CHAPITRE VIII
Strasbourg, ville des contrastes : deux Universités; deux clergés; deux garnisons; deux administrations; deux sociétés. — La société à Strasbourg jusqu’en 1789 ; opposition entre les mœurs anciennes et les mœurs nouvelles. — Influence de l’élément français : changements dans l’architecture, les costumes, les ameublements, etc. — La bourgeoisie conserve ses mœurs ; dans le peuple, rapports plus faciles; développement anormal des cabarets; promenades hors les portes; T Arbre vert. — Commencement de fusion entre les classes : les bals ; une soirée chez Dietrich ; les anciens poêles transformés en auberges ou en salles de réunions ; repas constitutionnels. — Strasbourg envahi par les étrangers. — Les prêtres non assermentés; leur propagande contre-révolutionnaire; expulsion des moines; dévotes et jacobines. — Sacrifices de Strasbourg; patriotisme de la garde nationale. — Le Directoire : renaissance des plaisirs ; loteries. — État du commerce et de l’industrie; la question du tabac. — Fin de la Révolution à Strasbourg.
Strasbourg, depuis sa réunion à la France, était la ville des contrastes. Avec Francfort, Nuremberg et Cologne, la vieille ville libre impériale avait gardé, au milieu de l’Europe moderne et peu à peu transformée, les souvenirs matériels et la tradition morale, les monuments, les institutions, le pittoresque du moyen âge et de la Renaissance allemande.
Nous avons vu face à face deux Universités, l’une protestante, l’autre catholique. Ce double enseignement prouvait l’existence de deux confessions, de deux clergés. Mais là ne s’arrêtait pas le contraste : on le retrouvait partout, dans la garnison, dans l’administration, dans la société, dans les moeurs de la population.
La garnison de Strasbourg n’était pas exclusivement française. A cause du voisinage de la frontière, il y figurait des régiments étrangers qui se recrutaient en Suisse et surtout en Allemagne.
Quoique soumis à une rigoureuse discipline, les soldats de nationalité différente donnaient parfois libre cours aux rivalités de races et de corps. La garnison se composait de quatre régiments d’infanterie , deux régiments de cavalerie et un régiment d’artillerie. Sur ces sept régiments, deux étaient allemands.
Après un siècle et plus de vie commune avec la France, l’Alsace avait encore l’empreinte germanique. Les mœurs et la langue du peuple et même de la classe moyenne étaient allemandes. Pourtant, quelques rapprochements se faisaient, comme nous verrons, entre l’élément local et l’élément français dans les villes, par suite de relations d’affaires, de politique, de société, ainsi que de mariages, très-rares, il est vrai. Mais, généralement,' les habitants restaient fidèles à leurs habitudes et à leurs traditions ; et, de même que les catholiques évitaient de se mêler aux protestants, de même les Alsaciens et les Français restaient à l’écart les uns des autres.
Cette division des deux éléments se trouvait déjà dans l’enseignement et surtout dans les méthodes. Les gymnases de Bischwiller et de Strasbourg suivaient les méthodes et les livres allemands, et la langue française était regardée et apprise comme une langue étrangère. Dans le collège épiscopal, au contraire, les jésuites qui le dirigeaient avaient importé les méthodes, la langue et l’esprit français. De même, au degré supérieur des études, la vieille Université resta, nous l’avons vu, obstinément
protestante et germanique, tandis que l’Université catholique représentait la nouvelle foi et la nouvelle nationalité.
Avant la réunion de Strasbourg à la France, la religion officielle était la religion protestante. Le catholicisme ne fit de progrès qu* après 1 68 1 . On pensait à Versailles que la fusion entre Alsaciens et Français irait de pair avec l’extension de la religion d’État. En 1 68 1 , les catholiques de Strasbourg étaient à peine 1500; en 1789 la population se partageait en deux moitiés presque égales, 25,000 catholiques et 25,000 protestants.
Louis XIV n’avait négligé aucun moyen de développer sa religion dans la nouvelle province. Il augmenta le nombre des couvents; six églises furent fondées; le grand chapitre fut dès le premier jour remis en possession de la cathédrale, et aussi furent reconstitués les chapitres de Saint-Pierre-le-Jeune et de Saint-Pierre-le- Vieux. L’alternative des fonctions fut, dès 1687, accordée aux catholiques jusqu’alors éloignés des charges publiques, et pendant cent trois ans, jusqu’en 1790, l’alternative de religion fut observée pour toutes les places à la nomination du Magistrat. C’était là peut-être le meilleur moyen d’attirer des catholiques à Strasbourg et ce fut, sans nul doute, une cause plus puissante du développement du catholicisme, que les conversions, tentées dès 1683 par les jésuites, qui échouèrent complètement.
Les deux confessions se montraient l’une envers l’autre assez conciliantes. L’édit royal de 1787, qui rendait aux calvinistes leurs droits civils, avait beaucoup
326 l’alsace française.
contribué à entretenir des sentiments de tolérance; le prêtre suivait sa route et le pasteur suivait la sienne, sans conflits et sans débats.
Deux clergés également puissants, également riches étaient en présence. La capitulation du 30 septembre 1681 avait conservé ses biens au clergé protestant. Quant au clergé catholique, il 11’était peut-être pas plus riche, mais il semblait l’être. Ses processions, où figuraient les princes de Hohenlohe, de Salm et de la Trémouille, le duc de Croy, les comtes de Kœnigseck, de Rochefort, etc., étaient d’une grande magnificence; et les costumes de cette noblesse d’Eglise étaient d’une richesse et d’un éclat qui faisaient l’admiration du populaire. Les chanoines catholiques habitaient de belles demeures, et les prébendiers de Saint-Thomas ne leur cédaient en rien pour le luxe. Au moment de la confiscation des biens du clergé, quatre-vingts maisons curiales et de nombreux hôtels des hauts dignitaires de l’Eglise furent vendus à Strasbourg.
En vertu de la capitulation du 30 septembre 1681, Strasbourg conserva ses anciennes lois, son ancienne administration, ses anciens privilèges. Il en résulta un état unique dans le royaume. Plusieurs changements partiels en altérèrent peu à peu le caractère; mais en 1685, cette autonomie était encore assez puissante pour que le conseil souverain d’Alsace refusât d’enregistrer les lettres patentes portant révocation de l’édit de Nantes.
Le fait de cette capitulation de 1681, qui avait assuré à Strasbourg une vie autonome, mettait en présence deux administrations, l’administration royale française
et la vieille administration municipale de l’ancienne ville libre. Ces deux pouvoirs eurent quelquefois, surtout au commencement, des difficultés, des frottements désagréables; mais l’autorité royale sut par degrés désarmer les résistances et devenir en fait seule maîtresse. Toutes les institutions municipales, le mode d’élection, la justice, les maîtrises et les jurandes, l’organisation du commerce et tout particulièrement celle des écoles, avaient donc gardé leur caractère séculaire. L’administration française était représentée par le préteur royal qui exerçait non un pouvoir direct, mais une surveillance du pouvoir local, et dont la mission consistait surtout à sauvegarder les droits royaux.
La difficulté d’être accueilli dans les rangs de la bourgeoisie protégeait Strasbourg comme un rempart contre l’immigration et l’envahissement. Les hauts fonctionnaires, peu nombreux, l’intendant général avec son personnel et les officiers représentaient presque seuls l’élément français. Le patriciat bourgeois, si l’on peut unir ces deux mots, exclusif dans le choix de ses relations et de ses alliances, ne s’était rapproché que des autorités françaises les plus hautes.
La noblesse avait bien diminué et avait perdu son prestige d’autrefois. La plupart des survivants de l’aristocratie vivaient dans leurs châteaux; quelques-uns cependant avaient des hôtels en ville et occupaient des charges publiques.
