NOMS NOUVEAUX
Rue Guillaume-Tell.
— Père-Duchesne.
— de la Loi.
— des Trois-Couleurs.
— Jean-Jacques Rousseau.
— de Jemmapes.
— Beaurepaire.
— Lepelletier.
— du 14 Juillet.
— Carmagnole.
— de la Houlette.
— du Chêne.
— de la Philosophie.
— de la Raison.
— de la Lumière.
— • de l’Équité.
— de la Bienfaisance.
— des Sans-Culottes.
— de la Montagne.
— de la Mort-du-Tyran.
— des Jacobins.
— des Hommes libres.
— du Civisme.
— des Droits-de-l’Homme.
Place des Bons-Enfants.
— de la Fraternité.
— de la Responsabilité.
— de l’Union.
— de la République.
— de la Révolution.
Marché Marat.
Quai du Bonnet rouge.
Ce ne furent pas seulement les rues qui changèrent de noms , mais aussi les citoyens ; les noms des saints cédèrent la place à des noms révolutionnaires, comme ceux de Brutus, Cassins, Scévola, Dédits, « qui méprisaient autant la mort qu’ils méprisaient les tyrans » .
Les clochers parurent une bravade à l’égalité. Les administrateurs du directoire du Bas-Rhin en demandèrent la démolition, dans une lettre adressée aux représentants du peuple en mission : « L’ancien orgueil des jongleurs chrétiens avait fait élever des clochers insolents sur les édifices consacrés à leurs billevesées religieuses. L’œil stupide du peuple s’était accoutumé à voir avec respect les monuments de la superstition et de son esclavage. Aujourd’hui qu’il est rendu à sa dignité et à la liberté, que le fanatisme croule de toutes parts avec les monstres qui l’ont créé et nourri, aujourd’hui que l’heureuse égalité a remplacé les distinctions insultantes de la vanité et des pouvoirs, on doit se hâter de détruire
jusqu’à la trace d’un règne qui n’est plus . Ordonnez,
citoyens représentants, que tous les clochers et tours soient abattus, excepté cependant ceux qui , le long du Rhin, seront reconnus comme utiles aux observations militaires, et celui du temple de l’Etre suprême à Strasbourg qui présente un monument aussi hardi que précieux et unique de l’ancienne architecture. » La lettre se terminait par ces mots : « Plus de clochers ! Plus d’insulte à l’égalité ! Plus d aliments à la faiblesse ou au crime ! »
Dans l’esprit des jacobins français, nous l’avons déjà fait remarquer, les habitudes allemandes étaient contrerévolutionnaires ; il fallait les extirper au même titre
que les vestiges de l’ancien régime. De là tout un enserrn ble de mesures qui fut appelé à cette époque la Frcincilisation de l’Alsace.
Une ordonnance du 30 janvier 1785 avait exigé l’emploi du français pour les actes publics et les procédures; mais Strasbourg avait été excepté et l’usage exclusif de l’allemand avait été conservé au Magistrat jusqu’en 1789. Après la Révolution, les efforts du patriotisme local pour maintenir la prédominance de l’allemand avaient continué quelque temps, et jusqu’au sein de la Société populaire. Sur trois cents Alsaciens, il y en avait un en 1789 qui comprenait le français. Un professeur de l’Université terminait une de ses préfaces par ces mots : « Quoique citoyen-né de l’empire des Français, je suis néanmoins, comme la plupart des habitants des deux départements du Rhin, un étranger dans la langue de la nation. Je supplie donc le lecteur de vouloir bien me pardonner les fautes de style qui pourraient m’être échappées. »
Là francilisation n’était donc pas chose aisée. Certains orateurs, partisans des mesures radicales, ne proposaient rien moins que de transporter dans l’intérieur de la France les Alsaciens parlant allemand et de les remplacer par des colonies de jacobins de l’intérieur parlant français. Saint-Just et Lebas proscrivirent à Strasbourg l’usage de la langue allemande dans les actes administratifs et judiciaires et sur les enseignes.
Mais la chose urgente avant tout c’était d’apprendre le français à la population. Saint-Just et Lebas prirent l’arrêté suivant :
« Strasbourg, le 9 nivôse, l’an II de la République française, une et indivisible.
« Provisoirement, et jusqu’à l’établissement de l’instruction publique, il sera formé dans chaque commune ou canton du département du Bas-Rlhn une école gratuite de langue française. Le département du Bas-Rhin prendra sur les fonds provenant de l’emprunt sur les riches une somme de 600,000 livres pour organiser promptement cet établissement, et en rendra compte à la Convention nationale. »
Cette excellente mesure ne reçut malheureusement qu’une application imparfaite. On trouva à peine une quarantaine d’instituteurs capables de remplir le programme et, faute de maîtres, la réforme resta à l’état de projet.
L’enseignement donné dans les écoles alors fondées était patriotique et républicain. Au lieu des commandements de Dieu et du catéchisme en allemand, on faisait apprendre par cœur en français aux enfants la Déclaration des droits de l’homme. Dans le Haut-Rhin, pour répandre l’instruction nationale, on créa un journal qui fut rédigé avec talent, la Feuille villageoise.
