LES CATHOLIQUES A METZ
Avant de quitter la cité lorraine qui fut autrefois le centre de la protestation farouche, nous avons pu nous enlreloiiii" quelques instants avec un membre du clergé qui appartint autrefois au diocèse de Mgr Dupont des Logés, et qui, en raison de son attachement bien connu à son ancienne patrie, jouit ici de toutes les sympathies françaises. Et cet entretien nous révéla un état d'esprit qui, certes, explique bien des choses survenues depuis, aussi mérite-t-il d'ôtre fidèlement rapporté.
Après ilous avoir rappelé tout d'abord l'attitude énergique du clergé d'Alsace-Lorraine, pour maintenir la revendication pendant plus de vingt années, malgré les persécutions, les vexations de tous genres des autorités allemandes, notre interlocuteur nous parla alors de toutes les soulïrances, de toutes les amertumes causées par le détachement progressif, le désititéressement, l'isolement même dans lequel la France semble laisser ces fidèles lutteurs d'une cause héroïque et qui s'est traduit, hier, par la malheureuse affaire Delsor, — déjà si complètement oubliée ici.
« Et, pendant que chaque jour, là-bas, on nous oubliait davantage, nous dit-il, et que, bientôt lueme de
la tribune de la Chambre française allaient retentir deparoles de renonciation, témoignage aussi de l'état d'esprit qui règne dans un certain monde, vis-à-vis de l'élément religieux et conservateur d'Alsace-Lorraine, il nous « fallait vivre » seuls, livrés à nous-mêmes.
« Si, donc, après un tiers de siècle d'annexion, nous avons modifié nos formules, parce qu'on ne peut pas vivre en dehors du sol qui vous porte, si au témoignage de fidélité pour la France que prouvait la protestation, a succédé un loyalisme sincère vis-à-vis de l'Allemagne, ce loyalisme même a-t-il détruit nos sentiments à l'égard de notre ancienne patrie? N'est-il pas, au contraire, la preuve de notre fidélité à la parole de la France? Cette parole solennelle, en garant de laquelle elle a livré nos deux provinces, c'est nous qui la tenons par la correction de notre conduite vis-à-vis du gouvernement allemand, et ceux des Français qui s'apprêtent à nous jeter l'injure à la face, parce que nous avons laissé mourir la protestation, ne connaissent rien de la mentalité de notre pays et de nos conditions d'existence en Alsace-Lorraine : ils sont aussi injustes envers nous que les chauvins d'Allemagne l'étaient de leur côté, quand ils nous faisaient un crime de cette protestation même.
f Devine-t-on, en France, ce qu'il y a dans tout cela de sous-entendus, de délicatesse, et par conséquent de souffrances pour nous? La loi du temps et les nécessités de la vie nous ont fait entrer dans le mouvement politique, social et commercial de notre nouvelle patrie, mais elles n'avaient pas fermé ce sanctuaire de notre cœur où nous cultivions pieusement nos souvenirs et nos ulïections : les années, en se succédant, faisaient, hélas, lentement leur œuvre, et ce sanctuaire ressemblait bien un peu, ici et là, à un cloître abandonné que
les frimas détruisent peu à peu, et pour lequel il n'est pas besoin de crocheteurs officiels : mais si délabré qu'il fût, il suffisait à nous consoler, sinon, par l'espérance morte, elle aussi, du moins, par la survivance aussi naturelle que légitime d'une vraie sympathie pour notre ancienne patrie.
« Assurément, le vent d'orage qui souffle de France n'éteindra pas la petite lampe qui brûle en nombre de cœurs en son honneur; mais pourtant ils sont nombreux ceux qui disent chaque jour tristement en branlant la tête : « Si c'est comme ça f »
« Ils sont nombreux aussi ceux qui sont blessés au meilleur d'eux-mêmes par la façon dont on discute sur nos sentiments et nos pensées, et le peu de respect que l'on manifeste pour leur patriotisme offensé, diminue encore leurs regrets des événements accomplis, et tout compte fait, c'est la germanisation qui est seule à profiter de ces pénibles actes.
