V. — L'UNITÉ DE LA PROVINCE D'ALSACE ET L'UNITÉ NATIONALE
A la fin de l'ancien Régime, l'Alsace tout entière, à l'exception de Mulhouse, était de souveraineté française. Les rois cependant avaient respecté tous les anciens États, les seigneuries laïques et ecclésiastiques. Ils en créèrent même de nouvelles en faveur de familles françaises, par exemple dans les domaines dont la maison d'Autriche et l'Empire leur avaient cédé la possession directe, par le traité de Munster. Louis XIV se contenta de garder pour lui Ensisheim et les places fortes qu'il fit construire : Huningue, Neuf-Rrisach et Fort-Louis. L'Alsace demeura ainsi une mosaïque d'Etats qui gardèrent leurs libertés. « Il ne faut point toucher aux usages d'Alsace », écrivait un contrôleur général des finances en 1700 (Rod. Reuss, I. 271). Elle commerçait librement avec l'Allemagne; et c'est du côté de la France qu'était la barrière des douanes; elle constituait de ce chef une province d' « étranger effectif ».
Cependant ce morcellement territorial ne doit pas faire illusion : tous les bailliages sans distinction, ceux des seigneuries immédiates d'Empire comme ceux des terres directement soumises au Roi, ne furent que des divisions administratives du royaume et chaque bailli relevait des agents du pouvoir central, de l'intendant en premier lieu (Rod. Reuss, I. 244-290).
Grâce à ce régime qui conciliait Tordre et la liberté, l'Alsace prit pour la première fois conscience de son unité; elle se donna de toute son âme à la France et à la civilisation française, sans rien perdre de sa forte originalité.
L'Edit royal du 22 juin 1787 lui fut appliqué, comme aux autres provinces du royaume; elle fut dotée d'une Assemblée provinciale et d'Assemblées de districts; le vote y avait lieu par tête. Le district réunit plusieurs bailliages et engloba indistinctement des terres immédiates de princes possessionnés, des villes royales de l'ancienne Décapole et des seigneuries royales. Il y en eut 6 : Huningue, Belfort et Colmar, dans la Haute-Alsace; Sélestat, Haguenau et Wissembourg (avec Landau) dans la Basse-Alsace.
Puis lors de la convocation des Etats Généraux (arrêté du conseil d'Etat du 27 décembre 1788), les six districts servirent de base aux circonscriptions électorales : ils furent accouplés deux à deux pour former trois grands bailliages : Belfort-Huningue, Colmar-Sélestat, nommant chacun 2 membres du clergé, 2 de la noblesse et 3 du tiersétat; Haguenau-Wissembourg, 2 membres pour chaque ordre. Strasbourg eut 2 représentants du tiers et les villes royales également. Au total 24 députés (6 ecclésiastiques, 6 nobles et 12 du tiers-état), pour une population d'environ 600 000 habitants.
Par son adhésion aux principes de la Révolution, l'Alsace, déjà unifiée comme province, se fondit d'emblée dans l'unité nationale.