Il était de la plus haute importance, sans doute, de rendre l’Alsace française de langage et de mœurs, comme elle l’était déjà de cœur et d’esprit ; mais elle avait donné d’assez grandes preuves de dévouement pour que, même avant l’achèvement de cette transformation extérieure, ses sentiments patriotiques dussent être à l’abri de tout soupçon. Cependant les jacobins français n’arrivaient point à se persuader qu’on pût parler allemand et être sincèrement attaché à la République française. L’antagonisme entre eux et les jacobins alsaciens, loin de s’apaiser, s’exaspérait. Il était à la veille de se
LALS. FRANÇ.
terminer par une grande crise, dont Schneider allait être la victime.
Dès le commencement de décembre 1793, la scission était imminente. Schneider la sentait venir et disait à sa sœur Marianne : J’attends d’un instant à l’autre mon arrestation.
Cette robe de prêtre qu’il avait portée autrefois, il avait eu beau la déchirer, elle continuait à l’emprisonner de ses plis, elle se collait à sa chair, elle le dévorait. Il avait cessé d’être pour ses adversaires l’accusateur public, l’impitoyable défenseur des lois révolutionnaires; il était le prêtre, objet de toutes les suspicions.
Dans les premiers jours de décembre. Schneider reçut de Saint-Just et Lebas l’ordre de rendre compte au comité de Salut public de la Convention de sa gestion comme commissaire civil et d’y joindre les pièces à l’appui. Schneider répondit par une longue lettre justificative se terminant par ces mots : « Citoyens législateurs, en acceptant la place de commissaire civil, je vis devant moi deux écueils, l’écueil de la calomnie, si j’agissais sévèrement, et l’écueil du crime, si je me laissais influencer par des considérations d’humanité. Je fus décidé bien vite et jusqu’à présent mes efforts ne furent pas inutiles : les sans-culottes ont du pain et le peuple bénit la guillotine qui l’a sauvé ! Que ma tête roule sur l’échafaud, après que les têtes de tous les traîtres seront tombées. »
Pour décourager la malveillance, pour imposer silence à la calomnie, ses amis lui conseillèrent un acte significatif, le mariage.
Cet acte n’était en rien contraire à ses principes. Au
lendemain de son arrivée à Strasbourg, le 1 1 octobre 1791, Schneider avait prononcé dans la Société des Amis de la Constitution un discours en faveur de l’abolition du célibat, « comme le seul moyen de rendre aux prêtres l’estime et la confiance publique », discours qui avait été censuré par l’évêque constitutionnel Brendel et par son chapitre.
Se marier, c’était affirmer une fois de plus, et de la façon la plus éclatante, sa rupture irrévocable avec son passé. Schneider suivit le conseil.
Il avait remarqué à Barr une jeune fille. C’était la sœur d’un ancien aide de camp de Luckner, d’un nommé Stamm, originaire d’Allemagne comme lui, et à ce moment son adversaire déclaré. Il crut en épousant la sœur calmer l’inimitié du frère; il l’irrita davantage.
La conversation à la suite de laquelle Schneider prit cette résolution matrimoniale avait eu lieu la nuit, dans un village des environs de Barr. Sans attendre le jour, il envoya, non un soldat de l’armée révolutionnaire, mais ses amis, Taffin, président du tribunal révolutionnaire, et E. Wolff, avec ces deux lettres, l’une adressée aux parents, l’autre à la jeune fille :
Concitoyens, chers amis,
Permettez que votre fille lise les deux mots que je lui adresse ci-joints, et si vous consentez à notre mariage, je vous promets, foi de républicain, de la rendre heureuse.
Intéressante citoyenne,
Je t’aime; je te demande à tes vertueux parents; si tu me donnes ta main, je ferai ton bonheur.
Dans une lettre en date du 3 nivôse an II, Taffin a fait au comité de sûreté générale de Strasbourg, la déclaration suivante : « Entre autres absurdités qu’on prête à Schneider, celle d’avoir requis les parents de la citoyenne Stamm, par l’effroi menaçant de la guillotine, de lui accorder leur fille en mariage, parait d’autant moins à mépriser , concitoyens , que des fonctionnaires mêmes du peuple se plaisent à la répéter, laissant à deviner s’ils lui prêtent ou non, eux- mêmes, quelque réalité. Comme personne n’est plus au fait de la vérité que moi , je vous déclare que m’étant offert à Schneider de lui servir de père et d’ami dans cette circonstance importante de sa vie , il me donna deux lettres cachetées que j’ai remises, en présence du citoyen Wolff, notre collègue. »
Le'mariage fut célébré le jour même, 14 décembre, à dix heures du matin, par le maire de Barr, André Schuler, dans le temple de la Raison.
Cet événement destiné à sauver Schneider, devint l’occasion de sa perte.. A peine marié, il se met en route pour Strasbourg avec sa jeune femme. Il était dans une chaise de poste attelée de six chevaux et entourée de gardes nationaux à cheval qui avaient voulu lui faire une escorte d’honneur. A son arrivée en ville, le poste de la porte Nationale battit aux champs et lui rendit les honneurs militaires. Ce fut une entrée triomphale.
