ine de la puissante industrie cotonnière qui, après la réunion de Mulhouse à la France, allait se répandre dans tout le Haut-Rhin. Sous la Rf'volution et l'Empire, les g-uerres et le blocus continental avaient maintes fois arrêté son essor ; mais après 1815, elle acquit tout son développement. Ce fut dû particulièrement à l'esprit d'initiative des Mnihousiens ;

les familles habituées depuis long-temps à g^ouverner la petite république, à prendre des décisions importantes pour l'avenir de leurs concitoyens, consacrèrent désormais à la fabrique leurs qualités héréditaires, et devinrent des dynasties de patrons dont plusieurs avaient l'enverg-ure de véritables « capitaines d'industrie ». Ces hommes no se laissèrent jamais absorber tout entiers par le désir de g^ag-ner de l'arg-ent ; toutes les grandes questions politiques et sociales avaient de l'intérêt pour eux.

Citons comme exemple la famille d'un des trois fondateurs de l'usine de 1746, de Kœchlin. Un de ses dix-neuf petits-fîls, Nicolas Kœchlin, que nous avons vu combattre contre les envahisseurs en 1814, fonda ime maison puissante qu'il dirig^ea pendant de long-ues années; député de 1826 à 1841, il fut lil)éral sous Charles X et appuya le parti du mouvement contre le parti conservateur sous Louis-Phillippe. En 1841, il f(uitta la Chambre pour mener à bien la g*rande œuvre à laquelle il s'était donné depuis quatre ans, la construction des chemins de fer de Mulhouse à Thann et de Strasbourg' àBàle. A une époque où les chemins de fer soulevaient encore tant de scepticisme et d'hostilité, il fallut son énerg-ie persévérante pour achever cette dernière lig-ne, de 134 kilomètres, la plus importante qui eût encore été faite en France ; elle fut inaug-urée à la fin de 1841. C'est lui ég'alement qui avait transformé sa

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ville natale en profitant de la destruction des remparts pour faire construire ce qu'on appela le Nouveau Quartier. Plusieurs de ses frères avaient combattu avec lui sous les ordres de Lefebvre en 181 i. Un d'eux, Jacques Kœchlin, son associé pendant long'temps, avait été aussi député libéral avant 1830 et compromis dans le complot de Garon ; c'est de lui que La Fayette disait en 1827 : « Un Kœchlin par département, et la France serait sauvée ». Leur cousin André Kœchlin, maire et député sous Louis-Philippe, rallié à la politique de Guizot, avait fondé une g-rande fabrique de locomotives, devinant le succès futur des chemins de fer.

L'industrie n'était point restée localisée à Mulhouse ; elle conquit la plus grande partie du Haut-Rhin parce qu'elle trouvait partout de l'eau pure et claire pour blanchir les toiles, de g^randes prairies pour les faire sécher, des routes nombreuses et commodes; l'achèvement du canal, du Rhône au Rhin (1829), complété par l'embranchement sur Huning-ue, facilita le commerce avant ({u'il fût question des chemins de fer. Les vallées vosgùennes offraient, avec une main-d'œuvre abondante, la force motrice fournie par les ruisseaux et les chutes d'eau. Thann, Wesserling*, Guebwiller, Munster, et plus loin Sainte-Marie-aux-Mines se remplirent de fabriques; elles g-ag'nèrent aussi la plaine, jusque dans les faubourg-s de Colmar. ILy avait (fuelques industriels catholiques, surtout les Herzog' au Log'elbach; mais

presque tout le grand patronat du Haut-Rhin était composé de protestants. Unis entre eux par de nombreux niariag-es, ils formaient une aristocratie industrielle active et bienfaisante.