La diminution de leur nombre et de leur puissance donnait à l’administration française une influence plus grande sur eux. Peu à peu, au contact des Français et en vue de plaire au roi, la noblesse alsacienne renonça à
328 l’alsace française.
ses vieilles mœurs; les modes, le ton de la cour furent adoptés, et non-seulement les costumes, mais le style architectural, les ameublements, tout se transforma. Les vieilles maisons du xv° et du xvie siècle avec leurs façades en bois sculpté, leurs tourelles, leurs lanternes et leurs toits prolongés, commencèrent à disparaître devant des maisons et des hôtels construits dans le goût français. Ce penchant d’imitation, encouragé par l’administration royale, fut poussé si loin qu’un architecte de Paris, Blondel, fit dans la seconde moitié du xvme siècle un plan d’alignement des rues et de reconstruction presque complète de Strasbourg, qui aurait fait de la vieille ville libre un petit Versailles. Dans les cahiers du tiers état on protesta, en 1789, contre l’idée déraisonnable de vouloir établir des rues au cordeau dans une ville qui était l’irrégularité, la fantaisie mêmes, et contre un plan de rénovation qui aurait détruit d’un coup tout le caractère pittoresque et tous les souvenirs locaux de Strasbourg. Le projet de Blondel fut heureusement abandonné.
Si l’aspect de Strasbourg resta le même dans l’ensemble, il subit néanmoins des changements successifs, et tandis que Nuremberg et Francfort, demeurant allemands, gardaient leur physionomie allemande, Strasbourg devenu français prenait insensiblement le caractère de sa nationalité nouvelle. Les petites rues tortueuses devinrent plus droites et plus larges ; les pignons s’abaissèrent; les étages en saillie sur la rue furent remplacés par des façades régulières ; les grandes enseignes en fer ouvragé qui s’allongeaient au-dessus de la chaussée furent enlevées; les fenêtres aux petits carreaux à mailles
de plomb, qui ne laissaient passer qu’un jour douteux, eurent des vitres grandes et claires; les escaliers en limaçon élargirent leurs, spirales. La suppression des avant-toits, ordonnée par l’administration française, fut approuvée par le Magistrat; et bientôt après disparurent les tourelles, les portes voûtées, les poternes. En 1781, la Pfalz, l’ancien hôtel de ville, fut abattue; l’année suivante la tour de la Torture fut jetée à terre. On augmenta le nombre des places. L’air et la lumière, si longtemps arrêtés aux portes delà ville, reçurent enfin droit de cité à Strasbourg.
Ce qui avait déjà donné à certaines rues un air moderne, c’était le grand nombre des hôtels que les chanoines catholiques s’étaient à l’envi fait construire. Tous dans le style du siècle, ils s’élevaient surtout aux environs de la cathédrale, dans la rue du Dôme et le quartier avoisinant. Ces demeures avaient un aspect moitié clérical, moitié mondain, bien en accord avec le caractère de leurs habitants. Dans la haute société, l’emploi des heures du jour et du soir, l’étiquette des réceptions, les carrosses, les livrées, tout fut imité de Paris et de Versailles, et l’action de ces changements sur l'industrie locale fut telle que Strasbourg se fit à cette époque une réputation pour les articles de luxe. Un voyageur du xvme siècle nous apprend même que l’industrie strasbourgeoise, après s’être mise à l’école de la capitale, et s’être fait des spécialités nouvelles, répandit à son tour ces produits au delà de ses murs et même de l’Alsace. « Beaucoup de marchands de modes de Paris envoient leurs nouveaux dessins à Strasbourg, et y font fabriquer des ouvrages pour leur compte. On sait que les voitures
confectionnées à Strasbourg sont dans le plus nouveau goût de Paris, et à bien plus bas prix. La moitié de l’Allemagne et de la Suisse se fournissent de souliers à Strasbourg, et en France on préfère les dorures qui viennent de cette ville à toutes les autres. »
Il régnait naturellement un ton différent dans les différentes classes de la société. Dans les premières maisons, nous avons vu que le genre était tout français, et il manquait surtout ce qu’on trouvait plus bas: le- naturel. Les réunions, au caractère cérémonieux, compassé, n’étaient guère intéressantes : « On n’y vient, disait le contemporain que nous citons, que par devoir ou par habitude, et on ne s’y occupe qu’à jouer et à parler toilette. »
Les familles des notables suivirent le mouvement qui partait d’en haut; «même des filles de simples bourgeois lisent des romans, touchent du piano, savent dessiner et danser. Ces occupations alimentent la vanité, deviennent des causes de distractions et éloignent le goût des soins domestiques. »
La classe moyenne, la petite bourgeoisie, au contraire, restait fidèle aux anciennes habitudes, aux moeurs traditionnelles, ne recevant les officiers français moins que personne; car elle craignait plus que tout au monde la malignité et les propos qui n’auraient pas manqué de courir, si elle avait ouvert à de légers officiers ses tranquilles demeures.
Derrière ces portes si bien closes, que se passait-il ? quelle était la vie de chaque jour, le rôle de chacun au foyer? Là s’était réfugiée et maintenue sans mélange la vie calme et grave, l’ancienne vie domestique avec son double caractère de hiérarchie respectueuse et de patriar-
cale bonté. Les yeux et l’esprit, dans un milieu toujours le même, s’arrêtaient sur un petit nombre de choses ou d’occupations, qui toutes donnaient une durable impression de sérieux, de traditions familiales. C’étaient les portraits de famille et le trésor de gobelets d’argent et de vaisselle plate, de livres de cantiques et de prières reliés richement, légués de père en fils, trésor matériel et moral de la maison, qui parlaient de piété héréditaire et d’aisance honnêtement amassée et conservée par le travail. C’était, dans la chambre commune ( Wohnstubc ), la place du père, la meilleure, toujours la même, laissée vide en son absence, symbole constant qui parlait aux yeux et à l’esprit de l’homme fait, comme à ceux des plus jeunes fils, de l’autorité du chef de famille toujours aussi forte, toujours aussi respectée. Maitre et maîtresse de maison, enfants, serviteurs et servantes faisaient leur tâche, passaient le jour et la soirée dans cette même chambre. La mère, comme la femme forte du livre des Proverbes, dont elle relit souvent le portrait, « cherche la laine et le lin ; elle travaille avec des mains pleines de
sagesse . ; sa main s’attache aux travaux rudes, et ses
doigts prennent le fuseau . Elle observe dans sa mai¬
son jusqu’aux traces des pas, et elle ne mange jamais son pain sans occupation. » La mère n’abandonnait pas ses enfants aux serviteurs, ni ses serviteurs à eux -mêmes. Les réunissant tous autour de sa chaise, elle surveillait leur ouvrage et entremêlait le labeur de devis moraux et amusants. Travail, prière, repas étaient communs. Le père était à certains jours et à certaines heures comme un pasteur domestique, et les serviteurs traités en membres de la famille, n’éprouvaient ni leur infériorité ni
l’envie. «Il y a quarante ans seulement, écrivait en 1780 le voyageur anonyme qui avait vu ces moeurs d’autrefois, les valets, les servantes, les couturières et les laveuses prenaient leur repas à la même table qu’un ammeister de Strasbourg, à la même table qu’un étranger que l’ammeister avait invité à dîner. »
Le peuple, dont le caractère n’était pas exclusivement strasbourgeois, se montrait plus accessible à un rapprochement avec la garnison. Déjà composé d’éléments hétérogènes, il ne redoutait pas un élément de plus. Cette tribu des Manants, pour nous servir d’une appellation ancienne, et les soldats français, en contact journalier dans les cabarets et les guinguettes, qui étaient alors une nouveauté en ville, n’étaient séparés par aucuns préjugés sociaux, par aucune défiance; et les amourettes entre militaires français et filles du peuple rendirent le mélange plus facile.
