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CHAPITRE PREMIER

Strasbourg avant la Révolution. — Son régime politique, administratif et commercial en 1789. — Élections des députés aux États généraux. — Cahier des vœux du tiers état de la ville de Strasbourg. — Impopularité de la haute bourgeoisie, de la classe dirigeante. — Troubles intérieurs. — Le baron de Dietrich nommé commissaire royal. — Sac de l’hôtel de ville. — Fin de l’ancien régime strasbourgeois. — Après la nuit du 4 août, protestation du conseil des Échevins en faveur des anciens droits régaliens de Strasbourg. — Organisation d’une garde nationale. — Création de la Société des Amis de la Constitution. — Élections municipales et départementales. — Dietrich premier maire de Strasbourg. — Protestation de la noblesse allemande apanagée en Alsace contre les décrets du 4 août. — Le cardinal de Rohan donne le signal de l’émigration.

Le plus grand bienfait de la Révolution en Alsace fut d’accomplir la fusion de l’élément alsacien proprement dit avec l’élément français. Cette fusion ne s’était faite que dans les hautes classes, c’est-à-dire entre la noblesse locale, les bourgeois notables et les fonctionnaires royaux. Dans le reste de la population subsistait une sorte d’antagonisme, et c’est cet antagonisme même qui marque d’un caractère spécial la Révolution alsacienne. Du conflit sortit un peuple nouveau, tout français par les idées et par les sentiments. Ce qui pouvait rester à faire, la guerre le fit; ce que les luttes politiques avaient pu laisser

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inachevé, le mélange du sang français et du sang alsacien, versés sous le même drapeau, l’acheva; et ce fut surtout de cette manière que se transforma le paysan, moins accessible aux influences qui avaient d’abord gagné les villes.

Strasbourg vit s’opérer dans ses murs une véritable transformation sociale. Malgré sa constitution républicaine, dont l’origine remontait à 1482, c’était chose bien nouvelle pour les Strasbourgeois, qu’un État fondé sur les droits de l’homme et du citoyen. La vieille constitution strasbourgeoise, bien qu’elle eût fait l’admiration d’Érasme, était loin de réaliser les larges idées de la Révolution française.

Cette organisation intérieure, fort compliquée, ne répondait plus aux besoins du temps.

Au sommet se trouvait le Magistrat, das bestœndige Régiment , qui se composait de trois collèges, les Chambres des XIII, des XV et des XXI. Avant la réunion de Strasbourg à la France, les XIII étaient chargés des affaires extérieures et militaires de la République; mais, à partir de la capitulation, leurs attributions furent considérablement diminuées ; ils durent se contenter du rôle plus modeste de simples négociateurs de la ville avec les autorités françaises. Les XV continuèrent, comme par le passé, à s’occuper des affaires intérieures, à veiller à l’exécution et au maintien des statuts et règlements. Il n’y avait pas, à proprement parler, de Chambre des XXL Les magistrats qui portaient ce titre, et qui n’étaient qu’au nombre de quatre ou cinq, assistaient aux séances solennelles des autres collèges, et passaient à l’ancienneté dans les Chambres des XIII et des XV.

Ils formaient le corps où se recrutait le personnel gouvernemental de la République. Un tiers des sièges des XIII et des XV était attribué à la noblesse, et les deux autres à la bourgeoisie ; tous les membres étaient nommés à vie. Ce partage par tiers, qui avait été la base du compromis survenu à la suite de la révolution de 1482, se retrouvait dans la composition du grand Sénat, der grosse Rath, et du petit Sénat, der kleine Rath , dont les attributions étaient exclusivement judiciaires. Le grand Sénat jugeait au criminel en dernier ressort, et servait de cour d’appel au petit Sénat et aux bailliages. Le petit Sénat jugeait les procès civils jusqu’à concurrence de 1,000 livres. Les sénateurs, à l’exception de ceux désignés par la noblesse de la basse Alsace, étaient élus par les échevins des vingt tribus ou corps de métiers, d’ou il résultait que le mode de recrutement du corps judiciaire était l’élection à deux degrés.

Dans certaines circonstances déterminées, on réunissait les deux Sénats et les trois Chambres, et cette assemblée plénière était intitulée le Conseil et les XXI, Rath und XXI. C’est là que les ordonnances et les règlements recevaient leur sanction ; c’est là qu’étaient traitées les affaires ecclésiastiques des protestants, en vertu du jus circa sacra reconnu par le traité de Westphalie; c’est là, enfin, qu’étaient élus les principaux employés de la ville, et, dans le choix de ses fonctionnaires, on appliquait la loi de l’alternative établie par le roi de France en 1687 entre les catholiques et les protestants, lorsque deux années auparavant, par un étrange contraste, avait eu lieu la révocation de l’édit de Nantes.

Le pouvoir exécutif proprement dit était confié à des

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personnages nommés par les Chambres des XIII et des XV. On appelait Stettmeister les hauts fonctionnaires qui étaient choisis parmi les conseillers nobles, et Ammeister ceux qui étaient pris parmi les conseillers bourgeois. Les stettmcisters, aussi bien que les ammeisters, étaient au nombre de six ; les premiers se relevaient alternativement de trois en trois mois, les autres, chaque année. Le stettmeister régent présidait le Sénat et les Chambres, promulguait les lois, dirigeait les affaires universitaires, etc...; mais ses attributions étaient plutôt honorifiques que réelles. Le véritable pouvoir exécutif était exercé par l’ammeister qui, sorti des rangs de la bourgeoisie, restait en régence pendant toute l’année; il expédiait les affaires courantes, veillait au maintien de l’ordre public, et jugeait en première instance les délits de peu de gravité.

Tout ce système, où régnait la plus complète confusion des pouvoirs, reposait sur l’organisation des tribus ou corporations des arts et métiers. Ces tribus étaient au nombre de vingt :

La première était celle des bateliers;

La seconde, celle des marchands;

La troisième, celle des bouchers ;

La quatrième, celle des cabaretiers ;

La cinquième, celle des drapiers ;

La sixième, celle des meuniers, blatiers, chirurgiens ;

La septième, celle des vendeurs de sel, regrattiers, cordiers;

La huitième, celle des orfèvres, peintres, vitriers, imprimeurs et relieurs;

La neuvième, celle des boulangers;

La dixième, celle des pelletiers ;

La onzième, celle des tonneliers et brasseurs ;

La douzième, celle des tanneurs;

La treizième, celle des gourmets ;

La quatorzième, celle des tailleurs ;

La quinzième, celle des maréchaux ferrants, forgerons ;

La seizième, celle des cordonniers ;

La dix-septième, celle des pêcheurs ;

La dix-huitième, celle des charpentiers ;

La dix-neuvième, celle des jardiniers ;

La vingtième, celle des maçons et manœuvres ; cette dernière comprenait le prolétariat.

Tout bourgeois de Strasbourg, soit qu’il exerçât un métier ou remplit une fonction libérale, devait appartenir à une des vingt tribus. Chaque tribu avait un chef, Oberherr, nommé à vie et assisté de quinze échevins, Schœffen. « C’est là, dit un vieil écrivain anonyme dans une Description historique et topographique de la ville de Strasbourg, le séminaire de la magistrature; et quand un homme a été déjà nommé échevin, il le demeure toute sa vie, a quelque dignité qu’il soit élevé par la suite. »

Ces quinze échevins, multipliés par vingt tribus, formaient les trois cents membres du conseil des Echevins, Schœffenrath , qui était consulté autrefois dans toutes les questions importantes, mais qui n’avait conservé de ses anciennes attributions que le droit d’élire les sénateurs depuis la réunion de Strasbourg a la France. Cette élection offrait la singularité d’avoir lieu le premier jeudi de janvier, à quatre heures du matin.

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La population de Strasbourg était liée à cette forme de gouvernement par un serment qui datait également de 1482, et qu’elle renouvelait tous les ans, le premier mardi après les élections générales. Ce jour-là, le Magistrat et les bourgeois des vingt tribus se rendaient sur la place, devant la cathédrale, où, après lecture du concordat passé en 1482 entre la noblesse et le peuple, le stettmeister régent prêtait serment à l’ammeister ; puis celui-ci, ainsi que le Sénat, les conseillers, les secrétaires, le prêtait au stettmeister, qui le réclamait ensuite du peuple. Tous les membres des tribus, tête nue, la main levée, répondaient : Je le jure.

Ces privilèges, laissés à Strasbourg après sa capitulation,, ne s’exercaient pas sans contrôle. En vertu de l’édit de 1685, un préteur royal fut investi de la mission de présider toutes les assemblées du Magistrat et de surveiller les autorités locales. Il avait droit de veto contre toute délibération et tout acte qui lui paraîtraient contraires aux intérêts du roi. Mais il n’eut guère à faire usage de ce droit, si grand fut l’empressement des familles patriciennes, jalouses de sauvegarder de riches émoluments, à éviter le moindre soupçon d’opposition.

