PRÉFACE
Florent-Matter appartient à une de ces familles alsaciennes qui aimèrent mieux abandonner leur province que de subir la loi du vainqueur. Et pourtant il reconnaît que l'émigration qui suivit la conquête n'a pas eu les résultats qu'on pouvait, qu'on devait en attendre.
Certes, il serait aisé d'énumérer tous les services rendus à la mère-patrie par cet immense apport d'hommes et de capitaux alsaciens-lorrains après 1 870. Et si l'on avait fait la guerre de revanche qu'ils attendaient, réclamaient, tous ces patriotes, ces dignes fils de la plus belle race militaire, ils auraient fortifié nos rangs. Nul ne contesterait alors qu'ils aient clioisi la meilleure décision. Mais l'on sait quelle fut, depuis trente-huit ans, notre politique extérieure. Nous avons laissé les Alsaciens-Lorrains sur leur territoire se défendre tout seuls et comme ils ont pu. Et l'on peut dire aujourd'hui que chaque émigré a été un soldat perdu pour la France dans la lutte qui se perpétue au delà
Il L'ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS
des Vosges entre deux civilisations ennemies. Dans la pensée de son auteur, ce livre est un hommage à la constance de ces Alsaciens qui, en s'obstinant à demeurer sur leur terre envahie, ont maintenu la fidélité de l'Alsace à la France. Cette fidélité demeure intacte en dépit d'apparences qui pourraient égarer un observateur superficiel, mais elle ne se manifeste plus dans les formes qu'elle afîectait il y a une trentaine d'années.
Ainsi y a-t-il encore, en Alsace-Lorraine, des députés protestataires ?
Je réponds hardiment que non. Mais il faut comprendre ce qu'il y a derrière un silence qui n'est point un acquiescement.
La nation alsacienne, non plus que la lorraine, ne sont pas théâtrales ; pendant vingt-cinq années, elles ont nettement et vigoureusement protesté contre le traité de Francfort à la tribune du Reichstag. Elles ne peuvent pas, sous peine de ridicule, s'embarrasser de cette éternelle répétition qui perdrait sa force à devenir une sorte do formule machinale et qui, d'ailleurs, ne correspond plus à l'attitude de la France.
Sur cette plaine d'Alsace et dans ces vallées de la Sarre, do la Seillo, de la Moselle, vivent des populations guerrières, dures h la résistance, habituées aux vicissitudes de la politique. Elles roiuiaissenl la vie intérieure de la i'^ance. Elles nous voient obstinément pacifiques ; elles enten-
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dent 'que notre gouvernement se désintéresse de la Revanche. Soit ! Elles dureront et elles attendront, car au travers de leurs changeantes fortunes, elles n'ont jamais connu de plus belles années que leurs siècles français.
Mais pour durer, pour attendre, il faut, plutôt que de vaines paroles, deux choses : du pain et des armes. De là, leur silence et leur nouvelle tactique.
Les Alsaciens-Lorrains demandent la liberté de la presse, une extension du droit d'association, le suffrage universel (car le suffrage à trois degrés les met aux mains de l'administration). Ils veulent que l'Alsace-Lorraine ait son autonomie, comme tous les états allemands, c'est-à-dire qu'elle dispose au conseil de la Confédération germanique du nombre de voix qui leur revient, selon le chiffre de sa population.
Mais l'essentiel à bien voir, c'est, dans la minute présente, la situation industrielle. Plus ardemment encore que des institutions de liberté, les annexés réclament certaines améliorations économiques.
L'industrie alsacienne a perdu sa clientèle française. Son marché régional ne suffit point à ses puissantes fabriques. Où se tourner? Des droits d'entrée fort élevés ferment à peu près les pays hmitrophes. La cherté des transports par chemin de fer, et le manque d'une voie navigable vers la mer ne permettent pas aux Alsaciens de concur-
rencer l'industrie allemande et de preadre une part active au puissant mouvement commercial qui répand les produits allemands sur le monde.
Napoléon I" avait étudié la création d'un chor.an par eau qui eût relié Strasbourg à la mer. Son projet fut indéfiniment ajourné. Les: Alsacieiis prétendent qu'au temps qu'ils étaient associés à. la France, celle-ci faisait ses principaux sacrifices pour la Loire, pour la Seine, et qu'aujourd'lnii l'Allemagne les fait pour l'Elbe. A les croire, ils auraient toujours pâti de leur position géogra» pliique à l'extrémité de l'un et l'autre pays. 11 est certain que les récents travaux de l'Elbe, en facilitant le ravitaillement de l'industrie saxonne, qui a déjà la main-d'œuvre à meilleur marché, ont mis très bas les Alsaciens. Mais ils ne sont point gens à s'abandonner. D'abord ils songèrent à rendre le Rhin navigable jusqu'à Strasl)Ourg. Il y fallait le cGûsentoment dos États riverains. Le Grand-Duché de Bade, voyant que Strasbourg tuerait Mannheim, a tout fait écliouer. Maintenant les Alsaciens projettent un canal latéral au Uhin qu'ils créeraient sur leur territoire et par les ressources du pays même, c'est-à-dire par la collaboration du cajjilal privé et de l'État d' Alsace-Lorraine. Mais, là méinc, rien à faire sans rassontimenl du gouvernement central.
Ce grand problème économique montre d'une manière éclatante l'infériorité, disons> le uyo(, la