VERS LA FRANCE
A la sortie de Rezonville, un banc monumental a été érigé à l'endroit où Guillaume I" reçut, assis sur une échelle de voiture, la nouvelle de l'issue de la bataille de Saint-Privat. Ce monument est une sorte de canapé de pierre au bas duquel un bas-relief en bronze représente le roi de Prusse assis, et ayant à ses côtés Bismarck et de Moltke, ainsi que plusieurs généraux.
Nous sommes sur la route de France et les jeunes gens qui m'accompagnent ou plutôt que j'accompagne, car ce sont eux, qui, chaque année quand leurs occupations le leur permettent, accomplissent ce pèlerinage
patriotique, n'ont pas attendu la frontière pour arborer à leur boutonnière les piquets tricolores, en fleurs des champs.
De nombreuses tombes et mausolées rappellent toujours les hécatombes d'il y a trente-six ans et ainsi les horreurs de la guerre sont toujours présentes à l'esprit. C'est une vision qui sans cesse apparaît au regard, et la magnificence de certains de ces monuments élevés par l'Allemagne à ses enfants, souligne de leur masse de marbre ou de bronze l'orgueil et la fierté du Germain.
Le petit village de Vionville est sur notre route et quelques kilomètres plus loin, la frontière de France.
Des gendarmes allemands à cheval, recouverts de leur manteau sombre, d'un côté; de l'autre, le coquet uniforme de nos pandores dont les annexés admirent les galons d'argent et qu'ils saluent en criant à pleine voix, quelques mètres à peine après avoir quitté l'Allemagne « Vive la France I » .
Là-bas, près d'un bouquet d'arbres, un gendarme français et un gendarme allemand ont rapproché leurs chevaux et semblent causer le plus paisiblement du monde.
Ironie des choses I Demain ces deux hommes, animés d'un môme sentiment d'amour pour leur pays et dont la communauté précisément les sépare, se rueront peu tôlre l'un contre l'autre...
Sentinelles avancées à la frontière d'aujourd'hui, ils traceront peut-ôtre do la pointe de leur sabre celle do demain. L'un sera encore, comme maintenant, l'arti an de la Défaite et l'autre de la Victoire.
Puisse au moins le Destin intervertir leur rôle I
UARS-LA-TOUR
Chaque année à Mars-la-Tour est célébré officiellement l'anniversaire commémoratif des combats livres le 46 août 4870 et cette cérémonie patriotique donne lieu à une manifestation des plus émouvantes. Pour quelques heures en effet, les annexés accourus en foule, de tous les points de la frontière ont la joie d'entendre retentir la sonnerie alerte de nos clairons au lieu des sons aigrelets des fifres prussiens et à pleine voix ils peuvent pousser ce cri si cher à leurs âmes de proscrits : Vive la France f
Quand nous arrivons, le petit village présente un caractère de fôte, de tous côtés flottent des oriflammes et des drapeaux, des tentes ont été dressées en plein vent et le petit vin de la Moselle coule à pleins bords. Chaque boutonnière arbore les couleurs françaises et maint Allemand que l'on me signale a cru devoir, soit par crainte d'être honni, soit par lourde courtoisie, se parer de notre cocarde nationale, et ma surprise s'accroît encore, car leur nombre semble considérable.
Les nombreux breaks et landaus qui ont amené les pèlerins se rangent en files sur les bas-côtés de la route, afin de laisser place au cortège qui, de l'église, se rendra au monument.
Un service solennel à la mémoire des soldats tombés dans cesplainesest célébré àréglise,maishélas, l'odieuse politique est venue encore blesser les consciences françaises au pied même de ces monuments du souvenir, rendant témoins de nos discordes les populations si cathoUques et si croyantes de la Lorraine annexée.
Autrefois, en effet, la fanfare des chasseurs à pied de Verdun venait dès le matin dans le village, pour rehausser l'éclat de cette manifestation patriotique. Les annexés pouvaient longuement se réjouir de ce contact avec nos fantassins et en rentrant dans leurs foyers, sous l'œil de l'Allemand, ils emportaient avec eux une impression réconfortante qui, dans les jours de tristesse, si nombreux là-bas, servait de baume à leurs cœurs meurtris.
Nos soldats assistaient ensuite à la cérémonie religieuse et au moment de l'élévation, les clairons sonnaient aux champs, rendant ainsi plus impressionnant encore ce suprême hommage t^ux morts de l'année terrible.
La foule pressée dans la coquette église de Mars-la- Tour, vibrait à la foi et à l'espérance et ses sentiments intimes communiaient dans un môme amour, ardent et passionné, en Dieu et en la Patrie.
Idéal d'un autre monde, pour lequel tous ces catholiques sont prôts à supporter toutes les douleurs et tous les deuils, idéal en la Patrie recouvrée, pour lequel tous ces patriotes sont prt*ts à sacrifier leur vie.
Hélas, pourquoi ceux qui ne croient plus tentent-ils, en ces lieux, de blesser ceux qui croient encore! Oublient-ils que nous sommes à quelques pas de la frontière allemande et que, trisleiuont ce soir, les Messins la refranchiront?...
Les chasseurs à pied sont venus ce matin dans le village à peine une heure avant la cérémonie, avec interdiction formelle de péuétret" dans l'église. Que do visages atterrés I
Que do convictions bien maladroitement froissées I
Le devoir de nos gouvernants, et que n'importe ici leurs convictions et leurs opinions, ne consisterait-il
pas à donner une solennité imposante à ces manifestations du culte du Souvenir, auxquelles viennent s'associer, chaque année, de si nombreux Alsaciens- Lorrains?
Certes, point de chauvinisme inutile, belliqueux et tapageur, mais au moins, ne célébrons pas ces douloureux anniversaires avec moins d'éclat, de pompe et de fierté, puisqu'ils furent glorieux, que ne leur en donne le vainqueur.
Laissons l'image de la Patrie planer au-dessus de ces plaines immenses et semer un frisson sur cette foule émue et recueillie. Ne provoquons pas par notre désintéressement des réflexions comme celle que murmurait près de moi, le cocher, un annexé, qui nous avait conduits de Metz à Mars-la-Tour :
« C'est égal, ils savent mieux organiser... là-bas », disait-il, après avoir assisté, la veille, à la cérémonie allemande de Gravelotte f
Comme cette simple phrase avait pour un Français, le ton d'un blâme et d'un reproche I
De l'église, le cortège se forme en rangs serrés et, au milieu de la foule épaisse, se rend au pied du monument national, élevé à la mémoire des Français tombés à Saint-Privat et à Rezon ville.
C'est un superbe mausolée dont le piédestal est orné de deux bas-reliefs en bronze, véritables merveilles. L'un représente le grand combat de cavalerie du 16 août, sur le plateau de Vi lie-sur- Yron et la mort du général Legrand; l'autre, la défense de Saint-Privat par le corps de Canrobert, et le maréchal donnant ses ordres.
Sur la face principale du monument se lit cette inscription :