CHAPITRE V
Prise des lignes de Wissembourg par les Impériaux; retraite de l’armée du Rhin sous les murs de Strasbourg. — Arrivée de Saint-Just et Lebas. — Avènement de la Terreur. — Destitution de l’administration départementale, de celle du district et de la municipalité. — Résistances des jacobins alsaciens. — Visites domiciliaires. — Emprunt forcé de neuf millions. — Cartes de civisme. — Destitution de l’état-major de la garde nationale. — Les commissaires Guyardin et Milhaud. — Exécutions capitales. — Condamnations pour transgression delà loi du maximum. — Tournée départementale de Schneider avec une guillotine. — Nouvelles réquisitions. — La Propagande. — LG culte de la Raison. — Fureur de destruction : mutilation de la cathédrale ; démolition des clochers. — Changement des noms de rues et de personnes. — La Francilisation. — Antagonisme croissant des jacobins français et des jacobins alsaciens et allemands. — Arrestation d’Euloge Schneider et son transfert à Paris. — Condamnation et exécution de Dietrich. — Condamnation et exécution de Schneider. — Effroyable détresse. — Distribution de deux millions aux indigents. — Création de boulangeries municipales. — Encombrement des prisons. — Motions d’épuration des prisons au club des Jacobins. — Landau ou la mort ! — Offensive vigoureuse des troupes françaises sous Pichegru et Hoche. — Panique dans les campagnes. — Cinquante mille paysans émigrent à la suite des Impériaux. — Reprise des lignes de Wissembourg. — Fin de la mission de Saint-Just et Lebas.
Au mois d'octobre 1793, les lignes de Wissembourg furent enlevées par les Impériaux, et l’armée du Rhin se replia dans la direction de Strasbourg. La population refusa de croire à cet échec ; mais bientôt les habitants de la campagne, qui accouraient en foule chercher un refuge derrière les murailles de la ville, ne permirent plus aucun doute. La désolation fut grande, mais elle ne provoqua pas de découragement. On redoubla d’activité, d’énergie. Des mesures de résistance furent prises avec une ardeur fiévreuse, et, devant les résolutions les plus extrêmes, personne n’éprouva une minute d’hésitation.
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Les maisons qui se trouvaient hors de l’enceinte de Strasbourg, dans un rayon de 500 mètres, furent rasées; les arbres fruitiers abattus, les promenades publiques supprimées. La destruction des maisons fut une perte nouvelle pour les particuliers déjà si appauvris : elle fut estimée à 826,274 livres.
C’est au milieu de ces travaux de défense et de ces sacrifices patriotiques qu’arrivèrent à Strasbourg Saint- Just et Lebas, vers la fin d’octobre 1793. Ils s’installèrent à l’hôtel de la prévôté. Commissaires extraordinaires de la Convention près l’armée du Rhin, munis de pleins pouvoirs, ils étaient chargés d’introniser à Strasbourg, où il n’existait que partiellement, le régime de la Terreur, tel qu’il fonctionnait à Paris. Dès le premier jour ils se mirent à l’œuvre, et rien n’arrêta leur indomptable énergie.
Nous ne ferons point, après tant d’autres, le portrait de ces deux jeunes hommes. La figure de Saint-Just surtout est une des plus connues de la Révolution. S’il nous arrive d’en rectifier ou d’en accuser davantage certaines lignes, ce sera seulement par l’exposé impartial d’actes qui ont eu jusqu’ici plus d’apologistes et de détracteurs que de véritables historiens. Quant au système dont ces actes ont été la mise en pratique, nous n’en dirons qu’un mot : on ne peut le juger indépendamment de son milieu. Il était tyrannique, soit; mais était-il nécessaire ?
C’était sous peine de mort que les représentants du peuple en mission exigeaient le courage, le dévouement, l’abandon de tout à la patrie en danger; mais il fallait obtenir ces sacrifices et ils les obtenaient. Grâce à eux.
les départements menacés firent un effort héroïque, et échappèrent à l’invasion, à la restauration de l’ancien régime, aux vengeances du parti vaincu.
Il y eut un moment, ne l’oublions pas, où la Convention vit la moitié de la France perdue, et l’autre moitié sans un fusil , sans un écu , sans un morceau de pain. Eh bien ! en face de l’Europe coalisée, en face de l’insurrection royaliste de la Vendée et de l’insurrection girondine dans le Midi, en face de la banqueroute, en face de la famine, il est certain que la Terreur sauva l’indépendance nationale ; il est fort incertain qu’un autre système l’eût sauvée.
A la frontière du Rhin, la situation était plus critique que partout ailleurs ; elle nécessitait des mesures proportionnées au péril. Lorsque parurent Saint-Just et Lcbas, l’armée, sans chefs capables, était découragée, malgré la présence et les louables efforts des autres représentants du peuple.
A Strasbourg, la garde nationale, le meilleur, presque le seul élément de défense, était commandée par des officiers mécontents. Les républicains étaient divisés devant la faction cléricale et monarchique, qui ne perdait aucune occasion de troubler les esprits et méditait d’ouvrir l’Alsace aux coalisés. Après le récent échec des troupes françaises, on avait vu des villages catholiques marcher, le drapeau blanc déployé, au-devant des Autrichiens qu’ils saluaient comme des libérateurs.
Nous avons eu déjà occasion de constater l’absence totale de patriotisme chez les adversaires de la Révolution. Les accusations de complot, d’entente avec l’ennemi, si multipliées alors, n’étaient que trop justifiées.
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Si l’on soupçonnait tout, c’est que k trahison se cachait partout. Ces paysans catholiques, entraînés par leurs curés, qui faisaient fête aux envahisseurs, enracinèrent en Saint -Just des préjugés qu’il apportait de Paris contre une grande partie de la population alsacienne. Il croyait voir des ennemis de la République et des amis de l’étranger dans tous ceux qui ne parlaient pas français. Les réfugiés allemands et les jacobins alsaciens, qui formaient un même parti, lui inspiraient non-seulement de la défiance, mais de la haine : il les croyait capables des machinations les plus scélérates.
Dès le principe, l’antagonisme entre lui et Schneider éclata. Par contre les jacobins français, et surtout leur chef Monet, furent investis de toute sa confiance. Il n’y eut pas uniquement de bons rapports administratifs, il y eut sympathie , amitié personnelle entre le jeune maire de Strasbourg et le jeune représentant du peuple, dictateur du département.
