CHAPITRE VII
l’enseignement, les arts, les clubs et la presse.
L’Université protestante avant la Révolution. — Le Gymnase protestant. — Le Collège catholique et l’Université catholique. — Le Collège national. — Désorganisation de l’enseignement secondaire et supérieur. — Insuffisance de l’enseignement primaire. — L’École centrale. — La poésie pendant la Révolution : Auguste Lamey ; Champv; Schaller. — La prédication protestante et catholique : Blessig; Haffner; Euloge Schneider et Brendel. — Renaissance des études après la Terreur : Schweighæuser ; Brunck ; Koch. — La musique avant et pendant la Révolution : les écoles de chant sacré à la cathédrale et au Temple-Neuf ; Ignace Pleyel et sa symphonie, La Révolution du io août, ou le Tocsin allégorique. — La peinture et la sculpture : les Guérin ; Zix ; Ohmacht et Kirstein. — Le théâtre de la ville et le théâtre de la Bienfaisance. — Les clubs. — La presse. — Brochures révolutionnaires et contre-révolutionnaires. — Prospérité de l’imprimerie.
Nous approchons du terme que nous nous étions assigné; mais pour achever le tableau de la période que nous nous proposions de faire connaître, il nous reste à rassembler certains traits qui auraient malaisément trouvé place au cours du récit. Il ne convenait pas d’interrompre, pour les indiquer plus tôt, la suite de grands événements. Il conviendrait moins encore de les omettre. Au-dessous de cette mer mouvante des événements, il y a, pour ainsi parler, les courants qui les ont suscités et dirigés ; au-dessous des faits, il y a les institutions sociales, les mœurs, les coutumes, l’ensemble du mouvement intellectuel qui explique même les actes les moins explicables au premier abord. Deux courants ont fait la Révolution à Strasbourg : l’influence centrale, française, et l’influence locale, alsacienne. La première domine les
événements les plus importants, mais la seconde n’a pas été sans effet. Elle a fait équilibre, résisté parfois à l’action venue de Paris. Enfin, elle a formé avec elle une force imposante d’où sont sortis les résultats définitifs de la Révolution, dont le principal a été une incorporation matérielle et morale de l’Alsace à la France.
L’esprit de la Révolution fut, sans le moindre doute, très-favorable au développement de l’instruction publique. Cependant, durant la période des secousses violentes, de 1792 a 1795, la crise révolutionnaire jeta momentanément le trouble et même le désarroi dans l’enseignement.
Au début de la Révolution, il existait en Alsace de nombreuses écoles : Strasbourg possédait deux Universités, l’une catholique, et l’autre protestante, plus ancienne et plus renommée, où des maîtres distingués professaient le droit, les lettres, les sciences et la théologie.
L’origine de l’Université protestante remonte au lendemain de la Réforme. En adoptant la doctrine de la confession d’Augsbourg, les chanoines séculiers du chapitre de Saint-Thomas s’étaient engagés à se vouer à l’enseignement public ; ils furent fidèles à cet engagement. L’Université ne fut d’abord qu’un collège ouvert dans le chœur de l’église de Saint-Thomas ; plus tard, en 1566, il fut érigé en Académie par Maximilien II ; et ce fut seulement en 1621 que le Magistrat de Strasbourg obtint de Ferdinand II pour l’Académie le titre et le privilège d’Université. Quand Strasbourg fut . réuni à la France, un article spécial de la capitulation maintint l’Université dans son intégrité et confirma les droits dont elle jouissait depuis soixante ans. Mais à son administra-
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tion fut adjoint, au nom du roi, un curateur, qui était le préteur royal.
Durant les années qui précédèrent la Révolution, le mouvement intellectuel avait été très-actif et très-brillant à Strasbourg. De nombreux étudiants se pressaient autour de chaires occupées par des professeurs d’un mérite incontesté. Des étrangers de distinction tenaient à honneur de suivre les cours de l’Université, « d’y étudier, a dit Haffner, le droit public, l’histoire, la politique, les antiquités, les belles-lettres, les sciences naturelles, les mathématiques et l’art de fortifier les places. Les Russes, les Suédois alliaient ordinairement à ces études celle de la langue allemande, tandis que les Livoniens, les Courlandais, et ceux qui venaient des différents pays de l’Allemagne cherchaient, pour continuer avec plus de succès leur voyage dans l’intérieur du royaume, à se familiariser davantage avec la langue française. » La Russie avait même fondé des bourses pour plusieurs élèves qui faisaient leurs études de médecine à Strasbourg. Ce n’était pas là seulement un élément de prospérité pour l’Université, c’en était un aussi pour le commerce et l’industrie de la ville ; car on a estimé que ces étudiants étrangers dépensaient annuellement un million.
En dépit des communications si difficiles à cette époque, cette Université avait donc su acquérir ce que l’on appellerait de nos jours un caractère cosmopolite. Goethe se rencontrait à Strasbourg avec Herder, l’auteur des Voix des Peuples ; il apprenait de lui à chercher de nouvelles sources d’inspirations poétiques dans les créations naïves, spontanément issues du sentiment populaire; Metternich étudiait le droit des gens au cours de Koch,
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l'historien des traités de paix depuis le traité de Westphalie.
Le duc de Choiseul, pendant son ministère, envoya à Strasbourg des. élèves de l’École militaire pour y étudier le droit public. Parmi ces jeunes gens, plusieurs se sont illustrés dans l’époque suivante; nous rappellerons les noms du comte de Ségur, de Dcstutt-Tracy, de Gérard de Rayneval, du baron Bignon, du baron de Bourgoing.
L’Université protestante de Strasbourg était organisée sur le modèle des établissements analogues d’Allemagne. Elle se composait de quatre facultés, et l’enseignement se donnait en allemand, dans la langue officielle de la municipalité strasbourgeoise jusqu’en 1789. Treize prébendes de la collégiale de Saint-Thomas, supprimée par la Réforme, servaient à salarier les professeurs en titre. Les autres chaires étaient occupées par des professeurs libres, qui n’avaient pour traitement que la subvention scolaire payée par leurs élèves et qui vivaient d’espérance, jusqu’à ce que leur tour vînt de succéder aux anciens. Quoique cette condition fût précaire, les professeurs ayant une érudition et des connaissances solides n’ont jamais manqué à Strasbourg. On doit s’étonner que, malgré cette pénurie de revenus, la plupart de ces professeurs aient pu se former des bibliothèques riches et considérables.
Malgré ses modiques ressources, l’Université ne pouvait rester en dehors du progrès scientifique du siècle. En 1738, elle s’adjoignit une école théorique et pratique d’accouchement, un jardin botanique, un cabinet d’histoire naturelle; en 1773, c’est un observatoire qu’on érige auprès d’elle. Enfin, en 1780, une chaire nouvelle
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est créée pour le droit public, dont on s’occupait déjà accessoirement depuis 1760.
La direction de l’Université était confiée au recteur et aux doyens des facultés qui étaient renouvelés de six mois en six mois. Mais ce sénat académique ne constituait pas, comme partout ailleurs, une juridiction spéciale en faveur des étudiants.
Ce sénat n’était pas moins un corps privilégié et, à ce titre, il répugna profondément aux sentiments égalitaires qui se produisirent à partir de 1789.
Il était d’ailleurs placé sous une sorte de contrôle parlementaire. Toutes les décisions importantes étaient soumises à la sanction de l’assemblée des professeurs, qui était présidée avant la Révolution par un chancelier et deux scolarques et, après 1789, par le maire et deux membres de la municipalité, remplissant les fonctions de curateurs. On y faisait les élections aux chaires vacantes. On avait admis comme système de recrutement du corps universitaire que le mérite d’un savant ne peut être apprécié au juste que par ses pairs.
A côté de l’Université protestante, mais à un degré inférieur, s’élevait le Gymnase, fondation également luthérienne et indépendante. Il datait de 15 38, et avait été établi par le Magistrat dans le chœur de l’ancienne église des Cordeliers. Ses commencements avaient été très-modestes : les dix classes dont il se composait étaient séparées l’une de l’autre par de grandes toiles ou voiles de bateaux. L’enseignement oral qu’on y donnait en souffrait ; ces séparations légères ne pouvaient arrêter la voix, et les écoliers qui venaient assister à l’un des cours en entendaient à la fois trois ou quatre. Plus tard, le nom-
bre des classes fut réduit à sept, et le Gymnase fut transféré à l’ancien couvent des Dominicains, où il est resté depuis.
C’est du Gymnase qu’est sortie l’Université ; mais en 1621, lorsque l’Université fut définitivement constituée, il en fut séparé tout en lui restant subordonné. Son premier directeur avait été Jean Sturm, déjà renommé pour son brillant enseignement à Paris, et dont les efforts furent puissamment secondés par le stettmeister, Jacques Sturm de Sturmeck. Dès 1578, Sturm avait pour auditeurs trois princes, vingt-quatre comtes et barons, et deux cents gentilshommes, sans compter la foule de plébéiens qui se pressaient à ses cours. En peu d’années ce Gymnase fut l’un des plus remarquables d’Allemagne.