Au moment de la Révolution, le préteur royal jouissait, tout en sauvant les apparences, tout en respectant les formes de l’ancienne constitution, d’un pouvoir absolu, grâce au servilisme d’une oligarchie profondément corrompue. Cependant par plusieurs siècles d’une vie autonome et républicaine, les Strasbourgeois se trouvaient mieux préparés que la plupart des autres Français à la liberté dont ils possédaient déjà les mœurs et au gouvernement d’eux-mêmes qu’ils avaient pratiqué.

D’un autre côté, les privilèges considérables qui leur avaient été reconnus, les coutumes auxquelles ils étaient attachés et qui se reliaient au souvenir de leur indépendance, devaient faire naitre dans leurs esprits des résistances contre un mouvement qui, en centralisant tout, passait surtout un même niveau. L’annexion à la France n’avait rien coûté à l’Alsace; elle n’avait rien enlevé aux Alsaciens, ni rien changé à l’état de choses antérieur. L’adhésion aux principes de 89, au contraire, ne pouvait être qu’une absorption ; elle entraînait, avec la perte des avantages particuliers, le renoncement aux anciens usages et une véritable révolution économique. Restée en effet en dehors de la ligne des douanes françaises, l’Alsace jouissait d’une grande prospérité commerciale par le transit entre la Hollande et la Suisse.

« Strasbourg, a dit Kentzinger qui fut maire sous la Restauration, était dans toute l’étendue du terme un port franc et le commode entrepôt de toutes les marchandises qui, du nord de l’Allemagne et delà Hollande, traversaient l’Alsace pour passer dans le midi de la France, en Suisse et de là en Italie. On peut juger quelle activité ce transit donnait à son industrie, à ses opérations commerciales. C’est à la durée de cette époque que je ne crains pas de fixer l’apogée de sa prospérité. »

Le dévouement le plus patriotique ne pouvait effacer en un jour la mémoire d’une situation aussi exceptionnelle. Certaines appréhensions devaient en précéder le sacrifice et même certains regrets devaient le suivre. Ajoutez à cela le ressouvenir d’une autonomie dont Strasbourg se montrait fier.

« Quel est le Strasbourgeois, dit encore Kentzinger,

qui n’éprouve un sentiment intérieur de satisfaction à se reporter par la pensée au temps où sa ville natale jouait un rôle parmi les États libres et indépendants; où elle était en relations suivies avec les grands souverains ; où elle était devenue le séjour d’agents et de ministres accrédités près d’elle ; où, en un mot, elle était comptée pour quelque chose dans la balance de la politique européenne ? Tous ces avantages, sans doute, étaient plus propres à satisfaire la vaine gloire qu’à procurer un bonheur réel; mais il n’est peut-être pas de descendant d’anciens bourgeois ou de patriciens de Strasbourg qui, s’entretenant avec ses enfants de ce que leur ville était autrefois, ne dise avec un orgueil mal dissimulé :

. Hac olirn meminisse juvabit. »

Si ce sentiment s’exprime avec tant de force à l’époque de la Restauration, s’il persiste encore de nos jours, s’il soutient l’Alsace dans sa résistance contre l’assimilation allemande, il était nécessairement plus intense à l’époque de la Révolution. Il importe de le dégager dès le début de cette étude, car, si l’on venait à l’oublier, l’histoire de Strasbourg, en ces années de trouble, serait incompréhensible.

Ce sentiment, si naturel qu’il fût dans les coeurs alsaciens, inspirait de la défiance aux patriotes de l’intérieur de la France qui n’en mesuraient pas la portée exacte. Ils la croyaient beaucoup plus grande qu’elle ne l’était en réalité ; ils l’étendirent jusqu’à l’idée d’une séparation ; ils en firent un crime de haute trahison.

De là de cruelles méprises et de déplorables déchire-

ments. Dans une si terrible période, sous l’impulsion du mouvement révolutionnaire et sous l’excitation fiévreuse de l’invasion, les malentendus tournaient vite a la rupture, à la guerre, aux dernières violences. Mais rien d’abord ne fit prévoir ces conflits, ces antagonismes.

Le 24 février 1789, les électeurs d’Alsace furent convoqués pour nommer des députés aux États généraux. Ces élections ne durèrent pas moins d’un mois. Elles eurent lieu de mars à avril dans toute la province. A Strasbourg, ce fut le 18 et le 23 mars, et les salles de vote furent les poêles, qui avaient été, sous l’ancienne constitution, les sections électorales des vingt tribus de la bourgeoisie. L’élection était à deux degrés; le nombre des électeurs au second degré ne fut que de cent vingtsix. Ces délégués choisirent, en dehors des députés, trente-deux commissaires chargés de rédiger le cahier des doléances du tiehs état que l’on devait remettre aux députés. Ce document existe encore sous ce titre : Cahier des vœux du tiers état de la ville de Strasbourg.

Les deux premiers députés de Strasbourg furent l’ammeister Jean de Turckheim et Étienne -Joseph de Schwendt, syndic de la noblesse de la basse Alsace. Les bailliages d’Haguenau , de Wissembourg et de Schlestadt élurent Bernard , syndic du chapitre de Wissembourg, le bailli de Flachslanden, grand-croix de l’ordre de Malte, Hell, procureur syndic de la province d’Alsace, et le médecin Meyer. Le clergé avait délégué ses pouvoirs au cardinal de Rohan et aux abbés d’Andlau et d’Eymar. Les représentants de la noblesse étaient le maréchal de camp baron d’Andlau et le baron de

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Rathsamhausen , colonel d’infanterie. Turckheim et Schwendt, qui appartenaient à de vieilles familles strasbourgeoises, étaient des hommes libéraux et modérés. Leurs fonctions ne furent point gratuites ; elles furent même rétribuées plus largement que ne le comportent nos habitudes actuelles. On alloua aux députés trente livres par jour pour leurs dépenses et huit cents livres pour leurs frais de déplacement; sommes considérables alors, et dont la valeur, comme on sait, se trouverait à peu près doublée aujourd’hui.

Au nombre des vœux exprimés dans le cahier du tiers état strasbourgeois, on en remarque un qui devait naître naturellement à Strasbourg, où fonctionnèrent les premières presses : ce fut un vœu en faveur de la liberté de la presse. Il était demandé également, avec une insistance spéciale, que le régime nouveau conservât les immunités stipulées en 1681 dans l’acte de cession à la France. La noblesse réclamait le maintien des droits seigneuriaux ; la bourgeoisie entendait être exemptée de la milice; enfin, pour satisfaire les bouchers, il eût fallu diminuer les droits sur les bestiaux étrangers.

On le voit ; quoique entrés à pleines voiles dans le grand courant national, quoique partisans très-décidés de la révolution qui se préparait, les Strasbourgeois n’arrivaient point à se détacher de leurs anciens privilèges, immunités et franchises. Cependant une organisation plus moderne, souhaitée par la masse de la population, ne devait pas tarder à remplacer le mécanisme suranné de la vieille constitution locale, et cette substitution se fit sans soulever de trop vives résistances.

Un vice radical avait ruiné depuis longtemps la popu-

larité de l’ancien ordre de choses. Si les Strasbourgeois y renoncèrent sans regret, c’est que la plupart des hautes fonctions, au lieu de rester la récompense du mérite, étaient devenues l’apanage de quelques familles. Cette sorte d’hérédité dans les offices publics, ce népotisme bourgeois avait excité des mécontentements profonds dans la population. Tout récemment, un conflit grave avait éclaté entre la corporation des bouchers et la Chambre des XV. On avait pu craindre un instant que la tranquillité publique ne fût troublée, mais l’ordre avait été maintenu par la sagesse de l’administration française.

Pour mettre un terme à des compétitions d’où naissaient de petites émeutes, le Gouvernement nomma un commissaire royal chargé des fonctions délicates d’arbitre entre la Chambre des XV et la corporation des bouchers, avec laquelle les autres métiers avaient fait cause commune par esprit de corps. Le baron de Dietrich fut choisi pour cette mission conciliatrice. Ce fut le premier pas dans la vie publique de ce personnage, esprit élevé et libre, ami politique de Lafayette et de Bailly. L’importance du rôle qu’il fut appelé à jouer plus tard nous fait un devoir de donner dès maintenant quelques détails sur son origine et la première partie de sa vie.