En arrivant, Saint-Just et Lebas , comme tous les représentants qui les avaient précédés, commencèrent par entrer en relation avec la Société populaire. Leur première lettre au club est datée du 30 octobre, du lendemain de leur arrivée :
Frères et Amis,
Nous vous invitons à nous donner votre opinion sur le patriotisme et les vertus républicaines de chacun des membres qui composent l’administration du Bas-Rhin.
Salut et fraternité !
Saint-Just. Lebas.
Trois jours après, le 2 novembre (14 brumaire an II), un arrêté cassait l’administration départementale, celle du district et la municipalité de Strasbourg. Les membres de ce s trois conseils furent déportés à l’intérieur. La Société populaire fut chargée de remplacerla municipalité par une commission provisoire, laquelle fut composée de douze membres, sous la présidence de Monet.
C’était- aller vite en besogne; les jacobins, surpris, eurent peine à emboîter le pas. A l’instigation du parti alsacien, le club écrivit aux représentants du peuple pour les solliciter de rappeler les membres de la municipalité. Saint-J ust et Lebas refusèrent. Ils répondirent par une lettre assez longue, où ils affirmaient l’existence d’un complot qui avait pour but « de livrer à l’ennémi la ci-devant Alsace ».
Ces craintes étaient fondées principalement sur un papier trouvé, disait- on, aux avant-postes et remis à Saint-Just. Ce papier, signé Marquis de Saint-Hilaire, et adressé à un inconnu, place d’ Armes, à Strasbourg, commençait par ces mots : « Tout est arrangé, mon ami. Ils danseront, suivant leur expression, la carmagnole; Strasbourg est à nous dans trois jours au plus tard. » Puis venait le projet- de faire entrer en ville 2,000 hommes déguisés en gardes nationaux et de s’emparer des portes.
La révélation de ce complot émut vivement les représentants du peuple et la population elle-même. « Nous avons acquis le droit d’être soupçonneux », disaient Saint-Just et Lebas dans leur réponse aux Jacobins. Ils faisaient un tableau du mauvais état des affaires sous l’administration qu’ils venaient de frapper : « Quand nous arrivâmes, l’armée semblait désespérée ; elle était
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sans vivres, sans vêtements, sans discipline, sans chefs. Il ne régnait dans la ville aucune police; le pauvre peuple y gémissait sous le joug des riches, dont l’aristocratie et l’opulence avaient fait le malheur, en dépréciant la monnaie nationale et en disputant à l’enchère
les denrées de l’homme indigent . Quand le peuple
était malheureux, quand l’armée était trahie et périssait de misère, quand le crime et la contre-révolution marchaient en triomphe dans cette ville, que faisaient ses autorités constituées ? Elles négligeaient les réquisitions de grains, celles des charrois, des bois de chauffage ; elles passaient des marchés de chandelles à sept francs la livre; les soldats de la liberté pourrissaient dans les hôpitaux ; elles négligeaient tellement leurs devoirs qu’il est impossible de se procurer le témoignage d’aucun acte patriotique de leur part. »
Ils opposaient leur propre conduite à celle des magistrats destitués : « Cependant, on surprend des lettres qui annoncent des intelligences avec l’ennemi, et cet ennemi est aux portes ! Nous bannissons, au nom du salut public, les autorités constituées ; nous imposons les riches pour faire baisser les denrées ; le tribunal militaire fait fusiller plusieurs conspirateurs sur lesquels on trouve des cocardes blanches ; on surprend des postes où il manque jusqu’à vingt et un hommes de garde; on trouve dans les guérites des remparts des couronnes empreintes sur des étoffes ; on arrête dans la ville des émigrés, des scélérats, des partisans du fédéralisme, qui jusqu’alors y avaient vécu dans la plus profonde sécurité. Nous prenons diverses mesures de police ; le peuple rentre dans ses droits ; l’indigence est soulagée ; l’armée
est vêtue, elle est nourrie et elle est renforcée ; l’aristocrate se tait ; l’or et le papier sont au pair. Pourquoi ce bien n’avait-il pas été fait ? De quels hommes publics peut-on dire qu’ils sont innocents du malheur du peuple ? »
Ils concluaient : « Ce n’est point du retour de vos magistrats indifférents que vous devez vous occuper, mais de l’expulsion d’un ennemi qui dévore vos campagnes et de la découverte des conspirateurs cachés sous toutes les formes... Nous vous devons de l’amitié; nous ne vous devons point de faiblesse. »
Ce langage excita au club un certain mécontentement ; les jacobins allemands s’en firent les interprètes. Saint- Just et Lebas n’y prirent point garde, et le soir même, ils rappelèrent au club qu’il avait a choisir sans retard les douze citoyens chargés de composer la nouvelle municipalité, « afin que le service public ne souffrit pas d’interruption ».
Deux jours après, le 6 novembre (16 brumaire), la nouvelle municipalité, à peine installée, recevait l’ordre suivant : « La municipalité fera arrêter, sous les vingtquatre heures, tous les présidents et secrétaires des sections lors du 31 mai, et tous ceux qui ont manifesté quelque connivence avec les fédéralistes. »
Ce n’était là, d’ailleurs, que le complément d’une mesure plus générale. Les représentants du peuple n’avaient pas attendu pour veiller au service public l’organisation de la municipalité. Dès leur arrivée à Strasbourg, ils avaient demandé au comité de sûreté générale une liste des suspects, et le comité montrant trop de lenteur, à leur gré, ils lui avaient écrit, le 30 octobre (9 brumaire)
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en ces termes : « Depuis plusieurs jours, nous avons recommandé de rechercher et de faire arrêter tous les suspects dans le district de Strasbourg. Nous savons que dans cette seule ville il en existe des milliers, et cependant vous êtes encore à nous fournir le premier nom de cette liste des ennemis de la République. Hâtez-vous donc de les reconnaître. Nous désirons savoir dans Je jour le nom de tous les suspects de Strasbourg. »
Sous la même date, Saint-Just et Lebas prenaient l’arrêté suivant : « Le comité de surveillance de Strasbourg est autorisé à requérir le nombre d’hommes armés nécessaires pour faire cette nuit des visites domiciliaires dans toutela ville de Strasbourg; il se concertera avec le commandant de place et prendra toutes les mesures nécessaires pour arrêter les personnes suspectes, sans troubler la tranquillité publique. »
Le lendemain, 31 octobre (10 brumaire), les représentants du peuple décrétaient un emprunt forcé de 9,000,000 de livres sur la seule ville de Strasbourg; 2,000,000 devaient être versés sur-le-champ pour venir en aide aux patriotes nécessiteux; 6,000,000 étaient destinés à la caisse de l’armée du Rhin; 1,000,000 aux travaux de fortifications et de défense.