Saint-Just en fut profondément blessé. Monet et ses amis l’excitaient depuis longtemps contre Schneider en qui ils voyaient un traître. Saint-Just n’attendait pour le frapper qu’un moment favorable et il jugea le moment
venu. Le 14 décembre, ru soir, il prit avec Lebas l’arrêté suivant :
« Attendu que Schneider, accusateur public près le tribunal révolutionnaire, ci-devant prêtre, né sujet de l’empereur, s’est présenté aujourd’hui dans Strasbourg avec un faste insolent, traîné par six chevaux et environné de gardes le sabre nu ;
« Les représentants du peuple arrêtent que ledit Schneider sera exposé demain depuis dix heures du matin jusqu’à deux heures de l’après-midi sur l’échafaud de la guillotine, à la vue du peuple, pour expier l’insulte faite aux mœurs de la République naissante ; et sera ensuite conduit de brigade en brigade au comité de Salut public de la Convention nationale. »
Dans la nuit, Schneider, arrêté par le général Dièche en personne, fut enfermé à la prison des Ponts-Couverts. Ses papiers furent mis sous scellés.
Le 15, au matin, le bruit se répandit en ville que Schneider allait être exposé. Malgré la rigueur de la saison , une foule énorme ' se rassembla sur la place d’Armes et dans les rues voisines. On se regardait les uns les autres sans parler ; on ne pouvait croire à l’événement. Mais bientôt arrivèrent les troupes qui formèrent le carré autour de l’échafaud, et les doutes furent dissipés.
Vers midi parut Schneider, au milieu d’une escorte de soldats. Il monta d’un pas ferme sur la guillotine. D’en haut, il regarda fièrement la foule où ses redoutables fonctions d’accusateur public lui avaient fait tant d’ennemis. Son visage, marqué de la petite vérole, était fortement coloré. Ses traits étaient durs, mais non
l’alsace française.
vulgaires ; des yeux vifs, mobiles, éclairaient d’une sorte de lueur farouche cette physionomie, dont une longue barbe et des cheveux tombant sur les épaules accentuaient encore l’originalité. Schneider était d’habitude coiffé d’un bonnet rouge, garni de fourrure; à la façon des jacobins, il portait la carmagnole et, par-dessus, la capote bleue de la garde nationale. C’est dans ce costume, moins le bonnet rouge, qu’il s’avança au bord de l’échafaud pour parler au peuple.
Aussitôt d’un groupe de gardes nationaux partirent des cris : A bas l’uniforme ! à bas la cocarde ! Schneider s’écria : Je ne suis pas encore interrogé; je ne suis pas condamné. Vive la République !
Mais les clameurs s’étendirent à la place entière. Alors Schneider se dépouilla en silence de la capote bleue et s’approcha du bourreau qui l’attacha à la guillotine. Il y resta deux heures exposé à tous les outrages; des gamins lui jetaient des pierres, de la boue ; des femmes le couvraient d’injures dans le langage imagé du pays. Durant deux heures, dans toutes les parties de la ville, les passants s’abordaient, se disant : Allez donc à la place d’Armes !
Tout Strasbourg passa devant l’échafaud.
Les adversaires de Schneider, Monet, Téterel, .les propagandistes craignaient un mouvement pour le délivrer; il n’y eut aucune tentative. Quelques amis seulement demeurèrent auprès de lui et eurent le courage de manifester leurs sympathies. Au premier rang était Butenschœn, le collaborateur de Schneider à Y Argus. Il se tenait au pied de l’échafaud, prodiguant à son compatriote les consolations et les encouragements, attes-
tant hautement son innocence et réclamant comme un honneur d’être attaché à ses côtés.
Ce vœu faillit être exaucé. Butenschœn fut d’ailleurs arrêté quelques jours plus tard, sur l’ordre des représentants du peuple Baudot et Lacoste, et enfermé avec les principaux partisans de Schneider dans le ci-devant hôtel de Darmstadt, anciennement l’hôtel d’Ochsenstein et de nos jours l’hôtel de ville. Il y avait là, réunis dans une même prison : Ch. Taffin, président du tribunal révolutionnaire, et les deux juges Wolff et Clavel; le cordonnier Jung, le représentant du prolétariat strasbourgeois ; Vogt, employé dans les greniers de la commune; Ch. Laveaux, rédacteur du Courrier de Strasbourg ; Klauer, gentilhomme prussien ; Anstett, ancien curé de Schnersheim, commissaire-taxateur du Kochersberg ; Hauck, maire d’Epfig ; Gerst, maire de Pfaffenhoffen ; Berghauer, ancien prêtre, président du district de Barr; Helmstœtter, réfugié allemand, né à Bergzabern (Palatinat); Nestlin, administrateur provisoire du département à Schlestadt ; Hauck ; Miller ; Massé ; Lepelletier; Arnett et Cotta, officier municipal', autre réfugié allemand, né à Stuttgard. Les arrestations s’étendirent à tout le département; à Landau seul, Monet et Téterel firent incarcérer soixante-douze suspects.
En descendant de l’échafaud, Schneider fut conduit au corps de garde de la place d’ Armes où l’attendait une chaise de poste. On lui mit les fers aux pieds et il partit pour Paris. Six jours après, il était écroué à l’Abbaye.
Sa sœur ne l’abandonna pas. Le 18 décembre, elle avait adressé à Saint-Just une lettre touchante qui a été reproduite par 1 ’ Argus :
Citoyen représentant,
La sœur profondément affligée du malheureux Schneider est devant toi. Tu es le représentant d’un peuple juste et noble. Si mon frère est innocent, il est de ton devoir de le défendre ; s’il s’est trompé, tu dois le soutenir et ne pas le laisser tomber, car tu dois savoir que ses intentions ont été bonnes et honnêtes.