A côté de l’enseignement protestant existait un enseignement catholique. Dès le mois d’août 1685, par lettres patentes fut établi à Strasbourg un collège pour l’instruction de la jeunesse catholique. La direction de cet établissement fut confiée aux jésuites. Plus tard (1701), l’Université catholique qui avait été créée à Molsheim en 1617, et qui comprenait les deux facultés des arts et de théologie, fut transférée à Strasbourg et annexée au collège. Après la suppression des jésuites en 1764, le collège fut confié à des prêtres séculiers et, plus tard, en 1778, Louis XVI y établit un pensionnat noble, c’està-dire y institua un certain nombre de bourses en faveur de gentilshommes pauvres. Au moment de la Révolution, on enseignait à l’Université catholique la théologie, la philosophie, le droit canon et l’histoire ; mais, bien que cet établissement comptât dans son sein quelques hommes de mérite, il ne put jamais rivaliser avec l’Université et
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le Gymnase protestants. Pendant la Révolution, le collège prit le titre de Collège national, et fut placé sous la direction de Chayrou, qui fut, avec Saltzmann et Rouget de Lisle, l’un des principaux rédacteurs de la Feuille de Strasbourg, l’organe de Dietrich. Chayrou était instruit et dévoué ; mais, distrait par la fièvre politique qui l’entourait, et placé dans des conditions peu favorables à la prospérité d’un établissement scolaire, il vit l’insuccès suivre ses efforts ; et, malgré l’appui de la municipalité, ne parvint pas à relever le collège.
Sur plus d’un point, Chayrou avait devancé son époque en matière scolaire. Dans la séance du 6 janvier 1792 de la Société des Amis delà Constitution, il avait abordé un problème qui n’est pas encore résolu de nos jours, en présentant un projet à' Etablissement national pour F éducation des femmes à Strasbourg. Et, chose curieuse, ce projet fut vivement combattu par Schneider. Le futur accusateur public s’éleva contre l’internat dans des termes qui méritent d’être retenus : « Mettez, dit-il, les filles dans un pensionnat quelconque, elles n’y trouveront pas cet intérêt qui les lie à leurs mères. Jamais l’art ne pourra égaler la nature. N’est-ce pas à la mère à former le cœur et les mœurs de sa fille ? Quant aux sciences et aux connaissances accessoires, ne trouvera-t-elle pas partout des professeurs et des maîtresses habiles? En réunissant ainsi l’éducation maternelle avec l’instruction scientifique, on parviendra à en former une épouse aimable, une mère digne de ce nom auguste. »
Jusqu’en 1791, il n’y eut rien de changé dans l’Université et le Gymnase : ces institutions continuèrent à fonctionner comme par le passé et dans le même esprit.
Mais, dès le premier appel des volontaires, les élèves des Universités, du Gymnase et du Collège national, il faut le dire à leur honneur, devinrent plus rares. A partir de ce moment, sous l’influence de causes multiples, l’appauvrissement des écoles ne fit que s’aggraver, que s’étendre.
L’ancien enseignement était suspect aux partisans de l’ordre nouveau. Les jacobins allemands, sous l’inspiration de Schneider, l’avaient en défiance et aversion. Schneider avait deux raisons de haïr l’ancien régime scolaire et d’en poursuivre la ruine : il en connaissait les abus, pour l’avoir pratiqué ; et, de plus, il était l’auteur d’un plan de réformes. Ce régime rencontra pourtant un chaleureux défenseur, le professeur de théologie Haffner. Avec la collaboration de Hermann, de Lauth, et de Muller, ses collègues, il publia en 1792, sous le titre. De F Education littéraire, ou Essai sur l’organisation d’un établissement pour les hautes sciences, un gros volume, qui n’est, en réalité, sous la forme d’un programme, que l’apologie de l’Université protestante. « Il faut bien, disait-il, se 'garder de confondre l’Université de Strasbourg avec la plupart de ses sœurs aînées établies dans l’intérieur de la France. Il règne entre elles une différence aussi grande que l’est celle qui sépare le catholicisme du protestantisme, l’ordre hiérarchique de l’ordre presbytérien. »
L’Université et le Gymnase n’étaient protégés et défendus que par le parti modéré et, à mesure que ce parti perdit du terrain, ces établissements d’instruction supérieure et secondaire furent de plus en plus menacés.
Bon nombre de maîtres, accusés de modérantisme, s’enfuirent, se cachèrent, ou furent arrêtés. L’Université,
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suspecte de fédéralisme, fut fermée; fermée également la Bibliothèque; fermés les Gymnases de Strasbourg et de Bischwiller, et l’Institut pédagogique de Pfeffel à Colmar. Toute l'instruction publique se trouva réduite à l’enseignement primaire, et encore était-il fort insuffisant. En bien des localités, cet enseignement fut supprimé; les instituteurs, souvent complices des prêtres révoltés, et toujours soupçonnés de l’être, avaient disparu. Ceux qui étaient demeurés à leur poste voyaient leurs écoles abandonnées, oubliées, dédaignées. Les femmes, dans les maisons désertées par les hommes, qui étaient à l’armée, gardaient auprès d’elles leurs enfants et ne songeaient plus à les faire instruire.
Le cas du Gymnase protestant était spécial. Son existence aurait dû être assurée par les décrets du 17 août et du Ier septembre 1790, qui ordonnaient la conservation de tous les établissements appartenant à la confession d’Augsbourg. Le Gymnase n’en cessa pas moins d’exister pendant quelque temps.
Dès le mois d’octobre 1793, le directeur, Jérémie- Jacques Oberlin, fut interné à Metz avec les membres de l’administration du district, dont il avait fait partie. Deux professeurs, Beyckert et Michel Pries, inscrits comme Oberlin sur la liste des suspects, furent expulsés de Strasbourg ; un troisième, Brunncr, partit de son propre mouvement. A la fin de novembre, les salles de classes, sauf une seule, furent transformées en corps de garde et l’on dut réunir hors de l’établissement le peu d’élèves qui restaient. Enfin, le 29 mai 1794, le maire Monet dénonça formellement le Gymnase et l’esprit de son enseignement, « imbu de germanisme », au conseil
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municipal. Le conseil, d’humeur docile, se rangea à l'avis du maire ; il ordonna l’apposition des scellés au bureau de l’administration.
Pendant trois trimestres, les professeurs ne touchèrent aucun traitement. Quatre d’entre eux s’obstinèrent à enseigner malgré la mesure dont ils étaient victimes; mais deux ne tardèrent pas à être arrêtés, et les deux autres, menacés d’être conduits à la citadelle de Besançon, ajournèrent leurs élèves d’abord à une décade, puis à un délai indéterminé.
La chute de Robespierre rendit la liberté et la sécurité aux professeurs du Gymnase. Ils reprirent leurs cours, avant même d’y être autorisés par le représentant Foussedoire. Ce ne fut qu’au commencement de 1795 qu’ils furent réintégrés officiellement dans l’exercice de leurs droits.
La Révolution n’exerça pas moins une salutaire influence sur le Gymnase, malgré les épreuves auxquelles il fut soumis. Son enseignement avait vieilli; ses méthodes ne répondaient plus aux besoins du temps. La Révolution concourut à modifier le plan d’études, à l’animer d’un souffle nouveau, à le mettre en harmonie avec les idées et les sentiments de la société qui venait de naître.
Jusqu’en 1792, le Gymnase n’avait été qu’une école préparatoire aux études universitaires ; les langues classiques formaient la base de l’enseignement. A partir de cette époque, on fit une part plus large aux langues vivantes, et en premier lieu au français, la plus vivante de toutes. On étendit les programmes d’histoire naturelle, de physique et de logique; on s’efforça de rendre les
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jeunes gens, qui désormais pouvaient être appelés aux fonctions publiques, capables d’être d’utiles citoyens.
De louables tentatives avaient d’ailleurs été faites par l’administration communale de Strasbourg, en faveur de l’instruction secondaire. Nous avons vu, en 1791, fonder le Collège national; mais il dut fermer à peu près en même temps que le Gymnase, et ne rouvrit point, malgré une décision du conseil municipal qui, en 1794, essaya de le réorganiser.
Ce fut une Ecole centrale qui lui succéda, en vertu du décret du 7 ventôse an III (27 février 1795). Cette école fut installée par le représentant du peuple Yard- Pauvilliers, qui ne négligea rien pour en assurer le succès. Il la pourvut d’excellents maîtres : Schweighæuser, Hermann, Herrenschneider, tous trois anciens professeurs de l’Université, et Arbogast, ancien député. Le professeur de littérature française était Hullin, le futur doyen de la Faculté des lettres. L’École centrale était placée sous la direction d’un comité de surveillance, qui comptait parmi ses membres le savant Brunck et le non moins savant Haffner. Sous le Consulat, elle se transforma en lycée.
Quant aux écoles de district, elles « n’offraient qu’un enseignement élémentaire et préparatoire; elles s’arrêtaient aux premiers linéaments de la science », a dit précisément Haffner, bien placé pour les connaître, et bien apte à les juger.
