CHAPITRE VI
Les commissaires Baudot et Lacoste. — Nouvel emprunt forcé de dix millions et institution d’une nouvelle commission révolutionnaire. — Monet au premier plan.
— Sa lutte contre les jacobins alsaciens et allemands. — Arrestation à Strasbourg et exécution à Paris des frères Edelmann et de Jung. — Transfert dans les prisons de Dijon des autres partisans de Schneider. — Recrudescence des mesures terroristes.
— Exécutions capitales. — Chute de Robespierre. — Mission du commissaire Foussedoire. — Destitution de Monet et son remplacement par André. — Renouvellement du personnel administratif et communal. — Élargissement de nombreux détenus. — Levée de l’état de siège ; révocation du général Dièche. — Fin du maximum. — Souffrances de la population par un hiver excessivement dur. — Création du théâtre de la Bienfaisance. — Arrivée du commissaire Bailly. — Épuration du club des Jacobins. — Remplacement du maire André par Michel Mathieu.
— Rétablissement de l’exercice des cultes. — Épuration de la garde nationale ; désarmement des prolétaires. — Démonstrations de joie patriotique à la nouvelle de la paix de Bâle. — Arrivée du commissaire Richou. Tentative d’arrêter le mouvement contre-révolutionnaire. — Réveil de la prospérité matérielle. — Séjour de Kléber à Strasbourg. — Moreau prend le commandement en chef de l'armée du Rhin. — Sa campagne dans le sud de l’Allemagne et sa retraite. — La garde nationale de Strasbourg aide à repousser une attaque des Impériaux contre Kehl. — Siège et capitulation de Kehl.
Saint-Just et Lebas partis, Monet, jusque-là au second plan, va apparaître au premier ; c’est lui désormais qui dirigera la Révolution à Strasbourg.
Cependant il ne devint pas subitement le maître ; il y eut une sorte de transition. Les représentants du peuple Baudot et Lacoste, venus dans le Bas-Rhin avec leurs collègues Saint-Just et Lebas, y prolongèrent leur mission. Ce sont eux qui dominent pendant une courte période. Ils étaient modérés et avaient même été accusés de tiédeur. Nous les voyons néanmoins prendre, à ce
moment, deux résolutions énergiques : ils décrètent un emprunt forcé et instituent un comité de Salut public. Double mesure rigoureuse, il est vrai, mais dictée par l’impérieuse nécessité d’une situation qui menaçait de devenir intolérable.
Délivrés de la crainte que leur avaient inspirée Schneider et Saint-Just, les adversaires de la Révolution et les agioteurs recommençaient leurs manœuvres. De là, discrédit complet du papier-monnaie, disparition de l’argent, exaspération de la disette, embarras de l’administration sans cesse multipliés et grandissants. Il fallait revenir aux moyens extraordinaires ou compromettre l’œuvre de la Révolution.
Les représentants du peuple demandèrent au département dix millions de livres en numéraire, à échanger contre la même somme en assignats qui perdaient déjà 50 p. 100. Strasbourg fut imposé pour sa part à trois millions, et la municipalité fut chargée de l’exécution du décret dans le délai d’une décade. Une semblable mesure était prise à la même époque dans le Haut-Rhin par un autre représentant du peuple, Foussedoire, encore plus modéré que Baudot et Lacoste.
Ce fut un coup terrible pour la population alsacienne. Il atteignit même les plus pauvres, car ceux-là aussi donnèrent. Un boulanger de Strasbourg qui avait versé déjà plusieurs milliers de francs, ruiné, malade, se dépouilla de son dernier écu. Il quitta le lit pour aller luimême à la mairie apporter quelques louis de réserve qu’il avait cachés dans sa paillasse. Les parents vidèrent les tirelires des enfants. Enfin, les fonds déposés à la caisse d’épargne furent saisis, avec promesse, il est vrai,
de remboursement ; mais promesse illusoire, car ils ne furent jamais rendus.
Le comité de Salut public exerça son pouvoir dans les deux départements du Rhin. Sa procédure était expéditive : les commissaires faisaient comparaître le prévenu, l’interrogeaient et si la preuve du délit était écrite, ils rendaient leur sentence, séance tenante ; s’il n’y avait pas de preuve écrite, une déposition concordante de deux témoins suffisait. Les arrêts étaient exécutoires dans les vingt-quatre heures.
L’œuvre du comité n’entravait point l’action des tribunaux civils ou militaires. Son objet unique était d’accélérer le jugement des détenus. Les peines à infliger étaient déterminées par la loi et par différents arrêtés des représentants en mission. Dans les cas douteux, le comité devait en référer aux commissaires de la Convention.
Les membres de ce comité étaient en majeure partie étrangers à l’Alsace. Le président était Téterel, ancien président du tribunal de la Moselle, le même, qui, un jour au club, avait grandement scandalisé les jacobins alsaciens, pour la plupart déistes, en appelant le Christ un charlatan. Il avait pour collègues Mulot, juge de district à Bitche; Adam, de la Moselle; Neumann, accusateur public près le tribunal criminel du Bas-Rhin ; le peintre Fibich et Altmayer, accusateur public près le tribunal criminel de la Moselle.
En choisissant des hommes étrangers au département, on espérait qu’ils seraient moins accessibles aux influences locales qui paralysaient la répression.
A Strasbourg, l’installation du comité de Salut public
eut lieu solennellement dans le temple de la Raison. Pour rendre la cérémonie plus saisissante, les membres parurent vêtus de noir, ceints de l’épée, le chapeau voilé d’un crêpe.
Malgré des allures si funèbres, ce tribunal extraordinaire ne fut point terrible. Il ne prononça que trois condamnations capitales, et un petit nombre de déportations à l’intérieur. La peine capitale ne frappa que des individus accusés de connivence avec l’ennemi. Pour agiotage ou fraudes, le comité n’infligea que des amendes; aussi fraudes et agiotage, loin de cesser, redoublèrent.
Les conditions matérielles de l’existence étaient devenues très-difficiles, surtout pour les populations urbaines. La viande de bœuf avait atteint un prix exorbitant. On ne pouvait se procurer du veau qu’en produisant une ordonnance de médecin, et il coûtait quinze sous la livre. La vue de l’argent comptant, à vrai dire, rendait les marchands accommodants, mais l’argent était devenu bien rare. Il n’y avait pas seulement pénurie de vivres, mais de toute autre denrée. Le cuir, la laine, le drap, le plomb, le cuivre, le zinc, étaient réquisitionnés pour le service de l’armée. Les marchands, toujours sous le coup d’exigences nouvelles, ou ne possédaient réellement plus rien, ou dissimulaient et tâchaient de regagner, en vendant au-dessus du taux, les amendes et les réquisitions qu’ils avaient subies. Strasbourg offrait le spectacle lamentable d’une ville arrivée à la dernière période d’un siège; mais Strasbourg, malgré ces rudes épreuves, ne capitula pas.
L’institution du comité de Salut public fut le dernier effort de Baudot et de Lacoste. C’est à ce moment que
commence la période de la domination exclusive de Monet. Elle coïncide avec celle de la dictature de Robespierre. Elle s’étend de la double exécution des hébertistes et des dantonistes en mars 1794 (ventôse et germinal an II) jusqu’au 9 thermidor.
La fin tragique des hébertistes et des dantonistes eut peu d’écho en Alsace où ils ne comptaient que très peu de partisans. Cependant Danton entraîna dans sa chute trois Alsaciens : Westermann, le vainqueur de la Vendée; Gobel, évêque constitutionnel de Paris; etSimond, député du Bas-Rhin, ancien vicaire-général de Brendel. Tous les corps politiques et administratifs des départements envoyèrent à Paris des adresses d’adhésion ; l’Alsace, comme le reste de la France, suivit l’impulsion donnée, et le comité de Salut public trouva dans Monet un exécuteur dévoué, actif, vigilant et parfois rigide de ses volontés toutes-puissantes.
Le décret de la Convention , sous lequel venait de succomber les amis d’Hébert et de Danton, armait les autorités d’un pouvoir discrétionnaire par ses dispositions contre les personnes suspectes de conspiration avec l’étranger. Sans représentants du peuple pour l’aiguillonner ou le guider, Monet se trouva maître absolu à Strasbourg. Il fallait que dans ces temps de défiance universelle il inspirât malgré sa jeunesse une confiance bien rare ; il la justifia.