Est-il criminel ? permets que je pleure ; j’ai fait mon devoir comme sœur, fais le tien comme républicain. Je ne puis que pleurer, toi tu peux agir. Vive la République ! vive la Convention !
Marianne Schneider.
A l’Abbaye, Schneider se retrouva à côté d’un homme qu’il avait poursuivi avec acharnement : Frédéric de Dietrich. L’ancien maire de Strasbourg occupait les loisirs de sa captivité à écrire aux siens et à faire de la musique. Il s’était cru oublié, lorsque dans le courant de novembre 1793 des jacobins de Strasbourg écrivirent au club de Paris pour réclamer son jugement’ définitif; la lettre avait été très-vivement approuvée par Schneider. Le 29 novembre, dans une séance présidée par Anacharsis Clootz , Robespierre monta à la tribune des Jacobins et déclara qu’il serait dangereux de laisser juger un ennemi de la République dans une ville où il comptait encore de nombreux adhérents. Un mois après, le 25 décembre, il demanda à la Convention que Dietrich et les complices de Custine, Dumouriez, Lamorlière et Houchard fussent livrés sans délai au tribunal révolutionnaire. Trois jours après, le 28, Dietrich paraissait devant le tribunal; Schneider fut appelé comme témoin
et sa haine politique, malgré une communauté d’infortune, fut implacable ; il chargea Dietrich avec passion et contribua à sa perte. Accusé de connivence avec l’étranger, l’ancien maire de Strasbourg dédaigna de se défendre.
« Frédéric de Dietrich, dit Bûchez, âgé de 45 ans, né à Strasbourg, ex-maire de cette ville, fut condamné à mort sur la déclaration du jury, portant qu’il avait entretenu des manœuvres et intelligences avec les ennemis de la République. »
Cette condamnation ne l’accabla point ; il fit preuve jusqu’au bout d’un courage tranquille ; il porta même jusqu’à l’échafaud cet amour de l’ostentation qui était dans son caractère. Au moment d’y monter, il écrivait à ses amis : « L’avenir me justifiera ; j’attends ma fin avec un calme qui doit vous servir de consolation. Il n’est donné qu’à l’honnête homme de voir ainsi la mort. »
Trois mois plus tard venait le tour de Schneider. Après s’être débarrassés des derniers partisans de l’accusateur public, Monet et les jacobins français s’étaient adressés aux jacobins de Paris pour réclamer son jugement, comme ils avaient poursuivi auparavant la condamnation de Dietrich. Dans la séance de la Convention du 5 février 1794* Robespierre, toujours absolu, toujours rigide dans sa ligne de conduite , parla contre Schneider comme il avait parlé, le 25 décembre 1793, contre Dietrich. Schneider, du fond de sa prison, répliqua par une brochure intitulée : Euloge Schneider à Robespierre l’aîné. Il repoussait les accusations lancées contre lui et demandait, lui aussi, des juges.
Elle commençait par ces mots : « On t’a trompé, Robespierre; tu as été, sans le savoir, l’organe de la
plus noire, de la plus absurde calomnie. Ton discours sera lu dans toute la France, dans toute l’Europe; je serai pendant quelque temps l’objet de l’exécration publique, je serai regardé comme un monstre. Eh bien, je sollicite une punition prompte et terrible, si je suis coupable des horreurs que l’on m’impute. Je te conjure, au nom de la justice, au nom de la liberté, au nom de l’humanité, de presser mon jugement. » Après avoir disculpé ses actes, Schneider s’écriait en terminant : « Et toi aussi, tu as été un jour calomnié ; et toi aussi, tu as été peint comme un sanguinaire par la faction brissotine. Sans doute que ton coeur a souffert ; sans doute que tu as su gré à ceux qui ont rétabli ta réputation; or, ce que tu veux qu’on te fasse, tu le feras à un autre. J’attends cette justice de ta part. La justice ou la mort ! »
Cette brochure, très-répandue, fît impression ; elle agit même sur Robespierre. Pour en détruire l’effet, les membres du directoire du Bas- Rhin adressèrent, le 26 février, au comité' de Salut public une Réponse aux mensonges et calomnies contenues dans « Euloge Schneider a Robespierre l’aîné ». Ce factum est un mélange de rhétorique véhémente et de détails qui feraient sourire si le sujet était moins grave. En voici deux passages ; le premierest un appel pathétique aux victimes de l’accusateur public :
« Paraissez, citoyenne de Barr, qu’il a mise en réquisition pour Funck, prêtre autrichien. Paraissez, fille intéressante et malheureuse, qu’il fit demander à son père à une heure du matin , d’un ton à ne pas craindre de refus, pour partager son lit de débauche; paraissez, vous
toutes qu’il a successivement souillées de ses impuretés; toi surtout vertueuse épouse dont le mari fut victime de ses vœux rejetés avec horreur, et répondez. »
C’est à Schneider lui-même que s’adresse une seconde apostrophe : « Vois le malheureux que tu fis guillotiner parce qu’il avait une jambe de bois et que, disais-tu avec une ironie exécrable, il ne pouvait servir sur les galères de la République. Entends-tu la voix encore menaçante de ce capitaine de gendarmerie que tu vouas au couteau national pour jouir de ses pistolets et du produit de ses chevaux? Écoute les longs gémissements de cette femme qui ne dut sa mort qu’à ton désir de posséder ses meubles ? Faudra-t-il te rappeler ces cultivateurs ignorants et faibles, ce ministre sexagénaire de Dorlisheim, ce citoyen d’Epfig que ta rage a frappés de mort ? Il doit te souvenir de cette infortunée que tu fis périr à Schlestadt avec le fruit précieux qu’elle portait dans son sein, etc... »
Les membres du conseil municipal de Strasbourg eurent le courage de refuser leur signature à cette dénonciation ; ils déclarèrent qu’elle était « lâche et déshonnête ». Elle n’en suffit pas moins à hâter la condamnation de Schneider. Celui-ci répondit en envoyant à ses amis de Strasbourg une copie de sa brochure à Robespierre pour être répandue en ville ; mais il ne se trouva personne qui eût le courage de s’exposer à l’animadversion du parti jacobin français.