L’instruction primaire avant la Révolution était entre les mains des deux clergés. Les écoles étaient nombreuses, mais les protestants, au Lût de la pédagogie allemande et de ses progrès à la fin du siècle, avaient un
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avantage sur les catholiques, qui n’avaient cure des méthodes. Il faut pourtant dire à l’honneur de l’évêque assermenté Brendel que pendant le temps, si court, où il fut à la tête du clergé d’Alsace, il fit plus pour l’enseignement primaire, en dépit des circonstances difficiles, que ses prédécesseurs n’avaient fait.
De l’enseignement primaire, il ne restait rien après la Terreur; il fallut le créer a nouveau. Ce fut une des plus vives préoccupations de l’administration du Bas- Rhin. Bon nombre des anciens maîtres d’école reprirent leurs anciennes places ; on en nomma de nouveaux dans les villages qui en manquaient.
Mais les parents s’étaient habitués à négliger l’instruction de l’enfance : on la rendit obligatoire. Le fait est constaté par une lettre du 22 frimaire an III, signée Férat, procureur de district. Les parents furent tenus d’envoyer leurs enfants à l’école, sous peine d’amende. C’est l’origine de ce développement constant et régulier de l’instruction primaire en Alsace, qui a assuré aux départements du Haut et du Bas-Rhin une supériorité incontestée. Par malheur pour les maîtres d’école, l’enseignement ne fut pas seulement obligatoire, il fut aussi presque gratuit. Le même document nous apprend que les parents ne payaient pas les leçons ; ils laissaient le maître mourir de faim. Ces martyrs de la bonne cause, que l’indifférence et même le dédain public avaient abaissés au rôle de parias, en étaient réduits à aller tous les trois mois de maison en maison mendier des parents le peu d’argent qui leur était dû. A l’époque de la moisson, on croyait leur faire une grâce en leur permettant d’aller recueillir leur modeste dîme. La commune les
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regardait comme des êtres à charge, et les traitait en conséquence. Ils avaient échappé à la domination du prêtre, mais non au despotisme des familles ni à la situation humiliée que les préjugés séculaires leur avaient faite.
Lorsqu’aux jours troublés eut succédé une vie sociale plus régulière, on s’aperçut que, malgré les interruptions que nous, avons signalées, l’impulsion révolutionnaire n’avait pas été inféconde. L’esprit de l’enseignement primaire fut profondément modifié. La domination du prêtre ou du pasteur qui, jusqu’en 1 789 avait été absolue, fut, sinon détruite, du moins restreinte : l’Ecole ne fut plus l’humble servante de l’Église. L’étude du français, à la diffusion duquel les jacobins s’étaient dévoués, comme nous l’avons vu, avec un enthousiasme national qui touchait au fanatisme, fut inscrite en tête du programme des études. Les générations nouvelles se trouvèrent ainsi unies par un lien plus étroit à la République française, et ce lien n’est pas un des moins forts parmi tous ceux qui aujourd’hui, malgré la victoire allemande, rattachent le cœur attristé de l’Alsace à l’âme frémissante de la France.
Lorsque les passions politiques dominaient les esprits, lorsque la jeunesse, avec ses ardeurs généreuses se vouait à la défense de la patrie, lorsque la plupart des maîtres étaient dispersés, en prison, ou en fuite, il était inévitable que la vie littéraire et scientifique à Strasbourg, si vivace depuis la Réforme, fût momentanément languissante. La Révolution jeta dans les esprits avides d’instruction de nouvelles pensées, des préoccupations impérieuses, exclusives. Les études calmes ne purent trouver place au milieu des événements violents.
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De 1789 à 1792, c’est l’aube révolutionnaire, période d’espoir et d’enthousiasme ; une sorte d’enivrement universel était dans l’air ; des poètes ne pouvaient manquer d’éclore : Auguste Lamey, né en 1772, publie son premier recueil. C’étaient des poésies intitulées : Gedichte eines Franken arn Rheinstrom, qu’il traduisit en français. Poésies d’un Franc aux bords du Rhin.
« La renaissance miraculeuse de la France, dit-il dans la préface, a éveillé dans notre pays un esprit qui n’a semblé être d’abord qu’une émotion passagère, mais qui est devenu un noble désir de participer à l’heureuse rénovation. Chacun veut contribuer lui aussi au développement national ; chacun prétend à l’honneur d’être le collaborateur de l’œuvre glorieuse, afin de mériter aussi la reconnaissance de l’avenir. Le but est le même pour tous, mais les moyens sont différents ; le zèle est le même, mais les forces sont inégales. L’enthousiasme général qui unit et fortifie les aspirations de toute la société m’a également enflammé. Je ne suis encore qu’un simple spectateur, mais je suis un spectateur qui ne considère pas d’un regard froid et indifférent le remarquable drame qui se joue sur la scène du monde, un spectateur qui, à chaque nouvel incident, ne saurait contenir l’explosion bruyante de ses sentiments. C’est ainsi que ces poésies ont vu le jour. »
L’auteur chante la prise de la Bastille, la conquête des droits de l’homme, l’abolition de la noblesse, la Fédération, la mort de Mirabeau, le dévoûmeht des femmes de Strasbourg, etc... On dirait une gazette rimée, n’était le souffle vraiment poétique qui l’anime. Chose digne d’être notée, cette œuvre du patriotisme français le plus
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pura été éciite en allemand ; et, chose plus extraordinaire encore, Auguste Lamey, après une longue carrière judiciaire, est toujours resté, quoique poète et magistrat, fidèle aux croyances de sa vingtième année.
La poésie est associée à la vie publique; on lui a réservé une place dans les grandes solennités patriotiques. Elle préside à l’inauguration du temple de la Raison et à la fête de l’Etre suprême. Le conseil municipal invite officiellement le jeune Lamey « à prendre sa lyre et à chanter des hymnes à la Liberté » . Lamey compose ses Chants de décade, destinés à être déclamés à la manière antique, avec accompagnement de musique, dans le temple de la Raison. C’est une œuvre de circonstance, où respire un profond sentiment religieux, au sens humain du mot, un patriotisme intense et qui s’élève souvent à une véritable beauté poétique. Le succès en fut immense. Il encouragea un autre poète, Schaller, de Pfaffenhoffen, à publier un recueil du même genre en allemand, Gesànge auf aile Dckadcn and V-ollisfeste der Franken, inspiré par un déisme ardent, et qui était une sorte de livre de cantiques de la nouvelle religion. Chaque chant porte en tête la date du jour où il devait être exécuté.
Les idées nouvelles animèrent non -seulement des poètes, mais aussi des prédicateurs — peu de prédicateurs catholiques, avouons-le, si ce n’est Euloge Schneider et l’évêque constitutionnel Brendel; — mais les prêches d, es pasteurs protestants étaient pleins des grands sentiments et des grandes pensées du début de la Révolution. Les aspirations de cette merveilleuse époque furent plus d’une fois éloquemment exprimées dans les
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temples luthériens et calvinistes sous la forme la plus modérée , cela va de soi, mais avec une chaleureuse conviction.
La chaire protestante eut deux prédicateurs remarquables, Blessig et Haffner. Leurs discours étaient essentiellement philosophiques, comme l’esprit du temps. Il y était question de morale et non de dogme. Ces orateurs parlaient dans les deux langues, mais de préférence en allemand. Tous deux appartenaient à la Faculté de théologie protestante et n’avaient pas moins de succès comme professeurs que comme prédicateurs.
La Terreur et l’invasion arrivent; alors le vide se fait dans les écoles et dans les temples. Il ne s’agit plus de littérature ni de rhétorique, on a des soucis plus pressants. On ne trouve plus que des orateurs de clubs, comme Monet, enflammés du désir d’élever les âmes à la hauteur de tragiques circonstances.
Après les tourmentes des dernières années, 1795 est le renouveau. Dans une atmosphère plus calme, les écoles se rouvrent, les esprits, moins troublés, retrouvent les anciennes voies d’études réfléchies, de recherches laborieuses ; l’ardeur scientifique et littéraire renaît.
La Société d’agriculture et des arts de Strasbourg est une des premières qui se soient fondées en France. Elle fut, en Alsace, la première tentative d’une restauration des sciences et des lettres.
Le conseil municipal suit ces tendances ; il encourage les efforts privés ; il fonde des prix pour être distribués dans le Munster, devenu le temple de la Liberté, simple transition pour redevenir une cathédrale.
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La distribution a lieu le Ier vendémiaire, jour anniversaire, de la fondation de la République. Ces prix furent décernés pendant plusieurs années, et les lauréats furent des maîtres. Il suffit de citer l’helléniste Schweighæuser et le professeur de physique Frédéric Ehrmann, l’inventeur des lampes à air inflammable.
Voici, par exemple, la liste des lauréats couronnés à la fête de l’an VIII « pour avoir fait imprimer, dans le courant de l’an VII, des ouvrages utiles aux sciences ou tendant à l’affermissement de la République». C’étaient les citoyens : Leib, de Strasbourg, auteur d’un ouvrage élémentaire de morale républicaine à l’usage des écoles primaires; Deyeux et Parmentier, auteurs d’un Précis d’expériences et observations sur le lait; Tourtelle, professeur à l’École de médecine de Strasbourg, auteur des Eléments de médecine théorique et pratique ; Bottin . auteur de Y Annuaire politique et économique du département du Bas-Rhin.