t Voilà ce que chaque jour, ajouta-t-il, on dit couramment ici » , et, d'une voix profondément triste, il murmura en me reconduisant et en me serrant les mains :
« Quand sa mère se conduit mal, n'est-on pas honteux de s'en proclamer le fils!... »
Ilélas, que de fois avons-nous entendu, pendant notre séjour en Alsace-Lorraine, prononcer ces phrases terribles qui, à elles seules, constituent de formidables arguments en faveur de la germanisation et qui deviennent ainsi la justification de l'évolution politique des pays annexés ; phrases qui, certes, jettent le trouble dans plus d'un cerveau : « La France ne se contente plus de nous oublier, elle veut maintenant douter de notre attachement pour oser plus facilement nous renier demain... » ou encore : « L'Allemagne protestante respecte notre religion, notre foi et nos croyances; la
no L'ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS
France catholique persécute ses prêtres et ferme leurs écoles... »
Beaucoup ajoutaient, il est vrai : « Nous aimons trop la France pour la confondre avec ses gouvernants » , mais il en est d'autres qui, ceux-là, nous disaient, en hochant la t(5te de tristesse et de découragement :
* Nous sommes sous le joug allemand et dans un empire protestant et nous avons cependant une entière liberté rehgieuse, nous avons nos églises, nos couvents et nos chapelles, nous avons nos prêtres, nos sœurs, nos missionnaires, tous nos religieux et même nos écoles catholiques, et, si demain, nous redevenions Français, presque tout cela nous serait ravi par votre intolérance... »
La liberté sans la Patrie ou la Patrie sans la liberté I N'est-ce pas là l'état d'4me le plus douloureux qu'il soit. C'est cependant celui que la France semble avoir fait naître aux pays annexés, de ses dissensions intestines et de ses discordes intérieures.
C'est ce conflit perpétuel et quotidien entre le cœur et la conscience, le sentiment et la raison, qui, fatalement, doit ou devra émousser les énergies lorraines, maintenant, surtout que « l'espérance est morte » .
Voilà ce qu'oublient trop souvent ceux qui, n'écoutant que leurs passions, leurs 4ésirs ou leurs espoirs, veulent parler de l'Alsace-Lorraine.
La personnalité cle Mgi' Benzlcr, l'évêque de Metz, est trop connue pour ([u'on puisse s'y arriH(!r longuement. Les journaux de notre pays l'ont présenté et combattu comme « nationaliste allemand », tandis que certains prâtres de aop entourage toujours français, afilr-
ment avec énergie que leur évéque n'est pas allemand, qu'il est constamment resté sous la domination étroite et exclusive de Rome, qu'il est en un mot un « évoque international », entre la France et l'Allemagne.
En tous cas, un résultat incontestable se dégage et caractérise sa politique : c'est d'avoir provoqué contre lui, le mécontentement et le mépris des annexés qui lui reprochent son origine et sa promesse à l'Empereur de faire tous ses efforts pour germaniser l'Alsace-Lorraine, et d'avoir mérité à la fois, les attaques des libéraux, des protestants et des chauvins d'Allemagne, qui blâment sévèrement sa mansuétude à l'égard des catholiques lorrains et les piètres résultats qu'il a obtenus, en ce qui a trait à la germanisation des provinces conquises.
Un article paru dans le BerUner Tagehlatt du 28 décembre 4905, résume ces colères et ces mécontentements allemands, aussi ne pouvons-nous mieux faire que le reproduire, en laissant au lecteur le soin de faire les réserves qui s'imposent et d'en tirer la morale et la conclusion; nous en avo|is souligné, du reste, à dessein les passages les plus caractéristiques :
« Mgr Benzler, évùque de Metz, aujourd'hui l'enfant terrible du gouvernement ami de Rome, écrit le journal allemand, donnait jadis de grandes espérances. Lo récit suivant, qui nous dépeint l'évoque de Metz, comme la victime de conditions toutes particulières à son diocèse, ne sera donc pas sans intériît.
« Voici en effet ce que l'on nous écrit de Metz :
« X..., le prieur ignorant du monde, mais si distingué de Maria-Laach, à qui on confia le siège épiscopal de Metz, est devenu, certainement contre son propre gré, le centre d'un véritable sabbat infernal. L'évèché de Metz était resté deux ans sans pasteur. On
se disputait entre Rome et Berlin, on pourmit même dire, vu l'état politique d'alors, entre la France et l'Allemagne, sur la personnalité de l'évoque. Le baron von Hertling entreprit ses voyages à Rome et les fds télégraphiques travaillèrent fiévreusement. La Faculté catholique de Strasbourg fut créée, et Rome accepta, enfin, comme candidat définitif l'abbé Benzler, pour qui l'empereur surtout s'était pris d'enthousiasme; Benzler devint évêque de Metz.