Ce maire de vingt-quatre ans, transformé en proconsul dans les circonstances les plus terribles, saisit la dictature d’une main ferme, sans s’émouvoir de ses responsabilités, effrayantes alors, souvent mortelles. Il fit face aux périls, comme aux besoins, avec décision et suc-
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ccs. En ces heures de trouble et d’alarmes, il fut digne de son poste, un des plus importants de la République.
Mais ce ne fut pas sans combat qu’il resta maître de la situation. Il dut terrasser une seconde fois les anciens adversaires de Saint-Just, les jacobins alsaciens et allemands, un instant redevenus menaçants.
Dans l’adresse même où le club des Jacobins de Strasbourg félicitait la Convention de l’exécution des hébertistes et des dantonistes, il demandait la mise en liberté de ses membres, arrêtés en même temps que Schneider. Cette requête fut accueillie : ils revinrent, et, à leur tête, Massé, Jung, Vogt, Bertrand, André et les frères Edehnann. Ces trois derniers, qui, comme hommes, jouissaient de l’estime générale, furent reçus avec les démonstrations d’une joie particulière. Loin de se montrer abattus par le péril auquel ils venaient d’échapper, les jacobins alsaciens considéraient leur mise en liberté comme un triomphe, comme le gage d’une revanche prochaine et définitive de leur parti. Avec plus de violence que jamais, ils' reprirent dans la presse et dans les réunions populaires leurs attaques contre les jacobins français.
Le maire de Strasbourg se sentit menacé par ce s agressions nouvelles d’autant plus dangereuses à ses yeux, qu’au fond il se défiait de la population. Il résolut d’en finir par un coup de rigueur. Pour préparer l’opinion aux mesures de salut public qu’il projetait, il monta à la tribune du club des Jacobins dans la séance du 10 mai 1794 (21 floréal an II) et prononça un discours qui fut un long et véhément réquisitoire contre ses adversaires. Il rappela leur opposition à Saint-
Just et aux tendances dont il était animé : « Tel était, s’écria-t-il, le degré de prévention dirigée contre Saint- Just et Lebas que leurs noms ne pouvaient se prononcer à la Société populaire sans que des cris d’indignation ne partissent d’un coin des tribunes, entièrement dévoué au parti contraire. Cette prévention n’est pas détruite, aujourd’hui même que la hache de la loi a frappé la tête des coupables et que le comité de Salut public, armé d’une nouvelle énergie, est sorti vainqueur de la conjuration tramée contre le Gouvernement et la patrie. Schneider n est plus et son esprit vit encore ! »
A ces allusions menaçantes, Monet ajoutait des considérations sur le germanisme de l’Alsace et la nécessité de le faire disparaître. « La principale cause, dit-il, des succès que les factions avaient obtenus dans le Bas-Rhin est dans l’antipathie invétérée des habitants contre les Français et leur tendance trop marquée vers le germanisme. Le titre de Français ou de Welche était naguère une sorte d’insulte, celui d’Allemand annonçait un compatriote, auquel l’amitié devait un accueil fraternel. L’Alsace, avant la Révolution, réunie depuis peu de temps à la France, avait conservé ses anciennes moeurs, son costume, son langage et une juridiction particulière; des barrières hérissées de douanes , de contrôles , de péages la séparaient du territoire dont elle faisait une partie nouvelle, tandis que le commerce refluait librement et sans entraves vers l’Empire, où les négociants de Strasbourg avaient des maisons établies. La plupart d’entre eux, et les artisans même, y envoyaient leurs enfmts pour s’y instruire dans l’état de leurs pères ; des engagements sacrés étaient le résultat de ces communi-
cations respectives, et les deux rives du Rhin, divisées par le droit des gens et la politique, se réunissaient sous les auspices de l’hymen et des sentiments les plus doux de la nature. »
De là, résultait nécessairement, au dire de Monet, tout un ensemble de préjugés peu favorables à la France, la véritable patrie ; mais l’orateur ne désespérait pas de l’avenir : « Le temps, disait-il, la raison, l’expérience, le progrès des lumières, des communications plus fréquentes, plus suivies avec l’intérieur de l’État détruiront sans doute ces préjugés contraires à l’association politique. »
Il termina par un panégyrique des Français. « Habitants du Bas-Rhin, s’écria-t-il, quelle a été parmi vous la conduite des Français ? Elle a été celle de héros généreux, de soldats magnanimes, sur tout le territoire qu’ils ont successivement occupé et parcouru. Ils ont régénéré vos idées, vous ont enflammés de la passion des grands cœurs, de l’enthousiasme de la vertu ; ils vous ont créé une patrie ! »
Puis passant à l’éloge des mesures qui ont pour objet de jranciliser l’Alsace, comme on disait alors, Monet continua : « L’éducation nationale, uniforme dans tous les départements, commune à tous les citoyens, contribuera à réformer promptement le caractère et les mœurs, sinon de la génération présente, au moins de celle qui lui succède. L’on ne saurait assez applaudir au décret sage et politique qui établit, dans chaque commune, des écoles de langue française. Rendre cette langue familière , bannir l’allemand du commerce et de tous les actes publics, l’extirper insensiblement, procrire les mœurs et
le costume étrangers, c’est briser autant de nœuds qui unissent le Bas-Rhin à l’ennemi ; c’est élever un mur de séparation éternelle entre les hommes libres et les esclaves ; c’est identifier enfin l’Alsace à la République ! » Pour atteindre ce but patriotique, il y avait encore beaucoup à faire ; Monet le constatait avec regret, mais sans défaillance ; il était plein d’espoir, car si une faction malintentionnée s’opposait à cette transformation si désirable, « la masse du peuple, ajoutait-il, est en Alsace ce qu’elle doit être par son essence, ce qu’elle est dans la République entière, amie de l’égalité et de la vertu. Elle désire sincèrement l’affranchissement de la République, le
triomphe de ses armes . Le bien s’opère sans faste,
sans jactance, sans éclat ; les décrets s’exécutent ; la sûreté publique repose entre la surveillance active et la loyauté; le peuple, le vrai peuple est content. »
Il semble que Monet prit à tâche de combattre luimême, à la fin de son discours, les défiances qu’il exprimait au commencement; en tout cas, il vengea les généreuses populations de l’Alsace des indignes suspicions de certains patriotes trop zélés, trop ombrageux, absolument étrangers d’ailleurs aux mœurs et aux idées de la province. Mais tout le discours ne se tint pas dans ces considérations générales sur l’état des esprits ; à côté de ces vues d’ensemble, les attaques personnelles y abondaient. Monet prit nominalement à partie Jung et les frères Edelmann qui devaient lui paraître d’autant plus dangereux que leur honnêteté et la sincérité de leurs convictions ne pouvaient être mises en doute. Il les interpella, il les exhorta à changer de conduite, il les adjura de revenir à d’autres sentiments tout en leur faisant leur
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procès, tout en leur reprochant de renouer d’anciennes intrigues, de faire obstacle au bonheur de l’État.
Monet était bien l’élève de Saint-Just; ses menaces ne furent pas vaines. Peu après ce discours, au commencement de prairial, il fit arrêter Jung et les frères Edelrnann qui furent transportés à Paris, traduits devant le tribunal révolutionnaire, condamnés et décapités.
Les mesures de sûreté publique furent étendues aux autres membres principaux du parti jacobin alsacien : Cotta, Butenschœn, Vogt, Klauer et Daum, conseillers du district; Wolff, ancien juge au tribunal révolutionnaire; Massé, ancien adjudant de la place; Taffin, ancien assesseur de Schneider, accusés d’avoir fait payer par la municipalité de Haguenau les frais d’une tournée de la guillotine, avant que le district eût été mis en état de siège, accusés, par conséquent, d’un simple vice de forme, furent conduits à Dijon, où on les garda plusieurs mois. Taffin ne put se résigner a son sort ; saisi, dans sa prison, d’un accès de désespoir, il se brûla la cervelle. Ses compagnons furent rendus à la liberté après le 9 Thermidor.