L’emprunt forcé de 9,000,000 dut être particulièrement pénible à des gens qui avaient vécu avant la Révolution sous un régime d’impositions des plus paternels ; il fut un dernier coup porté à cette bourgeoisie de Strasbourg, qui avait déjà fait tant de sacrifices à la patrie, et tant souffert dans ses intérêts de la dépréciation des assignats, du maximum, de la disette. Néanmoins, en rassemblant leurs dernières ressources, les habitants purent
verser en deux mois, avant la fin de 1793, 6,824,000 livres. Mais cette somme ne suffisant pas, l’emprunt forcé fut étendu aux principales communes du Bas-Rhin.
Il y eut des poursuites dirigées contre ceux qui étaient insolvables ou qui refusèrent de payer, mais elles ne furent pas égales pour tous : on traita les débiteurs de la nation proportionnellement à leur civisme. Les uns, qu’on ne pouvait soupçonner d’être de mauvaise foi , obtinrent des délais ; les autres, qui étaient suspects de malin vouloir envers la République, furent punis durement, tantôt par la prison, tantôt par l’exposition publique sur la guillotine. Un des plus riches négociants, qui avait failli être nommé député lors des élections à l’Assemblée nationale, Mayno, taxé à 300,000 livres, n’en put réunir que 180,000. Malgré les supplications de sa famille auprès de Saint-Just, malgré son âge (c’était un vieillard), il fut attaché à l’échafaud pendant trois heures, sous une pluie battante. Cette exécution marqua la fin des violences contre les insolvables. Il y eut un tel soulèvement d’opinion qu’il fallut, dès le lendemain, donner du temps aux citoyens imposés.
Le nombre des suspects s’accroissait d’autant ; ils devinrent l’objet .d’une nouvelle mesure. On mit en vigueur contre eux l’usage des cartes de civisme. 11 fut arrêté que toute personne de l’un ou de l’autre sexe devrait toujours être munie d’une de ces cartes. Afin d’en rendre la distribution imposante, on la fit publiquement sur la place de l’hôtel de ville.
Assis sur une estrade d’où il dominait la foule, le cordonnier jacobin Jung interrogeait hommes et femmes qui, du matin au soir, montaient au bureau. La
bourgeoisie surtout était soumise à un examen sévère; il fallait faire des déclarations fort nettes, donner des preuves de républicanisme, expliquer dans quelle situation de fortune on était, dire- et justifier les relations qu’on entretenait. Chacun devait en outre apporter un avis favorable du comité de sa section, sans quoi l’on n’obtenait pas la carte de civisme et l’on restait exposé à toutes les mesures de suspicion.
Le 4 novembre (14 brumaire), par mesure de sûreté générale, destitution en masse de l’état-major de la garde nationale, dont presque tous les membres appartenaient au parti modéré. On les remplaça par des républicains ardents, des jacobins purs. Mais on ne se contenta pas de les destituer, on les arrêta et on les interna à Dijon, où ils devaient être retenus jusqu’à la paix.
Un révolutionnaire éprouvé, Lohr, qui avait rempli jusqu’alors les fonctions d’adjudant-major, fut placé à la tête de la garde nationale , qui reçut une organisation nouvelle. Pour en exclure tout élément douteux, les représentants du peuple ordonnèrent aux gardes nationaux à cheval, équipés à leurs frais, de livrer aux parcs d’artillerie de l’armée du Rhin leurs chevaux , qui y rendirent en effet plus de services que dans l’enceinte fortifiée de Strasbourg. Quiconque était suspect à un degré quelconque était désarmé.
L’activité et l’énergie de Saint-Just et de Lebas communiquèrent une impulsion nouvelle à tout ce qui les entourait. On s’encourageait de leur exemple, on rivalisait de zèle. Les représentants du peuple Guyardin et Milhaud, qui les avaient précédés à Strasbourg et qui y continuaient à côté d’eux leur mission, stimulés par
la vigueur que déployaient leurs collègues, prirent aussi des mesures révolutionnaires importantes.
Ils s’appliquèrent à compléter l’œuvre de Saint-Just et de Lebas. Bien mieux; dans un rapport qu’ils adressèrent le 7 novembre (17 brumaire) à la Convention, ils en revendiquent hautement le mérite et l’initiative. « La terreur, disent -ils, est à l’ordre du jour; l’aristocrate est terrassé et le traître caché tremble en se voyant dans l’impossibilité de nuire. Le tribunal révolutionnaire établi par nous et le tribunal militaire exercent enfin, avec toute la sévérité, la vengeance d’une nation, dont la patience n’a duré que trop longtemps. Les traîtres et les conspirateurs ne leur échapperont pas. Saint-Just et Lebas rivalisent avec nous dans les mesures sévères, mais indispensablement nécessaires de salut public. »
Après avoir énuméré les actes qui ont marqué l’arrivée de leurs collègues, ils signalent les leurs.' Les ennemis de la République entretenaient, d’après une rumeur publique, des agents, des correspondants à Strasbourg, qui étaient nantis de sommes destinées à fomenter des troubles. Pour les rechercher, Guyardin et Milhaud ordonnèrent l’arrestation et la saisie des papiers et du numéraire « de tous les banquiers, agents de change, notaires, et de tous les autres ayant des relations avec les pays en guerre contre la France ».
Ils firent plus. Ils déclarèrent que toutes les sommes séquestrées avaient été prêtées à la nation, et elles se montaient à 2 ou 3,000,000 en numéraire et à 15 ou 16,000,000 en assignats, selon la propre estimation des représentants du peuple.