Par le caractère de ces ouvrages, on remarquera que les prix dont nous parlons étaient décernés bien moins à des écrits ayant pour but le progrès de la science pure que la vulgarisation des idées scientifiques et patriotiques.
De semblables concours avaient lieu à Colmar. Ils témoignent de la sollicitude constante de l’Alsace pour les progrès de l'instruction et la diffusion des lumières.
Le mouvement littéraire fut surtout dirigé vers les études philologiques et historiques, qui avaient été en grand honneur dans l’ancienne Université. C’était renouer une tradition, un instant interrompue.
A ce moment, Schweighæuser, revenu de Baccarat,
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village lorrain où il avait été interné, donne au public sa belle édition de Polybe, fait son édition du Banquet d’ Athénée, et publie également son Tacite et son César, préparés pendant la Terreur. Richard Brunck, plus tard membre de l’Institut, édite Plaute et commente Térence. L’histoire est étudiée, principalement au point de vue diplomatique, par un élève de Schœpflin, par le professeur Koch , ancien député, futur membre du Corps législatif et du Tribunat. Son Histoire abrégée des Traités de paix depuis la paix de Westphalie, qui a surtout fondé sa réputation, est de 1796.
Le mouvement scientifique, si l’on excepte les travaux mathématiques d’Arbogast, se produisit dans les sciences naturelles. L’École de médecine avait deux professeurs très-distingués : Hermann et Lauth. Jean LIermann, qui avait déjà appartenu à l’ancienne Université, enseignait la zoologie et la botanique à l’École centrale. Fondateur du Musée d’histoire naturelle de Strasbourg, il devançait son époque en faisant, en dehors de son enseignement officiel, des cours de chimie et de physique pour les ouvriers. Thomas Lauth était un anatomiste de grande valeur ; Gerboin , professeur de chimie, était aussi un véritable savant.
Comme les savants, comme les littérateurs, les artistes eurent à souffrir de la Révolution. L’aristocratie les faisait vivre; ils devinrent naturellement suspects. Cependant, comme on avait besoin d’eux pour donner de l’éclat aux fêtes, on les réquisitionnait. C’était le procédé du temps.
La musique était indispensable à ces solennités patriotiques. Le goût musical a toujours été très-répandu à
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Strasbourg, et le Magistrat l’avait encouragé de son mieux. Jusqu’en 1789, la ville possédait une musique. Avant 1789, il y avait deux écoles officielles de musique, partant une grande émulation dans les études. L’école catholique se rattachait à la cathédrale, l’école protestante au Temple-Neuf. La première était entretenue par le grand chapitre et protégée par le cardinal- évêque de Rohan. Elle comptait beaucoup d’élèves, et ses maîtres de chapelle étaient justement renommés. Au xvme siècle, se distinguèrent surtout François-Xavier Richter et son successeur Ignace Pleyel. L’école du Temple-Neuf ne lui cédait guère; elle aussi était riche et bien dirigée. La ville nommait un inspecteur général de la musique, chargé de surveiller, au point de vue artistique, la musique religieuse et profane, celle des temples et celle des concerts.
A partir de 1731, il y eut, chaque année, trente grands concerts donnés sous le patronage des autorités, du gouverneur, de l’intendant, du préteur et du Magistrat.
La Révolution amena la ruine de ces institutions ; les concerts devinrent de simples entreprises privées.
Les premières tentatives de ce genre se firent sous la direction de Pleyel, au Miroir, et elles réussirent.
Le théâtre se trouvait aussi dans un état très-prospère ; son orchestre était, de l’aveu de tous les étrangers, le second de France. Mais bientôt l’harmonie cessa de régner parmi les musiciens ; la division se mit dans leurs rangs. Un certain nombre d’entre eux partirent pour Paris, et les orchestres de Pleyel et du théâtre furent désorganisés.
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Il est à croire que ce personnel artistique avait bien diminué. « La musique qui a lieu dans la cathédrale tous les dimanches et fêtes, dit un voyageur, est exécutée par d’excellents musiciens ; ils vont, à huit heures du matin, dans le Temple-Neuf, qui est une église luthérienne; à neuf heures, ils vont dans la cathédrale et, le soir, ils composent l’orchestre de la comédie. »
On voit que les mêmes hommes suffisaient à tout : c’étaient des musiciens servant Dieu et le diable et, comme on l’a dit, dînant de l’autel et soupant du théâtre.
La direction du théâtre, appelé Comédie-Française, fut confiée, durant la Révolution, au citoyen Demeri; la salle ne fut fermée qu’à la suite de l’arrestation du directeur et de sa femme; et même alors les représentations théâtrales ne furent interrompues que momentanément ; il ne tarda pas à se constituer une société d’amateurs, de volontaires de l’art dramatique, qui transforma le poêle des Drapiers en salle de spectacle.
Ce fut le théâtre de la Bienfaisance, dont l’inauguration eut lieu le 25 vendémiaire an III. On y donnait, une fois et souvent deux fois par décade, des opéras et des vaudevilles en français, au bénéfice des pauvres. L’orchestre était conduit par Kuntz qui, plus tard, fut appelé, avec sa femme, chanteuse de talent, à l’Opéra- Comique de Paris. Le théâtre de la Bienfaisance fut le rendez-vous de la bonne compagnie. Il dura cinq à six ans, et servit à développer le talent artistique de plusieurs de ses membres, qui n’abandonnèrent pas la scène et qui continuèrent à se distinguer sur plusieurs grands théâtres de France.
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 299
Il y eut aussi un spectacle allemand portant le même nom : théâtre de la Bienfaisance. Il ne s’est constitué que le 28 nivôse an VII. Son siège était d’abord au Théâtre-National. Il occupa, dans la suite, le même local que la Bienfaisance française. Les représentations étaient rares, « quoique quelques talents, a dit Bottin dans son Annuaire de l’an VIII, en aient marqué les débuts, il est cependant a regretter qu’ils 11’aient pas été préférablement dirigés vers la propagation de la langue nationale. En effet, l’uniformité du langage fut, dans tous les siècles, le lien le plus sûr de tous les individus qui composent une même, nation.»
Pleyel, élève de Haydn, était né en Autriche, mais Strasbourg l’avait adopté. Au début de la Révolution, il remplissait les fonctions de maître de chapelle à la cathédrale. Sa qualité d’Autrichien le rendait suspect, mais son mérite musical le sauva. La municipalité lui intima, en 1793, l’ordre de composer une symphonie pour célébrer l’anniversaire du 10 août.
Pour accomplir ce travail, Pleyel se retira à Dorlisheim, village des environs de Strasbourg. Un gendarme était attaché à sa personne. Dans ces conditions peu favorables à l’inspiration, il composa en dix jours une œuvre magistrale : La Révolution du 10 août, ou le Tocsin allégorique. Les répétitions eurent lieu trois jours de suite, à la cathédrale, à 10 heures du soir, à cause des grandes chaleurs.
Cette symphonie n’a jamais été publiée ; elle n’existe qu’en manuscrit, à Strasbourg. Elle fut exécutée pour la première fois en 1793 dans le chœur de la cathédrale; pour la seconde fois, en 1798, dans la salle de concert du
l’alsace française.
Miroir; pour la troisième et dernière en 1799, à l’inauguration de la salle de concert de la Réunion des Arts.
Rien n’avait été négligé pour donner la plus grande pompe à cette exécution musicale, qui devait dépeindre l’attaque des Tuileries par les sections et la chute de la royauté. On avait fait venir des musiciens de tout le département. Pour un effet de tocsin d’alarme, Pleyel avait eu besoin de cloches. La municipalité mit à sa disposition toutes celles dont elle disposait. Sur trois cents qui étaient réunies à la fonderie de Strasbourg pour être converties en canons, Pleyel en choisit sept qui, sans former précisément l’échelle de la gamme, donnaient plusieurs accords d’un effet majestueux et terrible.
L’introduction exprime le réveil du peuple. Les sons s’élèvent peu à peu, se pressent, éclatent en orage: on assiste à l’attaque des Tuileries. Le tumulte diminue. Mais tout à coup retentit le premier appel du tocsin, les tambours battent la générale, les accents lugubres des cloches se multiplient; c’est le combat. Dans les mille bruits de cette mêlée, on distingue le chant des royalistes O Richard, ô mon roi ! Le canon retentit — du vrai canon ! — les résistances sont vaincues et tout se termine par un chœur formidable : Le peuple est sauvé, la victoire est à nous !
L’enthousiasme à la première audition fut inexprimable ; c’était du délire. La municipalité, convaincue que l’auteur d’une musique si révolutionnaire ne pouvait être qu’un bon patriote, rendit à Pleyel la liberté et le débarrassa de son gendarme.
Ce n’était pas seulement pour ces grandes et extraordinaires solennités que la municipalité réclamait le con-
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 301
cours des musiciens. Chaque décade, chaque jour de fête, elle donnait des concerts patriotiques dans le Munster. C’est ainsi que Strasbourg sut maintenir sous la Terreur le renom qu’il possédait avant la Révolution, d’être, Paris excepté, la première ville musicale de France.
