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AVIS

Les comités de surveillance de la commune et de la Société populaire de Strasbourg réunis invitent les citoyens dénommés à recevoir dans leurs maisons, pour y être soignés commodément et comme eux-mêmes, nos frères d’armes venant de Mayence. Ils espèrent qu’ils auront pour eux tous les soins et tous les égards qu’ils méritent pour les sacrifices qu’ils ont faits à la patrie. Les citoyens qui les logeront

seront personnellement responsables des moindres plaintes qui surviendraient à cet égard.

Fait au comité de surveillance de la commune de Strasbourg, le 15 germinal an II de la République française une et indivisible.

Fibich, président.

Cependant il fallait une victime expiatoire à l’opinion publique : ce fut le général Beauharnais, qui d’ailleurs était coupable, au moins de n’avoir pas fait, ni même essayé, tout ce qui pouvait se faire, qui n’avait tenté aucune entreprise de débloquement. Le 16 août, le comité de Salut public lui enleva le commandement de l’armée du Rhin. Il fut exécuté l’année suivante.

Le 3 août , Strasbourg avait été proclamé en état de siège. Cette proclamation produisit un grand effet, même à une époque où l’on devait s’attendre à tout. On avait eu le temps de s’accoutumer à l’imminence du péril ; pourtant, à son approche, on se sentait troublé. La ville fut saisie d’une sorte de stupeur. L’état de siège, c’était l’inconnu qui commençait, et un inconnu terrible; c’était les lois suspendues, les devoirs plus stricts et plus nombreux, les châtiments plus sévères, le danger en permanence et de plus en plus menaçant.

Ce qui augmentait les appréhensions, c’était la dictature militaire dont le général se trouvait investi. Il s’appelait Dièche, et était né en 1753 à Rodez. Il ne devait son avancement rapide qu’à son exaltation politique, à ses manifestations bruyantes dans les clubs : lieutenantcolonel du 28e régiment d’infanterie en 1792, il était devenu général de brigade le 14 août 1793 et général de

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division le 23 du même mois. Dièche ne s’était distingué que par des démonstrations de fanatisme révolutionnaire, dont il se montrait prodigue. Du reste, nul talent militaire, nulle bravoure. Ses campagnes se réduisaient à quelques courses dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, à la tête d’une colonne révolutionnaire, au milieu des populations effarées, sans rencontrer la moindre résistance.

C’était le général Henriot, de Strasbourg. Il traînait, nuit et jour, un grand sabre innocent qui lui avait été donné par son modèle parisien. Il s’enlevait, par excès de vin, le peu de raison dont il était doué. Le jour de l’attaque de Kehl — le seul combat auquel il prit part — il était tellement ivre qu’il tomba trois fois de cheval. Dièche n’était qu’un grotesque; le pouvoir le grisa d’une ivresse nouvelle et le rendit furieux. Il ne parlait sans cesse que de terroriser Strasbourg; il faisait braquer des canons sur les places, et, jurant et sacrant, menaçait à tout propos de détruire la ville.

Sous tous les points de vue, la situation de Strasbourg était terrible. Les conditions de l’existence matérielle, depuis longtemps difficiles, devenaient pires de jour en jour. A l’exception des industries employées aux fournitures militaires , tous les autres métiers étaient condamnés au chômage. L’argent monnayé, rare d’abord, était devenu à peu près invisible ; les assignats de cent livres étaient tombés déjà à quarante-trois ; dans le courant d’août 1793, six livres en papier ne valaient qu’une livre en argent. A la campagne, l’assignat n’avait plus cours ; les paysans ne vendaient rien qu’argent comptant.

Par ordre de l’administration départementale, des

LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE. l6)

commissaires choisis par les sections se rendirent dans les campagnes pour opérer un recensement du blé, et contraindre les paysans à en envoyer une quantité déterminée au marché de Strasbourg, sous la menace des peines les plus sévères en cas de contravention. Mais cette mesure fut impuissante à arrêter la hausse toujours croissante des subsistances.

Le peuple était surexcité ; les tribunes des clubs retentissaient chaque soir de plaintes, de dénonciations, de déclamations furieuses. Afin de porter quelque remède à cette crise, l’administration départementale avait fixé le taux de l’hectolitre de blé à quarante-deux livres en assignats; elle avait même annoncé qu’après la récolte, ce prix serait diminué graduellement de mois en mois. Le résultat de ce déplorable expédient est facile à deviner : à dater de cet arrêté, ni paysans, ni marchands de grains ne parurent plus au marché de Strasbourg. C’était décréter la famine : elle dura près de trois ans.