La vigueur avec laquelle Monet avait frappé ses principaux adversaires produisit l’effet accoutumé : elle abattit toutes les résistances. Elle mit a sa disposition, non-seulement le tribunal révolutionnaire, mais le conseil municipal, qui n’avait cessé de manifester certaines tendances d’opposition. Ce fut à Strasbourg le signal d’une recrudescence de mesures terroristes. Le général Dièche, plus exalté que jamais, pris d’une sorte de délire furieux, ne rêvait que complots ; cédant à sa manie théâtrale, il ne se contentait pas de faire parcourir les rues par des patrouilles, mais il plaçait des canons, mèche
allumée, sur les places publiques. Un décret rappela aux femmes l’obligation de porter, sous peine d’emprisonnement, la cocarde nationale. De nouvelles 'arrestations eurent lieu en grand nombre. On y procédait la nuit avec un déploiement d’agents de police portant des lanternes rouges. Ce n’était pas là un simple effet théâtral, une sinistre mascarade, c’était le résultat d’un calcul, l’application du système gouvernemental d’alors jusque dans les moindres détails. Les terroristes avaient grand soin de ne rien négliger de ce qui pouvait jeter l’épouvante dans l’imagination populaire.
Bientôt tout le monde eut des parents ou des amis en prison; personne, à aucun moment, ne put se croire en sûreté. Une fois, en deux jours, cent cinquante personnes furent arrêtées, sans distinction de position, ni de fortune, ni d’âge : d’anciens membres du Magistrat, Brackenhoffer, Hennenberg, l’ex-ammeister Lemp, Mogg, ancien magistrat municipal, des professeurs de l’Université, Herrenschneider, Reisseissen, des ecclésiastiques protestants, Emmerich, Herrenschneider père, « connu comme ennemi de l’égalité par son orgueil et ses préjugés», Fritz, «partisan de Dietrich et auteur de plusieurs écrits contre la liberté », des négociants avec leurs femmes et leurs filles , entre autres ce vieillard, Mayno, que Schneider avait déjà exposé deux heures à la guillotine, désigné comme chef des feuillants, enfin le directeur du théâtre de Strasbourg, Démeri, et sa femme. Par une autre mesure de la municipalité, tous les suspects internés à vingt lieues de la frontière et dont la conduite parut dangereuse, furent également arrêtés et emprisonnés à Nancy, à Dijon et à Metz.
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Ces mesures énergiques valurent, aux membres de la municipalité, les félicitations de Beerlyn, chef de la police, qui vint un jour, en séance, les en remercier et leur proposa l’ exécution de deux idées personnelles. La première consistait, pour combattre l’agiotage, à nommer un agent national chargé d’acheter à l’étranger des denrées. que la ville revendrait au prix du maximum, puisque les marchands s’y refusaient. La seconde était de s’emparer tout simplement des biens de la fondation protestante de Saint-Thomas. Les principes économiques du chef de la police étaient à la hauteur de ses idées politiques, puisqu’il associait, dans une seule et même motion, l’Etat marchand a l’Etat spoliateur. Ajoutons que ces deux motions furent votées, mais qu’elles ne furent exécutées ni l’une ni l’autre.
En même temps que les mesures de rigueur, les fêtes populaires se multipliaient. Jamais on ne les avait célébrées si nombreuses ni avec tant de pompe et d’éclat. Ce contraste qui se retrouve partout, aussi bien a Strasbourg qu’à Paris, n’est pas un des traits les moins curieux de l’époque. C’était une nécessité du temps. Les réjouissances publiques servaient de contre-poids indispensable à la tension excessive de tous les ressorts de la société. Toujours symboliques, au milieu de la tourmente elles faisaient espérer le port ; elles montraient le but où l’on tendait, la liberté et le bonheur du peuple, la paix finale dans la dignité et l’abondance ; elles entretenaient le courage, elles renouvelaient l’enthousiasme par le mirage d’un triomphe prochain , donnaient la constance dans l’épreuve, le calme dans le péril et la joie dans le sacrifice.
Ce fut Monet qui introduisit à Strasbourg le culte de l’Être suprême, avec une solennité qu’on n’avait plus revue depuis la grande fête de la Fédération. Monet était un déiste convaincu , ardent; il tonnait fréquemment, dans le club des Jacobins, contre le culte de la Raison et de la Nature préconisé par les hébertistes qui comptaient d’ailleurs, comme nous l’avons dit, fort peu d’adhérents à Strasbourg. Il exaltait la croyance à l’immortalité de l’âme, et combattait de toutes ses forces « les principes immoraux de l’athéisme ». L’Être suprême ne pouvait trouver à Strasbourg un introducteur mieux disposé que Monet.
La fête eut lieu, dans toutes les communes de l’Alsace, le 8 mai 1794, le même jour qu’à Paris. Il en existe un compte rendu sous ce titre : Procès-verbal et description de la Fête de l’Etre suprême célébrée à Strasbourg , le 20 prairial an IL
Dès le matin, les habitants sont avertis par le bruit du canon et par le bourdon du Munster. Toutes les maisons se décorent de drapeaux surmontés du bonnet phrygien et se parent de guirlandes de fleurs. De distance en distance, s’élèvent des arcs de verdure. A l’entrée des principales rues, à chaque carrefour on avait planté de nombreux arbres « ce qui faisait ressembler la ville à un gai paysage ».
A travers ces rues fleuries, verdoyantes et pavoisées, les autorités civiles et militaires, les membres des sociétés populaires, les citoyens et les citoyennes se rendent à la cathédrale. Un corps de vétérans, avec musique, précède le cortège. Derrière eux s’avance un bataillon des vélites de la garde nationale, divisé en artillerie et
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en infanterie. Puis viennent des groupes de jeunes filles habillées de blanc, parées des couleurs nationales, répandant des fleurs sur leur route ; des bergers et des bergères, des cultivateurs avec une charrue couverte de gerbes. Quatre jeunes femmes, représentant les Saisons, entourent une cinquième femme, aux charmes plus opulents, qui figure l’abondance. Ce groupe est suivi d’un char triomphal avec des défenseurs de la patrie devenus invalides, et ce char est précédé par quatre sous-officiers portant une pierre de la Bastille, taillée sur le modèle de cette forteresse. Puis des citoyens habillés de costumes français, suisses, polonais, américains, et reliés entre eux par une guirlande de lierre, symbolisent l’alliance des peuples libres contre la tyrannie des rois. Enfin, sur un char magnifique, d’un goût parfait, des jeunes filles personnifient la liberté, l’égalité et le bien public. C’est derrière elles que s’avancent les autorités constituées et les sociétés populaires, qu’accompagnent divers bustes de martyrs de la liberté.
Vers midi, après avoir traversé solennellement et dans l’ordre le plus irréprochable, les différents quartiers de la ville, le cortège arriva au Munster, transformé en temple de l’Etre suprême. Au-dessus du grand portail se détachaient en lettres d’or les mots du décret de la Convention :
LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNAIT UN ÊTRE SUPRÊME ET L’IMMORTALITÉ DE l’ÂME.
En entrant dans le temple, les fleurs et les fruits furent déposés sur l’autel, dont les quatre faces représentaient les journées principales de la Révolution. Les
jeunes filles et les personnages symboliques de la procession patriotique se groupèrent sur une montagne élevée, au milieu de la grande nef, pour y figurer la Montagne politique.
Le silence se fit et la cérémonie commença. Auguste Lamey déclama une Ode composée par lui pour la circonstance. A l’ode succéda une cantate de Pleycl, dont le renom est devenu européen. Ce fut ensuite le tour des orateurs, des prédicateurs, devrait-on dire. Un membre du club fit ressortir les dangers de l’athéisme ; il recommanda la vénération de l’Etre suprême comme la source de tout bien et de toute vertu ; il exhorta particulièrement les maîtres a ne pas manquer au devoir civique de répandre les idées religieuses dans la jeunesse. Le représentant du peuple Lacoste invita l’assemblée a « remercier le Créateur de la protection qu’il avait accordée aux armes saintes de la liberté dans une lutte de trois ans contre les tyrans coalisés». Enfin, par les soins de la municipalité et de citoyens bienfaisants, il fut fait une distribution de pain et de viande aux familles nécessiteuses, « à des familles, dit le rapport officiel, qui possèdent plus de vertus que de fortune » .
C’était bien un culte nouveau qu’on se proposait d’é-. tablir sur les ruines de l’ancien, qu’on croyait détruit à tout jamais. A. l’exemple du christianisme naissant, qui fit tant d’emprunts au paganisme mourant, les novateurs s’inspirèrent de divers rites chrétiens, depuis la distribution d’une sorte de pain bénit, jusqu’à l’intervention de la divinité dans les démêlés sanglants des peuples. C’était une religion qu’on intronisait, mais une religion coiffée du bonnet phrygien. « Le bonnet rouge, placé sur la
pointe extrême de la tour du temple, que l’on avait illuminée, paraissait, dans l’ombre, une étoile flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde. »
Dans le courant de juin et de juillet, d’autres fêtes succédèrent à celle-ci, en l’honneur des victoires remportées par l’armée de Sambre-et-Meuse ou en souvenir de grandes dates révolutionnaires. Le 8 juillet, on célébrait la victoire de Fleuras, remportée par Jourdan sur les Impériaux, et le 14, l’anniversaire de la prise de la Bastille. Ces fêtes ne se distinguèrent en général de celles que nous venons de décrire que par un caractère de gravité moins absolu : elles transformaient la place de la Liberté (le Broglie) en une salle de bal public.