Parmi les musiciens, la personnalité la plus marquante après Pleyel est Edelmann l’aîné. Il était remarquablement doué. A Paris, il avait eu de grands succès comme pianiste et organiste et avait écrit des compositions fort estimées, entre autres l’opéra d 'Ariane à Naxos. Après s’être acquis une petite fortune, il retourna à Strasbourg. Là, il s’intéressa au mouvement révolutionnaire et prit même une part active aux événements. Il commença par être ami de Dietrich ; plus tard il passa dans le parti des jacobins. Sa nature enthousiaste suivait le courant, par entraînement artistique plutôt que par conviction raisonnée. Schneider l’entraina dans sa perte. Il mourut à Paris sur la guillotine.
La peinture et les arts qui s’y rattachent furent moins privilégiés que la musique. Ils disparurent pendant la crise révolutionnaire et ne reparurent que sous le Directoire. C’est alors que fleurirent Benjamin Zix, artiste d’un talent original et vrai; Ohmacht, l’auteur du monument élevé en l’honneur de Desaix dans l’ile du Rhin; Kirstenstein, communément appelé Kirstein, orfèvre-ciseleur, qui a laissé des travaux d’une habileté remarquable, et qui fit pendant quelque temps partie du conseil municipal. Une école de dessin fut réorganisée sous la direction de Christophe Guérin, le graveur qui fit souche d’une génération d’artistes et fut le maître d’Henriquel Dupont.
Durant un siècle les Guérin d’Alsace ont été graveurs, peintres et dessinateurs. L’ancêtre, Jean Guérin, né à Cry, diocèse de Langres, en 1734, devint Strasbourgeois par adoption en 1750. Cette année-là, il fut nommé graveur à la Monnaie. Il laissa trois fils : Edmond, Christophe et Jean-Urbain. Edmond avait d’abord suivi la carrière paternelle ; il devint commissaire des guerres sous la République. Christophe succéda à son père à la Monnaie de Strasbourg. Jean-Urbain, son frère, avait cherché fortune à Paris, où il arriva en 1785, annoncé et protégé par le maréchal de Contades, gouverneur d’Alsace. Il s’adonna à la miniature, alors autant à la mode qu’elle est délaissée aujourd’hui ; le genre avait du succès, le peintre en eut de même. Il obtint de peindre Marie-Antoinette, le roi, les Praslin, les Choiseul, les Broglie, les Montmorency, les Rohan, toutes les plus illustres et les plus charmantes têtes de France. Mais les idées nouvelles l’attirent. Il assiste à la démolition de la Bastille et écrit : «Je jouissais du triomphe du peuple en foulant aux pieds ce monstre de despotisme. » Cependant la noble clientèle de Guérin diminuait. On commençait à se cacher, à émigrer. De nouvelles figures apparaissaient à la lumière. Guérin prit des croquis aux séances de l’Assemblée constituante : nous avons ainsi de vivants portraits du duc d’Orléans, de Mirabeau, de Rabaut Saint-Étienne, de Sieyès, de Lafayette. Bien qu’il peignît les orateurs et les politiques du tiers état, comme il avait peint la famille royale et la cour, comme il peignit dans la suite Bonaparte, Kléber et toute l’aristocratie militaire du Consulat et de l’Empire, il ne faudrait pas croire que Guérin accueillit avec indifférence
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 303 les grands changements auxquels il assistait et vit disparaître sans un regret toute la brillante société dont les séductions et la fleur d’élégance lui étaient si connues. Libéral, il l’était sincèrement; royaliste, il l’était avec une sincérité égale. C’était un feuillant, comme on disait alors.
Outre les généraux illustres d’alors, il peignit Mme Récamier, la plupart des beautés nouvelles, enfin, en 1808, l’impératrice Joséphine. Quand le régime nouveau tomba, et que l’ancien régime reparut, Guérin redevint le peintre de la noblesse. Après la Révolution de 1830, il se retira en Alsace, à O bernai. Sa carrière était finie. Il voulut consacrer ses derniers jours à l’amitié et à sa chère patrie locale. Cinq ans plus tard il mourut.
Pendant la Révolution, toute l’activité des esprits étant tournée vers les questions politiques, on aurait une idée bien incomplète de la vie des Strasbourgeois à cette époque fiévreuse, si l’on ne se représentait l’immense mouvement produit par la presse et les clubs. Au cours de notre récit, nous avons eu occasion de nommer les principaux journaux et de faire connaître les principales sociétés populaires. Nous allons compléter le tableau de ces puissances nouvelles que l’opinion faisait et défaisait suivant ses progrès ou ses reculs.
Le club le plus important par le nombre et l’activité de ses membres, par sa durée, par les mesures qu’il inspira ou voulut inspirer, était la Société de la Révolution, fondée le 15 janvier 1790. Dès le 14 février de la même année elle changeait son nom en celui de Société des Amis de la Constitution. Puis, par suite de scission, le 6 février 1792, une partie de ses membres, comme on sait, alla siéger à l’Auditoire du Temple-Neuf. Us ne se réuni-
rent que quelques mois. Ils avaient gardé leur nom à’ Amis delà Constitution , mais, pour les distinguer, on les appelait les Scissionnaires ou les Feuillants.
La majorité, qui avait continué de s’assembler au Miroir, prolongea son existence pendant toute la durée de la Révolution à Strasbourg. Outre son titre officiel, on lui donnait diverses appellations. Le public et les membres de la Société employaient indifféremment les suivantes : Club patriotique, Société des Vrais Amis de la nouvelle Constitution, par opposition aux scissionnaires, considérés comme de faux amis ; trois noms étaient les plus fréquents : Société des Jacobins, club des Jacobins, Société de la Liberté et de l’Egalité affiliée à la Société des Jacobins de Paris. Tel était bien, en effet, le caractère du club, telle était son influence que nous avons marquée au milieu des événements, en maint endroit de cette histoire. Là était l’atelier, pour ainsi parler, où l’esprit jacobin, parisien, ébauchait les plans et les projets de francilisation, de révolution radicale en Alsace. Aussi quand, avec Bailly, l’esprit modéré, l’esprit feuillant reparut à Strasbourg après la Terreur, c’est à un démembrement qu’il recourut tout d’abord pour anéantir la puissance organisée, l’action des Jacobins. Au commencement de 1791, quand avaient cessé les anciennes assemblées des tribus, une société de tradition et d’esprit local, 1 ’ Assemblée des XII sections de la commune de Strasbourg, avait tenté de les remplacer tout en les continuant. A ce titre, elle avait paru suspecte de germanisme à Saint-Just et à Lebas, qui la supprimèrent, comme toutes les institutions particularistes qui leur portaient ombragé. Les membres furent même arrêtés,
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 305 le 6 novembre 1793. C’est sur une réouverture des XII sections que comptait Bailly pour atteindre les jacobins. La réouverture eut bien lieu, le 17 janvier 1795, mais la vieille tradition ne se réveilla pas de sa léthargie. Le même jour, Bailly instituait la Société populaire régénérée de la commune de Strasbourg, composée de scissionnaires modérés du club des Jacobins, qui fut fermé le lendemain. Cette imitation de la première scission et de la première société des Feuillants eut tout aussi peu de vie et de succès. Bientôt, d’ailleurs, la loi du 6 fructidor an III vint dissoudre toutes les sociétés populaires de France, et, le 27 août 1795, les deux créations de Bailly disparurent.
Tout à fait au début de la Révolution, trois sociétés de moindre importance s’étaient formées : la Société des Amis du Roi (1790), dont le titre indique suffisamment le caractère, et qui dura un an ; la Société de correspondance nationale, fondée par les gardes nationaux le 10 mars 1790, et qui dura moins encore; enfin, la Société du Séminaire appelée encore Société de l’ Union, ou Société des Catholiques, qui n’eut qu’une existence éphémère. Nous citons pour mémoire de petits cénacles, qui n’eurent aucune influence et n’en pouvaient point avoir, car ils n’étaient capables ni de prévoir les événements, ni de prendre la tête du mouvement, ni même de le suivre.
N’oublions pas une institution qui fut une curiosité, un signe du temps. A une époque où tout le monde avait la fièvre d’action et de propagande, l’agitation gagna, on le sait, jusqu’aux jeunes têtes. Ces mêmes adolescents que nous avons vus s’enrôler sous le nom de vélites de la garde nationale, firent une société politique à leur
L ALS. FRÀNÇ.
image : la Société des jeunes amis de la Constitution, fondée le Ier mars 1792, et remplacée le 21 juillet de la même année par la Société des jeunes amis de la Constitution et de la Liberté.