La famille de Dietrich n’est pas d’origine alsacienne, comme semble l’indiquer son nom ; elle est lorraine. Les Dietrich étaient des Didier. Quand ils vinrent s’établir à Strasbourg, où sans doute ils espéraient, étant protestants, jouir de plus de sécurité et de liberté dans l’exercice de leur culte, les Didier changèrent de nom. Le dernier des Didier qui mourut en Lorraine était con-

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seillcr d’Etat ; ce fut son fils Dominique Didier qui, dans la seconde moitié du xvic siècle, émigra en Alsace. Il se fit appeler à Strasbourg Dominique Dietrich, épousa la fille d’un ammeister et mourut en 1623 dans sa patrie d’adoption.

Le petit-fils de ce Dominique, portant les mêmes nom et prénom, devint ammeister régent de la ville libre impériale. Il fut, en 1681, le négociateur de la capitulation qui fit de Strasbourg une cité française. Ses concitoyens, ses coreligionnaires surtout, le décrièrent comme un traître ; mais la postérité n’a pas ratifié ce jugement ; Dominique Dietrich fut si peu traître envers sa patrie que Louis XIV le fit interner à Guéret pendant plusieurs années et qu’il ne voulut jamais abjurer le protestantisme, comme le firent ses amis Obrecht et Gunzberg.

Malgré les colères et les haines auxquelles elle fut alors en butte et qui ne se dissipèrent qu’assez lentement, la famille de Dietrich continua à prospérer. Elle s’enrichit dans le commerce et l’industrie. Jean de Dietrich, le père du commissaire royal que nous allons voir à l’œuvre, avait été anobli à la fois par Louis XV et par l’empereur François Ier. Il tint à donner à cet anoblissement une sorte de consécration en augmentant considérablement sa fortune territoriale. A la veille de la Révolution, en effet, il pouvait signer seigneur de Reichshoffen, d’Oberbronn et de Niederbronn, comte du ban de la Roche, etc., etc.... et comte de Dietrich. Sur ses vastes domaines, il faisait vivre du travail des forges et des mines qu’il exploitait 1,500 familles d’ouvriers. Il avait le droit de se dire et il se disait volontiers

« le particulier le plus riche en terres dans la province d’Alsace » .

Cette situation eut de l’influence sur les études du second de ses fils, Philippe-Frédéric, qui était son enfant de prédilection et justifiait cette préférence par des aptitudes supérieures. La minéralogie lui fut un sujet de travaux remarquables qui le mirent en rapport avec les sommités scientifiques de l’époque.

Son instruction était solide et étendue; de nombreux voyages en France, en Italie, en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre, contribuèrent à son développement intellectuel. Il nous reste de lui un livre estimé sur les minières et usines des Pyrénées et de la Lorraine. Il insérait des dissertations et des mémoires sur des sujets variés dans les gazettes et revues du temps.

Nommé d’abord correspondant de l’Académie des sciences, il en devint membre peu d’années avant la Révolution. Honoré de l’amitié de Turgot et de Condorcet, épris des idées philosophiques de son siècle, il était demeuré complètement étranger aux dogmes du christianisme. Toutefois, son caractère officiel de protestant l’empêcha de devenir chevalier de Saint-Louis. Ses liaisons parisiennes dataient du temps où il était secrétaire du ministère de la guerre.

C’était un homme de belle prestance, honnête et affable; il parlait bien et aimait la représentation. Il avait de la bonté et était adoré de ses ouvriers. Lorsqu’il fut nommé commissaire royal, il était âgé de quarante ans.

Dietrich n’était pas le seul Strasbourgeois qui, à la veille de 89 , entretint des rapports suivis avec des

personnages marquants de Paris, qui élevât son esprit au-dessus des mesquines compétitions locales et aspirât avec ivresse le premier souffle de la liberté. Il y avait à cette époque, à Strasbourg, une élite d’hommes en communion d’idées et de sentiments avec ceux que la Révolution allait mettre en évidence. On se réunissait chez Pasquay, riche négociant retiré des affaires, qui s’était fait construire un bel hôtel dans la rue des Serruriers. Ce groupe forma le noyau des amis politiques de Dietrich ; nous citerons dans le nombre : Mathieu , qui devint procureur générai syndic de la commune ; François de Weitersheim, le premier colonel de la garde nationale ; Thomassin, futur officier municipal ; Saltzmann , qui fut rédacteur de la Feuille de Strasbourg ; Hermann, plus tard juge de paix et commandant de la garde nationale ; Levrault , futur procureur général syndic, et son ami Schœll, qui fut successivement libraire, diplomate et historien. Mirabeau était en relations avec ce cénacle patriotique, ainsi que le montre la lettre suivante adressée à Levrault à la veille de la convocation des États généraux.

Paris, le 16 août 1788.

.....Il n’est plus possible de douter que les États généraux auront lieu. Qui payerait le premier mai 1789, je vous le demande? Il est arrivé au Gouvernement ce que je lui ai prédit : Si vous ne les voulez pas à pied, ils viendront à cheval. On en a hâté l’époque jusqu’à la précipitation, et certes on s’en apercevra. Que feront-ils ? Certainement beaucoup de sottises ; mais qu’importe ! Les nations ont, comme les

enfants, leurs tranchées, leurs maux de dents, leurs rugissements ; elles se forment de même.

Les premiers États généraux seront tumultuaires ; ils iront trop loin peut-être. Les seconds assureront leur marche ; les troisièmes achèveront la Constitution. Ne nous défendons point du besoin d’en créer une tout entière : que tout soit juste aujourd’hui, tout sera légal demain. Surtout gardonsnous de l’érudition, dédaignons ce qui s’est fait, cherchons ce qu’il faut faire, et n’entreprenons pas trop. Consentement à l’impôt et aux emprunts, liberté civile, assemblée périodique, voilà les trois points capitaux qui doivent reposer sur une déclaration précise des droits nationaux; le reste viendra assez vite.

Quant à mes vues particulières, je le dirai nettement à vous, mais à vous seul.: la guerre aux privilègiés et aux privilèges ; voilà ma devise. Les privilèges sont utiles contre les rois, mais ils sont détestables contre les nations, et jamais la nôtre n’aura d’esprit public tant qu’elle n’en sera pas délivrée. Voilà pourquoi nous devons rester, et pourquoi je serai personnellement, moi, très-monarchique. Eh ! de bonne foi, que serait une République composée de toutes les aristocraties qui nous rongent ? Le foyer de la plus active tyrannie. Vous l’apprendrez assez de la guerre intestine qui dévorera les États généraux, surtout si le Gouvernement s’obstine à ne pas les vouloir nombreux. Huit cents personnes (et au-dessous de ce nombre, il n’y a pas de représentation décente de la nation française) se mènent plus aisément que trois cents ; cinq ou six personnes déterminent toujours le troupeau, quelque gros qu’il soit. S’il est petit, des rixes particulières auront plus d’influence; si, nombreux, ce sera le talent ; et sans corrompre (ceux que l’on peut corrompre ne valent jamais d’être corrompus) le Gouvernement peut et doit s’assurer ces cinq ou six hommes.

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C’est une vue très-profonde et très-saine que la différence caractéristique de la Révolution qui se prépare et de celles qui l’ont précédée. Je suis i cet égard entièrement de votre opinion, et le développement de cette vérité sera l’objet du discours préliminaire que je prépare pour la traduction de l’histoire d’Angleterre de Mme Macauley. On y verra que ce serait reculer barbarcment notre âge que de recourir à des révolutions violentes; que l’instruction, grâce à l’imprimerie, suffit pour opérer toutes celles dont nous avons besoin, toutes celles que se doit l’espèce humaine, et que, de cette manière seule, les nations ne perdront rien à leurs acquisitions.

V otre lettre est bien sage et même bien forte sous ce point de vue; elle montre que vous méditez beaucoup, or, je ne connais qu’un point de distance véritable entre les hommes : l’aptitude à la méditation. Rien de grand ne se fait que par cette aptitude.

Mirabeau.

Cette lettre, qui ne figure pas dans la correspondance de Mirabeau, est fort remarquable. Elle renferme des aperçus très-profonds et très-justes sur la Révolution qui se préparait et donne d’avance l’explication du rôle joué plus tard par Mirabeau, de ses rapports avec la cour et en même temps de son- ardeur révolutionnaire, qui tendait surtout à la destruction définitive des privilèges.

Ce fut sous la présidence de Dietrich qu’eurent lieu, au sein du Magistrat, du 1 1 au 20 juillet 1789, les débats sur l’état intérieur de Strasbourg. Au cours de cette discussion, survint une lettre des deux députés de la ville annonçant les graves événements arrivés à Paris du 12 au 14 juillet : la prise de la Bastille et la visite de Louis XVI à l’Assemblée nationale.

L’Alsace, jusque-là assez calme, fut saisie de la fièvre révolutionnaire. Les idées nouvelles qu’elle couvait se firent jour soudain avec urfe force inattendue. La victoire du peuple de Paris enflamma les esprits à Strasbourg. Elle vint à point encourager les efforts de ceux qui, peu nombreux alors, voulaient de larges réformes et un complet affranchissement.