Tant de misère, tant de souffrances ne détachaient point les Alsaciens de la République; leur patriotisme, au contraire, s’exaltait au milieu des terribles épreuves qu’ils subissaient. Par suite du départ de la garnison pour la frontière, le service de la place, service pénible, était fait uniquement, dès le mois d’avril, par la garde nationale qui s’en acquittait avec un grand dévouement. La surveillance des bords du Rhin, qui exigeait des marches continuelles de nuit et de jour, une infatigable vigilance , lui était confiée également. Et tous les citoyens, sauf les vieillards et les fonctionnaires, faisaient partie de la garde nationale. Enfin, au commencement

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d’août, les sections, sur l’invitation des jacobins, désignèrent un certain nombre d’hommes pour travailler aux fortifications et mettre au plus tôt la place en état de défense.

Dans la nuit du 18 au 19 août, un corps prussien, sous les ordres du général Kalkreuth, avait réussi à forcer le passage du Bærenthal et menaçait de prendre en flanc l’armée française qui défendait les lignes de Wissernbourg. A cette nouvelle, les paysans des cantons de Niederbronn et Pfaffenhofen, au nombre de quatre à cinq mille, s’armèrent de fusils, de faux, de fourches, et se portèrent sous le commandement de Helmstetter, le brave maire de Pfaffenhofen, au-devant de l’ennemi qui, surpris par un soulèvement auquel il était loin de s’attendre, fut intimidé et battit promptement en retraite.

A partir du 9 septembre, par ordre des commissaires de la Convention, le tocsin retentit dans toute l’Alsace, de quart d’heure en quart d’heure, pendant trois jours et trois nuits. C’était le signal de la levée en masse.

A cet appel lugubre, les routes de la plaine et de la montagne se couvrirent d’hommes la plupart d’un âge mûr, dernière force du pays. On les vit errer des journées à la recherche des lieux de ralliement. Quand iis furent réunis, on s’aperçut de l’inutilité d’un aussi grand nombre d’hommes. Parmi les « appelés tumultuairement » on fit un choix, et l’on organisa des bataillons réguliers. Celui de Strasbourg se composait de jeunes gens appartenant au commerce, d’élèves du séminaire protestant et d’étudiants de l’Université. Le 11 septembre, il quitta la ville pour renforcer la garnison de Fort-

Louis. Les autres bataillons alsaciens furent envoyés directement à la défense des lignes de Wissembourg.

Le 12, on battit la générale à Strasbourg, on ferma les portes, on doubla les postes. Une partie de la garde nationale, avec l’artillerie, se rendit au bord du Rhin, d’ou les canons français démolirent la petite ville fortifiée de Kehl, située sur la rive opposée. Ce combat dura trois jours et trois nuits, pendant lesquels les gardes nationaux restèrent constamment exposés au feu des Autrichiens. Les représentants du peuple Lacoste et Milhaud, qui devenu général de division de cavalerie conduisit à Waterloo la charge légendaire des cuirassiers, rendirent hommage à leur fermeté : « Nous avons été témoins, disent-ils, du courage dont vous avez fait preuve à l’attaque du pont de Kehl. C’est pour nous une sûre garantie de vos sentiments républicains. Strasbourg, tu donnes à la République un noble exemple, et vous, canonniers strasbourgeois, vous vous êtes montrés dignes de l’ancien renom de l’artillerie française. »

Les douze sections s’empressèrent de publier ces éloges, pour se justifier des accusations qui leur avaient été souvent adressées par les jacobins.

Cependant les jacobins dominaient, et leur influence s’affirmait par une double série de mesures : les unes, admirables d’énergie et de patriotisme contre les entreprises de l’étranger ; les autres, violentes et que la violence de la situation même explique contre les périls intérieurs. Nous venons de signaler les premières, il nous reste à rappeler les secondes.

Le 12 août, la Convention nationale avait décrété l’arrestation des suspects. Le 1 6 , le général Dièche, en

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vertu des pouvoirs que lui donnait l’état de siège, avait pris un arrêté portant que dans les cinq jours seraient expulsés de la ville ou soumis à la surveillance continuelle de la garde civique tous les membres de l’ancien Magistrat de Strasbourg, tous les domestiques au service du clergé , enfin toutes les personnes résidant à Strasbourg depuis 1789 et n’ayant pas de métier.