Il en fut des journaux comme des clubs. Ceux qui ne surent pas ou ne voulurent pas prendre position et accentuer leur politique à mesure que les événements se précipitaient, furent presque immédiatement abandonnés du public. C’est ainsi que de 1789 à 1791 il n’y eut pas moins de cinq journaux, rédigés par les hommes du même parti modéré, feuillant, qui naquirent, vécurent et moururent sans avoir eu d’influence. Le premier journal qui ait paru à Strasbourg en 1789 fut h Feuille hebdomadaire et politique de J. -F. Simon. Il finit avec l’année 1790. Il contenait un simple récit des événements de la semaine, sans caractère politique, malgré le titre qu’il avait pris. Il était fait sur le modèle incolore des anciennes gazettes privilégiées et retardait de cent ans. Le journal de J. Ehrmann, la Chronique de Strasbourg, qui parut la même année où là Feuille hebdomadaire disparut, fut transformé par son rédacteur, au bout d’un an, en journal allemand : Das Nationalblatt für das Niederrheinische Departement (La Feuille nationale du département du Bas-Rhin'). L’adoption de la langue allemande, plus répandue dans la basse classe des villes et des campagnes, ne prolongea pourtant que d’un an l’existence du journal d’Ehrmann. Sans se décourager, Ehrmann entreprit une troisième publication, Die Politische Strassburgische Zeitung ( La Gagette politique de Strasbourg), qui n’eut pas un meilleur sort.
Un imprimeur qui écrivait à l’occasion, André Ulrich,
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 307 fit durer deux ans (1 790-1791) une feuille hebdomadaire, Die Wœchentlichen Nachrichlen ( Les Nouvelles de la Semaine). C’est ce même Ulrich qui fut emprisonné quelques mois au séminaire, pendant la Terreur, et qui, remis en liberté au 9 thermidor, eut l’heureuse idée de réunir en deux volumes nombre de documents — comptes rendus, proclamations, discours, lettres, etc., — de la période révolutionnaire à Strasbourg. Ce recueil est connu sous le nom de Livre bleu, à cause de sa couverture. C’est la mine la plus précieuse de renseignements authentiques sur cette époque, depuis la destruction de la bibliothèque de Strasbourg.
Le journal d’Ulrich ne révélait aucune opinion bien arrêtée chez son directeur; pourtant, chaud partisan de Dietrich, il alla à Besançon déposer en faveur de l’ancien maire au moment où c’était faire acte de courage civique. Le journaliste valait mieux que son journal.
Nous ne ferons que nommer le Courrier politique et littéraire des deux nations (1791), édité par Treuttel et Wurtz. Ce n’était qu’une entreprise de publicité faite par une des principales librairies de Strasbourg.
Die Strassbur giscbe Zeitung(La Galette strasbourgeoise'), rédigée en allemand par Saltzmann, tint plus longtemps, trois ans entiers, de 1791 à 1794, sans avoir plus d’initiative et partant plus d’action que les feuilles précédentes. Le licencié Saltzmann était également un ami de Dietrich. C’était un littérateur zélé, qui avait fondé dès 1775 une Société littéraire allemande, et un citoyen plein de bon vouloir qui faisait tous les dimanches, au début de la Révolution, des conférences populaires à la Maison
commune.
Enfin voici un journal de parti, de portée et d’influence : La Feuille de Strasbourg, journal politique et littéraire des rives du Rhin (1792). C’était l’organe de Dietrich.Nous avons vu précédemment qu’il était rédigé par Cbayrou, le principal du collège, avec la collaboration de Saltzmann et de Rouget de l’Isle. La vie politique de son patron et les noms de ses rédacteurs nous dispensent de caractériser autrement son attitude. Il fut constitutionnel et non républicain.
Les journaux républicains étaient, pour la plupart, rédigés en allemand, et représentaient les tendances et la politique des jacobins alsaciens. Le premier en date eut pour titre : Dieneusten Religionsbegebenheilen in Frankreich (Les plus récents événements religieux en France ) [1790- 1792]. On voit que cet organe prenait la question d’un point de vue assez spécial. Il défendait les prêtres constitutionnels et attaquait les non-assermentés et leurs partisans. Le rédacteur, Kæmmerer, fut à la dévotion de Schneider, dont il était non-seulement compatriote, mais aussi collègue, en sa qualité de vicaire épiscopal. Kæmmerer ne suscita pas un grand courant d’opinion. Il survécut à son œuvre et à la Terreur.
La date de sa mort est le 3 vendémiaire an VII. Il 11e montra pas, semble-t-il, comme Schneider lui-même et ses autres amis, une fermeté d’âme qui ne se démentit jamais, car un contemporain, Bottin, a dit en écrivant sa notice nécrologique : « On eût désiré de lui un caractère plus à l’épreuve des vicissitudes des circonstances. »
Le même J. -F. Simon, dont nous avons vu l’essai loyal et malheureux avec la Feuille hebdomadaire et politique, lança aussi le journal Die Geschichte der gegeniuœr^-
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 309
tigen Zeit ( L’Histoire du temps présent ), qu’il continua de 1790 à 1792 avec la collaboration de A. Meyers Le tempérament de Simon n’avait pas changé au point de lui inspirer une publication d’initiative, mais du moins n’essaya-t-il pas de réagir contre les événements. Simon et Meyer furent d’ailleurs toujours sympathiques à Schneider. Schneider rédigea même X Histoire du temps présent en juillet, août et septembre 1793, après le départ de Meyer pour l’armée et de Simon pour Paris, où il joua un certain rôle au 10 août. La feuille cessa de paraître quand Schneider quitta à son tour Strasbourg pour remplir la mission de commissaire municipal à Haguenau.
Simon publia encore en 1792 le Patriotisches Wochenblatt ( Feuille hebdomadaire patriotique).
Un des nombreux Allemands que l’enthousiasme pour les idées nouvelles attirait en France, C.-F. Cotta, de Stuttgard, déjà publiciste dans sa ville natale, fonda et rédigea pendant trois ans (1790-1793) le Strassburgisches politisches Journal ( journal politique strasbourgeois). Elu officier municipal, il s’opposa à la destruction des statues de la cathédrale, mais, en d’autres circonstances, il se distingua p.ar l’emportement de ses passions révolutionnaires. Il fut de ceux qui protestèrent contre l’arrestation de Schneider : « Si Schneider est coupable, dit-il, nous autres patriotes le sommes aussi, et en particulier ceux qui ont parlé contre Dietrich et qui ont maintenu les séances du club allemand. » Ces témoignages des amis de Schneider peuvent sembler quelque peu suspects, mais ce qui en relève pourtant la valeur, c’est le moment où ils se sont produits, sous le coup
même de l’arrestation de l’ancien accusateur public. Arrêté à son tour sur l’ordre des représentants Baudot et Lacoste, Cotta fut détenu à la Conciergerie, à Paris, pendant près d’un an. Revenu à Strasbourg, il épousa la veuve de son ami Schneider, cette épouse d’un jour. Cotta est l’auteur présumé d’une apologie de Schneider qui a pour titre : Aventures de Schneider en France.
Les deux seuls journaux importants qui parurent en français dans la période républicaine à Strasbourg, furent rédigés par Laveaux. Ce n’est pas lui qu’on peut accuser d’avoir manqué de tempérament et de caractère. Déjà, à l’époque où il résidait à Berlin, comme professeur de littérature française et comme critique, il s’était fait nombre d’ennemis par sa polémique acerbe. Dans la suite, il avait professé à Stuttgard, dans cette même Ecole de Charles où Schiller fit ses études. A Strasbourg, c’est contre le parti modéré et surtout contre Dietrich qu’il déploya sa passion, dans le Courrier de Paris et des départements (1792). Poursuivi à l’instigation du maire, traduit devant le jury, Laveaux fut acquitté. Il n’en devint que plus âpre dans ses attaques. Il fit même le voyage de Paris pour soulever contre son adversaire le tout-puissant club des Jacobins. Dans le numéro du 7 novembre 1792 du Courrier de Strasbourg, continuation plus accentuée du Courrier de Paris, Laveaux annonce la fin de sa longue et violente lutte en ces termes, qui donneront une idée suffisante de sa manière : « Enfin, après quatre mois de persécutions, d’emprisonnement et de proscription, la bienheureuse journée du 10 août, qui a mis les Français à même de se rendre vraiment libres par de bonnes lois, a fait luire pour moi l’aurore
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 31 1 de la justice. Mes ennemis ont été confondus et dispersés, et le plus coupable d’entre eux, Dietrich, ci-devant maire de Strasbourg, pleure maintenant, dans les pays étrangers, ses sottises, ses bévues et ses crimes. Cet homme qui, lorsque la cour le soutenait, jurait grotesquement de périr à son poste, a fui comme un lâche, plutôt que d’obéir au décret de l’Assemblée nationale qui l’appelait à sa barre, et, se fiant plus aux chevaux de poste qu’à sa conscience, il a été en Allemagne et en Suisse demander sans doute à ses royaux amis le prix de ses services. Probablement d’Artois n’aura pas bien récompensé son zèle, car on a trouvé dans les papiers qu’on examine maintenant à la Convention, une lettre de ce ci-devant prince, qui prouve qu’il n’était pas content de l’intelligence de Dietrich, quoique ses intentions fussent les meilleures du monde. Le Conseil exécutif provisoire a rendu encore ma justification plus éclatante en me choisissant pour être un des vingt-quatre commissaires envoyés dans les départements, pour exciter le patriotisme, et engager la nation à se lever en masse contre les brigands qui infectaient nos frontières. » Après avoir tenu pour la politique de Schneider, Laveaux faillit partager son sort. Il fut du nombre des jacobins alsaciens arrêtés en même temps que leur chef.