Cependant la Terreur continuait, augmentait même. Le décret du 10 juin (22 prairial) réorganisant le tribunal révolutionnaire à Paris, et décidant qu’il ne prononcerait plus que l’acquittement ou la peine de mort, avait eu son contre-coup à Strasbourg. Il avait été le signal de nouvelles arrestations ou déportations et même d’exécutions capitales. En moins de quarante-huit heures, cent cinquante personnes, de conditions diverses, furent emprisonnées dans les bâtiments du séminaire.
Les coups étaient dirigés principalement contre les agioteurs qui dépréciaient les assignats et contre les ministres des divers cultes, frappés dans l’exercice de leur sacerdoce, mais en première ligne contre les prêtres catholiques et contre les maîtres d’école, généralement soupçonnés de complicité avec eux. Par un arrêté en date du 9 juillet (21 messidor an II), Goujon et Hentz, représentants du peuple en mission près les armées du
Rhin et de la Moselle, avaient réinstallé une commission révolutionnaire composée de trois membres : Chasseloup, adjudant général de l’armée de la Moselle; Meyran, officier municipal de Belfort, et James, ci-devant employé dans les transports militaires.
Pour motiver cette mesure de salut public, les représentants disaient, « qu’il fallait suppléer à la nullité complète des autorités constituées relativement aux mesures révolutionnaires ». Ils accusaient « la faiblesse et la lâcheté des fonctionnaires publics qu’on a inutilement renouvelés et qu’il faut prendre hors du pays » .
La commission ne siégea pas à poste fixe. Elle exerça ses fonctions dans les trois départements du Haut et du Bas-Rhin et du Mont-Terrible; mais elle ne fut pas appelée à fonctionner à Strasbourg, « où, disait l’arrêté, le zèle et le patriotisme de la plupart des fonctionnaires publics sont satisfaisants » .
C’était là un hommage rendu à Monet et qui le montre tel que nous l’avons dépeint : agent dévoué du pouvoir central, homme d’ordre révolutionnaire. Dans tout ce qui dépendait de lui, il avait su étouffer l’idée de révolte et imposer le respect du régime nouveau.
La commission dut rechercher tous les conspirateurs, les contre-révolutionnaires et les gens suspects, « notamment ceux qui dépréciaient les assignats et ceux qui séduisaient le peuple par le fanatisme et le portaient à la révolte et au mécontentement». Il est vrai de dire que le fanatisme antirévolutionnaire, qui affichait le mépris des lois et formait des vœux pour le triomphe de l’étranger, était une provocation à des mesures de rigueur. A Hirsingen, dans le Haut-Rhin, des prêtres catholiques
poussèrent l’audace jusqu’à organiser une procession qui se termina par la destruction de l’arbre de la Liberté, le symbole de l’ère nouvelle.
Les représentants du peuple, Goujon et Hentz, répondirent à cette bravade insensée par un nouvel arrêté. « Instruits, par leurs propres yeux, de l’état déplorable où se trouve l’esprit public dans les départements du Haut et du Bas-Rhin et du Mont-Terrible, que notamment, dans ces deux derniers départements, les prêtres exercent un empire révoltant, tiennent les citoyens dans une oisiveté scandaleuse pendant plusieurs jours des décades, qu’ils profitent de cette oisiveté pour prêcher la révolte, corrompre les mœurs et exciter le désordre», les commissaires arrêtèrent que la maison de Hirsingen où s’étaient rassemblés les conspirateurs, serait rasée, l’église fermée, les prêtres traduits devant le tribunal révolutionnaire, et le maire et les officiers municipaux détenus comme suspects. Ils crurent même devoir recourir à une mesure plus générale, l’arrestation en masse de tous les prêtres des trois départements pour être conduits à la citadelle de Besançon. Et ce fut le général Dièche, le commandant de l’état de siège, qui fut chargé de l’exécution de l’arrêté. On nomma aussitôt des agents révolutionnaires spéciaux pour chaque district, et parmi les plus zélés se signala Daniel Stamm, le beau-frère de Schneider, qui organisa une vraie battue dans le district de Benfeld.
Ce fut le moment où le régime terroriste s’accusa le plus énergiquement en Alsace. Les officiers municipaux et autres employés, surexcités, effrayés, affolés, déployèrent tout le zèle dont ils étaient capables. Tout le
monde fut saisi d’effroi à la pensée que sa liberté, sa fortune, sa vie et celle des siens étaient à la merci d’un dénonciateur. La crainte du danger dont chacun se sentait menacé, la terreur qui remplissait les âmes furent si vives, si poignantes que la santé publique en fut atteinte; la mortalité augmenta subitement : il y eut une épidémie de la peur.
Les exécutions se multiplièrent. Elles portèrent principalement sur des émigrés pris les armes à la main ; ils furent fusillés. Il périt aussi, sur l’échafaud, des prêtres qui exerçaient clandestinement leur ministère. Parmi eux se trouvait l’abbé Wolbert, ancien vicaire de la cathédrale, qui fut guillotiné, le 2 juin 1794, sur la place d’Armes de Strasbourg, avec deux vieilles blanchisseuses qui lui avaient accordé un refuge.
C’étaient les derniers instants de la Terreur. Cette recrudescence précéda immédiatement la fin du régime, fin logique comme l’origine de cette sanglante répression. Une fois l’indépendance de la République assurée par d’éclatantes victoires, et tout danger extrême éloigné, même à l’intérieur, la Terreur devait disparaître et elle eût disparu avec les causes qui l’avaient fait naître, lors même que Robespierre, Saint-Just et Couthon n’eussent pas succombé. La chute de Robespierre ne fit que précipiter une évolution politique devenue fatale.
La nouvelle arriva à Strasbourg le 1 3 thermidor, au soir. La première impression du public fut l’incrédulité; peu à peu on commença à croire, sans cesser encore de douter. Mais ni l’administration, ni le club des Jacobins n’eurent les mêmes incertitudes. A peine informés de l’événement, ils exprimèrent, malgré l’opposition de
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Monct et de Téterel, leurs félicitations à la Convention et leur haine « contre les tyrans qui venaient de succomber, contre ces oppresseurs de la liberté et de la République ».
Peu après, des membres de la municipalité allèrent au séminaire mettre en liberté tous les prêtres et instituteurs qui purent fournir un certificat de civisme signé de huit citoyens. C’était le point de départ d’un régime nouveau, le commencement d’une réaction.
Bien que la Convention crût utile de maintenir le système révolutionnaire, même après le 9 thermidor, ce système n’en subit pas moins, dans toute la France, d’inévitables adoucissements. La loi de prairial fut rapportée. Pour le Bas-Rhin, en particulier, lorsque le représentant du peuple, Ruhl, demanda que la ville de Strasbourg fût dispensée de verser les quatre millions qui lui restaient à payer sur les dix auxquels Saint-Just et Lebas l’avaient taxée, sa proposition fut prise en considération.
A Strasbourg, on vit le tribunal révolutionnaire casser ses propres jugements contre des boulangers, des bouchers, des épiciers. Les rues se remplissaient de prisonniers libérés, et bientôt revinrent la plupart des anciens administrateurs et des officiers de la garde nationale détenus ou internés à Besançon, à Dijon et à Metz.
A la fin d’août 1794, arriva à Strasbourg le représentant Foussedoire, chargé d’une mission de conciliation et d’apaisement. Il devait faire une enquête sur la situation du département, entendre toutes les réclamations, et satisfaire à celles qui seraient fondées.
Les ennemis de Monet et de Téterel plaçaient natu-
Tellement leurs espérances en Foussedoire ; ceux-ci pourtant ne se considérèrent point comme battus d’avance. Foussedoire était un montagnard; il n’était donc pas impossible qu’il en vînt à considérer la situation sous le môme aspect qu’eux. Ils l’entourèrent donc à son arrivée, et* s’efforcèrent de lui faire partager, comme à Saint-Just, leur propre défiance vis-à-vis de la population. Ils lui remirent spontanément une liste des prisonniers qui leur semblaient ne pas mériter d’être rendus à la liberté, parmi lesquels Blessig, Koch, Fritz, professeurs de l’ancienne Université, Ulrich, Noisette, de Wangen, Michel Mathieu, etc., accusés d’avoir été partisans de Dietrich.