La classe dirigeante de l’époque, l’aristocratie de la bourgeoisie, tenta de s’opposer au mouvement; elle s’y prit avec maladresse. Elle ne laissa entrevoir aucune disposition à céder, et ses résistances mal conçues, son inintelligence des nécessités de la situation, amenèrent une émeute et le pillage de l’hôtel de ville.

Ce vénérable édifice, construit par Specklé dans le style de la Renaissance allemande, date de 1585. Il est aujourd’hui le siège du principal cercle de la ville.

La première nouvelle de la prise de la Bastille arriva à Strasbourg un samedi, dans la soirée. Une partie de la population était rassemblée sur la place d’ Armes, où elle admirait l’illumination d’un hôtel récemment construit, la Maison Rouge, qu’on inaugurait ce jour-là.

La grande nouvelle est accueillie par la foule avec enthousiasme, aux cris répétés de : Vive la Nation ! Les enfants, qui veulent avoir leur part de l’allégresse publique, allument un grand feu à l’endroit où se dresse maintenant la statue de Kléber. Quelques centaines de bourgeois et d’artisans parcourent les principales rues en criant : Des lumières ! des lumières ! ou gare aux vitres! Les lampions, comme signe de réjouissance populaire, n’étaient pas encore d’un usage général ; ils étaient réservés aux édifices publics. Les particuliers illuminaient

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en plaçant simplement des chandelles devant les fenêtres.

Tout se borna là pour la soirée, et le lendemain fut assez tranquille. Comme d’habitude, la foule endimanchée se répandit, après le service religieux, dans les jardins publics, les bals et les guinguettes des environs de la ville. Mais déjà civils et militaires avaient arboré la cocarde verte de Camille Desmoulins.

Cependant, à la sortie des brasseries, à onze heures du soir, après le couvre-feu, Cl se forma des rassemblements qui se portèrent, avec des intentions hostiles, devant les demeures des membres les plus impopulaires du Magistrat, entre autres, devant la maison de l’ammeister Lemp, dans la rue du Bouclier. On brisa les vitres, et l’on allait se livrer à de plus grands excès quand accourut, à la tête d’une patrouille d’ Artois-Cavalerie, le baron de Klinglin, maréchal de camp, commandant pour le roi dans la province d’Alsace. Il était trèspopulaire à Strasbourg, où on l’avait surnommé le père du peuple, lors de son élection comme représentant de la classe des manants, Schirmer. Il n’eut point recours à la force ; par quelques bonnes paroles il arrêta la foule qui se dispersa aux cris de : Vive Klinglin! à bas le Magistrat!

Mais il était évident que cela ne suffirait pas à ramener le calme dans les esprits, à dissiper l’irritation des habitants contre une administration détestée pour sa morgue et méprisée pour sa corruption.

C’était une révolution locale qui se préparait. Il s’agissait d’amener le Magistrat à céder aux vœux de la bourgeoisie, à consentir à une série de réformes urgentes, qu’on proposait d’introduire dans la constitution

décrépite de 1482. Ces réformes avaient été discutées entre un comité de représentants de la bourgeoisie et des délégués du Magistrat; mais ces derniers s’étaient appliqués à traîner les pourparlers en longueur. On voulut mettre les circonstances à profit pour contraindre le Magistrat à capituler. Le lundi, de grand matin, les délégués du Magistrat se réunirent à l’hôtel de ville, tandis que ceux de la bourgeoisie tenaient séance à quelques pas de là, au poêle de la tribu des Marchands, situé dans la maison du Miroir.

La population, prévenue, se porta en masse devant l’hôtel de ville, sur le Marché-aux-Herbes, pour appuyer par des démonstrations hostiles la démarche de ses représentants. Elle réclamait à grands cris l’abolition de l’accise et l’acceptation pure et simple du programme des réformes. Une députation delà tribu des bouchers formula les mêmes demandes au commissaire royal, le baron de Dietrich, et à l’ammeister régent, Mathieu Zœpfel.

Cependant, les délégués du Magistrat ne pouvaient se résoudre à faire les concessions que l’on exigeait d’eux, et les négociations entre le Miroir et l’hôtel de ville n’aboutissaient pas, malgré les exhortations de Dietrich, qui avait pris le rôle de conciliateur. A cinq heures de l’ après-midi, les représentants de la bourgeoisie notifièrent, par l’intermédiaire du commissaire royal, aux délégués du Magistrat une sorte d’ultimatum conçu dans les termes les plus menaçants : « Au cas, disaient-ils, où le Magistrat prolongerait ses résistances, le peuple était résolu à détruire l’hôtel de ville et le Magistrat luimême; il ne fallait pas compter sur les troupes, car elles avaient promis de faire cause commune avec la popula-

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tion. » Les représentants exigeaient une soumission pleine et entière, signée par tous les membres du Magistrat; ils réclamaient en plus la remise des clefs de rhôtel de ville et des caisses publiques comme garantie de la parole donnée.

Au moment où Dietrich s’acquittait de ce message, les fenêtres de l’hôtel de ville volèrent en éclats. C’était le peuple qui perdait patience et appuyait de cette manière les exigences de ses représentants. Cette manifestation ne rencontra aucune opposition de la part des troupes qui occupaient les issues de la place.

La mesure était comble. Les paroles comminatoires du commissaire royal, les cris de colère de la multitude, et plus encore l’attitude indifférente des autorités militaires vainquirent l’obstination du Magistrat. Effrayés par les menaces de mort qui de la place montaient jusqu’à eux, les délégués se réfugièrent sous une escorte de cavalerie au Miroir, cherchèrent asile dans le camp ennemi; et là, dans une salle mise à leur disposition, ils signèrent une capitulation sans conditions. Ils souscrivirent à toutes les demandes de la bourgeoisie sans la moindre restriction. Cet arrêté fut aussitôt rendu public sur le Marché-aux-Herbes et jusque dans les quartiers les plus reculés, au son des timbales et des trompettes, comme il était d’usage dans les circonstances solennelles. La foule, satisfaite, se retira paisiblement, et la ville fut illuminée en l’honneur de la victoire du peuple. Sur la façade de l’hôtel du baron de Klinglin, dans la rue des Pierres, on lisait sur un transparent ces mots à l’adresse du Magistrat :

Patrem te dicunt cives, dicentque nepotes.

La soirée ne fut pas troublée, mais une députation de bourgeois riches sollicita pourtant, auprès du maréchal de Rochambeau, commandant supérieur de la province, l’autorisation de s’armer et d’organiser des patrouilles pour le maintien de l’ordre. Le maréchal, ancien compagnon d’armes de Lafayette en Amérique, repoussa cette demande, qui était un acte de défiance envers la garnison.

Le Magistrat fut appelé le lendemain, 21 juillet, à ratifier la décision prise la veille par ses délégués. Il n’v eut pas d’opposition; toutes les hésitations disparurent, tous les scrupules furent levés par l’avocat général Fischer et par le commissaire royal. Ils déclarèrent qu’il fallait éviter toute cause de conflit, car on ne pouvait compter sur le concours des troupes, qui était acquis à la bourgeoisie. Dietriclf rapporta que les représentants ne s’étaient pas gênés pour dire à Klinglin : « C’est à nous et non à vous que les troupes obéiront. »

Toute velléité de résistance disparut. Le Magistrat se résigna, et vota à l’unanimité l’acte de concession qui fut affiché par les soins de la bourgeoisie victorieuse.

Mais toute défiance n’était pas dissipée dans la population. On n’ignorait pas que la caste des privilégiés n’avait cédé que contrainte et forcée. On colportait certains propos de membres du Magistrat qui faisaient douter de la sincérité de leur conversion; on redoutait un retour offensif de leur part. Tout à coup, vers trois heures de l’après-midi, le bruit se répandit en ville que le Magistrat était revenu sur sa décision, qu’il retirait sa parole, et que le prix des denrées ne diminuerait pas.

La journée était brûlante; chacun se tenait chez soi;

les rues échauffées par un soleil ardent étaient désertes. En un instant, elles furent remplies d’une multitude de gens du peuple, d’ouvriers armés de marteaux et de leviers, d’hommes et de femmes exaspérés qui criaient : A l’hôtel de ville! à bas le Magistrat !

La garnison prend les armes ; les portes de la ville sont fermées ; les places et carrefours occupés militairement ; et de fortes patrouilles de grosse cavalerie parcourent les rues. Un régiment et un détachement de cavalerie entourent l’hôtel de ville. Pour assurer le maintien de la tranquillité, les autorités militaires pouvaient disposer d’un régiment d’artillerie à pied, dit Régiment de Strasbourg, de quatre régiments d’infanterie (Royal- Infanterie, Alsace-Infanterie , Hesse-Darmstadt-Infanterie, et La Fère-Infanterie) et de deux régiments de grosse cavalerie (Royal-Cavalerie et Artois-Cavalerie); ensemble de forces plus que suffisant.