« Les esprits s'accommodèrent peu à peu de cette solution et personne ne manifesta plus la moindre surprise au sujet du choix auquel on s'était arrêté. Les feuilles de tous les partis, — à l'exception toutefois des journaux français, d'ailleurs essentiellement cléricaux, qui murmuraient encore avant la nomination officielle, — se déclarèrent satisfaits de la personne de ce moine très érudit et bien pensant. Maintenant qu'il n'y avait plus rien à faire, les plus catholiques, d'accord avec leurs bons journaux, mirent leurs mains sur leur cœur et affirmèrent solennellement : l'Empereur et le pape ont décidé, que l'homme de leur choix nous soit comme l'élu du Seigneur, le bienvenu, mais, — écoutez la restriction finale, qu'on essayait de nous déguiser sous toutes sortes de fioritures oratoires — un Lorrain comme évéquo de Metz, nous aurait été plus agréable.
« Que les événements ont donc marché depuis cette époque f Benzler devint plus indigène et plus intolérant que le plus irréductible des Lorrains aurait pu l'tître. L'épiscopat de ce moine véritablement allemand do cœur a eu pour conséquence le rafi'ermissement d'un cléricalisme, comme nous n'en avons jamais vu nulle part. La Lorraine est un pays ultramonlain. Une trame do cercles catholiques d'homme.«*, de femmes, déjeunes gens, d'ouvriers, s'est constituée pour étoufi'er le
moindre élan de liberté. La soutane noire fête un triomphe inoui.
« Comment tout cela est-il arrivé? La réponse la voilà : le chauvinisme allemand de Mgr Benzler s'est épuisé et anéanti au frottement de son entourage de prêtres et d'archiprêtres français. Son énergie devait se paralyser contre la résistance inflexible et passive avec laquelle on le reçut et on le toléra. Qu'on se représente la situation angoissante d'un évêque allemand sur qui pèsent deux pays de tout leur poids I Tandis que ses pensées et ses vœux allaient vers la vieille Allemagne et que ses souvenirs étaient attachés à la solitude paisible de son abbaye de Matia-Laach, il se voyait entouré d'hommes, dont l'unique souci était la terre au delà des Vosges. Mgr Benzler ne gouverne pas, mais ce sont ceux qui sont autour de lui qui le dirigent.
« Progressivement on le poussa si en avant dans l'intransigeance, que cela ne pouvait pas durer : Mgr Benzler fut appelé à Rome.
« La diplomatie habile et politique de l'Église s'expliqua alors dans un tête-à-t(îte avec l'évéque sur le siège épiscopal de Metz. Sans avoir assisté à l'entrevue, on peut supposer avec raison qu'une admonestation papale de ce genre : « Il est impossible de continuer ainsi », aura été adressée à l'impétueux entourage de Mgr Benzler. Rome voudra rester avant tout dans la tolérance et la modération. La valeur d'une bonne entente avec l'Allemagne est bien au-dessus du pair.
« A Rome, on lut à Mgr Benzler le texte de l'Évangile de charité; à Metz, de jeunes ultramontains se préparèrent à fêter le retour de leur pasteur par une réception qui devait lui faire oublier toutes ses peines. Partout on manifesta un enthousiasme signiûcatif au courageux évêque qui avait osé regimber contre l'ai-
guillon de l'amitié germano-romaine. On fêta l'intolérance de l'évêque qui peut-être, au fond de son cœur, exècre l'intolérance. Il s'agit maintenant de savoir si Mgr Benzler réussira à rompre les liens dangereux qui l'enlacent. Sans quoi, la paix confessionnelle et nationale nous mettra dans l'obligation de lui signifier un congé. »
Comme on peut le voir par cet article, si les annexés de Lorraine n'aiment pas leur évêque, les Allemands ne sont pas trop tendres pour lui.
D'ailleurs, un mois après la publication des lignes qu'on a lues, Mgr Benzler s'attirait, pour avoir refusé l'inhumation d'un protestant en terrain catholique, ce blâme de Guillaume II :
« Vous vous êtes rendu coupable, lui écrivait-il dans un message impérial (janvier 4905), d'un acte de fanatisme qui me vise personnellement.
« Il faut que vous vous souveniez que vous êtes un évêque allemand, dans un pays allemand , sujet d'un roi allemand. J'ai toujours été très tolérant pour les catholiques, mais une attitude comme celle que vous avez adoptée pourrait me faire changer de politique. »
Le kaiser ne changera pas de politique car il sait trop bien qu'elle sert ses intérêts, au moment où la France par sa persécution antireligieuse laisse les catholiques d'Alsace-Lorrainc, attristés, déconcertés et hésitants, mais il n'en reste pas moins acquis que Mgr Benzler, à qui nous rendions la tAclie si facile, ne semble pas, de l'aveu même des Allemands, en avoir retiré tous les résultats qu'ils en attendaient.