Ils s’écriaient en terminant leur rapport : « Le peuple des sans-culottes s’éveille et son réveil est terrible. Envoyez-nous une colonie de montagnards de Paris pour propager sur ces frontières l’amour brûlant de la République, et les hordes coalisées des despotes ne repasseront pas le Rhin, qui sera leur tombeau. »
Le tribunal révolutionnaire, lui aussi, redoubla de zèle. Il n’y avait pas eu d’exécution capitale, pour cause politique, depuis celle des rebelles de Molsheim, le 31 mai. Le 5 novembre (15 brumaire), sept habitants de Geispolsheim, parmi lesquels Jacob Nuss, ancien maire, furent exécutés sur la place d’Armes, pour avoir donné asile à des prêtres non assermentés, tenu une conduite et des propos royalistes, et « corrompu l’esprit de la commune ». Un de leurs complices fut condamné à la déportation à vie dans la Guyane. La guillotine fut de nouveau dressée en permanence, et plusieurs condamnations à mort se succédèrent à des intervalles rapprochés. L’une d’elles frappa Lambert, capitaine de gendarmerie, accusé de concussions commises au camp de Valmy; une autre, Dominique Spieser, boulanger à Obernai, accusé de s’être réjoui des revers des armées de la République et d’avoir tenu des propos antirévolutionnaires. Il avait dit que « la République mar- N cherait enfin aux enfers avec tous ses partisans, à l’instar de Lucifer qui a été puni par le Tout-Puissant. » Parmi les autres victimes se trouvait un ancien receveur du cardinal de Rohan, Louis Kuhn, qui, disait l’accusateur public, « a fomenté le fanatisme, favorisé l’aristocratie, tenu des propos incendiaires contre la nation, tendant à exciter les gens à la désobéissance aux lois.
et refusé de vendre son vin, disant qu’il voulait le garder pour les hussards noirs. »
Disons, pour n’y plus revenir, que Strasbourg ne fut jamais témoin de tueries, comme il y en eut alors en quelques villes. Le tribunal révolutionnaire, sous l’influence du milieu où il se trouvait et de l’horreur des Alsaciens pour la cruauté, fit preuve en général d’une modération réelle, en ne punissant que d’une amende des fautes qui ailleurs auraient coûté la vie. Le chiffre total des victimes dans le département du Bas -Rhin, pour la durée de la Terreur, ne dépasse point quatrevingt-treize, et encore faut-il ajouter aux condamnations capitales du tribunal révolutionnaire celles du tribunal militaire qui fonctionnait parallèlement et qu’il faut se garder de confondre avec le premier, comme l’a fait M. Berriat Saint-Prix dans son livre, La Justice révolutionnaire.
Ce tribunal militaire avait été institué le 1 5 octobre 1793, par arrêté des représentants du peuple aux armées du Rhin et de la Moselle, Ehrmann, Mallarmé, J. B. Lacoste, J. Borie, Richaud, Niou, J. B. Milhaud et Ruamps.
Le tribunal révolutionnaire civil avait une mission difficile à remplir : il devait empêcher la dépréciation des assignats et obtenir le respect de la loi du maximum. Il était tenu d’appliquer l’arrêté de Saint -Just et de Lebas, en date du 3 nivôse, ainsi conçu : « Il est ordonné au tribunal criminel du département du Bas- Rhin de faire raser la maison de quiconque sera convaincu d’agiotage, ou d’avoir vendu à un prix au-dessus
du maximum. »
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Le tribunal criminel extraordinaire du département du Bas-Rhin appliqua cette peine au citoyen Schauer, dont la maison, située au n° 76 de la place du Marchéaux-Poissons, fut détruite par autorité de justice, et sur son emplacement fut dressé un poteau portant sur une plaque de fer-blanc le texte du jugement;, « pour servir de terreur aux contre-révolutionnaires, agioteurs, et retenir dans le devoir tous ceux qui pourraient être tentés d’avilir la monnaie nationale ».
Journellement de nombreuses dénonciations étaient adressées au tribunal, ou se produisaient à la tribune du club. Ces dénonciations n’étaient pourtant pas sans péril. On récompensait, sans doute, aux frais des condamnés leurs dénonciateurs; cependant, en cas de dénonciations calomnieuses, on n’hésitait pas à sévir. Jean Metz, ci-devant pasteur du culte protestant, fut pour cette cause condamné à quatre années de fers et à l’exposition sur la guillotine pendant six heures, à Strasbourg. Dès qu’un citoyen coupable d’agiotage ou de transgression de la loi du maximum était signalé aux jacobins, on le livrait au tribunal.
Le sort des marchands de grains et autres denrées alimentaires fut vraiment pénible, mais il faut dire aussi que trop souvent ils abusèrent de la détresse publique pour vendre à des prix honteux. Le 12 novembre (22 brumaire), les boulangers et marchands de farine, au nombre de quatre-vingt-cinq, furent condamnés, sous l’inculpation d’entente pour élever le prix du pain, à une amende de 300,000 livres. Ce fut ensuite le tour des brasseurs; voici le texte curieux du jugement qui les concerne : « Le tribunal révolutionnaire, considérant
que la soif Je l’or a constamment guidé les brasseurs de la commune, les condamne à 255,000 livres d’amende à payer dans les trois jours, sous peine d’être déclarés rebelles à la loi et de voir leurs biens confisqués. »
Les bouchers furent également atteints : « Si dans deux fois vingt-quatre heures , dit un arrêté du tribunal révolutionnaire, les boucheries ne sont point garnies de la viande nécessaire pour l’alimentation delà ville et surtout de porc, les plus riches des bouchers seront arrêtés, déportés et leurs biens confisqués. »
Un cabaretier, accusé d’avoir vendu vingt sous en argent une chopine de vin, fut condamné à 40,000 livres d’amende, à l’exposition publique et à la détention. On exposait le coupable, soit à la porte de sa maison, soit sur la guillotine. Il portait sur la poitrine un écriteau qui mentionnait sommairement la cause de sa condamnation, soit avilisseur de la monnaie nationale, soit transgresseur de la taxe, ou bien encore agioteur et falsificateur de sa marchandise.
On recourait parfois à un autre mode de publicité et d’intimidation que l’exposition au poteau ou sur la guillotine, en condamnant, par exemple, un fripier convaincu d’avoir accaparé des draps, à traverser la ville chargé d’un ballot, une marchande de fagots convaincue d’avoir vendu sa marchandise au-dessus de la taxe, à être menée par les rues, un fagot sous le bras.
Un épicier, pour avoir vendu du sucre candi au-dessus de la taxe, fut condamné à 100,000 livres d’amende et à la détention jusqu’à la paix. Les amendes devaient toujours être payées dans la huitaine. Des apothicaires,
des jardiniers furent frappés de même. Clavcl, chargé de l’inspection des marchés, les parcourait à cheval, afin de s’assurer que tout se vendait conformément à la taxe. Ce fut cette inspection vexatoire, plus encore que ses terribles fonctions de juge, qui a sauvé de l’oubli son nom à Strasbourg, où il figure à côté de Schneider dans la légende de l’époque.