Cet arrêté était inexécutable. Mais dès le 14, le club des Jacobins, poussé à bout par la désastreuse dépréciation des assignats, avait demandé que tout individu accusé de spéculer sur cette baisse, fût jugé révolutionnairement, c’est-à-dire sans le concours du jury. Cette motion reçut l’approbation des commissaires de la Convention. Le sort des spéculateurs était remis à la discrétion des membres du tribunal criminel. Afin d’augmenter l’effet moral de cette mesure , Schneider fit dresser la guillotine en permanence sur la place d’Armes, après qu’elle eut été promenée solennellement par toute la ville, au milieu d’un cortège de juges et de citoyens armés de piques et coiffés du bonnet phrygien.

Le résultat de cette exhibition ne fut pas celui que Schneider attendait. La vue constante de la guillotine parut une chose odieuse à la population strasbourgeoise, qui devait pourtant s’y accoutumer plus tard ; il fallut l’enlever dans la nuit du 19 août.

Une foule indignée assista à l’enlèvement. Elle força le voiturier chargé du transport à passer devant la demeure de Schneider, où la guillotine fut brisée, au milieu de cris de mort poussés contre l’accusateur public. Schneider accusa le maire Monet de complaisance envers les sections, de n’avoir pas pris de mesures préventives ;

et cet incident contribua à augmenter la discorde qui existait déjà entre les chefs des deux fractions du parti jacobin à Strasbourg.

Le 3 octobre, toujours à la suite d’une motion des jacobins, les représentants du peuple Guyardin et Milhaud ordonnèrent l’épuration des fonctionnaires. Les suspects furent enfermés au séminaire catholique et dans les bâtiments qui devinrent plus tard le lycée impérial. Parmi les destitués se trouvaient Louis de Wangen , Burger et Kœnig, membres du directoire; Ehmann et le professeur Braun, conseillers départementaux; Weyher et Demichel, membres de la municipalité, et le procureur de la commune, Hermann. Ils furent remplacés par des citoyens dont le jacobinisme ne faisait aucun doute, tels que le notaire Grimmer, le tonnelier Kiefer, le brasseur Stahl, le teinturier Plar, et l’ancien prêtre allemand Clavel , qui fut peu après l’un des juges du tribunal révolutionnaire.

La Révolution poursuivait son cours. Le 3 octobre fut constitué un comité de sûreté générale composé de douze membres et de quatre suppléants. Les membres de ce comité furent, sous la présidence de François Monet, maire de Strasbourg : André, procureur général syndic du département; Teterel, membre du directoire du département; Euloge Schneider, accusateur public; Martin, procureur municipal ; Jung, officier municipal; Fibich, peintre; Edelmann l’aîné, membre du directoire départemental; Clavel; membre du tribunal du district; Nestling, membre du directoire du département; Wolff, juge du district; Sarrez, administrateur du district. Les suppléants furent : Birkicht, teinturier; Louis

Edelmann, fonctionnaire municipal; Neumann, administrateur départemental; Stahl, brasseur, tous membres du club des Jacobins. Il suffisait de réunir sept voix pour obtenir une arrestation.

Le comité était tenu d’envoyer à la Convention la liste des personnes arrêtées, en mentionnant les causes de leur arrestation. Il obtint le droit défaire jour et nuit des visites domiciliaires.

Le comité commença par se mettre en rapport avec les autres comités de sûreté générale formés dans les principales villes d’Alsace, de manière à étendre sa surveillance sur tout le pays. Sa mission, primitivement, devait aller jusqu’à la paix ; mais elle ne dura que du 8 octobre au 25 décembre 1793. Ce fut le comité de surveillance de la commune de Strasbourg qui continua son oeuvre.

Dans le cours du même mois, le 10 octobre, la Convention déclara le gouvernement révolutionnaire établi pour toute la durée de la guerre. Le surlendemain de la perte des lignes de Wissembourg et de Lauterbourg, on institua à Strasbourg le tribunal révolutionnaire, si souvent réclamé par les jacobins.

Ce tribunal était formé d’un président, Taffin, de deux juges assesseurs, Wolff et Clavel, d’un commissaire civil, faisant fonctions d’accusateur public, Euloge Schneider, et d’un greffier, Weiss. L’âme de cette magistrature inquisitoriale fut Schneider; le président Taffin, son ennemi secret, n’osait lui résister. Comme Schneider, Taffin avait appartenu au clergé ; il avait été chanoine à Metz, puis grand-vicaire à Strasbourg.

Les assesseurs, Wolff et Clavel, étaient entièrement

soumis à la domination de Schneider. Le premier avait des sentiments humains, mais il manquait de caractère; il condamnait à contre-cœur, mais il condamnait. Clavel, ancien prêtre allemand, comme nous l’avons dit, puis juge de district, sans instruction, faible d’esprit, n’était entre les mains du commissaire civil qu’un instrument. Quant à Weiss, le greffier, c’était un jeune homme de dix-sept ans, à peine capable de libeller un arrêt.