Pour comble de malheur. Schneider eut l’imprudence de confier au papier le jugement qu’il portait de Robespierre. Cet écrit, Aux hommes libres de tous les pays et de tous les siècles, n’était pas terminé qu’il était découvert et saisi. On le mit sous les yeux de Robespierre qui se
contenta de dire : Le prêtre de Strasbourg vit donc encore ?
Quelques jours après, Schneider était transféré de l’Abbaye à la Force, qui était l’antichambre de la guillotine.
L’acte d’accusation dirigé contre Schneider s’inspira de la dénonciation de ses ennemis de Strasbourg. L’accusé y est représenté, amère dérision, comme « un partisan et ami du scélérat Dietrich ». On lui reproche des concussions, des abus de pouvoir, une domination immorale et cruelle. « Prendre toutes les couleurs du patriotisme le plus exagéré, désunir les vrais républicains sous le grand prétexte de salut public, allumer la défiance du peuple sur ses plus sincères amis, heurter avec impudence les opinions les plus respectables, étouffer le patriotisme sous le poids prétendu de la vengeance nationale, faire gémir les cachots comblés de victimes malheureuses et innocentes, sacrifier tout à sa vengeance personnelle et à ses desseins secrets, exercer cependant de temps à autre une justice rigoureuse contre des scélérats reconnus, tel s’est annoncé Euloge Schneider dans les pouvoirs qui lui étaient confiés. Tel il a continué l’exercice des fonctions les plus augustes, de la manière
la plus odieuse . Ce n’est point sans un frémissement
douloureux que nous remplissons la tâche pénible de faire l’énumération des forfaits de ce prêtre autrichien. »
Le io avril 1794, à dix heures du matin, le tribunal révolutionnaire condamna Schneider à mort. Il fut guillotiné à une heure de l’après-midi et ses dernières paroles furent : « Il est impossible d’être plus complaisant envers les ennemis de la République qu’en me fai¬
sant mourir. »
Il y a eu plusieurs versions sur sa mort, comme sur le caractère propre de son existence. Les uns ont dit qu’en marchant à l’échafaud il conserva tout son sang-froid ; d’autres ont prétendu, au contraire, qu’à ce moment suprême le prêtre reparut et que Schneider se frappait la poitrine en répétant à haute voix : Miserere mei, Domine !
A Strasbourg, l’arrestation de Schneider avait été suivie de la dissolution du tribunal révolutionnaire. En même temps avaient disparu le comité de surveillance près l’armée du Rhin et la commission militaire extraordinaire. C’était en vertu d’un décret de la Convention du 4 décembre 1793 (14 frimaire an II). Afin de mettre un terme aux conflits des différents pouvoirs et d’unifier l’administration, la Convention ordonnait la dissolution de toutes les commissions civiles et militaires et une épuration de toutes les autorités constituées.
L’arrestation de Schneider produisit un effet auquel ses auteurs 11e s’attendaient pas ; elle rendit l’essor à l’agiotage et a toutes les menées contre-révolutionnaires. On sentait une détente; on se hâtait d’en profiter.
La loi sur le maximum n’était plus qu’une lettre morte ; les denrées, de nouveau, avaient deux prix : la livre de viande se vendait dix sous en monnaie et vingt sous en assignats. Le tribunal provisoire, installé par Saint-Just et Lebas, n’eut pas l’énergie de couper court au mal renaissant. Le président était Mainoni, adversaire déclaré des jacobins alsaciens ou allemands ; il avait pour assesseurs Téterel, Neumann et Wolff qui venait d’être mis en liberté.
Ce tribunal ne dura que deux mois. Il ordonna une
exécution capitale, celle d’un fourreur de Strasbourg, Michel Schauer, accusé par son locataire, un chapelier nommé Leclerc, d’avoir refusé la location au prix fixé. On incriminait aussi sa fille d’avoir déprécié les assignats en disant qu’un assignat de cinq livres ne valait que cinquante sous. Schauer fut exécuté et sa maison, une des plus belles du Marché-aux-Poissons, fut rasée.
Cette exécution ne rétablit point le respect des lois révolutionnaires ; le prix effectif des choses dépassa partout le prix légal, et, pour la partie la plus nombreuse de la population, la vie, déjà si dure, devint plus difficile encore. La misère, la famine, la rigueur de l’hiver aidant, la mortalité augmenta pendant les derniers mois de 1793 et les premiers de 1794. D’après Friese, dans son Histoire de la ville de Strasbourg et de la ci-devant Alsace , plus de 1,500 personnes moururent à Strasbourg durant cette période, et celles qui succombèrent dans les hôpitaux ne sont pas comprises dans ce chiffre.