Le 14 novembre (24 brumaire), le tribunal révolutionnaire fit savoir que dorénavant il userait d’une plus grande sévérité, dans les termes suivants : « Les amendes, le poteau, les galères, n’ont pu jusqu’ici faire respecter la loi. Le premier qui sera convaincu d’avoir enfreint la taxe ou avili les assignats en les prenant avec perte sera puni de mort. » Un tailleur qui avait outrepassé les prix fixés, fut condamné à la guillotine; ajoutons que cet arrêt 11e fut pas exécuté.
Sur l’invitation. de Saint-Just et de Lebas, le tribunal révolutionnaire envoya à l’armée du Rhin une commission extraordinaire d’enquête sur la conduite de l’administration militaire. L’intendance, dans un désordre épouvantable, avait grand besoin d’une refonte. La commission, composée de « six citoyens probes du club des Jacobins », commença à rétablir l’ordre en faisant fusiller devant les troupes plusieurs agents prévaricateurs et voleurs.
Les campagnes, qui opposaient une résistance passive au gouvernement républicain, ressentirent aussi l’action révolutionnaire. Schneider se mit en route accompagné d’une guillotine. Il parcourut l’arrondissement de Schlestadt « afin de poursuivre les aristocrates et les fanatiques de la vengeance de la loi » .
Tous les soirs, un membre du tribunal révolutionnaire rendait compte aux Jacobins des arrêts prononcés pendant la journée. Ces arrêts finirent par atteindre les délits les plus divers : on vit des citoyens condamnés pour s’être adressé la parole sans se tutoyer.
Cependant Saint-J ust accomplissait sa mission avec la rigueur inflexible d’un homme que rien ne touche, ni compassion, ni crainte, ni espérance. Il était inexorable comme la Mort elle-même. L’état où se trouvait l’armée du Rhin , privée de tout en plein hiver et en face de l’ennemi, commandait une série de réquisitions pénibles, mais absolument nécessaires. Ces réquisitions d’ailleurs ne pouvaient se faire qu’en nature, car il n’y avait plus d’argent à Strasbourg ni en Alsace.
Le 14 novembre (24 brumaire), Saint-Just et Lebas firent porter chez les habitants les plus aisés 2,000 malades et blessés pour lesquels les hôpitaux manquaient de places. Le lendemain, ils écrivirent à la municipalité ces trois lignes : « Dix mille hommes sont nu-pieds dans l’armée ; il fitut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg dans le jour, et que demain, à dix heures du matin, les 10,000 paires de souliers soient en marche pour le. quartier général. » On envoya de maison en maison prendre les chaussures des citoyens. Le même jour, les commissaires de la Convention mirent en réquisition les manteaux des habitants pour les envoyer également à l’armée. Avant la nuit, tous les manteaux qu’on avait pu trouver à Strasbourg étaient transportés à l’hôtel de ville. Il fut prescrit aussi de déposer à l’arsenal tous les objets en zinc et en cuivre pour servir à la fonte des canons. Voici, au reste, le
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relevé officiel des vêtements et objets de toute nature
recueillis pour l’armée du Rhin :
6,879 vestes, culottes et pantalons,
4,767 paires de bas,
16,921 paires de souliers,
863 paires de bottes,
1,351 manteaux,
20,5 18 chemises,
4, 524 chapeaux,
523 paires de guêtres,
143 sacs de peau,
21 quintaux de vieux linge,
2,673 draps de lit,
900 couvertures. '
On réquisitionna les vins des habitants les plus riches pour les malades et les blessés, mais on promit d’indemniser les propriétaires au taux du maximum. Sous la menace d’un siège, les Strasbourgeois avaient fait des provisions : on ordonna des' visites domiciliaires, afin d’enlever une partie de ces provisions, qui furent distribuées aux hôpitaux et aux indigents.
Dans les campagnes, depuis longtemps, les hommes, les chevaux, les bœufs étaient continuellement sur pied, à la disposition des agents militaires, pour les transports. Saint-J ust eut l’idée excellente de créer un parc départemental, desservi par des relais réguliers. De cette façon, chaque voiturier ne fut de service que tous les dix jours.
Malgré la dureté des temps et la misère universelle, il y eut des gens, et même en assez bon nombre, qui firent des dons patriotiques véritablement touchants. Ainsi Daniel Lobstein, chirurgien, donna 1,000 livres, six
cuillers et fourchettes d’argent, six cuillers à café, une théière et une cafetière d’argent. On reçut des bonbonnières garnies d’or, une croix de Saint-Louis, des chandeliers de synagogue à sept branches, un calice et une patère, des poignées d’épée, des médailles, des chasubles et autres vêtements sacerdotaux.
Les commissaires de la Convention, ne négligeant rien, firent appel au patriotisme des femmes, et ce ne fut pas de ce côté qu’ils rencontrèrent le moins d’enthousiasme. Leur temps était occupé à faire des vêtements ou de la charpie, tandis que les hommes étaient astreints à un dur service de garnison. Le 15 novembre (25 brumaire), les commissaires affichèrent l’avis suivant : « Les citoyennes de Strasbourg sont invitées à quitter les modes allemandes, puisque leurs cœurs sont français. »
Cette courte proclamation eut un merveilleux succès. Femmes et jeunes filles s’empressèrent de porter à l’hôtel de ville et au club des Jacobins, en don patriotique, leurs bonnets brodés d’or et d’argent, à la mode alsacienne, Schneppenhauben, qu’on se transmettait, comme encore aujourd’hui au village, de génération en génération. Ces offrandes féminines représentaient, en or et en argent, une valeur de 12,994 livres. Cette scène a été reproduite dans une gravure du temps qui porte cette inscription : Holocauste des coeffures germaniques au Temple sacré des prêtres jacobins.