Cela a pu tenir peut-être de l'attitude de l'évêque do Metz, niais en tous cas cela dépond certainement aussi de la fidélité à la France des catlioliques lorrains, qui ne suivent pas toujours jusqu'au bout les prêtres plus ou moins résignés qui les mènent.
L'ALSACE-LORIUINE AUX ALSACIENS-LORRAINS 11b
LA POLITIQUE R£LIUIEUSB
Politique françair^e.
« Catholiques ou protestants, les Alsaciens sont encore très pieux et accomplissent sans bigoterie, mais avec exactitude, leurs devoirs religieux.
« Ils honorent prêtres et pasteurs, et ne plaisantent jamais sur Dieu, ni sur les choses touchant à la religion.
« Us sont encore fortifii^s dans ces idées par l'attitude du monde officiel allemand, par l'Empereur luimême, qui apporte une grande attention aux affaires ecclésiastiques.
« Les journaux français ne connaissent pas le point de vue alsacien de la séparation (des Églises et de l'État) ou du moins, à ma connaissance, n'en ont jamais parlé.
« Le vote de la loi a produit une profonde impression et a été vue d'un mauvais œil dans ce pays. Cette loi est fort critiquée, et d'autant plus qu'elle est assez mal connue par les habitants. Sans s'embarrasser du texte des articles, ceux-ci envisagent la loi comme une insulte aux pasteurs et aux prêtres, comme un détestable défi à la religion, comme un espèce de sacrilège...
« Le point à retenir, c'est que la loi sur la séparation risque de nous désaffectionner les Alsaciens plus que tous les efforts de germanisation tentes par l'Allemagne depuis trente-cinq ans. Peut-être cette impres-
sion est-elle seulement passagère et il se pourrait fort bien qu'elle ne subsiste pas lorsque les Alsaciens sauront que cette loi laisse les pasteurs et les églises aussi forts après qu'avant et plus libres encore. Mais pour le moment l'impression est nettement défavorable. »
Telle est l'opinion que nous avons tenu à citer d'un français impartial, le D' René Martial (1) de retour des pays annexés et qui, a-t-il dit, était parti là-bas prévenu « que cette question avait en ces pays, une grande importance » .
Elle nous paraît, hélas I résumer au point de vue alsacien-lorrain, toute la vérité. Les lignes que nous avons consacrées aux catholiques de Metz la laissaient déjà entrevoir.
Dès le mois de mai 1903, M. l'abbé Wetterlé, un des hommes les plus influents en Alsace-Lorraine et qui fut autrefois un des leaders de la t Protestation » bien qu'il semble aujourd'hui être devenu un des Alsaciens qui tentent le plus de rapprocher la France et l'Allemagne, traduisait exactement cet état d'esprit dans son organe, \e Journal de Colmar, feuille entièrement rédigée en français :
« La France, écrivait-il, était un grand pays dans lequel, jadis, la générosité et la gloire étaient réunies. Qu'en est-il resté de cette générosité et de cette gloire après les assauts de la politique anticléricale de ces dernières années ? Les finances sont en désordre,
({) Enquête tn Almee-Lorraine en 1905. L'auteur no saurait être 8U5CU8Ù de parti pris politique, car dans sabrocliurt;, dùdic'o à M. G. Clomoncoau, il dôclaro lui-mAino ; « Avant le conflit du Maroc, la question commençait à se j)08er pour moi de savoir s'il «Hait véritablement juste d'ôtro patriote, si je devais me rôfligner, comme lo citoyen Jaurùs, à co (|ue rAlsaco-Lonaino demeure allemande, ou môme si je devais devenir internationallsto. » Ce n'ost donc, certes, ni un clérical, ni un chauvin!
L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS in
l'armée et l'administration en pleine désorganisation. Les crimes et les krachs financiers s'y multiplient, les grèves y sont à l'ordre du jour, l'industrie et le commerce dépérissent, les libertés si chèrement achetées sont arrachées morceau par morceau, l'empire colonial que les misssionnaires avaient créé se décolle; sur toutes ces ruines, trône, victorieux, l'égoïsme de quelques médiocrités. La religion est foulée aux pieds et avec elle s'en sont allées la prospérité du pays et l'estime qu'en avait l'étranger. »
Et pour accentuer encore la portée de ces paroles si dures et si sévères, M. l'abbé Wetterlé ajoutait :
ï L'Allemagne possède un souverain qui sait mieux défendre les avantages possédés par son pays et par sa couronne. Le contraste entre la prospérité de l'Allemagne et la décadence des pays voisins, prouve l'utilité d'un gouvernement juste et tolérant. Sans doute, il ne manque pas chez nous d'esprits qui voudraient nous entraîner dans les mêmes troubles que la France, mais le gouvernement a su, Dieu merci, résister à leurs désirs. L'illustre vieillard qui veille sur le bien du catholicisme, a mis sa main bénissante dans la main loyale de l'empereur allemand, et ce geste symboUse l'union de la plus grande puissance matérielle et de la plus grande puissance morale de notre temps. »
Voilà malheureusement ce que faisait dire déjà aux pays annexés, et à la grande joie des Allemands, la politique française, il y a plus de trois ans. Depuis, la bien triste affaire Delsor — pour ne pas parler de la politique intérieure française — est venue encore aggraver cet état de choses. Les journaux d'outre- Rhin s'en sont servi comme d'une arme redoutable dirigée contre l'influence de notre pays.