Avant la Révolution, la boisson la plus répandue était le vin et non la bière ; le reps était réservé pour les jours de réjouissance et de fête de famille. C’était de bon vin d’Alsace qu’on faisait refermenter sur du marc, et auquel on mêlait des épices. En 1789, c’était de la bière qu’on buvait, surtout dans les cabarets; la meilleure ne coûtant que deux sous le litre, était à la portée de la bourse du soldat et de l’ouvrier; le vin, plus cher, était la boisson de la bourgeoisie, et le peuple n’en buvait que rarement. On se réunissait dans des salles basses, au parquet non carrelé et le plus souvent en terre battue ; les poutres du plafond étaient fumeuses et noircies; au milieu, des tables et des bancs; sur les tables, des gobelets d’étain et de grands brocs en bois goudronnés à l’intérieur.
Le dimanche, le peuple et la petite bourgeoisie se réunissaient dans les guinguettes, surtout hors la porte de l’Hôpital, à la Robertsau ou sur la route du Polygone. La Robertsau, s’étendant devant la porte des Pêcheurs, était une promenade plantée de tilleuls en 1692, à la demande du marquis d’Huxelles, commandant militaire en Alsace, sur un plan tracé par le célèbre Le Nôtre. Une belle allée de peupliers y conduisait. En 1793, quand la ville fut mise en état de siège, cette allée fut rasée et, en 1799, replantée de platanes.
Une autre promenade, le Contades, plantée en 1764 devant la porte des Juifs, était ainsi nommée en souvenir du maréchal de Contades qui, dans le commandement de la province, avait succédé au maréchal de Broglie. Rasée après la prise des lignes de Wissembourg, elle fut replantée de bouleaux en forme d’allée couvrant une étendue de douze à quinze hectares. Plus tard, sous le Directoire, les Strasbourgeois, après avoir changé son nom en celui de Champ Moreau, en l’honneur du général qui venait de s’illustrer par la campagne d’Allemagne, formèrent le projet d’élever au centre un monument à sa mémoire. Les fondations du monument existent encore sous terre; mais les rivalités entre Moreau et Bonaparte furent cause qu’011 ne l’acheva pas.
A la Robertsau, deux grands espaces étaient réservés avant la Révolution aux officiers qui venaient s’y exercer à la palestre ou jouer aux barres, au son de la musique de leurs régiments. Les deux camps étaient distingués par des écharpes de couleurs variées. Autour d’eux s’amassait la foule, attentive et prête à applaudir les vainqueurs; les regards des jolies Strasbourgeoises les
encourageaient pendant la lutte et les récompensaient après la victoire. Les plaisirs de la Robertsau ont été décrits par le marquis de Pezay, un des correspondants de Voltaire, d’une plume s! précieuse et si charmante que nous allons arrêter notre récit pour le laisser parler:
« Quelle foule immense et respirant la joie ! Les pontslevis des courtines s’abaissent et retentissent sous la marche d’un peuple innombrable. Toutes les filles ont des fleurs à leur corset; tous les soldats, des rubans à leurs chapeaux. Tout ce que vous voyez, ce sont des amants. Toutes ces filles charmantes ne savent pas un mot de français; tous ces dragons, pas un mot d’allemand. Mais c’est d’amour qu’ils parlent : on les entend, on leur répond.
« La Roupertzau est un nouvel Eden qui touche aux glacis de Strasbourg. Ce n’est point un village, c’est un grand jardin, semé de cent petites maisons bien propres et séparées les unes des autres par autant de jardins particuliers. Tous ont de l’ombre, des fleurs et des fruits ; tous sont enclos par des grillages de bois peints qui permettent de les voir et jamais par de grands vilains murs qui les déroberaient à la vue. Là sont les pelouses les plus unies, ne demandant qu’à être foulées. Partout il y a des violons ; et vingt canaux, avec autant de bras dérivés de la rivière d’Ill, traversent en tous sens ce paradis terrestre.
« C’est là que la saine tolérance réunit Luther et Calvin dans un même branle, avec de jolies chrétiennes apostoliques, qui ne les prennent ni pour des dieux, ni pour des diables; tandis qu’à côté, les juives vendent des croquets et que leurs époux circoncis prêtent, sur
gages, aux officiers qui font l’amour. C’est là que se trouve l’Arbre-Vert, si vanté, décoration charmante, théâtre des scènes les plus naïves , rendez-vous des amours les plus tendres et le plus joli cabaret du monde.
« L’Arbre-Vert est un grand arbre bien touffu, dans les rameaux duquel on monte par un escalier de bois peint en vert, et où l’on a pratiqué deux galeries semblables à différentes hauteurs. Ces galeries sont garnies de petites tables commodes où l’on boit frais à la santé de sa maîtresse et où l’on arrange des rendez-vous. C’est un plaisir d’v voir monter; c’est un plaisir d’en voir descendre; c’est un plaisir d’y monter avec elles; c’en est un plus grand d’y rester avec une seule quand les autres s’en vont, quand le soleil est couché, quand les oiseaux ne chantent plus et que la nuit tombe.
« J’ai fait une remarque assez singulière, c’est que rien n’est plus rare que de voir un homme ivre dans ces cabarets-là. C’est que l’ivrognerie naît de l’ennui et que l’on ne s’ennuie point quand tout invite à danser avec des filles propres, gaies et jolies. Il vaut beaucoup mieux que la tête tourne d’amour que de vin. »
Depuis le peuple, qui s’amusait franchement, jusqu’à la haute classe avec ses réceptions d’étiquette, en passant par la bourgeoisie et ses plaisirs modestes, un goût également vif et très-développé à Strasbourg était celui de la danse. Il y avait des bals privés, des bals par souscription ou pique-niques et des bals publics ou redoutes. Avant la Révolution, les redoutes réunissaient tout le monde, peuple, notables et bourgeois ; après la Révolution, il y eut scission; les redoutes ne furent plus fréquentées que par les bourgeois et le peuple ; et les
dames de la haute société, qu’on avait vues autrefois descendre de leurs loges pour se mêler aux danses, donnèrent leurs billets à leurs laquais et à leurs femmes de chambre pour déconsidérer des bals dont elles avaient si longtemps partagé le plaisir.
Dans les guinguettes, on ne dansait guère que la danse nationale, la valse; mais dans ces redoutes, la danse prit peu à peu le caractère cosmopolite qu’elle avait déjà à Paris ; la valse même fut remplacée par l’allemande, « inférieure, a dit un contemporain, sous le rapport des grâces et sous celui de la décence » .