De cette situation résulta une tendance agraire, comme on disait sous la République romaine, socialiste, comme nous dirions aujourd’hui. Cette tendance dominait dans l’esprit de ceux qui détenaient le pouvoir. Ils s’appliquaient à faire peser toutes les charges sur les riches pour en dégager le peuple. La classe aisée était accusée journellement de causer tous les maux par son égoïsme et l’on allait jusqu’à laisser espérer, jusqu’à faire entrevoir, même ailleurs que dans les discours des clubs, un partage des biens. Monet s’exprimait ainsi dans un placard officiel : «Peuple, lève-toi et bénis ton destin ! Comme à Lyon, l’esprit mercantile disparaîtra à Strasbourg et ses trésors s’ouvriront à tes besoins. Les pleurs de l’égoïste opulent
font la joie de l’utile et vertueux sans-culotte... Familles indigentes et respectables des défenseurs de la patrie, le terme de vos longues privations est arrivé... La République reconnaissante vous assure un patrimoine dans le superflu insultant du riche insensible. Peuple, n’accorde plus ta confiance qu’au sans-culotte, qu’à ton égal, qu’à ton ami. Reprends ton énergie assoupie par l’avare qui craint pour l’or enfoui dans ses coffres, et que tout cède au torrent révolutionnaire. »
La première satisfaction donnée aux convoitises qu’un langage aussi imprudent était de nature à exciter, ce fut le partage des deux millions destinés aux indigents sur l’emprunt forcé de Saint-J ust et Lebas. Mais ces deux millions furent vite engloutis, et les besoins reparurent plus pressants que jamais. Afin de diminuer le nombre des bouches, la municipalité décréta que les femmes de mauvaise vie seraient tenues de quitter la ville et que les séminaristes détenus à Strasbourg seraient conduits sous escorte à Dijon.
Ces mesures paraissant insuffisantes, on en prit d’autres plus efficaces, celle-ci particulièrement : on créa des boulangeries de section où l’on donnait du pain aux familles sans ressources contre la présentation d’une carte. Sur chaque carte était indiquée la quantité de pain à laquelle elle donnait droit, et dans chaque section était établi un comité chargé de distribuer les cartes. Plusieurs fois, avant cette utile mesure, la foule affamée avait attaqué les boulangeries. La seconde mesure fut le partage entre les pères de famille pauvres d’environ 1,500 arpents de terre qui entouraient la ville : promenades, glacis et autres terrains communaux.
224 l’alsace française.
Tant bien que mal le peuple vivait, mais il n’y avait pas que le peuple à nourrir ; il y avait les prisonniers, et la situation était telle que cette question devint grosse d’orages et de menaces. La loi des suspects avait rempli les prisons ; l’ancien séminaire et le collège des jésuites regorgeaient. En deux jours, on avait arrêté cinquante personnes. Le nombre des détenus était arrivé au chiffre de 1,800 à 2,000 sur une population de 45,000 âmes.
Il avait fallu établir des succursales de prison, créer des catégories de prisonniers. Les hommes étaient enfermés au séminaire; les femmes au collège, sans distinction de rang, ce qui faisait un singulier mélange de femmes du peuple et de femmes du monde, d’anciennes religieuses et de comédiennes. Ces bâtiments ne suffisant plus, on transforma en prison le ci-devant hôtel des ducs de Darmstadt.
Il y eut des détenus qui ne purent supporter leur captivité ; ils furent pris de maladies mortelles ; d’autres, comme Brackenhoffer, se tuèrent de désespoir. Cependant, s’ils étaient victimes de mesures arbitraires et rigoureuses, ils jouissaient encore de libertés surprenantes pour des prisonniers. Leur sort, surtout au début, fut relativement assez doux.
Par décret du 17 septembre, ils étaient autorisés à faire venir des lits, des ustensiles de ménage, des instruments de musique, des livres ; ils avaient les vêtements et le linge qui leur plaisaient. A l’aide de quelques gratifications aux gardiens, ils pouvaient faire apporter du dehors des mets, du vin, des friandises. Il ne leur était pas interdit d’écrire, mais ils devaient remettre leurs lettres ouvertes.
Il était permis aux membres d’une même famille de prendre leurs repas en commun. Le soir, on formait des cercles : on y causait librement, on y lisait, on y faisait de la musique et il arrivait même qu’on y dansât. Des liaisons fort intimes se nouèrent et amenèrent des mariages. Les visites étaient autorisées, mais en présence d’un gardien. Il y eut même des prisonniers qui sortaient tous les jours. Au procès-verbal de la séance du comité de Salut public du Ier décembre 1793 (11 frimaire an II) on trouve : « Il a été arrêté que les citoyens Ostertag, Marchai et Weiler, médecins, seront détenus au séminaire, avec permission d’en sortir, accompagnés d’un planton, pour visiter les malades. » Ce planton coûtait trois livres par jour au détenu qu’il surveillait.