Les journaux de cette époque n’avaient pas la physionomie de ceux d’aujourd’hui. Ils se présentaient plus modestement, leur format n’atteignait pas celui du moindre journal d’un chef-lieu d’arrondissement, et ils dédaignaient les artifices typographiques destinés à exciter à première vue la curiosité où à attirer immédiatement les yeux sur certains articles.
Le Courrier de Strasbourg , malgré son importance, n’avait qu’un double feuillet in-40. En tête, une petite vignette, sans prétention artistique, représente deux cavaliers au galop : l’un se hâte vers la ville, l’autre s’en éloigne. Sous cette vignette, le titre : Journal politique et littéraire, uniquement consacré aux nouvelles des frontières et des pays étrangers, et particulièrement a celles des deux rives du Rhin. Ce long titre était inexact. Le journal de Laveaux devançait son époque; il promettait plus qu’il n’a tenu. Il ne s’occupait guère que de politique intérieure, et il était même on ne peut plus mal informé de ce qui se passait à l’étranger; ce qui ne doit pas surprendre quand on considère combien peu satisfaisants sont, même de nos jours, même après nos désastres, les renseignements sur la politique étrangère dans la presse française.
Il y avait chez Schneider un tel besoin d’expansion, de propagande, d’action sur les esprits, que le siège d’accusateur public près le tribunal révolutionnaire et le tribunal militaire, les fonctions municipales, celles de membre du Comité de sûreté générale, la chaire de la cathédrale, la tribune des jacobins ne suffisaient pas à une activité véritablement dévorante. Il lui fallait encore un journal; il fonda Y Argus. Argos oder der Mann mit hundert Augen (Argus, ou l’Homme aux cent yeux), tel était le titre symbolique et inquiétant choisi par Schneider et son collaborateur Butenschoen. II y eut des journaux d’un tirage plus considérable, il n’y en eut pas qui fût plus en vue ni plus influent. C’était l’organe du jacobinisme local, en opposition avec le jacobinisme parisien. On devrait dire que la politique préconisée par
i/enseignekïent, i.es arts, les clubs, etc. 313
Schneider et ses amis était du jacobinisme fédéraliste, si ces deux mots ne juraient d’être réunis.
Comme Schneider, Butenschœn était d’origine allemande. C’était un Allemand du Nord, un Holsteinois enthousiaste de la Révolution. Devenu membre du conseil municipal de Strasbourg, il fut de ceux qui s’élevèrent le plus vivement contre l’arrêté de Saint-Just et de Lebas ordonnant la destruction des statues de la cathédrale.
Après l’arrestation de Schneider, il apostilla ainsi la lettre collective de ses amis à la Convention: « Schneider n’a pu me tromper, car il n’a jamais cessé d’agir avec une droiture sans exemple. Je suis prêt à mourir avec lui.» Il resta neuf mois en prison à Strasbourg, et eut la liberté de continuer son journal jusqu’au 16 juin 1794, où il fonda la Chronique républicaine. Après la chute de Robespierre, Butenschœn fut successivement professeur d’histoire à Colmar et bibliothécairearchiviste. Il fut nommé, sous Napoléon Ier, recteur de l’Académie de Mayence, et mourut à Spire, sous la. Restauration, directeur des études et conseiller du roi de Bavière, ce qui tendrait à prouver que dans la période la plus agitée de son existence, il a été dominé plutôt par son attachement personnel pour Schneider que par de solides principes politiques.
L 'Argus, malgré l’incontestable talent de ses deux rédacteurs, ne connut pas la prospérité matérielle, loin de là : il ne compta jamais plus de 150 abonnés, ce qui ne lui permettait pas de couvrir ses frais. Schneider se plaignait que le public soutint si peu son journal, tandis que d’autres feuilles « qui tournaient comme des girouettes » faisaient de bonnes affaires. « Mais cela ne
SH
m’empêchera pas de continuer mon Argus , disait-il. Il paraîtra, dût-il m’en coûter mon dernier liard. »
La préférence accordée à l'allemand comme langue des journaux et des publications périodiques n’avait pas seulement pour cause le manque de développement du français en Alsace ; il y avait une autre raison. La presse, à Strasbourg comme partout, était, selon l’esprit du temps, ardemment propagandiste. La Révolution ne connaissait pas de frontières; ses organes voulaient, eux aussi , passer le Rhin , gagner aux idées nouvelles les pays voisins d’Allemagne. Tel était le but poursuivi en 1793 et 1794 par Butenschœn, aidé d’Engelbach et de Schweighæuser fils, dans le Weltbote ( Messager cosmopolite] ); tandis que Y Argus avait un œil à Strasbourg et partout en Alsace, le Messager allait porter la bonne nouvelle dans l’Allemagne méridionale.
Il nous reste à citer, pour être complet, deux journaux de peu d’importance. Der Strassburger Curier(Le Courrier de Strasbourg ), 1793-1795, rédigé par J. Frantz, de Strasbourg, et Kern, de Bouxwiller, ne trahissait que le désir d’être et de durer, à une époque où un journal 11’était pas moins menacé qu’un homme politique Si on lui avait demandé ce qu’il avait fait sous la Terreur, lui aussi eût pu répondre: J’ai vécu.
Les Affiches de Strasbourg, qui parurent en 1790, virent disparaître tour à tour et les journaux sans couleur et sans vie et les journaux de parti et de bataille. Elles assistèrent aux excès de la Révolution et à la renaissance de l’élégance et du plaisir sous le Directoire, à la restauration de l’autorité sous le Consulat, aux guerres glorieuses et désastreuses de l’Empire, au retour de l’an-
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 315
cicn régime, à deux révolutions encore, au second Empire, à une seconde invasion, au changement de nationalité, sans être jamais visiblement affectées des métamorphoses ou des malheurs des temps, et sans donner prise, en leur prudence, .à aucune répression. Comme l’indique leur titre, les Affiches n’ont jamais été qu’une feuille d’annonces illustrées par le crayon et la plume de scènes et de petits vers humoristiques en dialecte alsacien.
Sur la fin de la période révolutionnaire, quand les ardeurs se ralentirent et s’éteignirent, nous voyons les journaux qui en étaient les interprètes, disparaître les uns après les autres. En l’an VIII, outre le Journal littéraire de France, édité par Treuttel et Wurtz, et le Welthote, continué par Engelbach et Schweighæuser fils après la retraite de Butenschœn, on comptait le Mercure français, rédigé en allemand par Ehrmann, et deux feuilles d’annonces allemande et française.
L’année suivante les rangs se sont éclaircis; le Frœnkischer Merkur est mort, mais le Welthote est toujours à son poste, et nous avons à signaler la Feuille décadaire du Bas-Rhin, contenant le bulletin officiel de la préfecture et s’annexant les immortelles Affiches.
De cette esquisse du premier développement de la presse alsacienne, ressort nettement qu’elle fut à l’époque révolutionnaire ce qu’elle devrait toujours être, le miroir des sentiments et des idées du temps.
Cette diffusion de la publicité faisait refleurir une des principales branches de l’industrie strasbourgeoise, l’imprimerie. Dans cette ville qui avait vu fonctionner les premières presses, les imprimeurs avaient su maintenir
leur antique renom. Les principaux étaient : Levrault père et fils, Henri Heitz, Dannbach , André Ulrich. Leurs imprimeries dataient d’avant la Révolution; mais la liberté de l’industrie donna naissance à de nouveaux établissements, entre autres à celui de Silbermann. La célèbre imprimerie de Deux-Ponts, qui avait fourni tant d’excellentes éditions classiques, vint se réfugier à Strasbourg. Cette imprimerie, dirigée depuis 1779 par Exter et Cle, avait fondé son renom par une collection d’auteurs latins et d’auteurs grecs. Elle avait déjà publié plus de cent volumes latins et plus de cinquante en langue grecque quand, en l’an II, les événements de la guerre rendirent ses presses inactives. Elle ne retrouva ses jours d’activité scientifique et industrielle qu’à Strasbourg.
Strasbourg avait été de tout temps pour le commerce de la librairie comme pour les autres commerces une grande place d’échange. Les libraires envoyaient en France des livres allemands et en Allemagne des livres français. Ce dernier trafic était naturellement le plus considérable, à la fin du xvme siècle, où le français était aussi bien la langue de la littérature et de la science que celle du monde. La guerre apporta de grands obstacles à cette circulation de livres en Suisse, en Allemagne et dans le Nord de l’Europe. Aussi les imprimeries, qui, de six, s’étaient multipliées jusqu’à onze, auraient-elles été en peine de se soutenir, si les publications de propagande politique n’avaient pas suppléé aux autres travaux qui languissaient. Le travail des presses fut considérablement activé, non-seulement par les journaux nouveaux, mais par la guerre de brochures qui s’en-
l’enseignement, les arts, les clubs, etc. 317 gagea, et que rendit ardente le besoin d’éclairer les campagnes contre les manœuvres du clergé. A Strasbourg ne pouvaient paraître que les ouvrages en faveur de la Révolution; les pamphlets du clergé catholique étaient imprimés de l’autre côté du Rhin, à Offenbourg.