Mais Foussedoire se tint sur la réserve, ne s’engagea pas, voulut juger par lui-même.
Il commença par demander à la municipalité une liste des personnes arrêtées depuis décembre 1793, avec l’indication des motifs d’arrestation. Au club, il annonça l’intention de s’entourer de bons citoyens, de fermes patriotes, d’hommes justes, afin de s’entendre avec eux sur les questions importantes et particulièrement sur le sort des prisonniers. Comme gage de ses sentiments conciliants, il donna l’ordre d’enlever la guillotine, qui était en permanence sur la place d’Armes.
Ces débuts excitèrent l’enthousiasme des habitants; on considérait Foussedoire comme un libérateur; on lui faisait ovation dans les rues, on l’acclamait dès qu’il paraissait en public. Une épuration des autorités lui parut nécessaire. Il ouvrit une enquête publique dans la grande salle de l’hôtel du département qui devint plus tard la préfecture; il invita les citoyens à lui désigner les fonctionnaires qui auraient manqué à leur devoir. Il renou-
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vêla son appel au club des Jacobins, mais aucune voix ne s’éleva pour y répondre ; la crainte faisait taire encore les mécontentements et les rancunes. Foussedoire renouvela ses encouragements ; il lit honte aux jacobins de leur silence, jusqu’à ce qu’enfin l’un d’eux, plus résolu, se décidât à attaquer Monet qu’il accusa d’avoir fait un mauvais usage du pouvoir, d’avoir été l’instrument pernicieux d’injustes défiances contre les Strasbourgeois. La discussion fut ainsi ouverte sur l’administration de Monet; elle occupa plusieurs séances, et le résultat en fut défavorable au maire. Foussedoire le destitua, mais en déclarant « qu’il serait néanmoins dangereux, dans les circonstances présentes, de confier les fonctions de maire à un indigène » .
Sur le refus d’Alexandre, directeur des approvisionnements de l’armée, qui passait pour être un bon jacobin, ces fonctions furent imposées à André, procureur général syndic du département, jacobin modéré, qui, avait même été emprisonné, pendant quelque temps, à Dijon.
Peu après sa destitution, Monet quitta Strasbourg. Il se rendit à Paris, où il trouva un petit emploi dans les bureaux de l’administration du département de la Seine. Il y vécut modestement, obscurément ; n’étant l’homme d’aucune palinodie, il ne voyait plus de place pour lui au grand jour de la vie publique, sous des gouvernements de réaction. Il fut oublié là parle Directoire et l’Empire; mais en 1817 la Restauration se souvint de son passé révolutionnaire et le chassa de son bureau.
Au reste, quoiqu’il se fût fait un grand nombre d’ennemis, et d’ennemis très-ardents, il ne fut jamais pour-
suivi, ni inquiété pour aucun acte de son administration. Cependant, au lendemain de son départ de Strasbourg, ses ennemis crurent avoir prise sur lui. Une visite domiciliaire avait amené la saisie d’une caisse qui contenait des ornements d’église et des vases sacrés en argent. Voilà donc pourquoi il persécutait les prêtres ! C’était pour les voler ! Mais Monet n’eut point de peine à démontrer son innocence. Cette caisse lui venait de son père qui était, nous l’avons dit, marchand d’objets religieux à Saverne.
Monet resta jusqu’au bout un caractère pur, inattaquable dans la vie privée, entièrement dévoué à ses convictions, et absolument au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel. Ces caractères-là étaient moins rares à cette époque si troublée qu’en des temps plus calmes ; ils formaient, il faut le dire, la grande majorité des fonctionnaires de la République.
L’amour de la patrie remplissait leur âme tout entière, et n’y laissait pas de place pour un sentiment vil.
La destitution de Monet fut le signal d’un renouvellement presque complet du personnel administratif et communal. Au nombre des agents municipaux qui perdirent leurs places, citons le chef de la police, Beerlyn, l’agent national Mathæus, Téterel et Plar. En revanche, les fonctionnaires d’ordre judiciaire, les juges de paix, furent en grande majorité maintenus. Tout ce travail d’épuration dura une semaine.
On s’occupa, immédiatement après, du sort des prisonniers. Foussedoire nomma, à cet effet, une commission composée de cinquante citoyens et de six fonctionnaires. Le résultat de l’enquête à laquelle se livra
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cette commission ne fut pas tel qu’on aurait pu s’y attendre. Elle se montra préoccupée de la sécurité de la République plus que certains adversaires de Monet ne l’eussent souhaité ; elle montra beaucoup de circonspection. Sur quelques centaines de personnes enfermées au séminaire , elle n’en élargit que soixante-quinze , et encore, dans ce nombre, plusieurs demeurèrent soumises à l'internement. Parmi les libérés étaient les professeurs Haffneret Herrenschneider, Weber, les pasteurs Engel, Œrtel, Eissen, Emerich, l’ancien ammeister Poirot, Brackenhoffer, de Falkenheim, et un certain nombre de femmes et de jeunes filles appartenant à des familles notables..
Cette tâche accomplie, Foussedoire considéra sa mission, à Strasbourg, comme terminée, et se mit à parcourir le reste du département.
Il avait réussi à calmer les esprits et à leur rendre la confiance dans le régime nouveau.
La grande majorité des habitants se prononçait énergiquement en faveur du maintien de la République, qui avait coûté tant de sacrifices au pays. Elle se proclamait dévouée à la Convention en toutes circonstances; elle se trouvait satisfaite, et avait foi en l’avenir.
La petite minorité des jacobins avancés ne partageait pas ces généreuses illusions. Elle ne cessa de protester contre le 9 thermidor, d’appeler la chute de Robespierre une contre-révolution et de prédire que la République marchait à sa fin. Mais ces plaintes se perdaient sans échos dans la satisfaction générale.
La levée de l’état de siège, qui eut lieu le 28 décembre 1794 (8 nivôse an III), et la révocation de Dièche,
remplacé par le général Sparre, furent un véritable soulagement pour Strasbourg. Quand on lui annonça la perte de son commandement , Dièche éclata en sanglots et manifesta le plus profond regret de sa conduite. Il se renia lui-même ; il se posa , lui général révolutionnaire, en victime de l’obéissance passive. Il n’avait été, osait -il prétendre, que l’exécuteur d’ordres auxquels son devoir de soldat était d’obéir ; il s’empressa d’écrire à la Convention une lettre où, désavouant son langage d’autrefois, il louait en termes pompeux le patriotisme de la population strasbourgeoise et en particulier le dévouement de la garde nationale. Cette fin complète bien la physionomie de ce triste personnage.
En même temps que l’état de siège, disparut le maximum. L’abolition en fut accueillie favorablement par les marchands, mais elle excita une vive émotion chez les indigents, dont elle empirait la situation déjà si pénible. Une hausse considérable se produisit sur les objets de première nécessité, et cela au milieu des rigueurs d’un hiver exceptionnellement dur. Il s’ensuivit une misère plus affreuse, plus intolérable que jamais ; la mortalité augmenta d’une façon effrayante. La charité privée s’employa activement à adoucir ces souffrances. Les quêtes, les institutions de secours se multiplièrent sous toutes les formes. C’est à cette époque que fut fondé par des amateurs un théâtre de société, le théâtre de la Bienfaisance, dont les recettes étaient destinées à venir en aide aux veuves et aux parents des soldats morts pour la patrie.
Dans les premiers jours de janvier 1795 (nivôse an III), Strasbourg reçut un nouveau commissaire de la Con-
l’als. FRANÇ. 17
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vention : Bailly fut appelé à terminer l’œuvre commencée par Foussedoire. Bailly, qui appartenait à la fraction la plus modérée de l’Assemblée, a clos définitivement la période révolutionnaire à Strasbourg. Il fut chargé de la mission de liquider cette terrible époque. Au lieu de s’aider des jacobins comme avait fait son prédécesseur, Bailly s’adjoignit, en arrivant, une commission de quinze membres pris dans les sections où dominaient de tout temps les sentiments modérés. Tous les fonctionnaires d’ordre civil, malgré le remaniement opéré par Foussedoire, furent impitoyablement sacrifiés et remplacés par des hommes d’une modération éprouvée, par ceux qu’011 appelait dans le langage du temps « les patriotes de 89 ».