Reichardt, ce maitre de chapelle du roi de Prusse, qui fit en 1792 le voyage de France par curiosité sympathique pour la Révolution, nous a laissé, dans une de ses lettres, le tableau d’un bal auquel il avait assisté à Strasbourg. « Vers 10 heures, écrit-il, nous entrâmes dans un bal très-nombreux et très-animé. Ce qui m’intéressa particulièrement, ce fut de voir qu’il n’y avait que des jeunes filles, au nombre de deux cents environ. Toutes étaient éblouissantes de santé. Leur toilette était élégante, distinguée et légère. Une seule femme prit part à la danse; la femme du maire (Dietrich) qui, comme son mari, dansa quelques anglaises, sans doute par politique. Je m’étonne que cette jeunesse ait pu danser pendant six longues heures, de six heures du soir à minuit, à la française, en sautant jusqu’à un pied de haut, à droite, à gauche, dans toutes les directions. De temps à autre, comme pour se reposer, on valsait ; et même en valsant, on sautait. Une fois on dansa sur l’air du Ça ira ! et tous, femmes et hommes, se mirent à crier : « Vive la nation ! »
Reicbardt nous a aussi laissé le récit d’une soirée chez Dietrich. Il y fut invité en janvier 1792, quelques mois avant la chute du maire. Cette soirée dans le premier salon de Strasbourg donnera une idée des réunions de ce genre :
« De la Comédie Française, qui est en ce moment assez médiocre, nous allâmes chez le maire. A ma grande surprise, je retrouvai, dans sa femme, Mrae la baronne de Dietrich, née Ochs, que je connus, il y a six ans, à Paris. M. Dietrich, qui a écrit quelques ouvrages d’histoire naturelle, était alors l’homme d’affaires du comte d’Artois et secrétaire au ministère de la guerre. Ce qui caractérise le ton qui régnait alors à Paris, c’est que, bien que j’eusse diné plusieurs fois chez la baronne et qu’elle m’eût présenté dans plusieurs salons, j’ignorais absolument l’existence du mari, qui était absent, et j’ai pris probablement quelque employé pour le maître de la maison. Tu sais que c’eût été une impertinence de parler à Madame de Monsieur son mari. Ici, il en était tout autrement dans leur hôtel, qui est pourtant tenu sur un très-grand pied. A mon entrée dans le salon, Mme de Dietrich, qui était entourée de toutes sortes de gens, depuis le maréchal de camp jusqu’au greffier de la municipalité, et de bourgeois en bottes et en pardessus, se leva et vint à ma rencontre, chose que je n’avais jamais vu faire par aucune Parisienne.
« La conversation ne roula guère que sur les nouvelles politiques et sur la Constitution. On parlait de tout ce que la situation pouvait inspirer. Il n’y avait qu’une table d’échecs. Le maire fumait sa pipe dans son cabinet et jouait au trictrac avec le commandant Ehrmann.
l’als. FRAN'Ç.
3 3 S l’alsace française.
Chaque soir, on met le couvert pour douze personnes. Vers onze heures, on s’assit à table pour souper, et la conversation devint fort agréable. Le duc d’ Aiguillon et le général de Broglie, un Français très-vif, fort intelligent et très-aimable, m’intéressèrent particulièrement. D’Aiguillon est un homme digne, distingué et avenant, mais, très-gros. Les convives étaient presque tous des militaires. Deux officiers d’artillerie, qui se distinguaient fort à leur avantage, contrastaient avec un vieux colonel suisse et quelques autres officiers d’un régiment allemand. Après le souper, le cercle fut encore plus restreint et, jusqu’à une heure, la conversation fut animée et très-attrayante. »
L’esprit nouveau entrait donc dans les salons comme dans les assemblées populaires ; il animait les conversations aux soirées et aux soupers du maire comme autour des tables où s’asseyait la petite bourgeoisie dans les auberges. Toute société prenait le ton politique. Autrefois, de riches bourgeois, comme Mayno, Pasquay, se seraient réunis pour causer des nouvelles locales qui peuvent égayer une conversation ; des savants comme Brunck, Schweighæuser, auraient parlé de leurs travaux d’érudition; — dès que le réveil de 89 a retenti, on n’a en tête que les échos qui viennent de Paris. Cet entraînement, ce tour d’esprit nouveau est noté par Reichardt quand il revoit son vieil ami Pasqtiay, l’un des membres notables de la bourgeoisie à Strasbourg : « Depuis dix ans qu’il s’était retiré des affaires, il vivait richement de ses rentes, ne pensant qu’à lui, dans la plus stricte acception du mot, et à satisfaire ses goûts ; il s’était construit pour son plaisir et sa commodité un
hôtel en ville et une charmante villa à la campagne ; il ne faisait absolument que jouir ; — et, maintenant, cet homme est le plus zélé, le plus actif promoteur de la bonne cause.
« Chez lui, se rassemblent, à des jours fixés, de sept à dix heures du matin, la plupart des premiers administrateurs de la ville; ils tiennent conseil tout en déjeunant. Puis chacun vaque à ses affaires, et le soir, on se réunit au poêle des Fribourgeois où on cause, de sept à neuf heures, des affaires publiques en fumant la pipe. »
Ces agapes civiques, ces réunions où s’unissaient patriotisme et gastronomie étaient de tradition à Strasbourg. Jean Fischart, qui a accommodé Rabelais au goût allemand, nous a laissé la description de ces festins et l’énumération des occasions de bombance. Il en compte cinquante-trois dans le cours de l’année. L’ammeister dinait et soupait aux frais de la ville, comme jadis certains citoyens illustres de la république d’Athènes. Cet usage dura jusqu’en 1627.
Chaque année, le jour de la Saint-Jean, il y avait grand banquet municipal sur la plate-forme du Pfennigthurm, où l’on conservait le trésor, les titres et les bannières de la cité. Le festin était servi aux frais des vingt tribus. Le maître d’hôtel de chaque tribu était tenu de servir un plat de sa façon. On buvait, ce jour-là, les grands crus, les vins séculaires du Rhin, acquis par la République dans les bonnes années. Cette fête fut célébrée jusqu’en 1746. Mais, à cette époque, le Pfennigthurm fut trouvé vieux ; il gênait la circulation sur la place d’Armes; il tomba. Le banquet ne tomba pas avec lui. Il fut servi quelques années encore au poêle de la Lanterne.
La première municipalité de Strasbourg révolutionnaire avait institué un repas analogue auquel elle conviait, chaque mois, ses membres, afin d’entretenir de cordiaux rapports entre eux.
Les poêles, qui jouaient un rôle dans les réunions politiques d’alors, étaient les lieux de réunion séculaires de la bourgeoisie. Presque chaque corporation avait le sien : les principaux étaient le poêle des Boulangers, le poêle des Charpentiers, le poêle de la Lanterne, le poêle des Vignerons, le poêle des Tailleurs, le poêle des Maréchaux-Ferrants, le poêle des Cordonniers, le poêle des Fribourgeois, le poêle des Pelletiers. Ce dernier était un des plus renommés, caria corporation était nombreuse et riche. Ces marchands allaient échanger, à la foire de Leipzig, les fourrures d’Alsace contre les pelleteries du Nord. Dans la seule rue des Chandelles, il y avait dix-huit maitres pelletiers. Le poêle du Miroir, où se réunissaient les négociants en diverses marchandises et les professeurs de l’Université, était le plus important de tous, le plus vaste, le plus fréquenté, le plus riche.
Les poêles étaient de véritables hôtels où étaient réunis toutes les commodités et tout le luxe que comportait l’époque. Indépendamment des salles de réunion, il y avait une grande salle d’honneur. C’est là que s’assemblait la corporation pour débattre les intérêts communs. De vastes cuisines étaient toujours prêtes à traiter de nombreux convives. Les bourgeois trouvaient là des festins, des concerts, des divertissements de toute espèce. Les écuries de certains poêles pouvaient contenir jusqu’à cent chevaux. Chaque corps de métier tenait à honneur
de décorer son poêle : les serruriers, pur des ouvrages en fer finement ciselés; les menuisiers, par des panneaux délicatement sculptés.
Après 1789, c’est le poêle des Fribourgeois qui réunissait les notables de la société et de la politique. Reichardt, qui les connaissait personnellement, alla les visiter et causer avec eux en étranger curieux de voir et de bien voir: « Nous vîntes en entrant une scène bourgeoise qui nous frappa par sa nouveauté. Dans une grande salle était quantité de bourgeois notables, de fonctionnaires du district ou de la municipalité, d’officiers de la garde nationale, en gilet et en bras de chemise ou en veston blanc. Ils jouaient les uns aux échecs, d’autres au trictrac ou à différents petits jeux ; d’autres se promenaient en causant; d’autres enfin, formés en groupe, écoutaient des nouvelles ou se livraient à une discussion, enveloppés de nuages de tabac, si bien que j’eus quelque peine à retrouver mon ami le commandant Ehrmann, qui jouait précisément avec le maire à un jeu appelé gamtnon. »
Bien des poêles se fermèrent quand l’organisation de la bourgeoisie en vingt tribus fut dissoute, mais leurs hôtes habituels ne pouvaient se priver d’être ensemble, de passer la soirée en devisant et en buvant. C’était alors que s’établit l’habitude, qui n’a pas complètement cessé, d’aller prendre du vin chez le boulanger. Là vinrent en petit comité boutiquiers et commerçants, la journée terminée. Au milieu de la table où ils s’asseyaient, était une grande tabatière où chacun puisait à volonté, et aussi une miche commune pour casser la croûte en buvarlt. Tout cela, comme les fritures qu’on allait manger le dimanche
342 l’alsace française.
hors les portes, était assaisonné de nouvelles et de discussions politiques.