Un état moral particulier était nécessaire pour rendre possibles ces sacrifices continuels ; il fallait que les sentiments patriotiques fussent surexcités au plus haut point. Dans ce dessein, et pour détruire l’influence essentiellement pernicieuse, à ses yeux, des jacobins alsaciens et
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des réfugiés allemands, Saint-Just imagina une institution nouvelle et singulière, la Propagande. Il convoqua les orateurs les plus ardents des clubs de Lorraine, de Champagne, de Bourgogne et de Franche-Comté. Monet et Téterel, les chefs des jacobins français, en firent officiellement la demande aux clubs auxquels la Société populaire de Strasbourg était affiliée : « Déjà, disait l’adresse, les braves sans ■» culottes Saint-Just et Lebas vous ont fait entendre la voix de la patrie; déjà ils vous ont demandé des colonies devrais patriotes pour les aider dans l’ exécution des grandes mesures que les circonstances ont nécessitées ; venez, frères, sauvons ensemble la chose publique, ou sachons nous ensevelir sous ses décombres. » Quatre - vingts patriotes environ répondirent à ce double appel. Saint-Just et Lebas les organisèrent en une véritable société d’apostolat. Chacun de ces frèresprêcheurs révolutionnaires recevait une subvention quotidienne de quinze francs pour son entretien. Ils étaient logés dans l’ancien collège des jésuites, et le général Dièche leur avait donné une garde d’honneur, des plantons et des gardes à cheval pour porter leurs dépêches. Ils avaient un costume commun : manteau très-large et de couleur sombre; sabre de cavalerie qui traînait sur le pavé; bottes à l’écuyère et bonnet rouge. La plupart portaient une haute ceinture tricolore, dans laquelle était passée une paire de pistolets. Les propagandistes s’en allaient ainsi par les rues, le cou nu, avec de longs cheveux et de grandes moustaches. Ils haranguaient le peuple en tout lieu, à toute occasion, et prenaient part aux délibérations du club. Les plus marquants d’entre eux, les plus écoutés, les plus admirés
delà foule étaient Dubois, de Beaune, ancien prêtre; Richard; Delâtre, de Metz, qui montrait autant d’élégance dans sa toilette que ses collègues affectaient de débraillé, et un nommé Moreau qui avait pris le surnom de Marat.
C’est le 17 novembre (27 brumaire) qu’eut lieu dans la cathédrale de Strasbourg la première séance de la Propagande. A trois heures de l’après-midi, la grande cloche, qui seule n’avait pas été fondue, convoqua le peuple, la Société populaire et les autorités de la ville. La séance fut ouverte par le chant de la Marseillaise, puis Monet prononça un discours de circonstance ; il donna lecture des pouvoirs délivrés aux propagandistes par les clubs dont ils faisaient partie. Plusieurs propagandistes prirent successivement la parole et entretinrent l’assistance de diverses questions brûlantes, comme la patrie en danger, la haine des aristocrates, les maux engendrés par l’ignorance et le fanatisme. Les principales attaques furent dirigées contre les prêtres. «Les orateurs propagandistes, dit le procès-verbal de l 'Assemblée générale des autorités constituées, montrèrent le prêtre toujours d’accord avec le tyran pour enchainer le genre humain, et le premier, abusant des dons du ciel pour empêcher l’homme d’user des droits de la nature... Ils ont fait sentir le ridicule de la superstition et, remontant à sa source, ils ont montré que l’ambition et l’intérêt avaient créé tous les dogmes dont les prêtres avaient fasciné l’imagination des peuples. Ils ont déclaré qu’il n’en était aucun de bonne foi, à moins qu’il ne fût imbécile, et que tous n’étaient que d’habiles charlatans dont il était temps de détruire le prestige. » A un certain moment l’un de ces « zélateurs de la Révolution »
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demanda en français d’abord, puis en allemand, si le peuple voulait encore des prêtres. Mille voix répondirent : Non ! Non ! et avant la fin delà séance plusieurs prêtres vinrent déclarer qu’ils se démettaient de leurs fonctions.
Malgré la solennité dont fut entourée l’installation de la Propagande, l’opinion publique n’accueillit pas sans mécontentement l’arrivée de ces étrangers qu’elle considérait comme des intrus. Pour effacer cette fâcheuse impression, parut le lendemain une affiche aux citoyens de Strasbourg et des départements du Rhin, qui renfermait le passage suivant : « Pour détruire votre confiance en nous, les ennemis de la République nous ont attribué des vues personnelles. Ils ont voulu vous persuader que nous mettions notre intérêt sous le masque du bien général. Trop accoutumés à cette idée par la conduite des intrigants qui vous ont tant de fois trompés, vous avez pu avoir des doutes sur la pureté de nos intentions; mais nous ne démentirons pas celle des sociétés populaires qui nous ont députés près de vous. Nous ne travaillerons que pour la chose publique; nous ne souillerons pas une si belle mission en y mêlant des desseins particuliers, et pour en faire disparaitre jusqu’à l’idée, nous devons vous dire que jamais nous n’accepterons aucun emploi parmi vous. »
L’arrivée des propagandistes fut le commencement delà suppression du culte catholique à Strasbourg, et ce culte tomba, pour ainsi dire, de lui-même, sans grand effort de ses adversaires. A partir de ce jour, la ci-devant cathédrale devint le temple de la Raison. On grava en lettres d’or au-dessus du portail : Après les ténèbres, la lumière !
LE COMMENCEMENT DE LA TERREUR. Iÿ7
Le soir, la ville fut illuminée en signe de joie.
Quelques jours plus tard, le 20 novembre (30 brumaire), la religion nouvelle fut inaugurée à Strasbourg d’une façon solennelle. Dans l’intérieur de la cathédrale s’élevait un grand amphithéâtre. La célèbre chaire en pierre sculptée avait été enlevée et remplacée par une tribune. A la place du maitre-autel se dressait une sorte de montagne, au pied de laquelle on voyait « des rochers qui en paraissaient détachés par un tremblement de terre »; sous les rochers un marais, avec des mitres, des crosses, des couronnes brisées, « tous les emblèmes de la tyrannie et du fanatisme ». Au sommet se dressait une statue colossale de la Nature qui rappelait la Diane d’Éphèse. Deux grands drapeaux tricolores, couronnés du bonnet phrygien, portaient cette devise :
Le trône et l’autel avaient asservi l'humanité,
La raison et la force lui ont rendu ses droits.
Monet prononça un discours inspiré de Rousseau sur la Nature et la Raison, puis des propagandistes montèrent à la tribune pour signaler les différentes espèces de trompeurs du peuple. ‘L’un d’eux s’écria : « Le règne du prêtre est fini ; nous 11’avons plus besoin de pareilles sottises ; nous n’avons plus besoin que de vertus sociales. » Le discours d’Euloge Schneider peut se résumer par les mots qui le terminent : « Crois en Dieu, sois juste et chéris ta patrie. » Après avoir développé ce thème, il finit par renoncer à l’état de prêtre, au milieu des applaudissements et des cris : Vive la Vérité! vive la Raison! Il ne fut pas le seul. Le président du tribunal révolutionnaire, Taffin, vint faire une confession publique.