Le plus grand journal catholique de l'Allemagne, la
Germania, en exagérant de beaucoup et à dessein, la portée, pouvait écrire (10 ianvier 4904) :
« Il est à peine besoin de faire remarquer que le Kulturkampf en France, est suivi avec une particulière attention par la population catholique d'Alsace-Lorraine. Comme il nous l'a été certifié à plusieurs reprises, elle y a provoqué, même dans les régions où subsistait un reste de sympathie pour la France, un mécontentement croissant qui va jusqu'à l'amertume, en sorte que la sympathie pour la France en Alsace- Lorraine se trouve, peut-on dire, à peu près complètement évanouie et commence môme à se tourner en sens contraire.
« C'est ainsi que le gouvernement français, avec son Kulturkampf, a contribué lui-même à ce résultat, que les catholiques d'Alsace-Lorraine détournent leur sympathie de la France et, comme conséquence toute naturelle, tournent leurs regards vers l'Allemagne, et, sous la garantie de leur autonomie d'Alsaciens et de Lorrains (Selbstandiekeit), recherchent de plus en plus le ralliement aux catholiques allemands et à leur groupe parlementaire.
« L'expulsion de Delsor hâtera encore cette évolution des sentiments en Alsace-Lorraine. »
Ne trouve-t-on pas dans ces lignes comme une confirmation de l'article précédent.
Trois langages différents : français, alsacien, allemand; une seule et môme conclusion : la désaffection do la France I
L'abominable campagne d'injures et d'outrages et le débordement des passions politiques aveuglées par le parti-pris et la haine que provoqua cetlo malheurc'usti affaire Delsor, racharnenient féroce avec Icipiol nmis ou adversaires du député expulsé voulurent
scruter les consciences alsaciennes pour en mettre à nu leur mystère et leur secret, tout cela a profondément blessé les sentiments des annexés tandis qu'ici, ceux qui, ne songeant qu'à la France, aiment passionnément l'Alsace et souffrent de sa souffrance, ont senti se meurtrir leur cœur.
Il faut avoir le courage d'écrire la vérité. Si des journaux français, dans un but mesquin de politique, ont osé imprimer que « l'Alsace-Lorraine est bien complètement germanisée » , d'autres n'ont pas craint d'affirmer que la « France venait de ratifier à nouveau le traité de Francfort ». N'ont-ils donc pas conscience ou se soucient-ils fort peu que ces articles ont été reproduits par la presse allemande, par la presse des pays annexés qui suivait cette affaire avec angoisse, et qu'ainsi, grâce à eux, les Alsaciens-Lorrains ont pu s'exagérer encore l'odieux de l'acte maladroitement accompli par le gouvernement français et croire peutêtre môme à sa préméditation !
C'est ainsi que des gens, pour servir leur parti, ont desservi la France...
Clergé et catholiques d'Alsace-Lorraine.
Quelle a été l'attitude des Allemands vis-à-vis du clergé catholique, depuis l'annexion? C'est ce que nous allons examiner rapidement car c'est aussi d'une importance capitale pour comprendre par la suite, l'état actuel des partis aux pays annexés.
On a eu beau affirmer que dès la fin de l'année 4871, 797 prêtres alsaciens-lorrains, en une pétition adressée
à l'empereur d'Allemagne (1), avaient assuré le souverain de leur loyalisme absolu en le suppliant de maintenir la liberté de la presse catholique, la confessionnalité des écoles et le libre exercice des congrégations religieuses, rien n'a démontré jusqu'à présent de façon péremptoire la véracité de ce fait.
D'autre part, la déclaration anti-française de l'évêque de Strasbourg, Mgr Raess, ne peut être considérée que comme une manifestation individuelle puisque spontanément, dès le lendemain, quarante prêtres de la cité alsacienne protestaient avec énergie contre le langage tenu par leur supérieur hiérarchique.