Mais les troupes restèrent l’arme au pied devant l’émeute qui grandissait. On a' accusé le général de Klinglin d’avoir montré, dans cette journée, une certaine complaisance envers les émeutiers. Il aurait dit aux personnes qui l’entouraient et qui le poussaient à agir : «Mes enfants, mes chers enfants, prenez patience, calmez- vous. Tout ira pour le mieux. Ayez confiance en moi. » A un autre moment, il aurait même encouragé la foule par ces mots : « Faites ce que vous voudrez, excepté tuer et brûler. »

Nous devons un récit de l’émeute à un témoin étranger. Ce récit est sincère sans être impartial. L’auteur est Arthur Young, qui faisait en France un voyage, dont le but principal était l’étude de la situation agricole et des

conditions économiques du pays. Il passait par Strasbourg, et il assista à ce petit drame révolutionnaire, grimpé sur le toit d’une échoppe située en face de l’hôtel de ville : place très-commode pour bien voir, ainsi qu’il le remarque lui-même.

« S’apercevant, dit-il, que la troupe ne répondait que par des paroles, les perturbateurs prirent de l’audace et essayèrent de faire voler en éclats, avec des pinces en fer, la porte de l’hôtel de ville, tandis que d’autres appliquaient des échelles d’escalade. Après un quart d’heure, délai qui permit aux magistrats de s’enfuir par les portes de derrière, la populace enfonça tout et se précipita à l’intérieur comme un torrent, aux acclamations des spectateurs. Dès ce moment, ce fut une pluie de fenêtres, de volets, de chaises, de tables, de sofas, de livres, de papiers, etc., etc..., par toutes les ouvertures du palais qui a soixante-dix à quatre-vingts pieds de ftçade. Il en suivit une autre de tuiles, de planches, de balcons, de pièces de charpente, enfin de tout ce qui peut s’enlever de force dans un bâtiment.

« Les troupes, tant à pied qu’à cheval, restèrent impassibles. D’abord elles n’étaient pas assez nombreuses; plus tard, quand elles furent renforcées, le mal était trop grand pour qu’on pût faire autre chose que de défendre aux arrivants d’avancer, mais en laissant ceux qui le voulaient se retirer avec leur butin. On avait mis en même temps des gardes à toutes les issues des monuments publics.

« Pendant deux heures, je suivis les détails de cette scène en différents endroits , d’assez loin pour ne pas craindre les projectiles, d’assez près pour voir écraser

24 l’alsace française.

devant moi un beau garçon d’environ quatorze ans, qui donnait quelque chose à une femme que son expression d’horreur me fit croire être sa mère. Je remarquai plusieurs soldats avec leurs cocardes blanches au milieu de la foule, qu’ils excitaient sous les yeux des officiers du détachement. Il y avait aussi des personnes bien vêtues, dont la présence parmi les émeutiers ne me causa pas peu de surprise,

« Les archives publiques furent entièrement détruites; les rues environnantes étaient jonchées de papiers. C’était une barbarie gratuite. »

Tel est le récit du voyageur anglais. Il existe un autre document qui en confirme l’exactitude : une gravure contemporaine représentant le sac de l’hôtel de ville. Au premier plan se trouve l’échoppe sur laquelle était hissé le touriste anglais.

Le pillage ne dura pas moins de cinq heures. Nonseulement de très -belles et précieuses archives furent jetées au vent, mais la grande bannière de la ville fut lacérée, détruite.

A la fin, l’émeute victorieuse dégénéra en une immense orgie, lorsqu’on eut enfoncé les portes des riches caves municipales. On répandit ce que l’on ne put boire; treize cents pièces de vin furent ainsi anéanties; des crus précieux et presque séculaires couraient en ruisseaux sur le sol.

Pendant ce temps, le Magistrat essayait d’obtenir du maréchal de Rochambeau une répression armée. Mais le maréchal s’y refusa : « Vous voulez donc, répondait-il aux délégués qui l’imploraient, que mes soldats tuent de bons citoyens ? »

A ceux qui ne pouvaient supporter le spectacle de la garnison sous les armes, impassible à côté d’hommes qui se livraient à de déplorables excès , les officiers des nombreux détachements militaires qui entouraient le lieu du tumulte répondaient : Nous avons ordre de ne pas agir.

Enfin, à huit heures du soir, le maréchal, cédant à de nouvelles instances appuyées par le prince Maximilien de Deux-Ponts, plus tard roi de Bavière, donna ordre à une compagnie du régiment d’Alsace de faire évacuer l’hôtel de ville. De son côté, le prince de Hesse-Darmstadt, colonel du régiment de ce nom, avait fait de son chef avancer un détachement de ses troupes, qui chassa les émeutiers des archives, de la chancellerie et de la cave, où l’on marchait à mi-jambe dans le vin. Les deux détachements se rencontrèrent sur l’arcade qui réunissait alors, d’un côté de la rue des Serruriers à l’autre, les corps de bâtiment de l’hôtel de ville.

« Jamais révoltés, a dit Hermann dans ses Notices historiques, statistiques et littéraires sur la ville de Strasbourg, n’avaient été plus dociles : on leur criait de cesser, ils cessaient; de partir, ils partaient. Poussés par une cinquantaine d’hommes de la troupe de ligne vers l’issue de l’hôtel de ville, ils s’y poussaient encore plus d’eux-mêmes. » Bien mieux, on vit un homme, au milieu de la foule qui venait de briser la caisse de la trésorerie, faire défiler un à un les émeutiers, et ceux-ci se laisser fouiller à la porte.

Cependant la soirée ne se passa pas sans troubles. On saccagea quelques maisons, des villas appartenant à des membres impopulaires du Magistrat, et on brûla les magnifiques carrosses de la ville sur la place d’Armes.

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Pour prévenir le retour de pareils désordres et répondre à un vœu de la bourgeoisie, on organisa dès le lendemain une garde civique, qui fut appelée à faire le service d’ordre conjointement avec la troupe de ligne. Ce fut à cette circonstance que Strasbourg a dû l’honneur d’avoir pris l’initiative de la création d’une garde nationale en France.

Le Magistrat ouvrit une enquête contre les pillards ; mais comme il manquait complètement d’autorité, il fut dans la nécessité de se montrer très-indulgent. La seule victime expiatoire fut un ouvrier charpentier allemand qui avait volé soixante-six louis : il fut pendu dès le 23 juillet à un gibet élevé sur la place d’Armes.

L’émeute civile fut suivie d’une petite sédition militaire. Le soulèvement populaire eut, quelques jours plus tard, le 6 août, son contre-coup dans la garnison. Les soldats des régiments français se mutinèrent les premiers. Ils allèrent devant les casernes des Allemands qu’ils entraînèrent. Tous parcoururent les rues aux cris de : Vive la Nation! vive le Tiers état! Ils fraternisèrent, verre en main, avec les bourgeois. Ce désir de fraterniser fut poussé si loin, qu’un enterrement, étant venu à passer, les soldats l’arrêtèrent, et tout le convoi funèbre dut boire à la santé de la Nation.

Pour ramener l’ordre, les autorités militaires qui, paraît-il, étaient des gens d’esprit, eurent recours simplement à la fermeture des brasseries et débits de vin ; c’était couper le mal à la racine, et la mesure réussit à souhait.

La révolution strasbourgeoise des 21 et 22 juillet a eu sa légende. La rumeur publique s’est plu à attribuer le

sac de l’hôtel de ville, cette sorte de prise de la Bastille à Strasbourg, à la complicité du général de Klinglin avec l’émeute. Le général, petit-fils de l’ancien préteur royal qui avait été poursuivi pour malversations et qui était mort en prison avant le jugement, espérait, d’après la tradition, pouvoir enlever, à la faveur de l’émeute, les pièces du procès pour les anéantir. Il a pris la peine de se défendre contre cette accusation, en établissant qu’il ne pouvait ignorer que le dossier était déposé aux archives du parlement de Grenoble qui, quarante ans auparavant, avait instruit l’affaire.

D’après d’autres récits, il nourrissait une haine implacable contre le Magistrat, cause de la chute de son grand-père et de son père ; c’était une vengeance de famille qu’il aurait poursuivie. Mais, en admettant qu’il fût capable d’un pareil sentiment, aurait-il exercé cette vengeance contre les successeurs innocents des ennemis de son père ?