On devine le ton violent de ces feuilles L’une d’elles contient un Credo , une Oraison et un Ave qui nous paraissent dignes d’être reproduits. En voici la traduction :
« Credo. Je crois en Louis XVI, roi de France et de Navarre, qui fut tout-puissant et gouverna seul les Français, et en son fils, le Dauphin, son véritable successeur, qui a été conçu par Marie-Antoinette, la fille de la grande Marie-Thérèse; je crois que notre malheureux roi a beaucoup souffert depuis trois ans, sous Lafayette, sous ses tyrans, les députés et les larrons du côté gauche; qu’il a été emprisonné, insulté, qu’il est mort et a été enterré politiquement; que le 20 juin il s’est évadé de sa prison, qu’il est parti pour Varentie et qu’il a été repris le troisième jour, ramené à Paris par ses bourreaux et conduit en une prison où il se trouve et gémit actuellement, d’où il sera délivré et viendra juger les bons et les méchants. Je crois en l’ancienne forme gouvernementale, l’ancienne Église catholique romaine, la communion de tous les honnêtes gens, la rémission de beaucoup de méfaits, la résurrection de l’ordre et d’un bonheur durable. Amen!
« Oraison. Notre Roi, qui êtes en prison, que votre nom soit vénéré, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite à Paris et dans les provinces. Donneznous notre pain et notre bien-être volés par les députés, et pardonnez-nous la lâcheté dont nous nous sommes
rendus coupables envers vous, comme nous pardonnerions à tous les malfaiteurs si nous le pouvions ; ne nous laissez plus succomber a la tentation d’être libres, mais délivrez-nous de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire du mal. Amen!
« Ave. Je vous salue, Marie-Antoinette, pleine de courage. Le roi est avec vous. Vous êtes malheureuse entre toutes les femmes et malheureux est le fruit de vos entrailles, le Dauphin. Grande Marie-Antoinette, priez pour nous, pour votre seigneur, le roi, qu’il reste notre père maintenant et toujours. Amen ! »
Tel était l’aveuglement de l’esprit de parti, que ces parodies semblaient, au moins à leurs auteurs, être l’expression sérieuse de leur amour pour la famille royale, et ils ne se doutaient pas qu’ils commettaient, au point de vue de leur religion, un vrai sacrilège en priant des créatures comme le Créateur.
Le chiffre de ces pamphlets, brochures et feuilles volantes, fut si énorme qu’un collectionneur alsacien, Heitz, parvint à en réunir, à lui seul, environ 8,000 qui, achetés avant la guerre pour la bibliothèque royale de Berlin, sont revenus à Strasbourg après l’annexion et forment une des sections les plus précieuses de la nouvelle bibliothèque. Ce ne fut qu’au moment de la Terreur que cette guerre de brochures fut arrêtée. La menace de l’échafaud ralentit considérablement la propagande. On ne vit plus que çà et là quelques feuilles clandestines écrites par des prêtres. La lutte polémique cessa faute de combattants, et les journaux furent réduits à ne publier que le compte rendu des séances de la Convention et les nouvelles du théâtre de la guerre.
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En dehors des journaux quotidiens et hebdomadaires, il existait à Strasbourg d’autres publications périodiques , des publications mensuelles et même trimestrielles. Nous n’en citerons qu’une, qui mérite cette mention spéciale parce qu’elle est peut-être unique en son genre. C’était Y Almanach du Républicain, qui paraissait non pas à la veille du renouvellement de l’année, mais chaque mois, contrairement à l’usage. Il ne ressemblait d’ailleurs en rien aux autres almanachs. Au lieu de contenir des observations astronomiques d’une exactitude au moins douteuse, de prétendus pronostics du beau et du mauvais temps et l’indication des jours où il fallait semer et prendre médecine, Y Almanach du Républicain avait de plus hautes visées.
Ce n’était pas une œuvre d’exploitation de l’ignorance et de la crédulité publiques, mais un instrument de progrès. Cet almanach était rédigé par deux hommes d’un talent médiocre, les citoyens Rousseau-J acquin et Etienne Dupin ; mais il ne faut pas méconnaître leur sincérité, ni leur bon vouloir.
« Citoyens, disaient les auteurs dans leur avantpropos, daté de l’an II de la République française, l’ouvrage que nous vous offrons n’est pas seulement un almanach, c’est une galerie philosophique des hommes les plus célèbres des nations qui nous ont précédés et des principales époques de notre heureuse Révolution. » Et, en effet, dès la première livraison de floréal an II, on voit Lycurgue, Miltiade, Brutus, Démosthène, Spartacus et même Aspasie coudoyer familièrement Guillaume Tell, Jeanne Hachette, Thomas Morus, Calvin, Calas et Beaurepaire. Les grands hommes de l’antiquité se réu-
nissaient à ceux des temps modernes comme pour montrer, à travers les pays et les siècles, une tradition de vertus politiques et sociales que les générations nouvelles devaient continuer.
Ce n’était pas, d’ailleurs, un caprice d’écrivain qui avait présidé à ce choix. Ces noms n’étaient pas pris au hasard dans l’histoire ancienne et moderne : c’étaient les saints du mois de floréal dans le nouveau calendrier adopté par la Convention. Les mêmes saints et les mêmes saintes ne se retrouvent-ils pas presque tous dans le calendrier positiviste d’aujourd’hui ?
« La vie des hommes célèbres dont nous présentons la galerie, ajoutaient les auteurs, n’offre pas seulement des conséquences applicables aux actions privées dans cet ouvrage. Il n’est qu’une morale pour les citoyens et pour les peuples. La même erreur qui perdit les hommes, la même sagesse qui les rendit heureux, décident également de la chute et de la prospérité des nations. L’homme superstitieux fut esclave ; les nations superstitieuses seront asservies. Les tyrans ont péri; les peuples tyrans périront aussi. Conquérons la liberté du monde, mais ne l’accaparons pas.
« Qu’un inquiet amour pour la liberté, disait en terminant la préface de ce simple almanach, ne nous fasse pas adopter aveuglément toutes les parties de la constitution romaine. Ce ne sont pas les lois de Rome qu’il faut imiter, ce sont ses vertus civiques. Profitons-en, comme de ses erreurs. Ne soyons ni Romains, ni Athéniens, ni Spartiates ; soyons Français, et que la postérité les oublie pour ne parler que de nous. »
Quel beau, quel fier langage ! et qu’il convenait bien
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aux hommes les plus modestes de cette merveilleuse époque! et combien devons-nous, aujourd’hui, nous sentir amoindris en lisant, en tête de cet opuscule : « A Strasbourg, de l’imprimerie de Th. Jacques Dannbach. »
La presse était, pour nous servir d’une expression consacrée, le terrain où se livraient les grandes batailles des partis. Mais il n’y avait pas seulement de grandes batailles, il y avait aussi des escarmouches. Au cours de ce récit, nous avons été amenés à citer, pour caractériser l’époque, des pamphlets, des chansons, des épigrammes dans les deux langues. Eh bien, on eut même recours au latin; comme si le français et l’allemand ne suffisaient pas : à ceux qui évoquaient les grands hommes et les grands exemples de la Rome ancienne, on répondit par des vers latins.
Des partisans de l’ancien régime faisaient aux novateurs une petite guerre de régents de collège, dont ceuxci, d’ailleurs, ne se tourmentaient guère. Lorsque la statue du Sergent de patrouille, en casque, avec sa pertuisane, placée au coin de la Grand’Rue et du Marché aux Herbes, fut abattue, le distique suivant, d’ailleurs incorrect, circula parmi les lettrés :
Antiqui custodis dejicitur statua urbis :
Dudum custodes jain pepulere inali .
A propos de l’abolition des titres de noblesse et de l’usage qui s’établit de désigner ceux à qui ils avaient appartenu, en disant « le citoyen un tel, ci-devant comte ou ex-comte », un mécontent proposa de changer aussi ie nom de Strasbourg, qui s’appelait en latin Argentina,
l’a. LS. hRANÇ.
322 l’alsace française.
et de l’appeler ex-Argentina, puisque la Révolution l’avait ruiné :
P articulant ex soleant mine quum addere vocibus illis Exauctoratas quas volait populus,
Et male mulctatis, destructis, semirutisque Nomina quum sit aquunt urbibus esse alla,
Argentinam, auro ornai atque argeuto spoliatam, Exargentinam jure vocare potes.
Lorsque Saint-Just fit exposer sur la guillotine Mayno, ce riche propriétaire, pour n’avoir pas versé, au jour prescrit, la somme de trois cent mille francs, à laquelle il avait été imposé, un versificateur composa l’épigramme suivante : •
De justo, Justus non justa arbitria fccit.
Ma.fvop.at,, Maino, dura cerno te iniqua pâli.
Cette pauvre latinité était aussi précieuse que ridicule. Ce n’est pas avec ces pierres du Rhin taillées à facettes qu’on pouvait arrêter le torrent révolutionnaire ! Mais toutes les réactions se sont flattées d’un aussi fol espoir. Avec les mêmes armes, à Rome, les poètes de la décadence ont essayé d’arrêter l’essor du christianisme, et, au xvie siècle, les humanistes ont prétendu combattre les progrès de la Réforme. De tout temps, les vieilles armes ont appartenu aux vieux partis.