Mais après l’arrestation de Schneider la situation des détenus s’aggrava : les prisons furent placées sous l’autorité militaire. On priva les prisonniers d’une bonne part des facilités d’existence qu’on leur avait laissées jusqu’alors. Dans une circulaire aux gardiens-chefs, le général Dièche disait : « Ne t’inquiète pas des malades à certificat ; il y aura un officier de santé spécialement chargé de ces visites et qui en aura soin. Continue toujours avec exactitude ta surveillance et mets le plus grand zèle dans la partie qui t’est confiée, de manière a abaisser le caquet des aristocrates et à t’opposer à leurs machinations. »
L’introduction d’espions parmi les détenus acheva de leur rendre la vie très-pénible. L’ordre intérieur des prisons portait le titre de Consigne avec ce sous-titre : Mort aux tyrans et aux conspirateurs ! Surveillance et activité !
l’als. franç.
l’alsace française.
La reprise des lignes de Wissembourg par Hoche, à la fin de décembre 1793, amena l’arrestation de beaucoup de paysans suspects d’avoir eu des intelligences avec l’ennemi. On les entassa dans les prisons de Strasbourg. Tous les détenus qui avaient quelque argent furent contraints de prendre à leur charge la dépense de leurs compagnons de captivité pauvres. De longues tables communes étaient dressées dans les corridors du séminaire et du collège; riches et indigents s’y asseyaient pêle-mêle, ceux-ci nourris par ceux-là. Les paysans apportèrent avec eux la petite vérole qui fit bien des victimes. Ce fut un moment affreux.
Le nombre toujours croissant des prisonniers provoqua à diverses reprises dans les clubs des discussions et des propositions menaçantes. Dès le 9 décembre 1793, la question du désencombrement fut soulevée aux Jacobins. Les orateurs attaquèrent particulièrement, dans des termes très -violents, les Alsaciens parlant allemand. Massé, un des membres du parti jacobin alsacien, quoique né hors de l’Alsace, nous a tracé dans sa prison de Dijon le tableau de cette séance. Ce fut alors que se produisit cette motion, à laquelle nous avons déjà fait allusion, de transporter à l’intérieur de la France les Alsaciens ne parlant qu’allemand et de les remplacer dans le pays par des colonies de sans-culottes des départements du centre. Quelques orateurs ne virent, comme solution, que la guillotine. Mais il 11’y eut point de vote.
Quelques jours plus tard, dans la séance du 13 décembre, François Alexandre, un Parisien, alors directeur du magasin des vivres à Strasbourg, revint à la charge; il prononça un discours pour démontrer la nécessité de
la suppression des détenus. Il prit des exemples dans l’histoire, depuis le massacre des Innocents jusqu’aux Dragonnades. « C’est ainsi, dit-il encore, que les Romains agissaient aux beaux temps de la République. »
Mais ce fut le lendemain, 14 décembre, qu’eut lieu le débat le plus important. L’assemblée était nombreuse : les propagandistes, le maire Monet, la municipalité, les conseillers départementaux et de district étaient présents. L’ordre du jour portait : Du sort des prisonniers.
Le premier orateur posa comme axiome que dans une République il ne peut y avoir que des républicains ou des traitres ; aucun moyen terme n’est possible. « Puissent les modérés, les feuillants, les égoïstes, s’écria-t-il en terminant, tomber sous le glaive de la loi ! »
Le second divisa les détenus en trois catégories : les modérés, les suspects, les fanatiques. Il concluait à ce que les derniers fussent enfermés pour la vie et que l’on fit une épuration des autres, sauf à envoyer à la mort ceux qu’on aurait reconnus coupables.
« Celui qui n’est pas pour le peuple est contre Lui , proclama le troisième orateur. Tous ceux qui n’ont rien fait pour le bien public doivent être retranchés de la société humaine. » •
D’autres orateurs s’honorèrent en parlant contre les mesures extrêmes ; ils eurent le courage de montrer quel danger il y aurait à confier à un comité populaire la décision sur le sort des prisonniers. « Il ne faut pas, dit l’un d’eux , accoutumer le peuple à verser le sang du peuple. Un homme faible et trompé ne peut être assimilé à un conspirateur. »
On passa au vote qui se fit à la tribune, par appel
nominal. Trois clubistes seulement refusèrent d’y monter; tous ceux qui y parurent votèrent la mort, les uns après jugement, les autres sans jugement. Les spectateurs des tribunes, parmi lesquels se trouvaient des parents et des amis des détenus, eurent la lâcheté d’applaudir. C’est le propre de la dictature, sous quelque forme qu’elle se produise, d’avilir le caractère public.
Au nombre des suffrages qui ont été relevés, il faut citer ceux du général de division Dièdre, de Sarez, conseiller municipal et chef de bataillon de la garde nationale, d’un journaliste nomme Meyer et du propagandiste Moreau. En votant, ce dernier s’écria dans un accès de frénésie : « Qu’importe si quelques innocents périssent avec les coupables ? Laissez-nous septembriser les détenus, afin de faire place à de nouveaux détenus. » C’était une sinistre réminiscence historique ; Moreau , le clubiste, n’était que le plagiaire du comte Simon de Montfort, l’exterminateur des Albigeois. Un autre propagandiste, Dubois, de Beaune, ci-devant prêtre, qui renchérissait sur toutes les mesures révolutionnaires, n’avait-il pas dit un jour à la tribune qu’il valait mieux perdre un innocent que de manquer une dénonciation !