Nous avons eu maintes fois l’occasion de constater à quel point les notables et la classe moyenne, jusqu’en 1789, étaient exclusifs dans leurs relations, peu accueillants pour les gens qui venaient du dehors. Les étrangers étaient considérés comme intrus ( Hergelaufen ) ; dans toutes les villes libres où se sont peu à peu formées une tradition, une hiérarchie, règne le même penchant à se tenir sur la réserve vis-à-vis de ceux qui viennent demander droit de cité. Il semble qu’ils rompront l’harmonie, qu’ils dérangeront les cadres, qu’il n’y a et ne doit pas y avoir de place pour eux. On les soupçonne d’esprit inquiet et aventureux, et l’orgueil bourgeois, qui est une forme de l’orgueil aristocratique, ne peut se faire à l’idée de partager un jour avec eux ses prérogatives.
La Révolution commence et Strasbourg est envahi ; on vient d’au delà du Rhin, on vient de Paris. Invasion pacifique d’ailleurs, et que Strasbourg ne paraît pas voir d’un mauvais œil, puisqu’il donne ses voix à beaucoup des nouveaux venus pour les fonctions municipales. Nous connaissons les principaux : Eufoge Schneider et ses amis, Kæmmerer, Butenschoen, Cotta, Laveaux, qui arrivaient d’Allemagne, et Monet, originaire de la Savoie, qui fut maire à vingt-quatre ans. Schneider, dans son mémoire justificatif, nous apprend qu’il avait, à lui seul, décidé plus de cent Allemands à venir à Strasbourg. On y vit encore un prince de Hesse, attiré par l’ivresse révolutionnaire ; Stamm, qui devint aide de camp de Luckner, le même dont Schneider épousa la sœur; Thaddoeus Deresser, appelé le professeur Thad-
dæus ; Dorscli, professeur et chanoine à Mayence, qui fut chargé de renseignement de la morale à Strasbourg ; Schwind, un jeune homme de Trêves, qui avait été professeur de dogmatique, et qui fut nommé vicaire apostolique.
C’étaient, pour la plupart, des prêtres allemands; et ils avaient été appelés par Dietrich au moment où la Constitution civile du clergé fit surgir des difficultés par toute la France entre prêtres, fidèles et fonctionnaires. En Alsace, comme ailleurs, il fallait pourvoir aux besoins spirituels de la population dans les endroits où les curés se dérobaient au serment et abandonnaient leurs fonctions. C’est alors qu’on eut recours à des prêtres étrangers, tirés des contrées voisines de l’Allemagne.
La confiscation des biens du clergé avait déjà amené la division entre catholiques et protestants. Lesbiens des protestants ne furent pas confisqués, parce que, sécularisés à l’époque de la Réforme, ils ne tombaient pas sous la loi nouvelle ; le clergé catholique n’éleva pas moins des récriminations ardentes contre les luthériens et excita ses coreligionnaires contre les fidèles de la confession adverse.
On vit même de sincères partisans des idées nouvelles, comme Michel Mathieu, procureur syndic de la commune, protester contre ce qu’ils appelaient une injustice. Ainsi fut atteinte l’union des esprits libéraux.
A partir de ce moment devint plus tranché l’antagonisme entre catholiques et protestants. Cet antagonisme ne fit que s’accroitre à mesure que la Révolution était contrainte, par les menées réactionnaires du clergé catholique, de recourir à des mesures plus énergiques : ex-
344 l’alsace française.
pulsion des moines, élection des prêtres assermentés, poursuites contre les prêtres réfractaires.
L’organisation, la hiérarchie, les relations du clergé lui permettaient d’être le centre de la résistance et de faire circuler parmi les fidèles un mot d’ordre de combat. Quand fut promulgué le décret qui abolissait les couvents, tous les ordres religieux qui avaient peu à peu envahi Strasbourg, grâce à la faveur de Louis XIV et du cardinal Dubois, grands et petits capucins, récollets, franciscains, etc., s’agitèrent comme une fourmilière qu’on bouleverse. Les capucins, toujours en contact avec le petit peuple, étaient très-populaires. Dietrich, qui leur avait proposé de remplacer les prêtres non assermentés, essuya un refus, et répliqua par un ordre d’expulsion. Un contemporain nous a tracé de leur départ, un tableau un peu burlesque mais vivant :
« Quand les moines quittèrent Strasbourg, il y eut plus d’un incident comique, surtout entre eux et leurs dévotes. Il est certain que les moines eurent fort à faire, quand ils furent contraints de sortir du royaume ; ils eurent à vider leurs couvents, à faire rentrer leurs créances, à se partager leur avoir commun, à faire argent de tout, à tout vendre sous main. Ils avaient surtout â prendre congé de leurs pieuses filles adoptives, des sœurs de leur cœur, des religieuses. Ils eurent aussi à entendre en confession des milliers de gens, à leur donner l’absolution, à marier, à baptiser, etc. ; mais ils le firent trèsvolontiers, parce qu’on les paya plus grassement que d’habitude. Aussi ne manqua-t-il au jour de leur départ ni démonstrations de regrets, ni souvenirs pécuniaires, ni regards pleins de larmes, ni joues brûlantes de baisers.
On a vu des jeunes filles traverser les rues au bras de capucins barbus ; on a vu, au pas des portes, comme ils se serraient dans de chaudes étreintes et se couvraient de caresses. On vit d’autres moines donnant une dernière bénédiction à des pères et à des mères à genoux devant eux, ou encore donnant la communion jusqu’aux enfants de sept ans, distribuant des images du cœur de Jésus et recommandant surtout à tout le monde de ne jamais assister aux messes des prêtres assermentés, de fréquenter assidûment les offices des prêtres non assermentés, et priant Dieu de faire tomber une pluie de feu et de- soufre sur la tête des prêtres constitutionnels. Avant de partir ils avancèrent partout les confessions de Pâques, si bien qu’à certains endroits on avait déjà fait ses pâques à la Chandeleur. »
Les fidèles, surtout les femmes, n’écoutaient que trop ces appels à la résistance ; ce furent elles qui mirent le plus d’ardeur à cacher les prêtres réfractaires, à aller à leurs messes et à leurs sermons clandestins.
Mais ne passons pas sous silence l’ardeur contraire des femmes de l’autre camp, fanatiques de révolution et de civisme comme les premières étaient fanatiques de réaction et d’agitation hostile.
Ce sont les clubs qui, par leurs ardeurs patriotiques, tinrent tête efficacement à la propagande contre-révolutionnaire. Tandis que le clergé non assermenté répandait en secret des accusations passionnées contre les prêtres qui avaient obéi à la loi et s’étaient mis du côté de la nation, le premier d’entre eux à Strasbourg, Euloge Schneider, devenu vicaire épiscopal, les défendait dans la chaire de la cathédrale et à la tribune du club des Jacobins.
Dans le chapitre précédent nous avons fait connaître le rôle historique de cette société populaire, la plus renommée et la plus influente de Strasbourg. Il sera intéressant de donner maintenant la physionomie de ses débats. Nous ne pouvons choisir un meilleur guide que Reichardt, qui assista aux séances dès le soir de son arrivée. Entrons avec lui dans la salle du Miroir.