Un liait caractéristique de ces anciens patriciens d'une ville libre, c'est qu'ils savaient s'associer, unir leurs efforts et se passer de l'État. C'est en 1826 tju'ils org'anisèrent la Société industrielle de Mulhouse, devenue depuis si fameuse, pour étudier et susciter les améliorations techni(j:ues ou commerciales profitables à leurs fabriques. Elle refusa les subventions de l'État, du département, de la ville; mais elle accepta, pour tenir ses séances, l'hôtel qui lui fut donné par Nicolas Kœchlin. Trois comités fonctionnèrent aussitôt, ceux de chimie, de mécanique et de commerce; la Société y joig-nit bientôt les comités d'histoire et de statistique, d'histoire naturelle, des beaux-arts, et le comité d'économie sociale appelé plus tard comité d'utilité publif[ue. Elle ne se bornait pas, en effet, à rechercher les progn^ès utiles aux patrons; l'amélioration du sort des ouvriers l'occupa souvent. En 1827 elle commença, les démarches qui devaient aboutir quelques années après à l'abolition de la loterie nationale, où tant d'ouvriers eng'loutissaient leurs éparg-nes. En 1827 aussi un fabricant de Guebwilleret un médecin de Thann firent connaître à la Société la nouvelle loi ang-laise sur le travail des enfants. L'idée fit son chemin après 1830, et la Société industrielle,

appuyée par la Chambre de commerce de Mulhouse et le Conseil g'énéral du Haut-Rhin, demanda officiellement qu'une loi semblable fût votée en France. En môme temps un fabricant des Vosg^es, Daniel Leg'rand, qui avait reçu les enseig^nements d'Oberlin, adressait des pétitions aux Chambres pour demander, outre cette réforme, l'établissement d'une lég*islation internationale du travail. C'était devancer les temps : les Chambres se décidèrent à gn^and'peine, après l'enquête de Yillermé sur l'état des manufactures, à voter la loi de 1841, qui interdisait d'y faire travailler des enfants au-dessous de huit ans. Cette loi fut très mal appliquée, faute d'inspecteurs spéciaux charg-és d'en assurer refîet; les industriels alsaciens sig'nalèrent bientôt cette lacune, en même temps qu'ils réclamaient, à la veille de 1848, l'oblig^ation de ne faire travailler les enfants au-dessous de huit ans que pendant une demijournée, afin qu'ils pussent aller à l'école.

La g"rande industrie, surtout celle qui fabrique des produits raffinés et coûteux, a toujours à craindre les crises de surproduction, lorsqu'un bouleversement politique ou une concurrence excessive restreint les débouchés et ralentit la consommation. La fabrique du Haut-Rhin connut ces crises, mais parvint chaque fois à les surmonter. Une des plus gTaves, celle de 1828, fut conjurée par l'appui des banquiers parisiens cjui, sur Tiiiiliative de Laffitte, ouvrirentaux industriels mulhou-

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siens un crédit de cinq millions. Los années 1830, 1832, 1836, virent des crises pareilles, ([uoi({ue moins prolong'ées. L'org'anisalion du Zollverein par la Prusse écarta les cotonnades alsaciennes du marché allemand; elles conquirent du moins le marché français, g'râce au régùme protectionniste renforcé par la monarchie de Juillet. Une nouvelle crise éclata en 1847 et fut ag-g-ravée parla révolution; mais le travail reprit dès Tannée 1849, où commença une des périodes les plus hrillantes qu'eût encore connues la fabrique mulhousienne. Les choses allèrent moins bien entre 1861 et 1870, principalement quand la g'uerre de Sécession fît connaître à tous les pays industriels d'Europe la « famine du coton 5) ; encore le Haut-Rhin soufTrit-il moins que la Normandie ou le Lancashire, parce qu'il avait toujours un stock de matières premières beaucoup plus abondant que les pays situés près de la mer.