Comme ses prédécesseurs, Bailly opéra une épuration non-seulement des autorités, mais aussi de la Société populaire. Ces deux actes furent accomplis le même jour, 28 nivôse, le premier dans le temple de l’Etre suprême, le second au sein de la Société populaire. Chacune de ces opérations fut précédée d’un discours du représentant du peuple.
Dans le temple de l’Être suprême, en présence de milliers de citoyens, l’orateur s’appliqua tout d’abord à venger la population de Strasbourg des suspicions dont elle avait été l’objet.
« Citoyens, dit-il en commençant, en proie aux calomnies les plus atroces, vous avez gémi plus d’un an sous l’oppression la plus cruelle. La commune de Strasbourg, qui a tant fait de sacrifices pour la patrie, a été représentée aux yeux de la France comme un foyer contre-révolutionnaire; des brigands étrangers, se disant
patriotes exclusifs, ont voulu la réduire au désespoir, pour la perdre et l’anéantir plus sûrement. »
Dès ses premières paroles, Bailly s’attaquait à tout le parti jacobin : il associait dans une même réprobation Saint-Just et ses partisans. Schneider et les siens, les terroristes de l’intérieur et les terroristes alsaciens, sans tenir aucun compte de l’antagonisme qui n’avait cessé de les diviser. C’est le sort qui atteint invariablement les partis qui ne savent pas maintenir l’union dans leurs rangs.
Après avoir exposé les principes qui avaient dirigé les décisions du conseil, Bailly fît lire les noms des citoyens proposés pour une fonction publique ; il consulta le peuple sur chaque individu présenté et, d’après l’assentiment des sections réunies, il prit un arrêté qui ordonnait l’épuration générale. Elle s’étendit non-seulement au conseil général de la commune, à l’administration du département, à cellevdu district, au comité révolutionnaire, aux tribunaux civils et criminels, aux justices de paix, aux bureaux de conciliation, au tribunal de commerce, mais aussi aux commissaires de police et aux chefs de bataillon de la garde nationale. De toutes les épurations celle du modéré Bailly fut la plus radicale, ce qui ne l’empêcha pas d’être terminée en vingt-quatre heures.
Le maire André, originaire de Toul, ancien procureur général syndic à la place de Monet , quoique jacobin d’une nuance peu accentuée, dut céder sa place à Michel Mathieu, l’ancien procureur de la commune sous l’administration de Dietrich. Devinrent conseillers municipaux Demichel, Baudreville, Brackenhoffer, Hermann ,
Valentin Schneegans, plus tard maire sous le Consulat. A la tête du directoire départemental, jusque-là présidé par le citoyen Didierjean, fut placé le professeur de droit Braun, qui sortait de la prison du séminaire.
Dans la soirée du même jour, Bailly se rendit à la Société populaire. « Il est temps, s’écria-t-il à la fin d’un nouveau discours, que le règne de la Terreur finisse. Le char de la Révolution ne doit plus marcher sur des cadavres; il doit rouler désormais librement sur une terre pure et régénérée ; la justice et la vertu doivent seules le conduire. Plus de fripons, d’intrigants, de dilapidateurs ; plus de patriotisme sans probité, de républicanisme sans principes ; des hommes sages et vertueux, s’oubliant eux- mêmes pour ne songer qu’à la patrie, et nous aurons de bons citoyens , de véritables républicains. »
Il ne faut pas incriminer les intentions de Bailly qui, tout en tenant ce langage, faisait sans s’en douter de la contre-révolution. Cent soixante-deux suspects détenus au séminaire et à l’hôtel de Darmstadt furent remis en liberté. « Malheureusement, dit Engelhardt, un estimable historien qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour la Terreur, un grand nombre de prêtres profitèrent de leur mise en liberté pour, de retour dans leurs villages, exciter les paysans contre le -nouvel ordre de choses. »
Ce scandale n’arrêta pas le mouvement de réaction; les tribunaux y participèrent : dans la seule séance du 22 janvier, le tribunal criminel prononça l’élargissement de cent soixante-deux paysans, accusés de complaisances envers l’ennemi. Avant de rentrer dans leurs vil-
lages, ils se rendirent au Munster, alors temple de l’Être suprême ; ils s’agenouillèrent comme dans une église et récitèrent, en action de grâces, des prières du rituel catholique.
Après avoir vidé les prisons et fait table rase de toute l’administration révolutionnaire, Bailly ne crut pas sa mission terminée; il voulut épurer aussi les jacobins. Déjà les plus exaltés s’étaient retirés d’eux-mêmes. Le 15 janvier (26 nivôse), un orateur protesta énergiquement contre les suspicions dont la population de Strasbourg avait été victime durant la Terreur; il flétrit les hommes qui avaient entretenu, propagé ces calomnies. Ce fut le signal de la réaction dans le club.
Deux jours après, Bailly se présenta dans la salle des séances, accompagné de seize citoyens de la fraction la plus modérée, qui devaient lui servir de conseil pour la réorganisation de la Société populaire. Il les installa comme fondateurs d’un nouveau club. Tout membre qui avait voté la mort des prisonniers ou s’était signalé par une motion violente, fut déclaré indigne de figurer dans la nouvelle Société. Mais le club ainsi reformé dura peu. Dès le 16 octobre 1794, la Convention avait interdit les affiliations de club à club et le droit d’adresse ; le 23 août 1795, un nouveau décret interdit les clubs euxmêmes et ordonna la fermeture des salles de séance.
Ce qui facilita singulièrement à Bailly l’accomplissement de sa mission, ce fut le concours empressé, emporté même, qu’il rencontra dans la population strasbourgeoise proprement dite, dans l’élément local qui constituait la grande majorité des sections. A la suite des excès de la Terreur, un revirement antirévolutionnaire s’était
produit, mais cette réaction n’alla pas jusqu’à désirer le renversement de la République. Il existe un document officiel fort curieux, peignant sous les couleurs les plus vives les sentiments qui dominaient alors à Strasbourg. C’est un Appel de la Commune de Strasbourg à la République et à la Convention nationale.
Au point de vue historique, ce document ne justifie en rien la prétention qu’il affiche d’être un tableau exact de Strasbourg pendant la Terreur; mais il ne contient pas moins des passages utiles à conserver. Sur plus d’un point il confirme ou complète le récit que nous avons tracé des événements. On y voit que ce qui révoltait par-dessus tout le parti modéré, c’étaient les suspicions dont il avait été l’objet, c’étaient les accusations dirigées contre le modérantisme de ses sentiments.
« Strasbourg, dit ce mémoire dès les premières lignes, était une république, lors de sa réunion à la France, et le peuple y exerçait les principaux pouvoirs. Par sa capitulation elle a été maintenue dans tous ceux de ses anciens privilèges qui étaient compatibles avec la royauté, et déclarée exempte de tous les fléaux que le fisc accumulait, depuis des siècles, sur toutes les provinces françaises. Une partie des motifs qui soulevaient la France contre la tyrannie lui étaient donc étrangers; mais elle a senti que ce n’était que par la réunion spontanée de tous les amis de la liberté, que son triomphe sur le despotisme était assuré, et elle n’a pas hésité de faire le sacrifice de toutes ses immunités, pour embrasser la cause de ses frères et la défense commune.
« Il n’y a pas de ville en France où le mouvement
révolutionnaire se soit plus subitement développé, où il se soit plus promptement régularisé et où le peuple se soit montré plus digne de jouir des bienfaits de la liberté. »
U Appel s’applique à disculper la population strasbourgeoise du reproche d’avoir participé aux excès de la Terreur. Il en rejette la responsabilité, et non sans raison, sur des individus étrangers à la ville.
« Le peuple de cette commune est encore imbu de cette ancienne loyauté républicaine qui lui a été transmise par ses aïeux. L’esprit d’intrigue lui est étranger; il est facile à séduire par le langage de la vertu, parce que celui de l’hypocrisie lui est inconnu, et il a l’apathie de l’honnête homme, qui croit inutile de repousser la calomnie, puisque le triomphe de sa probité lui paraît assuré, tôt ou tard. La langue allemande est celle de la majorité des citoyens de Strasbourg ; les gens instruits parlent tous le français, mais ils n’ont pas, en général, cette vivacité et cette facilité d’élocution qui distingue le Français de tous les peuples du monde.