Le baron de Klinglin était un bon militaire, et dans sa vie privée, un galant homme. Au début delà Révolution, il avait eu le tort de rechercher, plus que ne le comportaient ses fonctions de lieutenant du roi, la faveur de la basse classe, dont il avait brigué la représentation lors de la rédaction du programme de réformes. C’est sans doute ce qui a donné naissance aux imputations dirigées contre lui, mais cela ne saurait suffire pour l’accuser d’avoir trahi le premier de ses devoirs. S’il n’a pas agi, c’est qu’il n’en avait pas reçu l’ordre.

Le général était placé, comme on sait, sous le commandement supérieur du maréchal de Rochambeau qui, lui, n’avait aucun motif personnel de résister aux

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instantes prières des délégués des XIII, des XV et des XXI; et pourtant le maréchal se refusa absolument à faire intervenir la force armée en faveur des autorités municipales de Strasbourg. Il ne pouvait se tromper sur le caractère propre de l’émeute; l’attitude prise par les quarante représentants de la bourgeoisie ne lui laissait aucun doute à ce sujet. Il n’ignorait pas que le mouvement insurrectionnel était dirigé, non contre le pouvoir royal, mais contre la domination d’une caste avilie par le népotisme, odieuse à ses concitoyens, et qui n’était plus en état d’offrir le moindre appui aux autorités françaises. Il n’avait aucun intérêt à prendre en main la défense d’une oligarchie détestée et méprisée. Il devait, au contraire, éviter d’aliéner à son Gouvernement les sympathies des masses ; aussi se garda-t-il avec grand soin de se mêler à ces dissensions intestines, et n’intervint-il qu’au moment où le mouvement populaire avait accompli son œuvre.

Ce qui tend à prouver que ce furent des raisons politiques qui déterminèrent le maréchal de Rochambeau à se tenir sur la réserve et à laisser les événements suivre leur cours, c’est la conduite parfaitement concordante de la plus haute autorité civile, du baron de Dietrich, investi des fonctions de commissaire royal extraordinaire. Il ne s’est pas départi sans doute du rôle de conciliateur qui lui était imposé par les circonstances, mais il n’a pas cessé de se montrer favorable aux revendications de la bourgeoisie. Dans une brochure intitulée La Bande de Brigands , et qui porte pour épigraphe Difficile est satyram non scribere , l’auteur, qui est grand partisan du Magistrat, accuse Dietrich « de ne pas avoir cherché

à réconcilier le Magistrat avec la bourgeoisie, et d’avoir poussé Strasbourg à la ruine en sacrifiant sa constitution et ses privilèges » .

La prise de l’hôtel de ville fut en effet le coup de mort de l’ancien régime à Strasbourg. Le n août, le Magistrat et les échevins, sentant qu’il ne leur restait qu’une autorité nominale, qu’un semblant de pouvoir, donnèrent leur démission en corps, ou, pour mieux dire, abdiquèrent. Telle fut la fin de l’ancienne constitution de Strasbourg, qui avait subsisté pendant plus de quatre siècles, non sans quelques troubles intérieurs, mais sans effusion de sang, dans les limites d’une sage liberté politique et religieuse.

Le 13, la municipalité était reconstituée. On conserva provisoirement les anciennes formes; la bourgeoisie élut un nouveau collège d’Echevins, qui procéda à la formation d’un nouveau Magistrat. Ce corps subsista pendant environ sept mois, jusqu’à la création des municipalités. La charge d’ammeister régent fut dévolue à Poirot , qui était aimé de la bourgeoisie; et un certain nombre de membres de l’ancien Magistrat, qui jouissaient du renom de probité et qui étaient rompus aux affaires, furent élus dans la nouvelle administration. « La Révolution qui s’est accomplie, dit Poirot en prenant possession du pouvoir, sera le retour de la concorde parmi les bourgeois de Strasbourg. »

Un des premiers actes de cette administration, fut d’arborer la cocarde aux couleurs nationales et de faire chanter le Te Deuin décrété par l’Assemblée nationale, après le grand événement de la nuit du 4 août. Mais, sous les vieilles formes qu’on avait conservées, survi-

30 l’alsace française.

vait le vieil esprit local ; on ne tarda pas à en avoir la preuve.

C’était le 1 1 août, au moment même où disparaissait l’ancien Magistrat, qu’était arrivée à Strasbourg la lettre des deux députés annonçant ce qui s’était fait le 4 à Versailles. Au cours de la mémorable séance de nuit de l’Assemblée nationale, Jean de Turckheim et Joseph de Schwendt avaient déclaré que « Strasbourg, la vieille république, la vieille ville libre sous le protectorat des rois de France, était prêté, elle aussi, à déposer, comme les autres villes, sa part de privilèges sur l’autel de la patrie » . Mais ils avaient cru devoir faire quelques réserves, eu égard à la situation spéciale que l’acte de cession de 1681 créait à Strasbourg. « Les députés de Strasbourg, avaient-ils dit à l’Assemblée, se soumettent pour leurs commettants à l’égalité entière de répartition des impôts, sous la seule réserve de l’administration et des privilèges de leur ville, à laquelle ils se réfèrent sur ces objets, consignés dans les capitulations et relatifs à sa situation si importante et si précieuse au royaume. »

Rewbell, député de Colmar, n’eut pas ces scrupules. Il montra une ardeur patriotique plus vive, plus désintéressée : « Au moment, s’écria-t-il, où chaque province sacrifie ses privilèges, il y a peu de mérite pour nous à le faire- car cela signifie que nous nous unissons plus étroitement aux Français, et ce nom est le plus beau qu’on puisse porter. »

La grande majorité de la population, et particulièrement la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, accueillit avec enthousiasme la proclamation des principes d’égalité et de liberté. Elle ne marchanda point le

sacrifice des immunités locales. A Strasbourg aussi on l’accepta résolûment. Ce fut un des mérites de Dietrich d’avoir poussé ses concitoyens dans cette voie patriotique.

Mais les débris reconstitués des anciens corps municipaux ne pouvaient se résoudre au renoncement. A la date du Ier octobre, dans l’exposé des conditions auxquelles Strasbourg voulait souscrire, on établissait une distinction entre les droits féodaux de l’intérieur de la France, et les droits régaliens de l’ancienne ville libre. On demandait pour elle «la possession tranquille et imperturbable des biens ecclésiastiques et des fondations protestantes, telles que le chapitre de Saint -Thomas, l’Université, le collège Saint-Guillaume, le maintien du droit d’élire son Magistrat dans les différents collèges de justice et d’administration, la confirmation du dernier ressort en justice criminelle, et jusqu’à concurrence de 1 ,000 livres en matière civile, la faculté de conserver ses maîtrises et corporations d’arts et métiers, le maintien de la ligne de douane sur la frontière de la Lorraine, la libre navigation du Rhin, le droit de n’admettre que de son plein gré un individu à la participation des droits et avantages de la commune, etc... ». De cet acte, délibéré par le collège des Échevins, il résultait que Strasbourg voulait bien jouir des avantages de la nouvelle France politique, mais sans abandonner, au sein de la fusion générale qui s’opérait alors, aucun de ses privilèges.

Cette résistance, bien extraordinaire à cette heure d’entraînement général, avait rendu si difficile la situation des députés de Strasbourg, que Turckheim donna sa démission. Joseph de Schwendt, d’un esprit moins

timoré que son collègue, resta à son poste, et soutint à contre-cœur, il est vrai, les prétentions des échevins. Le 20 décembre 1789, l’Assemblée passa, comme de juste, à l’ordre du jour.

Turckheim était la personnification la plus élevée d’une fraction de la bourgeoisie strasbourgeoise, qui ne voyait pas s’accomplir sans de vifs regrets l’anéantissement des anciennes franchises municipales, ni sans de fortes appréhensions l’enfantement , qu’on prévoyait devoir être pénible, d’un nouvel état de choses. C’est de ces gens-là que parlait Mirabeau lorsqu’il écrivait à son jeune ami Levrault : « Dites donc à vos mécontents que nous sommes bien persuadés que le passage du mal au bien est quelquefois pire que le mal même, mais qu’il est inévitable. »

Deux ans plus tard, Turckheim émigrait, et ses principaux partisans étaient internés à trente lieues de la frontière, ou enfermés comme suspects dans les prisons de Strasbourg.

Cependant, la population strasbourgeoise entrait de plus en plus dans le courant révolutionnaire. Comme il convenait dans une ville frontière, on s’occupa tout d’abord de compléter l’organisation de la garde civique ; on n’attendit pas le décret de l’Assemblée constituante, qui ordonnait la formation des gardes nationales dans tout le royaume, pour soumettre la garde civique à une refonte complète.

A l’exception des domestiques, tous les habitants de 18 à 60 ans furent astreints à ce service d’ordre public; ils formèrent sept bataillons et un escadron. Les officiers furent nommés par les compagnies, et les sous-

officiers et caporaux par les capitaines. L’uniforme ressemblait à celui de la garde nationale de Paris ; il était bleu, à parements rouges et blancs; les boutons étaient ornés de fleurs de lis et on y lisait : Garde nationale strasbourgeoise.