Sous l'Empire comme avant 1848, cette rég'ion industrielle profita de l'impulsion donnée par des patrons laborieux, entreprenants, qui savaient s'intéresser aux questions les plus diverses. Deux d'entre eux peuvent servir d'exemple, Jean Dollfus et son g'endre Eng'el- Dollfus. Jean Dollfus, né en 1800, petit-fils du dernier bourg-mestre de la ville libre de Mulhouse, avait été placé très jeune à la tête de la maison DoUfus-Mieg^ à Dornach. Il eut des années difficiles, où le crédit était rare, et dut y faire face par un labeur acharné, par une

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économie sévère ; une fois, il fit donner par toutes les personnes de sa famille leurs bijoux pour g-arantir un emprunt. Le succès commença vers 1840, mais ce n'est qu'après 1852 que l'usine de Dornach devint une maison de premier ordre, où la filature, le tissag-e, le retordag-e, l'impression de l'indienne prospéraient ég*alement. Jean Dollfus était toujours prêt à étudier, à pratiquer les innovations industrielles ; après l'Exposition de Londres en 1851 il chang^ea tous ses métiers; en 1859 une des premières machines à imprimer en huit couleurs fonctionna dans ses ateliers ; lors de la crise causée par la g-uerre de Sécession, il suivit de près les essais, vite abandonnés, que l'on fit pour acclimater en Alg-érie la culture du coton. Cet esprit d'initiative se manifesta aussi dans les questions douanières : les fabricants de Mulhouse, comme presque tous les industriels français, désiraient le maintien du rég'ime protectionniste, qui leur assurait le marché intérieur; Jean Dollfus, presque seul avec Nicolas Kœchlin, persuadé que l'industrie alsacienne devait exporter ses produits dans le monde entier, soutint la cause du libre échangée bien avant les traités de 1860.

Cet homme pratique et autoritaire était un philanthrope. André Kœchlin avait déjà construit quelques maisons à bon marché; la Société industrielle avait entendu en 1851 un rapport complet sur le log-ement de l'ouvrier. Appliquant ces idées, Dollfus créa eiî 1853

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la Société des cités ouvrière^ de Mulhouse; constituée av(^c 60 actions de 5.000 francs, elles construisit des maisons pour les vendre aux ouvriers au prix coûtant; les acheteurs payaient par termes mensuels, à peine plus élevés qu'un loyer ordinaire, et la société reconstituait de cette manière son capital, qui servait à do nouvelles constructions. En 1870 il y avait 892 maisons construites, dont 859 étaient vendues ; les acheteurs avaient déjà payé une somme totale de 2.152.000 francs. La création de bains et de lavoirs publics ne réussit pas moins bien. Jean Dollfus aimait ces œuvres bien administrées qui payaient leurs dépenses, mais il s'intéressait aussi aux œuvres de charité pure, comme l'asile pour voyag'eurs indig^ents, dont tous les frais furent supportés par lui. L'Empire protég-ea ce g'rand industriel, qui était presque seul à défendre, à encourag^er le nouveau régù me douanier; une subvention de 300.000 francs fut donnée à la Société des cités ouvrières ; Jean Dollfus entra plusieurs fois au Corps Lég-islatif comme candidat officiel et resta pendant six ans maire de Mulhouse.

Eng*el-Dollfus avait, comme son beau-père, le sens des affaires et la capacité industrielle; c'est g-râce à lui que le fil à coudre devint un des pricipaux articles fabriqués à Dornach. Il s'occupait activement aussi d 'œuvres philanthropiques : c'est lui qui créa, en donnant l'exemple à toute la France, une association destinée à prévenir les accidents de machines. Mais, à la

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différence de Jean Dollf'us, il aimait les arts, il n'aimait pas la politique. Un des rêves de sa vie fut de donner à Mulhouse une école de dessin et un musée de peinture. L'école de dessin devait rendre service à l'industrie, mais aussi développer le g^oût du beau ; si quelques élèves bien doués abandonnaient le dessin d'indienne pour l'art pur, cette perspective ne l'effrayait pas : « pour atteindre un but, répétait-il souvent, il est bon qu'on cherche aie dépasser ». Ses projets se réalisèrent avec le concours de la Société industrielle et l'appui de l'Etat. Eng^el-Dollfus avait aussi une bibliothèque mag^nifique, s'intéressait à l'archéolog'ie, à l'histoire, et disait à son ami Mossmann son désir constant « de réag-ir contre le matérialisme de la vie d'affaires ».