« La connaissance de ces particularités devait attirer à Strasbourg les intrigants de tous les pays. Ceux d’outre-Rhin, y trouvant la facilité de s’y faire comprendre, y vinrent dans l’espoir d’y acquérir une influence qu’un étranger obtient plus aisément hors de sa patrie et loin des témoins de ses vices et de sa corruption. Ceux de l’intérieur de la France, guidés par les mêmes motifs, ne doutèrent pas que des gens, qui ne parlaient généralement qu’un mauvais français, ne fussent faciles à séduire par le langage exalté d’un patriotisme brûlant et par les témoignages simulés d’un
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dévouement sans bornes aux intérêts de la chose publique.
« Des hommes qui s’annonçaient comme obligés de fuir leur patrie pour se soustraire aux persécutions que leurs opinions politiques leur avaient attirées; des hommes qui se disaient animés du seul amour de la liberté, pouvaient-ils ne pas être accueillis avec empressement par un peuple guidé par les mêmes sentiments ? Ils ont trouvé, dans Strasbourg, des frères et des amis, et ils ont fini par déchirer le sein qui les avait recueillis. »
Cependant, de l’aveu de ce mémoire justificatif, le nombre des meneurs, la plupart étrangers, était si peu considérable, que les terroristes ne suffisaient pas à remplir toutes les fonctions et étaient obligés de cumuler divers emplois. « Pour l’honneur de l’humanité, s’écrie-t-il, il est intéressant de faire remarquer les difficultés que les auteurs de ces excès ont éprouvées dans la distribution des rôles et la pénurie des sujets qu’ils jugeaient propres à les seconder; car. ce sont toujours les mêmes individus qui remplissent toutes les places. Les membres du comité de sûreté générale siègent en même temps dans les autorités constituées et dans le tribunal révolutionnaire. C’était un puissant moyen de simplifier les formes et qui, dans le comité, venait d’émettre une opinion pour traduire un individu devant le tribunal, pouvait, après un léger changement de costume, prononcer un arrêt de mort sans avoir besoin de s’appesantir de nouveau sur les détails. »
Au cours de ce récit, on a eu l’occasion de constater la justesse de cette remarque ; nous avons vu Schneider, Monet, Téterel, Clavel et autres s’attribuer diffé-
rents rôles dans le grand drame dont Strasbourg était le théâtre ; et il est permis de conclure de cette pénurie d’hommes décidés à accepter la terrible responsabilité d’une sanglante compression, que la population strasbourgeoise a toujours éprouvé un sentiment de répulsion pour le régime terroriste.
Bailly était encore en Alsace, le 2 1 février, lorsque la Convention rétablit l’exercice des cultes. Chacun fut libre de pratiquer la religion qui lui convenait, mais à la charge de rétribuer son propre clergé. Après quatorze mois de clôture, les églises furent rouvertes.
Ce furent les protestants qui, les premiers, reçurent l’autorisation de pratiquer leur culte à Strasbourg. Comme les temples avaient servi à des usages trèsprofanes et n’étaient pas remis en état, le service religieux luthérien fut célébré, le io mars, dans la grande salle du Gymnase. Blessig, alors le prédicateur le plus en renom, parla sur ce texte : « Vene nous allons nous rendre che ^ le Seigneur ; il nous a frappés, il nous guérira ; il nous a blessés, il nous pansera. » Ce sermon nous a été conservé ; il était conçu dans le vieil esprit et prouvait que l’orateur était resté fidèle à ses croyances religieuses.
Le premier service catholique eut lieu, le dimanche de la Pentecôte, dans l’église Saint-Louis. Mais la cathédrale demeura affectée au culte officiel de l’Être suprême.
Au moment de cette rentrée des cultes dans la vie publique, on vit se produire un fait qui caractérise l’époque au point de vue religieux. Tandis que le bas peuple, protestant ou catholique, heureux de retrouver
ses vieilles habitudes, ses prêtres, ses temples, ses cérémonies religieuses, mettait un empressement extrême à assister aux manifestations du culte, les hautes classes, les classes instruites, imbues de l’indifférence philosophique du siècle, se firent remarquer par leur absence. Elles n’avaient pas été les dernières à réclamer la réouverture des églises, en vertu de l’adage qu’un peuple ne saurait se passer de religion ; mais elles se gardaient d’étendre l’application de ce principe jusqu’à ellesmêmes ; elles eussent craint de s’abaisser en se mêlant à la foule crédule des fidèles.
La réaction, qui s’accentuait de jour en jour, tourna vite en Alsace comme dans les autres départements et comme à Paris même, à la persécution : les persécutés de la veille du 9 thermidor devinrent les persécuteurs du lendemain; les royalistes et les fanatiques religieux, jusque-là cachés, reparurent au grand jour. Sous le masque du patriotisme, ils se mêlèrent aux modérés, firent cause commune avec eux et les poussèrent à des excès réactionnaires.
Cependant, grâce à la douceur des mœurs alsaciennes, les horreurs sanglantes du Midi, les massacres des compagnies de Jésus et du Soleil ne se produisirent pas à Strasbourg; mais les jacobins n’en furent pas moins exposés à toutes sortes d’avanies et de mauvais traitements ; si on ne les égorgea point, ils ne furent pas moins l’objet de violentes poursuites. A chaque instant, dans les rues, dans les établissements publics, c’étaient des scènes de violence, des injures, des horions, des espèces d’émeutes. Les contre-révolutionnaires sortaient par bandes, entonnant le Réveil du peuple, qui était la
Marseillaise de la réaction. Ce fut une véritable émotion publique quand ils brisèrent le buste de Marat au théâtre.
Les autorités ne réprimaient point ces désordres ; elles cédaient presque sans résistance à l’entraînement du moment. De nombreuses arrestations furent ordonnées ; d’un coup on jeta en prison le maire et la municipalité de Schlestadt. Trois juges de l’ancien tribunal révolutionnaire, Probst, Nestlin et Clavel, furent traduits devant le nouveau ; les deux premiers furent acquittés faute de preuves pour établir une accusation sérieuse, et si Clavel fut condamné, ce ne fut que par contumace. La garde nationale n’échappa pas à l’épuration.
Les prolétaires qui, depuis cinq ans, avaient combattu pour la République, qui s’étaient dévoués pour la défense nationale, furent désarmés ; à leur place l’on réintégra dans les rangs ceux qui en avaient été chassés au commencement de la Terreur, au moment de l’invasion.
C’est au milieu de cette réaction que retentit à Strasbourg, le 8 avril, l’heureuse nouvelle de la paix de Bâle, signée le 5 avec la Prusse. Frédéric -Guillaume II avait reconnu la République française. L’Angleterre, l’Autriche, la Sardaigne, l’Empire et l’Espagne restaient les armes à la main ; mais la sortie de la Prusse de la coalition suffisait à éveiller de grandes espérances, en faisant entrevoir à l’horizon la victoire définitive de la France et la conclusion d’une paix générale. Aussi cet événement fut- il accueilli en Alsace par des démonstrations de joie patriotique.
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Il coïncida avec l’ arrivée à Strasbourg de trois nouveaux représentants du peuple, chargés, il est vrai, d’une mission exclusivement militaire. C’étaient Merlin, de Thionville, Cavaignac et Rivaud, qui venaient inspecter et réorganiser l’armée. Us avaient pour premier devoir de mettre un terme aux désertions, alors nombreuses, et dont l’exemple détestable aurait pu finir par démoraliser les troupes.
Merlin, de Thionville, et ses collègues furent suivis de près par Richou. Il arriva au lendemain des sanglantes journées de prairial, où deux représentants du Bas-Rhin, Ruhl et Louis, avaient été un instant compromis. Cependant, il ne fut rien moins qu’un contrerévolutionnaire. C’est que le courant réactionnaire, devenu trop prononcé, inquiétait déjà la Convention.
Les émigrés, qui se tenaient en Suisse et dans le margraviat de Bade, à l’affût d’une occasion de fomenter des troubles, avaient passé le Rhin. Sous le masque du modérantisme, ils agitaient les esprits et effrayaient les citoyens peu résolus. Dans leurs bravades, ils annonçaient l’entrée imminente, en Alsace, de l’armée de Condé et prédisaient de sanglantes représailles. Les prêtres bannis, non moins audacieux, avaient reparu au milieu de leurs anciens paroissiens ; ils pratiquaient ouvertement le culte, célébraient la messe, organisaient des processions et relevaient les croix dans les campagnes.