L’accusé devait être jugé dans les vingt-quatre heures qui suivaient son arrestation. Condamné, l’exécution était immédiate. La mort entraînait la confiscation des biens.

En même temps que le tribunal, on forma, sous le nom d ’ Année révolutionnaire , un corps de mille hommes, composé de soldats d’élite et d’officiers de l’armée du Rhin. Ils touchaient une haute paie : le soldat cinq sous, le sergent dix sous par jour; et la solde des officiers était augmentée d’un tiers. Ce corps , qui était partagé en deux sections, avait une double mission : il veillait, d’une part, à l’approvisionnement de l’armée et à l’exécution des ordres des représentants du peuple ; de l’autre, il exerçait une surveillance sur les suspects, et enfin il accompagnait le tribunal révolutionnaire dans ses tournées départementales. Sous un autre nom, c’était une gendarmerie, mais une gendarmerie au service delà Révolution. C’est ce corps qui a donné naissance à la légende des Hussards de la mort, satellites de Schneider, recueillie par Nodier.

La première séance du tribunal, le 29 octobre, fut précédée d’une promenade à travers la ville. Schneider avait un goût assez vif pour ce genre de spectacle. En-

tourè des juges, il se tenait à cheval à la tête du cortège; puis s’avançait l’Armée révolutionnaire, enfin venait la guillotine, dressée sur une voiture de paysan. Du 5 novembre au 12 décembre, Schneider fit condamner à mort vingt-huit personnes, tant à Strasbourg qu’a Mutzig, Barr, Obernai, Epfig et Schlestadt. La plupart des arrêts atteignirent des gens qui spéculaient sur les assignats ou qui violaient la loi du maximum.

Cette loi du maximum, votée le 27 septembre par la Convention, était le dernier expédient pour assurer aux indigents, aux citoyens réduits à la misère, c’est-à-dire à l’immense majorité du peuple, le pain de chaque jour. Sans doute, une telle mesure n’est pas défendable au point de vue économique ; sans doute encore, au point de vue politique, la taxe imposée au vendeur a un caractère d’oppression. Pour beaucoup de marchands ce fut la ruine. Mais il faut voir le temps et l’ensemble des faits; il faut se souvenir qu’on abusait cruellement de la rareté des denrées et de la dépréciation des assignats, qu’on vendait a un prix excessif, odieux, les choses de première nécessité, qu’on spéculait sur la faim.

Le moyen choisi pour réprimer le mal n’était pas bon ; cela ne saurait faire l’objet du moindre doute ; mais la situation en comportait-elle un autre ? La disette était affreuse; il y avait pénurie de blé, de viande, de vin, de légumes, pénurie de l’indispensable. Pour ménager le beurre, 011 avait interdit de faire des fromages et de la pâtisserie. Les citoyens étaient autorisés à récolter dans les bois les noisettes, les glands, les faines, pour en tirer de l’huile. Les hôpitaux furent, pendant quinze jours, privés de bouillon. C’étaient les municipalités qui distri-

huaient les chandelles. Afin d’en diminuer la consommation, on avait arrêté dans les bureaux le travail de nuit. On espérait que la nouvelle récolte serait bonne et qu’elle ramènerait l’abondance; il n’en fut rien. La grêle et les mulots détruisirent presque tout.

Telle était la situation de l’Alsace, et ce n’est que par le suprême expédient du maximum que les populations purent traverser une longue crise sans mourir de faim, au prix malheureusement de la ruine temporaire du commerce. Au reste , on ne se faisait alors guère plus d’illusion qu’aujourd’hui sur la valeur économique du système. On n’y recourait qu’avec une extrême répugnance et à mesure qu’on y était contraint. On n’étendait le maximum d’une denrée à une autre qu’en raison d’exigences croissantes devenues insurmontables. On commença par ne taxer que le blé, le bois et le charbon. Comme base du tarif, on adopta les prix de 1790, et on les augmenta d’un tiers, vu la rareté des marchandises. Tout commerçant fut tenu d’afficher à l’entrée de sa boutique les prix ainsi déterminés. L’argent ayant disparu, les assignats durent être reçus en paiement , et reçus pour leur valeur nominale. C’était le cours forcé du papier-monnaie. Or, ce sont là des choses qu’il est plus aisé de décréter que d’obtenir effectivement. En Alsace, on les obtint , grâce à l’action révolutionnaire, et la population leur dut de résister à la disette et à l’hiver de 1793.

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