Sur la proposition unanime du corps d’officiers, le grand Sénat nomma au commandement en chef le baron Charles de Weitersheim, un ami de Dietrich. Levrault fut envoyé à Paris pour hâter la livraison des armes, et nous savons par une lettre du comte de La Tour du Pin, ministre de la guerre, que le roi y fut tout d’abord opposé, et qu’il ne céda que sur les instances patriotiques du délégué strasbourgeois. Rochambeau reçut l’ordre de livrer 4,000 fusils, dont la distribution eut lieu, le 25 novembre 1789, sur la place du Marché-aux- Herbes. Jour pour jour, cent huit ans auparavant, la bourgeoisie de Strasbourg avait été désarmée en vertu de la capitulation du 30 septembre 1681.

Les gardes nationaux manifestèrent tant de zèle, que, six mois plus tard, ils firent bonne figure à côté des beaux régiments de ligne à la fête de la Fédération. L’entraînement d’ailleurs fut tel, que ceux qui étaient dispensés du service par leur âge formèrent un corps de vétérans qui, armés de piques, veillaient à l’exécution des règlements de police, et un bataillon de vélites, de jeunes gens âgés de 12 à 18 ans, qui se préparaient, en jouant, à participer aux grandes luttes de la France contre l’Europe coalisée.

Ce ne fut pas le seul emprunt que Strasbourg fit à Paris. Dès le 8 janvier 1790, une réunion populaire fut organisée dans le poêle des Cordonniers, et peu après

l’als. franç. 3

34 l’alsace française.

elle fut transférée dans les vastes salles du Miroir, au siège de l’ancienne tribu des Marchands. Cette réunion, qui s’appela dans le principe Société de la Révolution , changea de nom au bout d’une vingtaine de jours. Le 1 1 février, elle adopta comme définitif le titre de Société des Amis de la Constitution .

Ce fut la plus vivace, la plus influente et la plus patriotique des réunions populaires de Strasbourg. Encouragée à sa naissance par Dietrich, qui remplissait encore les fonctions de commissaire royal, cette société compta au nombre de ses membres les personnages les plus considérables de la ville. Sur la liste de ses soixante-six membres fondateurs, on relevait, au milieu de l’élite de la population civile, les noms de vingt-six officiers de tout grade appartenant la plupart a l’artillerie, au génie et au régiment d’Alsace.

Dans son numéro du 27 janvier, la Feuille politique de Strasbourg, qui avait remplacé l’ancienne Galette privilégiée, organe officiel du Magistrat , exposa en quelques lignes le programme des fondateurs : « Il s’est constitué à Strasbourg, sous le nom de Société de la Constitution, une société qui a pour but de maintenir la Révolution, de surveiller d’un regard vigilant ses ennemis, et d’écarter, autant qu’il sera en son pouvoir, les obstacles qu’elle rencontrera. Elle veut la paix, la tranquillité et l’union; elle considère comme le plus saint des devoirs l’exécution des décrets de l’Assemblée sanctionnés par le roi; elle a choisi le nom qu’elle porte, afin de pouvoir s’affilier à la Société de la Constitution de la capitale. Son existence et son but ne sont point un mystère; ils ont été notifiés à l’ammeister régent. »

L’organisation de la Société fut copiée sur celle de Paris. Elle eut un bureau composé d’un président et de plusieurs secrétaires chargés de la correspondance, qui ne tarda pas à être très-active. On institua des comités appelés à étudier les questions et à présenter des rapports à l’assemblée.

Les séances furent publiques au bout de quelques jours; mais une enceinte spéciale fut réservée aux membres qui, seuls, avaient le droit de participer aux débats et aux votes. Commerçants et artisans y coudoyaient, dans la partie réservée au public, sous-officiers et soldats. On lit dans une lettre en date du 25 septembre 1790, adressée aux comités de la constitution et de la guerre de l’Assemblée nationale : « Nous avons ouvert à Strasbourg des conférences publiques en français et en allemand, afin d’éclairer le peuple sur les décrets de l’Assemblée. Nous avons augmenté le nombre des conférences françaises à cause de la garnison. Notre entreprise a réussi ; sur les deux mille auditeurs habituels, nous comptons six à sept cents militaires. »

L’affluence était grande; les auditeurs remplissaient les salles du Miroir et refluaient dans les corridors, les escaliers et jusque dans la cour. Il arriva plus d’une fois qu’un orateur, éclairé par deux chandelles, dut prononcer du haut d’une fenêtre du premier étage une allocution pour répondre aux impatiences de la foule. La presse, encore peu développée, ne suffisait pas à satisfaire une curiosité publique vivement surexcitée.

L’un des premiers mérites de ce club fut de répandre, avec les idées démocratiques et les sentiments patriotiques, l’usage de la langue française dans les rangs de

la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière. L’enseignement du français avait été jusqu’alors écarté systématiquement par les clergés des deux confessions chrétiennes, par les prêtres catholiques aussi bien que par les pasteurs protestants, également jaloux de conserver le monopole de l’instruction populaire.

Les principaux orateurs des Amis de la Constitution étaient au début : Noisette le jeune, doué d’un remarquable talent oratoire ; Levrault, à peine âgé de trente ans, et qui, malgré son âge, remplissait les fonctions d’avocat général; Frédéric Saltzmann, licencié en théologie protestante et publiciste; Champy et Arbogast, professeur de mathématiques, qui devint membre de la Convention. Les orateurs de l’opinion la plus avancée 'ne furent pas des Alsaciens; ce furent des Français de l’intérieur, des Welches, pour employer une expression locale familière à Voltaire, ou encore des Allemands. Parmi ces derniers, on remarqua plus tard un prêtre doué d’une éloquence entraînante, qui enthousiasmait l’auditoire par des discours pleins d’ardeur révolutionnaire et de foi humanitaire. C’était Euloge Schneider, qu’à l’époque la plus terrible de la Révolution, on trouvera investi des redoutables fonctions d’accusateur public près le tribunal révolutionnaire.

On nous a conservé le texte du serment que prêtaient les Amis de la Constitution à leur entrée dans la Société : « Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le Roi. Je jure de défendre et de soutenir de ma fortune et de mon sang, tout citoyen qui aurait le courage de se

dévouer à la dénonciation des traîtres à la patrie et des conspirateurs contre la liberté. »

Le président ajoutait : Vivre libre ou mourir ! et le récipiendaire devait répéter : Vivre libre ou mourir !

Si, au seuil de la Révolution, nous voyons la délation, que réprouve le sentiment de l’honneur, encouragée, préconisée, élevée à la hauteur d’une vertu civique, ne nous hâtons pas de condamner ceux qui ont cru devoir recourir à cette arme-là. Dans la lutte engagée pour la défense des idées nouvelles, alors déjà il n’était plus permis de se montrer très-scrupuleux dans le choix des moyens défensifs. La défiance, la plus légitime défiance, s’imposait à tous les bons citoyens. A l’instigation de la cour, de la noblesse et du clergé, tous ceux qui avaient vécu des abus de l’ancien régime organisaient par toute la France un immense complot, une ligue contre l’œuvre de la Constituante; ils menaçaient d’étouffer la Révolution dans son berceau.

A ce moment, l’Assemblée nationale accomplissait le travail gigantesque de la transformation d’une monarchie absolue en une monarchie démocratique; et l’on sait avec quelle rapidité, quelle hardiesse et quelle habileté elle exécuta son œuvre. Elle prit pour base de la nouvelle Constitution les droits de l’homme et du citoyen : la liberté de conscience et de la presse; l’égalité de tous les citoyens devant la loi; la sûreté des personnes et de la propriété; la résistance à l’oppression. Elle déclara que la puissance souveraine résidait dans la nation. On sépara le pouvoir législatif du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. A l’Assemblée nationale, le droit de faire les lois; au roi, leur sanction;

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à la magistrature et au Gouvernement, leur exécution. Jamais œuvre de rénovation pareille n’avait été accomplie à aucune époque de l’histoire.

Après avoir posé ces principes, qui forment aujourd’hui le patrimoine commun de tous les peuples libres, l’Assemblée avait voté la loi municipale du 14 décembre 1789. Elle fut la première application du principe démocratique en supprimant toute distinction entre les villes et les campagnes.

Au commencement de 1790, il fut procédé en Alsace à l’élection des nouvelles municipalités ; celle de Strasbourg dura du 3 février jusqu’aux premiers jours de mars. Le corps électoral fut partagé en sections de 4,000 électeurs. Tout se fit avec le plus grand calme, — avec sérénité, dirions-nous de nos jours, — car la France, si souvent décriée par des Français comme ingouvernable, a été de tout temps, même aux époques les plus agitées de son histoire, le pays où les élections se sont accomplies avec le plus d’ordre, de respect du scrutin, d’obéissance à la loi.