A la suite de ce vote, le comité de Salut public, dans sa séance du 25 décembre 1793 (5 nivôse an II), divisa les prisonniers du séminaire en deux catégories, en coupables et non coupables. Ce classement fut soumis aux représentants du peuple qui l’approuvèrent ; puis le comité eut à décider le genre de mort qu’on ferait subir aux condamnés.
Pour cette discussion, le comité s’était adjoint les propagandistes et les principaux orateurs du club des
Jacobins. On prétend qu’il fut question de faire dans le Rhin des noyades imitées de celles de Carrier à Nantes; mais il semble que ce soit là une imputation sans fondement sérieux. Ce n’est, en effet, que pendant la réaction thermidorienne, que ce bruit s’est répandu. Le secrétaire du district, Brandlé, le seul qui ait parlé de cet atroce dessein, n’en a rien dit avant la chute de Robespierre, et quand il a révélé ce prétendu projet, il n’a pas été en mesure de fournir la moindre preuve à l’appui de son accusation. Quoi qu’il en soit de ce bruit, il est certain que le comité de Salut public et les conseillers qu’il s’était adjoints n’osèrent prendre une résolution ; l’attitude de la population strasbourgeoise les arrêta. La question resta en suspens, et la fin de la Terreur arriva sans qu’elle eût été résolue.
Tandis que les jacobins l’agitaient dans leurs réunions, un grand cri s’éleva au dehors, cri de triomphe patriotique, qui couvrit glorieusement le bruit des déchirements intérieurs. Pichegru et Hoche, alors âgé de vingt-six ans, avaient repris l’offensive à la tête des armées du Rhin et de la Moselle. Après une série de brillants succès, ils s’étaient trouvés de nouveau, le 27 décembre 1793, maîtres des lignes de Wissembourg.
Landau ou la mort ! s’écriaient les volontaires en marchant au combat; et Landau, malgré un blocus rigoureux de quatre mois accompagné de bombardement, avait échappé à la douleur d’une capitulation, grâce au patriotisme des habitants et à la résistance énergique des jeunes armées de la République. On conte de ce siège des scènes touchantes, celle-ci entre autres : un brave boulanger, Klée, était occupé à éteindre l’incendie de
l’arsenal, quand on vint lui annoncer que sa propre maison brûlait : « Ma maison n’est qu’une propriété particulière, répondit-il, sauvons avant tout les biens de la nation. » C’était là un héroïsme d’un nouveau genre, un héroïsme tout moderne. Sacrifier sa vie à la patrie était beau comme l’antique, c’était renouvelé des Grecs et des Romains ; mais pour un bourgeois de Landau sacrifier un avoir péniblement acquis, l’héritage de ses enfants, c’était plus beau encore. Il y avait là un bien plus grand effort de désintéressement.
La retraite des coalisés, des Prussiens de Brunswick et des Autrichiens de Wurmser, fut le signal d’une effroyable panique dans les campagnes voisines de Haguenau. Plus de 50,000 paysans émigrèrent dans la crainte d’être atteints par les mesures révolutionnaires ; un certain nombre d’entre eux s’enrôla dans l’armée de Condé ; beaucoup périrent de misère à l’étranger. La Convention s’émut de cette panique d’une population entière; un an plus tard, le 7 décembre 1794, quelques orateurs prirent la parole en faveur de ces malheureux que la peur avait aveuglés. Après de vifs débats, la Convention se laissa convaincre ; elle vota un décret, exceptant des peines prononcées par la loi contre les émigrés, les Alsaciens sortis de France depuis le 1e1 mai 1793 ; on devait même leur restituer leurs biens, s’ils n’avaient pas été vendus, et heureusement c’était le cas.
La reprise des lignes de Wissembourg, la victoire des armées françaises, c’était la fin de la mission de Saint- Just et de Lebas. Ils étaient venus pour assurer le triomphe de la République sur la frontière du Rhin; leur tâche accomplie, ils partirent. En janvier 1794, ils
étaient de retour à Paris. Strasbourg les avait vus arriver vers la fin d’octobre 1793 ; leur mission avait donc duré environ trois mois.
Dans ce court espace de temps, que de choses accomplies ! L’armée, dénuée de tout, avait été pourvue de tout; la famine avait été combattue, le respect des lois révolutionnaires établi, les menées de la réaction confondues; où il semblait qu’il n’y eût rien, on avait découvert des ressources ; on avait renversé les obstacles, qu’ils vinssent de la situation ou des hommes; on n’avait reculé devant aucune difficulté, on n’avait hésité devant aucun péril, et de tant d’efforts était sortie une chose admirable, une patrie victorieuse, régénérée aux sources vives de la liberté et de l’égalité.
Strasbourg, il est vrai, paya cher ce succès. Saint-Just et Lebas ne surent pas assez reconnaître le dévouement de ses habitants ; il y a lieu de regretter la défiance qu’ils conservèrent envers des citoyens qui sans doute parlaient allemand, mais qui se sacrifiaient héroïquement pour la France. Cependant si l’on peut blâmer tel ou tel acte isolé des deux représentants du peuple, il n’est pas permis de contester la grandeur des résultats obtenus par l’ensemble de leur administration. Ils emportèrent de Strasbourg la double gloire d’avoir arrêté l’invasion et d’avoir implanté la Révolution française au cœur de l’Alsace.