DANS LES JOURNÉES
DBS 46 ET 18 AOÛT 1870.
La foule se presse autour de la grille du monument, et des orateurs viennent prononcer des paroles de patriotisme et d'espérance.
Étaient-elles bien nécessaires"? Quand le regard embrasse toute une région foulée hier par l'envahisseur ne vaut-il pas mieux méditer que discourir? Quant on aperçoit là-bas, le poteau frontière dresser l'aigle noir de « la plus grande Allemagne » et lorsque l'on sent frémir sous ses pas les cadavres des martyrs de la Patrie, l'éloquence des mots n'est-elle pas moins impressionnante que le trouble des âmes et l'écho des paroles n'est-il pas moins troublant que le recueillement des mémoires et le silence des cœurs f
Ah I mieux vaudrait donner aux annexés le spectacle d'un défilé militaire avec clairons et tambours, couleurs de la France frissonnant au vent, que la banalité décevante de ces phrases...
Point de discours si près de la frontière ; ils s'envolent chaque année... avec l'espérance. Un spectacle impressionnant, seul, survit toujours, avec le souvenir.
Maintenant, la cérémonie officielle est terminée ; les patriotes visitent le musée militaire institué grâce aux ellorts et l'initiative de M. l'abbé Faller, curé de Marsla-Tour. Des armes recueillies sur les champs de bataille, des gravures et dos bronzes rappellent les événements de l'année terrible... et la défaite.
Puis le soir vient vite et alors, en longues files, les uns en chemin de fer, les autres en voiture, les annexés
tournent une dernière fois leurs yeux pleins de larmes vers la terre de France, et reprennent une fois encore, le chemin de l'exil...
RETOUR A IIBTX
Les Allemands ont célébré hier, avec pompe, l'anniversaire de la bataille de Gravelotte, et dans le train qui nous ramenait des environs, à Metz, nous avons dû subir le contact forcé des patriotes d'outre-Rhin.
Malgré les efforts de mes compagnons qui se dressaient, superbes de révolte, à la porte du compartiment que nous occupions, pour en emp(îcher l'accès, la foule s'est précipitée et engouffrée, avec de gros lires, dans les wagons vite emplis, y compris le nôtre.
Un soldat, qu'accompagnait tout un groupe de Prussiens, feuilles de chêne aux chapeaux, a réussi à se faire place et je vois encore se crisper de rage impuissante, les poings des annexés, sous les ricanements des Teutons.
Et ainsi chaque jour, la plaie se rouvre, au delà des Vosges et saigne comme autrefois.
Les Prussiens en revenant hier de s'incliner sur leurs tombeaux ont entonné leurs chansons de victoire, les Lorrains aujourd'hui, veulent se réjouir d'avoir salué la France et rendre à leur tour, les vainqueurs témoins de leur joie.
Aussi lorsque nous reviendrons par les bois de Gorze, où l'imagination se représente d'une façon saisissante, au point de vous émouvoir profondément,
les masses sombres d'Allemands surgissant de ces épais fourrés de sapins, ils pareront la voiture de feuilles et de branchages auxquels, la nuit venue, se balanceront des lampions.
Mais pourquoi a-t-il fallu, hélas, que l'épithète d'Allemands, proférée par un soldat français, nous soit adressée, lorsque, repartant vers Metz, de Mars-la- Tour, les chevaux reprenaient la route... d'Allemagne. Avec quelle ardeur ils ont protesté; mais vraiment, pourquoi le fallait-il !
A travers des sites des plus pittoresques, nous atteignons le petit village de Gorze, situé au fond d'une gorge ravissante que dominent des monts boisés ; nous nous arrêtons à une auberge quelconque et là encore, il semblerait vraiment, si la triste vérité n'emplissait nos cerveaux, que jamais la Lorraine n'est allemande.
Nous continuons à rencontrer sur notre route des blocs de pierre et de bronze qui célèbrent la eonqucHe et parlent de nos désastres et nous arrivons au pied des magnifiques arches romaines de Jouy, merveilleux vestiges de la grandeur des Romains.
Ces arches supportaient un aqueduc, l'Aqueduc Romain ou, selon la légende, le Pont du Diable, de 42,373 toises de longueur sur 6 pieds de haut et 3 do large, versant à Metz, par minute, un volume d'eau de 875 pieds carrés.
Des vignes superbes garnissent le flanc des coteaux près de ces ruines et donnent ainsi à ce coin de Lorraine, un aspect mi-sévère et mi-réjoui qui charme et surprend.
Dans le village, dos gamins courent après nulro voilure en poussant des hourrah enthousiastes et c'est une iniiircsslon étrange et pénible, indéfinissable que celle
que causent ces cris allemands lancés par des voix françaises...
Au seuil de sa porte, un vieillard à barbe grise, dont l'émotion semble grande, nous adresse un signe chaleureux de joie et de reconnaissance en murmurant : Mars-la-Tour.
La nuit est venue quand nous rentrons à Metz ; la rue Serpenoise étale les terrasses de ses brasseries, bondées de consommateurs, en uniforme pour la plupart, et tandis que sous le regard plein de courroux des policiers allemands, les lampions de notre voiture projettent leurs faibles lueurs vascillantes et presque mortes, un voile de tristesse se répand sur nous et les Messins, déjà redevenus captifs, songent à l'année prochaine...