Les membres de la première municipalité de Strasbourg furent : L. Spieimann, plus tard procureur impérial au tribunal de Strasbourg; Hervé, plus tard receveur municipal; Sauna, un moment maire; Fischer, ancien avocat général; Ottnaann; Weber; Wunderer; F. de Turckheim, banqùier, plus tard président du directoire de la Confession d’Augsbourg; Metzler, avocat général; Pasquay ; Laquiante, notaire; Thomassin ; Poirot, le dernier ammeister; Grun; Humbourg; Brackenhofler, futur maire de Strasbourg; Dorsner ; Michel Mathieu, qui devint procureur de la commune, et Levrault, qui

fut son substitut. Rumpler, de Dorlisheim, fut nommé greffier, et il eut pour substitut Hermann, qui devint maire de Strasbourg. Ces choix prouvent une grande maturité d’esprit public ; la plupart de ces conseillers étaient, quelle que fût leur opinion, des hommes de réelle valeur.

Frédéric de Dietrich fut le premier maire de Strasbourg. Il eut une forte majorité contre l’ancien ammeister Poirot, qui, d’origine française, représentait le parti catholique. Poirot obtint 2,286 voix; F. de Dietrich en eut 9,685, lors des élections primaires. Les autres nominations ne donnèrent lieu à aucune difficulté, pas plus celle des dix-huit membres du conseil municipal que celle des trente-six notables.

Les fonctions de maire n’étaient point gratuites. Les appointements pour la première année avaient été fixés à 24,000 livres et à 15,000 pour la seconde; les frais d’installation étant faits une fois pour toutes. Le procureur communal avait 3,000 livres, et son substitut 2,000.

La municipalité ainsi constituée fut installée le 18 mars; cette cérémonie, qui marquait le commencement de l’ère nouvelle à Strasbourg, fut entourée d’une certaine pompe. Le cortège des autorités civiles et militaires se rendit, entre deux haies de gardes nationaux, à la place d’Armes, où s’élevait une estrade. Le procureur de la commune, Mathieu, prononça un discours dans lequel il commença par rappeler que l’Alsace était réunie à la France depuis plus d’un siècle; il fit valoir ensuite les avantages du nouvel état politique qui allait rendre cette union encore plus intime. Après cette harangue, le maire invita les membres du conseil muni-

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cipal à prêter le serment civique, ce qu’ils firent au son des cloches et au bruit des salves d’artillerie. Alors des milliers de mains s’élevèrent du sein de la multitude avec un cri immense : Nous aussi, nous aussi, nous voulons prêter serment !

Le maire en lut la formule devant tout ce peuple redevenu silencieux et recueilli, et d’unanimes acclamations s’échappèrent de toutes les poitrines : Nous le jurons ! vive la Loi ! vive la Nation ! vive le Roi !

C’est ainsi que Strasbourg français et révolutionnaire renouvelait le beau jour du serment, le Schwœrtag, de l’ancienne ville libre impériale.

Avant de descendre de l’estrade, le maire exhorta ses concitoyens à effacer d’un baiser fraternel toute trace de divisions politiques et religieuses, et l’on vit le spectacle touchant d’une population qui s’embrassait avec les démonstrations les plus vives et les plus cordiales. Le même jour, Dietrich, invité par un pasteur à renouveler le serment civique au pied de l’autel du Temple- Neuf, prononça, avec un accent pénétrant, les paroles suivantes : « Concitoyens, mes frères ! le serment que j’ai prononcé ce matin devant Dieu et devant le peuple, je le répète dans ce lieu sacré; je maintiendrai, je défendrai la Constitution de toutes les forces de mon être, de tout mon bien, de tout mon sang, de toute ma vie; prêt à vivre, prêt à mourir pour la Nation, pour la Loi, pour le Roi ! Tous mes efforts n’auront pour but que d’assurer le bien-être et les droits de tous les citoyens ! Ce n’est qu’en faisant des heureux que je le puis être moi-même ! »

Et ce serment ne fut pas une vaine formule. Ce lan-

gage, qui aujourd’hui nous semble déclamatoire, était tout simple pour les hommes de cette époque; il n’exprimait rien qui ne fût senti par les cœurs.

Dès la première séance du conseil municipal, l’un des membres demanda et obtint la publicité des débats. C’était une nouveauté, car l’ancienne constitution de Strasbourg entourait d’une sorte de mystère les délibérations des corps constitués, qu’on appelait « les Chambres secrètes ».

Les autres élections de district et de département eurent lieu également dans l’ordre le plus parfait. Strasbourg nomma six membres du directoire de district et onze du directoire départemental.

A la suite de la renonciation faite dans la nuit du 4 août, surgit en Alsace une question spéciale qui créa plus tard de graves complications. Un certain nombre de princes allemands étaient apanagés en Alsace : c’étaient le prince palatin de Deux-Ponts, le margrave de Bade, le landgrave de Hesse-Darmstadt, le comte de Hanau, l’évêque de Spire, le comte de Linange, le comte de Horbourg-Wurtemberg , etc., etc.... Ces princes n’avaient pas fait, comme la noblesse française, le sacrifice de leurs privilèges. Ils élevèrent des réclamations internationales qui donnèrent lieu à de longues négociations; ils ouvrirent une porte à l’ingérence étrangère.

Ces princes prétendirent qu’il n’y avait pas de rapport entre leurs droits et ceux de la noblesse française. Les leurs, disaient-ils, étaient garantis parles traités de Westphalie et de Ryswick. Dans la séance du 9 octobre 1789, Rewbell dénonça à la tribune de l’Assemblée consti-

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tuante cette noblesse étrangère comme réfractaire aux décrets de la nuit du 4 août. De son côté, l’empereur Léopold II intervint en faveur des princes; il pria Louis XVI d’annuler les décrets de l’Assemblée, en ce qui touchait le haut clergé et la noblesse d’Alsace.

Le plus mécontent des mécontents du haut clergé était le triste héros de l’affaire du Collier, Son Altesse Sérénissime et Éminentissime, Msr Louis-René-Édouard de Rohan-Guéménée, cardinal de la Sainte-Eglise romaine, prince-évêque de Strasbourg, landgrave d’Alsace, prince du Saint-Empire, proviseur de Sorbonne, etc.... Ses domaines en Alsace, à l’époque de la Révolution, avaient quatorze lieues carrées et renfermaient 25,000 habitants. Ils comprenaient les bailliages de Ruffach, de Dachstein, de Mutzig, de Schirmeck, de Markolsheim, de Benfeld, de Wasselonne, du Kochersberg et de Saverne. Ils lui rapportaient annuellement 350,000 florins, environ 800,000 livres. Outre ses possessions en Alsace, il étendait son autorité princière et épiscopale sur 108 villes, bourgs et villages du margraviat de Bade. Il était appuyé dans sa lutte par son chapitre, composé de membres qui appartenaient aux plus nobles maisons de France et d’Allemagne, entre autres, le prince de Hohenlohe-Bartenstein, évêque de Léros.

Le premier à émigrer fut le cardinal de Rohan. Il s’en était allé à Ratisbonne se plaindre de la perte de ses privilèges au Reichstag, où il se trouvait avoir le droit de siéger. Mais le président de l’Assemblée nationale, dont le cardinal faisait également partie, ne comprit pas qu’on pût être député à la fois en France et à

l’étranger. Il lui représenta combien sa conduite le déconsidérait comme Français, comme membre de l’Assemblée, et l’engagea à y revenir au plus tôt occuper son siège. C’est par sa démission que le cardinal répondit. « Au reste, ajoutait-il avec une désinvolture de grand seigneur, il ne pouvait revenir en France, n’étant point en état de payer ses dettes. »

A partir de ce moment, il ne cessa d’adresser appel sur appel à la noblesse française pour l’exhorter à l’émigration. Il fit organiser aux environs de sa résidence épiscopale d’Ettenheim, dans le pays de Bade, un corps militaire, qui prit le nom de Légion noire, et qui, sous le commandement de Mirabeau le jeune, était destiné à combattre la Révolution en France. Ce cardinal savait mieux trouver de l’argent pour fomenter la guerre civile que pour désintéresser ses créanciers.

Quant aux princes allemands, on usa d’abord de ménagements à leur égard; l’Assemblée nationale leur accorda en principe une indemnité pour leurs biens, qu’elle déclara biens nationaux. Mais, sur le rapport de Merlin, de Douai, elle leur enleva tous les privilèges. Les princes n’acceptèrent pas le décret; et la question, longtemps pendante, ne fut définitivement tranchée que par le traité de Lunéville.

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