Ne jugeons donc le clergé d'Alsace-Lorraine que par ses actes et voyons l'attitude de l'Allemagne à son égard.
Dès 4872, le gouvernement allemand élevait de beaucoup le traitement de ses membres : il les augmentait à nouveau en 1884 et l'on peut voir dans quelles proportions :
4» Les chanoines, qui touchaient 1,280 marcks en 4874, en reçurent 4,920 en 4872, 2,350 en 4884. Les curés furent augmentés, suivant leur âge, de 500 à 700 marks environ ;
2» Les curés de première classe âgés de plus de soix;mte-dix ans eurent 2,500 francs; ceux âgés de 8oix;.nte à soixante-dix ans, 2,375 francs; ceux d'un âge inférieur à soixante ans, 2,250 francs ;
3' Les curés de seconde classe âgés de plus de Boixante-dix ans, 2,325 francs ; ceux âgés de soixante à soixante-dix ans, 2,000 francs ; ceux d'un âge inférieur à soixante ans, 1 ,87c) francs ;
40 Les desservants, qui chez nous avaient encore,
(1) Publiée par la Germania, 18 novoinbre 1871.
avant la loi de séparation, leurs modestes 900 francs, obtinrent : ceux âgés de plus de soixante-quinze ans, 2,000 francs ; de soixante-dix à soixante-quinze ans, 1 ,875 francs; de soixante à soixante-dix ans, 4 ,697 fr. 50; de quarante à soixante ans, 4,500 francs; jusqu'à quarante ans, 4,425 francs.
En outre, sur l'avis de l'autorité supérieure de la communauté religieuse à laquelle ils appartiennent, le gouvernement peut toujours accorder aux curés et m(?me aux desservants catholiques, ainsi d'ailleurs qu'aux pasteurs et aux rabbins, qui deviennent incapables d'exercer, une pension à vie fournie par le trésor de l'État.
Ajoutons enfin, que le prêtre peut librement se jeter dans les luttes électorales sans craindre comme autrefois en France de perdre son traitenuent, — les élections des protestataires l'ont prouvé, — et qu'il est complètement dispensé de tout service militaire.
Ces améliorations matérielles et ces bienfaits allemands eurent sans doute très peu d'influence sur le clergé des pays annexés car, dès 4872 aussi, le lleichstag votait l'article suivant :
« Tout ecclésiastique ou autre ministre de la religion qui, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, aura publiquement devant une assemblée, dans une église ou dans un autre lieu destiné aux réunions religieuses, devant plusieurs personnes, pris les affaires de l'État comme sujet d'une prédication ou d'une interpellation dangereuse pour la paix publique, sera puni d'un emprisonnement ou de la détention dans une forteresse jusqu'à deux ans. »
C'était alors, il est vrai, de l'autre côté du Rhin, le Kulturkampf ; les Jésuites furent expulsés, ainsi que les frères des écoles chrétiennes; les processions furent
interdites, les mandements ou lettres pastorales de l'évêque furent saisis, etc.
Le clergé alsacien-lorrain, très courageusement, prit à ce moment la tête du mouvement anti-allemand et ses membres se firent élire comme députés protestataires. En 1887, lorsque le Pape Léon XIII, grâce à l'intervention de M. Grévy, conseilla au centre allemand, à tous les catholiques, de voter le septennat pour éviter la guerre, les prêtres alsaciens-lorrains ne se laissèrent pas intimider ni influencer et votèrent résolument contre le projet de M. de Bismarck.
Puis, quand la situation se modifia, tandis que beaucoup de protestants avec leurs pasteurs se rallièrent à l'Empire, ils continuèrent à maintenir leurs revendications françaises, à grouper autour d'eux la résistance, sur un autre terrain, et M. Mézières, dans la Revue des Deu<e Mondes pouvait écrire alors fort justement :
« Le clergé français, qui est resté au grand complet à son poste dans les pays annexés, y forme un élément de résistance morale que l'Allemagne aura ds la peine à afl'aiblir. Par suite de son caractère sacré, le prêtre échappe à l'autorité administrative. Comment enchaîner ses paroles, lui fermer la bouche lorsqu'il parle du haut de la chaire ? Comment surtout empêcher que son patriotisme ne pénètre dans l'intérieur dos familles sous le prétexte toujours si honorable do ce que la France a fait pour l'Eglise, de puiser ses exemples de foi chrétienne et de vertus chrétiennes plutôt dans notre histoire que dans celle de la Prusse? Les paroles les plus courageuses qu'on ait entendu dans l'Alsace-Lorraine. depuis l'annexion ont été prononcées par des prêtres catholiques où des pasteurs I)r()l(!8tants. Partout ou se réunissent des Français, même pour juicr, on no jjout pus les empêcher do re-
présenter la France. » Cela était vrai surtout pour les prêtres catholiques, puisque l'Allemagne protestante se passionnait pour le Kulturkampf.