« C’était le jour où les débats avaient lieu en français et nous y passâmes d’une manière fort agréable nos deux premières heures à Strasbourg. On observait les formes usitées à l’Assemblée nationale. Quelques orateurs firent preuve de talent. Il était très-intéressant de voir avec quelle franchise d’allure les divers caractères s’abordaient et avec quelle facilité on passait, selon l’objet du débat, d’un langage violent à un langage plus calme.
« Un médecin nommé Laurent se distingua, malgré son âge avancé, par le feu et la hardiesse de ses paroles ; puis un homme jeune et instruit, nommé Alexandre, nous charma par la finesse de ses aperçus et l’élévation de ses sentiments; enfin Saltzmann (un des rédacteurs de la Feuille de Strasbourg) se fit apprécier par une éloquence plus posée et plus solide. Par moment l’assemblée était très-bru}xmte et, du haut de son siège, le président était obligé fréquemment de sonner et de crier : Silence !
« Je reconnus Laveaux. Il avait abandonné une place de professeur de l’Ecole militaire de Stuttgard pour vivre à Strasbourg de la vie d’un citoyen libre et y rédiger un journal français. Il remplissait ses fonctions* présidentielles avec convenance et dignité.
« Nous entendîmes discuter d’abord la question de
savoir si les femmes de toutes conditions qui étaient présentes en assez grand nombre devaient céder aux volontaires d’un nouveau corps de la garde nationale la place qu’elles occupaient dans une tribune en face du président. La chose fut débattue avec une grande animation par quelques orateurs. Enfin, les dames conservèrent leur droit, parce qu elles pouvaient le plus efficacement rendre la Constitution chère et précieuse à la génération future.
« On donna lecture d’une foule de lettres de différents endroits. La plupart se plaignaient de ce que l’on n’appliquait pas les nouvelles lois. Puis on fit des motions, on proposa des adresses à l’Assemblée nationale, dont quelques-unes furent vivement discutées. Il m’a semblé que sur le nombre il y avait des dénonciations ou prématurées ou inconsidérées ; il y eut aussi des récriminations contre des lois déjà en vigueur, ce qui me déplut.
« La plus grande partie de la séance fut consacrée à un rapport fort applaudi sur le discrédit des assignats et l’émigration de l’argent. Malheureusement le jeune homme qui en-était l’auteur l’a lu avec autant de monotonie que moi quand je récite des vers français qui m’ennuient. »
Le lendemain, Reichardt assista à une nouvelle séance dont il fut moins satisfait.
« Vers sept heures on se retrouva à la Société des Amis de la Constitution qui, ce jour-là, tenait sa séance en allemand. Un ecclésiastique qui, si je ne me trompe, est arrivé de Bonn, le professeur Schneider, présidait. Il me produisit sur-le-champ une mauvaise impression par son air présomptueux et arrogant. Il ne tarda pas à me prouver qu’il l’était réellement. Il lut mal une poésie assez mé-
348 l’alsace française.
diocre sur la Constitution, qu’un paysan du Palatinat avait envoyée, et il permit ensuite à un orateur de proclamer que lui, Schneider, était un des meilleurs poètes de l’Allemagne. Il s’engagea ensuite sur la manière de répandre cette poésie une longue discussion que nous trouvâmes « très-allemande » et qui n’offrit d’autre intérêt que de trancher par ses longueurs sur la rapidité du débat français de la veille. »
Enfin, dans une dernière lettre, en date du 26 janvier 1792, Reichardt, qui était sous l’impression d’une séance « très -pénible, très -violente, pleine de rancune contre le maire », s’exprimait ainsi sur le compte de la Société des Amis de la Constitution : « Elle a été fondée par les hommes avec lesquels nous sommes ici en relation, mais qui tous, sauf Saltzmann, s’en retirent et s’occupent à en créer une nouvelle. Ces hommes étaient tout d’abord préoccupés de répandre parmi le peuple les principes de la Constitution. Dans ce but ils eurent recours à quelques braillards et à divers autres moyens qui agissent vigoureusement sur la foule, parce qu’ils croyaient que sans cela ils n’arriveraient pas à avancer convenablement la bonne cause; mais aujourd’hui que la dernière élection du maire leur a prouvé que les trois quarts des citoyens sont avec eux et pour la Constitution, ils voudraient que la loi seule dominât, fût en honneur. Mais les braillards sont parvenus à s’emparer du peuple.
« Peu après sa naissance, la Société a été déclarée publique; et le peuple qui écoute plus volontiers les discours violents et parfois bien tournés des exaltés que les bonnes raisons des modérés, qui n’ont peut-être pas à
opposer à Laurent, à Noisette, à Périgneux, des improvisateurs de leur force, le peuple, dis-je, se laisse facilement persuader, que ceux qui se retirent de la Société ont des visées ministérielles et en accusent d’autant plus facilement le maire, qu’il est d’une famille aristocratique et qu’il peut être soupçonné de ne manifester des sentiments patriotiques, qu’aussi longtemps que son ambition des honneurs sera satisfaite. Suffit! ce schisme dans la Société des patriotes commence à s’accentuer et menace d’être encore plus violent que la lutte entre aristocrates et démocrates, ainsi que cela arrive fréquemment entre gens qui ne sont pas très-divisés d’opinion. »
Il y eut pourtant, ce soir-là, une nouvelle tentative de conciliation. Laurent intervint dans le débat et exhorta les jacobins à l’union entre eux et avec les militaires, qu’on accusait d’être du parti du maire. Il conclut en proposant de renouveler le serment de vivre libre ou de mourir. Tous les assistants se levèrent et s’écrièrent en agitant leurs chapeaux : Vivre libre ou mourir!
Cette scène produisit tout d’abord sur les deux Allemands une vive impression; mais elle se dissipa aussitôt qu’ils apprirent qu’elle se renouvelait très-souvent et qu’elle avait perdu, par l’abus qu’on en avait fait, toute action sur le peuple.
Mais la guerre éclate, les lignes de Wissembourg sont prises, Strasbourg est menacé; c’est l’heure de l’abnégation; Strasbourg se montra à la hauteur des devoirs que les nécessités exigeaient de son patriotisme.
Nous ne serons que juste en revenant pour la dernière fois, au terme de cette étude historique, sur le dévouement inébranlable de Strasbourg, sur ses sacrifices
à la patrie française, qui épuisaient la noble ville sans la lasser jamais. Ces efforts, nous l’avons vu, ont été toujours consentis avec une héroïque ardeur. Les armées qui se succédaient à la frontière arrivaient sans armes, sans munitions, sans vivres, sans vêtements. C’étaient de grands rassemblements d’hommes venus de l’intérieur, mais qui manquaient de tout. A Strasbourg incombait la tâche patriotique de tout leur fournir. Malgré le manque d’argent, l’interruption du travail, la grandeur des besoins et la brièveté des délais, on n’y faillit jamais.
Les bourgeois de Strasbourg n’étaient pas assujettis avant la Révolution au service de la milice, et ils jouissaient de cette exemption dans tout le royaume : néanmoins le patriotisme des habitants, en dépit des critiques de certains jacobins, fut au-dessus de tout éloge. Les Strasbourgeois payaient non-seulement de leurs biens, mais de leurs personnes, et leur empressement à s’enrôler dans la garde nationale en fait foi, ainsi que leur obéissance à tous les devoirs d’un service de guerre.