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Il rappela qu’il avait porté autrefois la robe du prêtre, mais c’était avec dégoût, disait-il; aussi s’en était- il dépouillé avec joie. Il termina également sa harangue par une abjuration et ce double exemple fut aussitôt suivi par d’autres prêtres catholiques. On vit alors un citoyen monter à la tribune et exprimer le regret qu’il n’y eût ni pasteur, ni rabbin pour suivre cet exemple. Un pasteur se leva de la foule , mais au lieu de renier ses croyances religieuses, il se plaignit de l’intolérance révolutionnaire et affirma sa foi chrétienne comme un fidèle de l’Église primitive.
On ne le lapida pas, mais on le couvrit de huées, et le lendemain on lisait dans Y Argus : « Je dois avouer que dans aucune circonstance je n’ai entendu plus délicieuse musique que celle de la voix de ces prêtres catholiques abjurant leurs croyances passées dans le temple de la Raison et se réjouissant d’être redevenus des hommes. Les calotins protestants se firent connaître sous un autre jour. Les grands personnages 11e vinrent pas, et les petits prononcèrent tant de sottises, que l’auditoire dut les chasser de la tribune. Si Luther avait assisté à ce spectacle, comme il eût été honteux ; qu’il eût tonné ! »
Enfin le commissaire de la Convention Baudot termina la cérémonie en félicitant le peuple d’être délivré de la tyrannie de l’erreur. Il dit qu’il fallait maudire le charlatanisme sous toutes ses formes et que lui, médecin, renonçait à sa profession, qui ne devait son prestige qu’à l’aveuglement des hommes.
Tout cela avait pris plusieurs heures. O11 quitta le temple de la Raison pour se rendre sur la place de la Responsabilité (place de l’Évêché). Là, en présence
d’une foule joyeuse, on brûla des parchemins, des titres de noblesse, des livres religieux, des vêtements sacerdotaux, des portraits d’évêques, des tableaux de sainteté : « Quinze chariots de vieux titres furent livrés aux flammes, dit le procès-verbal officiel; les effigies des despotes ecclésiastiques qui ont régné dans Strasbourg purifièrent par cet autodafé une atmosphère qu’ils avaient souillée pendant leur vie. »
A Paris, tout finissait pendant la Fronde par des chansons, et à Strasbourg pendant la Révolution, par des danses. Clubistes et tricoteuses de Schneider exécutèrent une ronde autour de l’arbre de la Liberté, puis une carmagnole autour de la guillotine, éclairée de lanternes vénitiennes.
Cette journée eut son historien. Monet, qui avait pris une large part à l’introduction du nouveau culte dans Strasbourg, publia un recueil des confessions et abjurations qui suivirent ce grand changement. Cependant, toute somme faite, le nombre en fut assez restreint. L’opuscule de Monet parut en français sous ce titre, Le Clergé abjurant l’ imposture, et en allemand sous cet autre, Le prêtre veut redevenir un homme.
Dès que le culte de la Raison fut installé, les autres cultes cessèrent. Il fut défendu de baptiser, d’administrer, d’aller au prêche, de pratiquer la circoncision, de célébrer en un mot les cérémonies catholiques, protestantes ou juives. Les synagogues furent fermées comme les églises et les temples. L’emploi de l’hébreu fut interdit; les tables de la loi furent détruites. On avait déjà enlevé au clergé les actes de l’état civil ; il ne lui fut plus permis de marier. Les mariages eurent lieu dans le temple de
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la Raison et furent entourés d’une solennité spéciale. Dans ce même temple se célébrait de décade en décade, au jour marqué pour le repos, une sorte d’office laïque. Les citoyens y écoutaient des sermons révolutionnaires où leur étaient exposés les principes nouveaux de liberté, d’égalité, de fraternité. C’étaient le maire, les conseillers municipaux, les propagandistes, les orateurs jacobins en renom, qui prenaient la parole dans ces réunions plutôt civiques que religieuses. Ils signalaient particulièrement, pour l’édification du peuple, les nouvelles politiques les plus importantes et les actes vertueux parvenus à leur connaissance pendant la décade; ils se plaisaient aussi à rappeler la vie des grands hommes de l’antiquité et à tirer de leur histoire des enseignements applicables à la situation.
Un certain nombre de ces harangues nous ont été conservées. Un de ces discours qui caractérisent le mieux l’éloquence de la chaire révolutionnaire fut celui prononcé le décadi, 30 pluviôse an II de la République, par le citoyen Boy, membre de la Société populaire régénérée de Strasbourg. Nous en reproduisons quelques passages.
Après des considérations générales sur la nécessité de former l’esprit public, après une violente sortie contre les égoïstes, les agioteurs, les accapareurs, les fanatiques, les modérés, les aristocrates « et toute la race infernale des ennemis du bien public » , après avoir recommandé « de tenir d’une main le glaive de la vengeance et de l’autre le flambeau de la vérité », l’orateur s’écria : « Citoyens du Haut et du Bas-Rhin ! c’est à vous, en particulier, que ceci s’adresse; c’est parmi vous que la liberté
doit désormais trouver des défenseurs, que tous les Français doivent trouver des frères. Vous le voyez, divers départements se disputent à l’envi la gloire de se surpasser en vertus républicaines. Paris, cette cité chère à tous les Français, ce berceau respectable de la liberté, Paris vous donne chaque jour l’exemple de tous les sacrifices; c’est là que la Révolution est vraiment achevée; c’est là que l’esprit public est à la hauteur des circonstances ; c’est Paris que vous devez prendre pour modèle.
« Frères et amis, méprisons les calomnies si souvent répétées par les aristocrates, les modérés, les royalistes, les fédéralistes, contre cette ville célèbre. Pour renverser l’édifice de la liberté publique, pour armer les départements contre Paris , il fallait calomnier Paris ; c’est ce que l’on a fait. Pour assurer à jamais le règne de la liberté, l’unité, l’indivisibilité de la République, il faut que la France entière ressemble à Paris ; et c’est à opérer ce grand changement que nous devons travailler dans les départements du Rhin. »
Les attaques des ennemis de la liberté contre Paris remontent donc au lendemain de la Révolution de 89.