Richou s’efforça d’arrêter un mouvement que les mesures de Bailly avaient précipité. Pourtant il était, lui aussi, un modéré, il venait faire de la conciliation ; mais enfin, républicain sincère, il ne voulait pas de contre-
révolution. Quand il se trouva en face de ces émigrés et de ces prêtres qui se livraient à des manifestations séditieuses, il comprit le péril et il agit. Sur son ordre, on arrêta et on reconduisit à la frontière les prêtres rentrés sans autorisation. Sous son inspiration, un arrêté du directoire du Bas-Rhin, en date du 19 juin, ordonna l’enlèvement des croix qui avaient été rétablies publiquement. Mais il se garda de donner le moindre encouragement aux jacobins. S’inspirant des idées qui ont dominé la Convention dans les derniers mois de son existence, il s’employa activement à constituer, à Strasbourg, un parti républicain également éloigné des excès du terrorisme et des fureurs de l’émigration. Ce fut dans un but patriotique qu’il autorisa la réouverture des sections, où survivait l’esprit républicain de la vieille bourgeoisie de Strasbourg. Mais il était déjà trop tard ; la fatigue avait pris le peuple, qui n’obéissait qu’à la crainte d’un retour de la Terreur.
Ce fut ce sentiment de lassitude, ce besoin impérieux de repos qui, au mois d’août, faillit, chose étrange, amener des troubles à Strasbourg. A la suite du 13 vendémiaire, après la défaite des sections à Paris, la Convention avait arrêté les poursuites contre les patriotes et donné le signal d’un revirement qui amena, à Strasbourg, la nomination de deux jacobins, Massé et Gradier, aux fonctions de commandant, l’un de la citadelle et l’autre de la place. Massé, on s’en souvient, avait été destitué, incarcéré et conduit prisonnier à Dijon, après la chute de Schneider.
A la nouvelle de ces nominations, il y eut, dans la bourgeoisie, un mouvement d’alarme qui fut aussitôt
exploité, surexcité par les contre-révolutionnaires. On répandit la peur d’un réveil de l’ancienne dictature terroriste. Les sections se déclarèrent en permanence. La Convention envoya à Strasbourg un commissaire, qui fut le dernier. Fricot 11’eut pas grand’peine à ramener le calme dans les esprits et l’ordre dans la cité. En douze jours, les frayeurs avaient eu le temps de se dissiper et, à son arrivée, il se contenta de destituer le maire Keppler, Hermann, procureur delà Commune, et une partie de l’état-major de la garde nationale, pour avoir manquéd’énergie et peut-être de bonne volonté.
Avant de quitter Strasbourg, Richou comme Foussedoire, comme Bailly, avait rendu hautement hommage au patriotisme des Alsaciens. Il semble s’être fait quelque illusion sur l’avenir de la France, mais sur un point, du moins, il avait vu juste. « En Alsace, dit-il dans une lettre à la Convention, on veut le règne de la justice, des lois, de la moralité, et non celui de la noblesse, du clergé, des rois ou des jacobins. Dans la France entière, on désire le repos et le bonheur. On les attend de vous, destructeurs de tous les tyrans de la patrie, de vous, les fondateurs de la République. »
L’Alsace se sentit renaître, elle eut vite réparé ses pertes; à Strasbourg surtout, la prospérité reparut avec une rapidité merveilleuse. Ce retour de fortune était dû en partie à un passage continuel de troupes, qui entretenait dans la ville un nombreux et brillant état-major. Ce n’étaient que soirées, concerts et bals. L’hiver de 1794 à 1795 fut une fête continuelle.
Le conseil municipal crut le moment bien choisi pour élever des réclamations au sujet des charges onéreuses
que le Gouvernement avait imposées a la ville au moment de l’invasion, pendant la Terreur. Il demanda au ministère le remboursement des sommes successivement versées pour les emprunts forcés de Saint-Just et de Baudot, et qui avaient été employées au service de l’armée. Le ministre des finances reconnut la justice de la réclamation, mais ce fut tout. Jamais Strasbourg ne fut indemnisé de sacrifices, faits pourtant dans l’intérêt commun de la France.
Au reste, l’ère des dévouements patriotiques n’était pas close. Si l’on avait recommencé à s’amuser a Strasbourg, on n’y avait pas désappris le courage devant l’ennemi, le dévouement à la patrie. Le voisinage de la guerre avait sans doute ses périls et ses charges, mais il avait aussi ses joies. Ce fut une joie immense pour Strasbourg de posséder dans ses murs, durant l’hiver de 1794 à 1795, un de ses plus illustres enfants, Kléber, que trop de fatigues condamnaient à un temps de repos.
Kléber avait alors quarante-deux ans ; il était général de division à l’armée de Sambre-et-Meuse sous les ordres de Jourdan. C’était le plus populaire des généraux de la République, le chef le plus aimé du soldat.
Au talent militaire, à la bravoure, à une vertu antique, qui en faisaient le modèle accompli de l’officier républicain, il unissait les avantages extérieurs qui imposent aux hommes et subjuguent les plus rudes natures. Sa taille était haute et pleine de noblesse naturelle; son corps athlétique; son visage respirait la décision et la fierté ; son œil était plein d’éclairs. Dans l’action, sa force intérieure rayonnait au dehors; elle l’enveloppait
d’une sorte de gloire, comme les demi-dieux d’Homère. Il exerçait une fascination qui faisait dire à Bonaparte : « Personne n’est beau comme Kléber un jour de combat. »
Aux qualités qui font les héros, Kléber unissait la simplicité des mœurs et le désintéressement. Il était audessus des ambitions vulgaires; ce soldat de la République n’aspirait qu’à fonder l’indépendance et la grandeur de son pays. Quand il ne croyait pas que ses services fussent nécessaires, il s’efFaçait. Certes, il n’était pas insensible à l’honneur du commandement en chef, mais il ne l’acceptait qu’à l’heure du danger, au feu, quand le sort de l’armée l’exigeait. « Après le combat, le général en chef, a dit son biographe, le général de division comte Pajol, savait redevenir simple divisionnaire, et retrouvait avec bonheur des égaux en ceux qu’il avait conduits à la victoire. »
Mais le profond sentiment de sa valeur, de sa dignité, du respect qui lui était dû ne le quittait jamais; il éclatait dans tous ses actes. C’était bien l’homme qui, quatre ans plus tard, en Égypte, devait répondre à Bonaparte assez imprudent pour lui avoir adressé nous 11e savons quels reproches mal sonnants sur l’administration des fonds de l’armée : « Vous avez oublié, lorsque vous avez écrit cette lettre, que vous teniez en main le burin de l’histoire, et que vous écriviez à Kléber. Je ne présume pas pourtant que vous ayez la moindre arrièrepensée; on ne vous croirait pas. »
Qu’on juge de ' l’enthousiasme que l’apparition de Kléber excita dans sa ville natale. Les Strasbourgeois contemplaient avec bonheur dans son uniforme simple,
sans or ni broderies, mais si majestueusement porté, le fils du tailleur de pierres du Bain-aux-Plantes, devenu un grand général, le défenseur énergique de Mayence, le vainqueur du Mans et de Savenay, le glorieux lieutenant de Jourdan à Fleurus. La popularité dont jouissait Kléber faillit l’enlever, momentanément du moins, à la carrière des armes. Un contemporain, Bottin, l’auteur de V Annuaire politique et économique du département du Bas-Rhin de l’an IX, a constaté dans un article nécrologique que, pendant ce séjour, Kléber fut nommé membre du corps électoral par l’assemblée primaire de la troisième section. « Il réunit, ajoute-t-il, un grand nombre de voix pour le Corps législatif, mais les destinées de la République le réservaient à un poste où il pouvait être plus utile. »
Le 10 mars 1795, Jourdan étant tombé malade à son tour, Kléber reçut l’ordre de rejoindre l’armée pour prendre l’intérim du commandement. Il n’était pas encore en état de monter à chevalet ne partit qu’une quinzaine de jours plus tard.
Par le traité de Bâle, la Prusse ayant abandonné la coalition monarchique, une ligne de démarcation avait été établie qui mettait l’Allemagne du Nord en dehors du théâtre de la guerre. La lutte se trouva localisée sur les deux rives du Rhin. Toute la rive gauche, sauf Mayence, était au pouvoir des Français. L’armée de Rhin-et-Moselle, sous les ordres de Pichegru, s’étendait de Bâle à Mayence et s’appuyait sur l’armée de Sambreet- Meuse. Les Autrichiens, commandés par Wurmser, s’échelonnaient des frontières de la Suisse aux bords du Neckar.