La garde nationale s’était montrée franchement révo- ' lutionnaire. Dans les premiers temps, l’esprit calme y dominait, mais l’éloignement des chefs du parti modéré accentua l’ardeur des opinions. Chaque grand fait à l’intérieur ou au delà du Rhin, chaque mesure révolutionnaire des assemblées ou du peuple de Paris, comme chaque victoire des armées de la République, enflammait davantage les soldats-citoyens. A l’époque où des divisions survinrent, les modérés, amis de Dietrich, occupaient, dans la garde nationale comme dans la municipalité, les premières fonctions; c’est quand Dietrich
tomba que le changement des officiers supérieurs modifia l’esprit des bataillons. Mais quelle que fût l’opinion dominante, la garde nationale fut toujours composée de vrais soldats.
De deux jours l’un, les gardes nationaux veillaient aux remparts. Ce service ne les dispensait point des patrouilles en ville, de la surveillance des bords du Rhin, des travaux de fortification. Au printemps de 1794, Strasbourg fournit un contingent mensuel de sept cents citoyens pour l’établissement des nouvelles lignes de Wissembourg, qui partaient de Landau pour aboutir au confluent de la Queich et du Rhin.
Au fort de la Terreur, quiconque n’était ni à l’armée, ni dans les places fortes, ni de garde le long du fleuve, n’en devait pas moins son temps et son industrie à la République. Tailleurs, cordonniers, forgerons, artisans de tous métiers étaient employés par l’Etat. Les autres citoyens, sauf empêchement d’âge ou d’infirmités, étaient réquisitionnés pour la fabrication du salpêtre. Deux ouvriers avaient été envoyés à Paris afin de s’initier aux procédés de fabrication. A leur retour, ils instruisirent leurs concitoyens. Le travail avait lieu sous la surveillance des membres de la Société populaire et de commissaires nommés par les districts. Il n’y avait pas de bras libres, aussi la main-d’œuvre pour les ouvrages particuliers était -elle hors de prix. Cette suspension du travail privé aggravait la misère, que la dépréciation toujours croissante des assignats porta au comble. On a peine à croire réelle l’énorme différence de taux qui existait alors entre l’argent et le papier-monnaie. En 1795, au printemps, le sac de blé
valait soixante - douze livres en argent et cinq cents livres en papier. Le dernier coup porté au papier vint d'un décret du 6 floréal (25 avril) qui rétablit l’or et l’argent comme marchandises et autorisa la réouverture des Bourses.
Le pain noir valait six livres d’argent et le triple en assignats. La commune de Strasbourg payait aux boulangers une subvention quotidiennede 5,000 livres d’argent, pour que l’on pût donner aux indigents la miche de six livres au prix de six livres en assignats. Dans le courant de mai, les denrées alimentaires furent soudain augmentées du double. Le pain de six livres se paya, non plus dix-huit livres, mais trente-deux. Enfin au mois de juillet, par une dépréciation encore plus rapide, cinquante livres en papier ne valaient plus que trois livres d’argent. Toutefois cette misèrefut passagère; une amélioration se produisit à la suite de l’excellente récolte de 1795. Les prix furent toujours assez élevés, mais on entra dans une période de prospérité relative.
Jusqu’en 1789, le renchérissement avait été lent et peu sensible à Strasbourg, par suite de conditions économiques locales. La Révolution changea tout: les assignats, l’augmentation des tarifs d’octroi, la suppression des approvisionnements de diverses denrées dans les magasins municipaux (approvisionnements qui servaient autrefois à équilibrer les prix), enfin et surtout l’esprit d’égalité, qui rapprochait les différentes classes et par suite inspirait à tous le désir du. bien-être, tous ces faits créèrent une situation économique nouvelle; ils rendirent constant et régulier, après l’avoir d’abord élevé à l’extrême, le renchérissement des objets de consommation.
Cependant, malgré la misère, malgré les ardeurs de la lutte des partis, la modération et l’humanité, qui sont le fond du caractère alsacien, ne purent être altérées même pendant la Terreur. Tout compte fait, elle se montra moins âpre et moins inexorable à Strasbourg qu’à Paris et dans d’autres grandes villes.
La Terreur n’en modifia pas moins pour un temps l’esprit de la population.
L’expansion proverbiale de l’Alsacien, sa gaieté, son amour du plaisir, sa facilité à vivre, firent place à la réserve, au soupçon, à la crainte, aux inimitiés. Plus de fêtes de famille, de réunions d’amis, de joyeux festins, autrefois si multipliés ! Le théâtre, abandonné par la bourgeoisie, n’était plus fréquenté que par le peuple et les militaires de passage, qui venaient y applaudir des pièces révolutionnaires et y chanter la Marseillaise et le Ça ira. Un soir, au milieu de la représentation de la Caravane du Caire , un spectateur demanda à l’acteur en scène un air patriotique, que ce dernier, ne le connaissant pas, refusa de chanter. Grande fut l’explosion qui suivit ce refus ! L’acteur fut obligé de se mettre à genoux, de faire amende honorable et de chanter finalement les couplets réclamés, sur une mélodie quelconque. De semblables scènes qui, parait-il, n’étaient pas rares expliquent l’éloignement du public réellement artistique.
A partir de la Révolution, le théâtre allemand de la rue des Drapiers, qui jouait tous les hivers, n’eut plus de troupe. La salle ne s’ouvrit plus que pour des réunions patriotiques ; les orateurs remplacèrent les acteurs; et ce ne fut p^as avec une moindre ardeur qu’on venait y entendre Euloge Schneider prononcer ses violents dis-
354 l’alsace française.
cours, dénoncer les traîtres, appeler le peuple aux armes,
ou faire l’éloge funèbre de Mirabeau.
La Comédie Française, où se réunissaient les notables, fut aussi fermée, ou plutôt ne donna que de rares représentations : Euphrosyne, ou le Tyran corrigé, premier opéra de Méhul, les Rigueurs du cloître, etc. Les pièces n’étaient plus que l’occasion de manifestations révolutionnaires. Pendant les entr’actes, on réclamait le Ça ira. Partout, on le chantait, à la brasserie et dans les rues ; c’était au son du Ça ira que les gardes nationaux se rendaient à leur poste. Au bal, on dansait sur cet air populaire, et, dès que l’orchestrq l’attaquait, toute la salle, comme transportée, l’accompagnait, en chœur.
Pendant la période de la Terreur, il régnait, en apparence, un calme plat. La seule agitation qui existât était l’agitation sourde qu’entretenaient les prêtres réfractaires cachés en ville. Les modérés, vaincus et suspects, cherchaient à se Lire oublier. La plupart de leurs chefs, membres de l’ancienne municipalité, professeurs de l’Université ou du Gymnase, négociants, avaient été les uns expulsés, les autres arrêtés; ceux qui restaient étaient muets de crainte. Pour réagir contre cette stupeur, les jacobins organisèrent ces grandes fêtes, ces manifestations publiques, dont nous avons déjà décrit quelquesunes, telles que Y Enterrement de la royauté, la Mort de Marat, etc.
Sous le Directoire, il y eut un retour soudain et bruyant à la vie et au plaisir, une sorte d’explosion des instincts cordiaux, comprimés sous la Terreur. Ce fut un appel passionné à toute les joies; ce n’étaient que
soirées, -bals et concerts. La présence d’officiers, heureux de vivre, de s’amuser avant de marcher au combat, excitait la population aux fêtes, au plaisir, et donnait un grand essor au commerce et aux industries de luxe. En désertant les clubs, la vie sociale rentra au foyer domestique et reparut dans les salons.
Toutes les positions avaient été ébranlées, mais, si beaucoup d’anciennes familles avaient perdu leur richesse, beaucoup de familles pauvres s’étaient e*nrichies et les parvenus tenaient à faire étalage de leur récente fortune. Cependant, les bals avaient encore une physionomie très-démocratique. Selon l’usage républicain, le tutoiement était de rigueur, et les hommes gardaient leur coiffure; seulement le bonnet de police avait remplacé le bonnet rouge. Avec le bonnet rouge disparut aussi la carmagnole. Au même moment, le bonnet de la liberté qui recouvrait la croix de la cathédrale fut peint aux trois couleurs.