Et M. Mézières, ajoutait :
« L'Administration allemande paraît du reste comprendre que toute mesure d'intimidation nuirait à ses desseins au lieu de les servir ; elle semble plutôt disposée à rechercher la faveur du clergé que de lui inspirer de la crainte. »
C'est à ce moment que 1' « Union populaire pour l'Allemagne catholique » essaya, d'abord timidement, de pénétrer en Alsace-Lorraine. Dès 1892, elle s'efforce de mettre en rapports les cléricaux annexés avec les cléricaux allemands. Sa première section est créée sous la direction de M. Spiess, membre de la délégation; lentement mais sûrement le Votksverein allemand pénètre alors peu à peu dans tout le pays et a'infiltre partout. Il s'agit soi-disant, de grouper tous les catholiques pour les opposer au parti social-démocrate, au parti socialiste qui fonde des organisations locales. La presse catholique seconde et étend la propagande par ses efforts : l'abbé Mûller-Simonis dans VElmesser, M. Ilauss dans le Volksbote. Le Haut-Rhin se laisse séduire par ces associations, la Lorrdne, réfractaire au début, y vient enfin plus tard.
De leur côté, les évéques allemands de Metz et de Strasbourg appuyaient de toute leur influence et de toute leur autorité la création de ces véritables foyers de germanisation. Au dernier congrès de Strasbourg, M. Vonderscheer, député de Schlestadt et délégué général du Volksverein pour l' Alsace-Lorraine, estimait dans son rapport, à 35,000 membres, le nombre des adlicrents à l'Association, aux pays annexés.
Cependant, en Lorraine, la germanisation est si
avancée que Mgr Benzler lui-même est obligé d'employer la langue française dans ses tournées pastorales, et cela après trente-cinq années d'annexion ! L' « Union populaire » semblait rester là, absolument cantonnée sur le terrain religieux et social. Les élections de 4907 viennent de révéler son véritable but. Elle ne se contente pas d'ailleurs de s'organiser seulement dans la Lorraine annexée mais elle veut pénétrer aussi en France si l'on en croit les déclarations de M. l'abbé Tilly, aumônier à Metz :
« Quelle que soit notre origine, Français ou Allemands, tous nous sommes catholiques, s'est-il écrié après M. Vonderscheer. Nos compatriotes de langue française en Lorraine ont compris ce besoin d'organisation et j'ai la satisfaction de vous annoncer qu'en Lorraine nous avons au delà de 5,000 membres dans la partie française. En regardant vers l'Ouest ils ont vu la nécessité de tenir haut le drapeau cathoUque... »
Ce langage très grave, il ne faut pas se le dissimuler, concorde malheureusement avec un état d'esprit que certains annexés nous ont dit avoir observé en France, et auquel nous nous étions refusés à croire.
Et récemment, l'un des vice-présidents de la Ligue des Patriotes, peu suspect par conséquent de partialité anticléricale, au retour d'un voyage en Alsace- Lorraine, M. Henri Galli, ne faisait-il pas, hélas I la miîme constatation :
« Nous pourrions citer, écrivait-il (i), telles régions de l'Est où déjà on insinue aux catholiques, encore si nombreux particulièrement en Lorraine, que leurs libertés religieuses, le respect de leur culte et do leur foi seraient assurés et garantis par le gouvernement
(1) L'intemntionaUtm», $'ett la guerre, II. (Jalli.
allemand, tandis que le pouvoir intolérant et oppresseur qui est à la tête de la République menace les droits sacrés de la conscience.
« Certaines revues en viennent à parler de séparatisme, à se demander si l'intérêt bien entendu ne serait pas une sorte de reconstitution de l'Empire de Charlemagne, unissant les provinces germaniques et celles de France sous le sceptre des Hohenzollern. »
Tout cela explique beaucoup de choses et fait apparaître, plus tristes encore que nous ne pouvions le supposer, les résultats de la politique de guerre civile...
Mais ce n'est pas surtout par le Volksverein que l'Allemagne tentait de s'attacher les provinces perdues, c'est beaucoup plus encore par la politique générale de l'Empire et par les manifestations personnelles de Guillaume II.
Gomme le disait fort justement un Alsacien : Plus la France s'écarte de l'Église, plus l'Allemagne s'en rapproche, dans l'espoir que cette politique des contrastes se transformera un jour en politique des compensations t
Politique allemande
S'il fallait examiner en détail la politique religieuse suivie par l'Allemagne depuis quelques années, aucune démonstration n'apparaîtrait plus significative certes, que le voyage de Guillaume II en Palestine, en 1898.