Un trait qui disting-uait les industriels du Haut-Rhin de beaucoup d'autres fabricants de notre pays, c'était leur intérêt passionné pour les sciences. Ils comprenaient le parti que leurs maisons pouvaient tirer de découvertes chimiques ou mécaniques; ils aimaient aussi les sciences pour elles-mêmes, pour la façon dont elles ennoblissent la vie- Beaucoup de patrons tenaient à voir leurs fils passer par l'École Polytechnique avant de venir prendre place à la fabrique. Daniel Kœchlin, le frère de Nicolas et de Jacques, devint un savant renommé, tout comme DoUfus-Ausset, le frère de Jean Dollfus ; d'autres, comme Jean Schlumberg-er, comme Kœchlin-Schlumberg-er, réservaient leurs loisirs à l'étude désintéressée

des sciences natui'eÙes. Aimant la science, ils aimaient aussi l'instruction qui la ro'pand jusque dans le peuple. En 1862 la Société industrielle de Mulhouse adressa une pétition au Sénat pour demander l'instruction primaire oblig-atoire. Voyant que la réforme n'avait aucune chance d'être approuvée par cette assemblée conservatrice, elle revint à la charge en 1867 avec une pétition plus modeste, qui montrait le dang-er créé par l'unité italienne et l'unité allemande. « Voici à nos frontières mêmes, disait la pétition, deux g-randes nations renouvelées, puissantes par l'intellig^ence autant que par leur force numérique. Une fois sorties des embarras de la g-uerre, de l'enfantement de leur unité, elles déploieront, soyezen sûrs, une énerg-ie nouvelle dans les luttes pacifiques des inventions, de l'industrie, des travaux de l'esprit ». Donc il faut « compléter l'instruction du pays et élever incessamment sa puissance intellectuelle et morale; car c'est sur elle que repose, en définitive, tout avantagée durable... » Loin de dire qu'on n'apprend le métier qu'à l'usine, ces hommes pratiques multiplièrent les écoles, l'école professionnelle fondée par la Ville, l'école supérieure de chimie, l'école de filature et de tissag*e, l'école de commerce, toutes org-anisées entre 1854 et 1866.

A côté de l'industrie, Tag'riculture demeurait la grande source de richesse pour l'Alsace. Le pays comprenait des régions très différentes : régûon des montag'nes, couverte de forêts de sapins ; rég*ion deâ

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collines, couverte de vig'iiobies ; régnon des plaines, où dominaient les céréales et les cultures industrielles. La g-rande enquête ag'ricôle de 1866 prouva que les deux départements, tout en ayant encore des prog*rès à réaliser, méritaient les élog*es des agTonomes ; c'étaient les vig-nerons surtout qui avaient amélioré leursprocédés et leurs produits depuis le milieu du siècle. Les chemins de fer et les canaux permettaient aux producteurs alsaciens de contribuer pour leur part à l'alimentation de Paris. Et pourtant ils avaient à nourrir une population nombreuse, qui atteig'nait cent ving-t-neuf habitants par kilomèti'e carré, alors que la moyenne de la France était de soixante-dix : sur 1.100.000 habitants, 500.000 vivaient de Fag-riculture, qui rég^nail dans le Bas-Rhin, 450.000 de l'industrie, qui dominait dans le Haut-Rhin. Le livre d'un homme particulièrement compétent, Téconomiste Charles Grad, sur L'Alsace^ sa situation et ses ressources au moment de rannexien^ montre avec des chiffres précis combien elle avait prospéré au courB du dix-neuvième siècle.

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