La salle du Miroir, qui avait retenti de tant de harangues révolutionnaires, était devenue, sous la direction de Pleyel, une salle de concert et de bal où tout le monde, sans distinction de fortune, se rassemblait dans des fêtes organisées par souscriptions. Chaque concert était suivi d’un bal. Fréquentées par les généraux et les nombreux officiers de tout grade qui défendaient la frontière, ces réunions furent très-brillantes. « On a vu bien souvent, a dit un contemporain, des officiers se rendre du champ de bataille aux concerts du Miroir, y danser, s’y amuser pendant la nuit, puis retourner le matin devant l’ennemi et, à peine sortis du bal, recevoir la mort des braves. » Les loteries aussi, après le
356 l’alsace française.
décret du 9 thermidor an VII, furent fort à la mode. La passion du jeu a été, de tout temps, un symptôme de la décadence des mœurs publiques.
Les divorces ne furent pas rares durant cette période; cependant il ne faudrait pas se hâter d’en conclure que les Alsaciens avaient imité la société parisienne jusque dans son relâchement. Cela s’explique très-naturellement par le protestantisme d’une bonne part des habitants, pour qui l’indissolubilité du lien conjugal n’était pas un article de foi.
Tout au contraire, Strasbourg, fidèle à son vieil esprit de modération en toutes choses, résista à l’entrainement de débauche qui signala le Directoire.
Lors de la réunion de Strasbourg à la France, cette ville, on le sait, avait été maintenue, par l’acte de capitulation, dans tous ses privilèges commerciaux. L’Alsace était placée en dehors de la ligne des douanes, ce qui lui avait assuré tous les avantages d’un port franc. Ces avantages étaient encore augmentés par les privilèges accordés aux bateliers qui avaient le monopole de la navigation jusqu’à Mayence. Toutes les marchandises expédiées de Strasbourg à l’étranger étaient exemptes de visite et de droits, et celles qui partaient de Strasbourg pour l’intérieur du royaume ne payaient qu’un droit d’entrée de huit sous par quintal.
Cette situation unique et deux grandes foires qui duraient quinze jours, l’une à l’époque de la Saint-Jean, l’autre à Noël, entretenaient dans la ville une grande activité commerciale. Mais tous les privilèges prirent fin par la loi du 5 novembre 1790, qui supprima les droits de péage à l’intérieur de la France et qui recula
la ligne des douanes jusqu’à la frontière. Ces dispositions, qui devaient, plus tard, accroître considérablement la fortune de Strasbourg, l’atteignirent péniblement au moment où elles furent mises en vigueur. Le transit devint presque nul; la navigation sur le Rhin, un des éléments les plus importants de richesse pour la ville, fut interrompue. La tribu des Bateliers, tellement en honneur qu’elle avait été placée, en 1417, à la tête des vingt tribus de la bourgeoisie, se trouva ruinée. Une révolution complète s’opéra dans le corps des arts et métiers.
Après la Révolution, certaines professions avaient éprouvé une diminution très-sensible, tandis que d’autres avaient eu un remarquable accroissement. On vit décroître le nombre et l’importance des bateliers, des chamoiseurs, des charpentiers, des pelletiers, des perruquiers, des potiers d’étain, des tonneliers, des tisserands, etc. La faute en était, pour une bonne part, aux modes et aux usages nouveaux, à l’emploi plus répandu de la faïence, de la porcelaine et du verre, à l’interruption de la navigation du Rhin, aux mauvaises vendanges et à l’élévation des droits sur les vins. On vit, en revanche, beaucoup plus de brasseurs, d’épiciers, de pâtissiers, de passementiers , de tailleurs et de tanneurs. Le passage continuel de troupes, la présence d’une forte garnison, la surexcitation de la vie politique, occasionnèrent l’établissement d’un nombre infini d’estaminets, de petits cabarets, de buvettes. Pendant la période la plus agitée, sur dix maisons, il y en avait une où l’on donnait à boire.
Une industrie qui résista aux secousses de la Révo-
lution et qui ne fut atteinte qu’en 1796, ce fut la culture du tabac. Introduit, en 1620, par un négociant, Robert K’œnigsmann, qui en avait rapporté la semence d’Angleterre, le tabac était devenu un des éléments principaux de la prospérité alsacienne. Il résulte des registres de la douane de Strasbourg, qu’en 1726 l’exportation était de 50,000 quintaux, représentant à peu près la moitié du produit de toute la culture.
Pendant la guerre d’Amérique, cette production avait été plus que doublée, à cause des difficultés qu’éprouvait la ferme générale à faire venir des feuilles de Virginie. Dans un mémoire que le commerce de Strasbourg adressait, en 17S7, au Gouvernement, il était établi que l’étranger versait par an à l’Alsace, pour l’achat du tabac, une somme d’au moins 2,250,000 livres. En 1797, il y avait, à Strasbourg, trente-sept fabriques de tabac en carottes et seize fabriques de tabac à fumer. Elles employaient 1,000 à 1,200 ouvriers des deux sexes. Il y avait, en outre, dans la province, quatorze fabriques, dont quelques-unes étaient très-importantes. Ce n’est que par la loi du 22 brumaire an VII (12 novembre 1798) que fut établie une taxe sur le tabac fabriqué.
Très-heureuse d’échapper au régime de la Terreur, la majorité de la population strasbourgeoise n’était pas devenue pour autant contre-révolutionnaire. Les élections au conseil des Cinq -Cents et au conseil des Anciens en sont la preuve : ce furent des girondins, des Français de l’intérieur que les électeurs alsaciens envoyèrent à ces deux Assemblées. L’Alsace désirait fermement le maintien de la République ; elle s’était incorporée de coeur et d’âme à la France, aussi intimement
que les jacobins l’avaient souhaité. Il fout bien le dire, les jacobins qui avaient représenté le patriotisme français sous sa forme la plus exaltée, la plus exclusive, la plus intolérante, eurent, du moins, bien que vaincus et persécutés, cette joie suprême de voir l’Alsace, qui n’avait été que conquise par la royauté, unie réellement à la France par la Révolution.
Au sortir de la Terreur, à l’époque du Directoire, que demandait l’Alsace par l’organe de ses habitants les plus éclairés, que réclamait-elle par ses écrits et par ses votes ? Le respect de la propriété et des droits de la famille; l’égalité devant la loi; la liberté des cultes; la liberté de la presse ; la liberté individuelle ; la liberté électorale ; le suffrage universel à deux degrés ; une assiette équitable de l’impôt; une justice impartiale, en dehors et au-dessus des passions politiques ; l’extension de l’instruction à tous les degrés et, en particulier, la réorganisation des écoles primaires ; des encouragements à l’agriculture, au commerce, à l’industrie, sous la protection de la paix.
C’est là ce que l’Alsace aspirait à conquérir à la veille de l’attentat du 18 brumaire. Pour réaliser ce sage programme qui, à quelques nuances près, est encore celui des Français dévoués intelligemment à la grandeur de leur pays, il ne fallait ni dictature, ni atteinte à la forme du gouvernement. La vieille république de Strasbourg n’éprouvait aucun besoin d’une restauration monarchique. Ses sentiments se résumaient dans un mot de Rewbell à Bonaparte.
— Vous ne. m’aimez pas, lui disait un jour le futur empereur.
— C’est vrai, répondit l’Alsacien ; je ne vous aime pas, car vous affectez la tyrannie.
Pressentiment prophétique, s’il en fut ! N’est-ce pas le successeur de cet homme, l’héritier de son nom, le souverain que les Allemands seuls ont le droit d’appeler «providentiel », qui a été cause que l’Alsace, notre chère et malheureuse Alsace, n’est plus française !
TABLE DES MATIERES