L'Alsace française
Témoignage de profonde gratitude et d’ inaltérable dévouement d’un Français qui n’a pas cessé d’être Alsacien.
E. Seinguerlet.
Paris, mai 1879.
AVANT-PROPOS
De nombreuses études ont été faites sur la Révolution française; elle a inspiré de beaux ouvrages, de haute portée et de longue haleine, des livres où les vues d’ensemble abondent, où les détails ne manquent pas. Mais pour quiconque a étudié ces travaux, une vérité devient évidente : quel que soit le mérite des historiens, l’histoire vraie de la Révolution française n’existe pas encore.
C’est sur Paris seul, en effet, ou en seconde ligne, sur la Vendée et Lyon, que l’attention des auteurs s’est concentrée jusqu’à présent. De la Révolution dans l’Est, le Nord et le Sud, on ne sait rien ou presque rien.
Ce grand drame se compose pourtant de mille petits drames qui ne se jouèrent pas seulement sur la scène parisienne, mais qui eurent pour théâtre la France entière. Aussi ce drame a-t-il
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besoin, pour être compris, d’être suivi jusque dans les épisodes de la vie provinciale, trop négligée par nos historiens. Moins éclatantes, moins vastes , moins encombrées d’acteurs et d’événements, ces scènes plus modestes offrent une prise plus facile à des observations exactes que le théâtre principal. Ce n’est point qu’il faille voir les choses par le petit bout de la lorgnette, comme on dirait familièrement, mais il faut les voir sous un jour qui n’éblouisse pas trop les yeux et dans des proportions accessibles à nos organes.
En procédant de cette manière, on arriverait très-certainement à plus de vérité historique, et partant à plus de justice : qualité rare en telles matières, à une époque surtout où l’esprit de parti anime encore les écrivains qui les traitent. L’histoire de la Révolution se substituerait alors à la légende révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, mais il faudrait que nos historiens eussent la modestie ou la patience de se cantonner, et de faire, chacun en leur coin de province, des études analogues à celle que nous avons entreprise sur Strasbourg.
L’examen des révolutions locales est indis-
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pensable à l’intelligence de la Révolution. C’est seulement lorsque les traits particuliers auront été arrêtés un à un qu’apparaîtra le tableau d’ensemble. L’histoire sera devenue plus humaine et nous la toucherons de plus près. Au lieu de ces figures fatales et parfois incompréhensibles qui se dressent dans un singulier isolement, qui nous écrasent de leur grandeur et semblent mues par des ressorts étrangers à notre nature, nous reconnaîtrons enfin des hommes, nous les regarderons de plain-pied, et ce qu’ils pourront perdre quelquefois en grandeur, ils le gagneront en vérité. Arriver à ce résultat par la série nécessaire des travaux partiels devrait être l’œuvre des sociétés savantes de province. Malheureusement elles manquent encore, pour la plupart, d’une qualité sans laquelle une telle entreprise ne saurait être menée à bien : l’impartialité, qui défend à l’historien de ne voir dans une époque que ce qu’il veut y voir. Le premier objet de l’histoire n’est-il pas la constatation des faits? Se proclamer feuillant, girondin, jacobin, comme à la fin du dernier siècle, est fâcheux en politique et- désastreux en his¬
toire.
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Au point de vue scientifique comme au point de vue français et au point de vue alsacien l’intérêt d’une histoire de Strasbourg n’a pas besoin d’être démontré. Les publications de ce genre, en effet, sont l’un des plus sûrs et puissants moyens de maintenir intact le lien moral qui doit réunir l’Alsace à la France. Rappeler à l’Alsace le rôle qu’elle a joué dans le grand événement de la Révolution française, les sacrifices de toute nature qu’elle s’est imposés avec un inépuisable héroïsme, les millions, les fatigues, le sang qu’elle a prodigués durant ces années épiques pour assurer le règne de la liberté et de légalité dans l’unité glorieuse de la nation française, c’est renouveler dans les cœurs alsaciens toute une tradition de nobles sentiments qu’il importe d’entretenir et de ne jamais laisser éteindre, c’est raviver dans les esprits tout un ensemble de pensées généreuses qui ne pourraient en être effacées, sans qu’un coup fatal soit porté au légitime orgueil qu’inspirent les annales alsaciennes aux enfants de l’Alsace.
Et n’est-ce pas aussi rappeler à la France tout ce qu’elle doit à ce pays, aujourd’hui séparé d’elle par des nécessités d’ordre extérieur, mais
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qu’elle n’a pas le droit d’oublier, ci ce pays qui a pris une part si active, si dévouée, si généreuse aux faits historiques les plus considérables, les plus féconds dont elle ait été le théâtre, aux dangers les plus redoutables qu’elle ait courus, aux efforts les plus tragiques et aux succès les plus chèrement conquis dont elle ait jamais étonné le monde? N’est-ce pas dire à la France que laisser se rompre ou seulement se détendre les liens intimes qui la rattachent à une population si étroitement mêlée au meilleur de sa propre histoire, ce serait une chose indigne qu’elle ne saurait faire sans ingratitude et sans honte ?
Les Allemands se sont efforcés et s’efforcent encore chaque jour d’altérer le caractère de notre histoire alsacienne; ils en effaceraient, si la chose dépendait d’eux, toute l’époque comprise entre 1648 et 1871, entre le traité de Westphalie, qui donna l’Alsace à la France, et le traité de Francfort, qui la lui arracha. C’est une annexion nouvelle qu’ils poursuivent; afin de s’assurer leur récente conquête, ils voudraient aussi conquérir notre passé; mais c’est trop d’ambition. A chaque pas ils rencontreront quel-
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qu’un de nous autres Alsaciens, pour leur disputer le terrain pied à pied, et nous ne nous lasserons point de cette lutte, quelle que soit la difficulté que nous éprouvions aujourd’hui à reconstituer notre histoire, après l’odieuse destruction de notre bibliothèque nationale.
Tout écrivain, dit-on, a un livre où il a mis tout son talent : pour moi, je crois avoir mis dans celui-ci tout mon patriotisme de Français et d’Alsacien, et je n’ai qu’un désir, c’est qu’on le lise dans le même esprit que je l’ai écrit.