Dans un autre passage, l’orateur, qui avait eu successivement recours à tous les divers modes de persuasion, s’emporta jusqu’à la menace : « Citoyens! Faut-il que vos frères vous adressent sans cesse des reproches mérités? Ne voulez-vous jamais être républicains? Ne serait-il pas plus agréable pour vous de recevoir des marques d’estime et de fraternité, que des menaces et des punitions? Que voulez-vous enfin? Qu’espérezvous?... La contre-révolution? Elle est impossible; vous n’êtes pas assez insensés pour en douter. Le
rétablissement de la royauté? nous périrons plutôt et vous périrez avec nous. Ne pensez pas être plus forts que le reste de la République. Vous n’êtes rien quand elle a dit : Je veux ! »
Passons à la péroraison : « Seriez-vous assez imbéciles, assez perfides, pour compter sur le secours des puissances étrangères ? Mais un million de républicains armés est là pour les anéantir. Je vous l’ai dit déjà, point d’espérance, point de bonheur pour vous que dans la liberté. Ecoutez donc la voix de la raison, celle de la patrie. Jurez avec nous : Protection à V innocence ; amour à la liberté, à l’égalité ; haine éternelle à tous les prêtres ; punition exemplaire aux égoïstes, aux agioteurs ; mort aux traîtres et au dernier des rois ; guerre éternelle aux Anglais ! »
L’auditoire répondit par d’unanimes acclamations, car ce n’est pas à lui, comme bien l’on pense, que s’adressaient ces véhémentes objurgations.
L’enthousiasme révolutionnaire rendait odieux aux patriotes les souvenirs du passé; ils y voyaient autant d’insultes et de menaces à l’ordre nouveau. Le 30 octobre 1793 (9 brumaire an II), les jacobins adoptèrent la motion de faire disparaitre tous les monuments de la royauté et de la superstition.
On se mit bientôt à détruire, aux frais de la municipalité, sur les édifices publics et les maisons particulières, les symboles et les armoiries. Dans les églises, on fit disparaitre les tombeaux : les cercueils de plomb servirent à faire des balles. Cependant une heureuse circonstance sauva le mausolée du maréchal de Saxe , la belle oeuvre de Pigalle. Il arriva qu’un citoyen loua l’église
Saint-Thomas pour y établir un magasin à fourrage, et le tombeau se trouvant enseveli dans le foin, on n’y pensa plus.
L’ardeur des patriotes à effacer les vestiges du passé sous le marteau des démolisseurs entraîna les commissaires de la Convention à ordonner une déplorable dévastation. Le 24 novembre (4 frimaire an II), parut un arrêté de Saint-Just et Lebas, conçu en ces termes :
« Les représentants du peuple près de l’armée du Rhin chargent la municipalité de faire abattre les statues en pierre qui sont autour du temple de la Raison , et d’entretenir le drapeau tricolore sur la tour du temple. »
La dernière partie de cet ordre fut modifiée; au lieu de replanter un drapeau neuf sur la flèche de la cathédrale, on cacha, le 4 mai, la croix sous un immense bonnet phrygien en fer-blanc.
La première partie fut exécutée malgré une très-vive opposition du conseil. Dans la séance du 6 juin 1793, la Convention avait rendu un décret pour la conservation des monuments historiques, portant une peine de deux ans de fers contre les destructeurs. D’accord avec les représentants du peuple, le maire passa outre. Il invita la population à mutiler elle-même le plus bel ornement de la ville. Téterel, étranger à Strasbourg, où il était venu depuis quelques années enseigner l’arithmétique, se fit le chef de la foule, l’entrepreneur de la destruction.
Un véritable assaut fut donné, le 5 décembre, à la cathédrale. On connaît toute l’étendue des pertes par un procès-verbal du 27 mars 1795 (6 germinal an III), dressé eu vertu d’un arrêté municipal.
Au grand portail, on démonta quinze statues sur piédestaux ; on abattit un nombre considérable de figures représentant les unes des faits tirés de l’Écriture sainte, les autres des faits historiques ; on enleva aussi les douze statues appelées les Musiciens et vingt -quatre statues placées entre les colonnes, de très-petit module et trèsartistement travaillées. Les portails latéraux subirent des dévastations analogues. Dans l’intérieur de l’église, on détruisit une superbe grille de fer qui séparait le choeur de la nef ; dans la nef, la chaire en pierre de taille, élevée en l’honneur du prédicateur Geiler, de Kaisersberg. Le monument funèbre de Geiler fut toutefois épargné, et ce fut le seul , tant le peuple avait conservé de respect, de vénération pour cet homme qui avait été l’un dès précurseurs de la Réforme. En somme, sans compter les figures en ronde-bosse, ni les bas-reliefs dégradés, deux cent trente-cinq statues tombèrent sous la pioche et le marteau. Sur ce nombre, on réussit par les soins de quelques citoyens à en sauver soixante -sept en les cachant comme des proscrits ; le reste fut perdu.
La fureur de la destruction s’attaqua aux demeures particulières. La physionomie de la ville en fut altérée. Les statues et les armoiries qui ornaient un grand nombre de maisons furent brisées. C’est ainsi que fut d’abord dégradée, puis détruite, la seule statue restant encore debout de celles que la République de Strasbourg avait décernées aux quatre chefs qui avaient remporté , le 8 mars 1262, la victoire d’Oberhausbergen sur l’évêque Walther de Geroldseck. On convertit un confessionnal en une guérite qu’on plaça devant l’église Saint- Thomas. Des propriétaires firent enlever les têtes de
dragons qui terminaient les gouttières, de peur qu’on ne les prit pour des têtes de dauphins ; on enleva des anciens poêles les plaques de fer sur lesquelles étaient représentées des scènes tirées de la Bible. Tels furent les excès d’une ardeur patriotique et révolutionnaire que quelques forcenés poussèrent jusqu’à l’extravagance.
Le 2 décembre 1793 (12 frimaire an II), fut affiché un arrêté portant que, « pour faire disparaître les traces de féodalité et de superstition que présentent encore les inscriptions de plusieurs rues et places de la commune, le corps municipal avait fait changer les noms des rues et places, qui par leurs dénominations gothiques rappelaient le souvenir de l’ancien régime et blessaient l’œil du républicain ».
Nous indiquerons quelques-uns de ces changements de noms, où se manifestent des préoccupations nonseulement politiques, mais philosophiques et même bucoliques. Gessner, ne l’oublions pas, avait été un contemporain de Voltaire et de Rousseau, ces précurseurs de la Révolution.