Ce séjour en Terre-Sainte marque en effet le plus formidable effort tenté par l'Empereur allemand pour enlever à ,1 France, le protectorat tant convoité des chrétiens d'Orient.
Il n'échoua d'ailleurs que grâce à la volonté énergique du pape Léon XIII, qui n'hésitait pas à déclarer dans une lettre adressée au cardinal Langénieux :
t Le Saint-Siège ne veut rien toucher au glorieux patrimoine que la France a reçu de ses ancêtres et qu'elle entend, sans nul doute, me'riter de conserver en se montrant toujours à la hauteur de sa tâche. »
Si l'on en croit la petite anecdote suivante, on peut se demander si le pape Pie X sera toujours aussi conciliant et aussi sympathique à notre pays que son éminent prédécesseur :
Pie X recevait un jour, en audience, raconte-t-on, un personnage italien occupant une haute situation dans le monde diplomatique. On causait familièrement de la crise religieuse en France. Le pape se montrait affligé. Puis, ayant établi une comparaison entre ce qui se passait en France, où la religion catholique est persécutée, et en Allemagne, où elle est protégée par l'Empereur :
— C'est vrai, observa le diplomate, Guillaume II ne persécute pas les catholiques : mais, n'oublions pas, très Saint-Père, qu'il est protestant I
Et le pape de répliquer :
— Protestant 1 Protestant I Qu'est-ce que cela veut dire? Protestant tant que vous voudrez, mais honnête, grandement honnête. Avec lui, on peut s'entendre I
C'est qu'en effet le Kulturkampf de 1874, où le chancelier de fer surexcitait les passions et les haines contre le catholicisme, est bien loin dans le passé.
Dès 1887, dans le but de se rapprocher du clergé, la loi de i872 contre les Jésuites était modifiée en Allemagne et permettait le rapatriement des congrégations d'apostolat, de bienfaisance et de mission.
Trois ans plus tard, le centre catholique obtenait du Reichstag le rappel des Jésuites et des autres ordres religieux, mais l'opposition violente et formelle de Guillaume II en fit refuser l'enregistrement par le Bundesratk.
Les lois françaises de proscription religieuse allaient transformer la politique de l'Empire.
Le 19 juin 4902, le kaiser dessine cette évolution dans un grand discours prononcé à Aix-la-Chapelle, berceau de l'empire allemand et capitale de Charles- Quint :
€ Travaillons ensemble, déclarait-il, à conserver à la race germanique sa force saine, ses principes de moralité. Cela n'est possible qu'à la condition de lui conserver sa religion, et c'est le but que doivent poursuivre l'une et l'autre des deux confessions chrétiennes. C'est pour moi une joie bien grande d'apporter à messieurs les ecclésiastiques, représentés ici, une nouvelle que je suis fier de pouvoir leur communiquer. J'ai envoyé à Rome, à l'occasion du jubilé du Saint-Père, le général de Loé, ce fidèle serviteur de ses rois, ici présent. Lorsque, après lui avoir présenté mes félicitations et remis mes présents, il entretenait, dans une conversation intime, le Saint-Père, de nos pays allemands, celui-ci lui répondit qu'il était bien heureux de pouvoir dire qu'il avait toujours eu une haute idée des sentiments religieux des allemands et en particulier de l'armée allemande. Le pape alla plus loin; il chargea le général de déclarer à l'empereur que le pays, en Europe, où régnent encore l'ordre, la discipline, les mœurs pures, où existe encore le respect de l'autorité et de l'Eglise, et où tout catholique peut en toute liberté se livrer aux pratiques de son culte, ce pays, c'est l'empire allemand, et que cela, il le doit à l'empereur.
« Ceci, messieurs, m'autorise à déclarer que nos deux confessions doivent, l'une à côté de l'autre, poursuivre un grand but : maintenir et fortifier la crainte de Dieu et le respect de la religion. Peu importe que nous soyons des hommes modernes ou non, que notre activité s'exerce sur tel ou tel domaine. Celui dont la vie n'a pas pour base la religion, est un homme perdu. Comme en tel jour et en un tel lieu, il convient de ne pas s'en tenir aux paroles mais de terminer par une consécration solennelle, je mets mon empire, mon peuple tout entier, mon armée, ici représentée symboliquement par ce bâton de commandement, moi-même et ma maison sous la protection de la Croix et de celui dont le grand apôtre saint Pierre a dit ; « Il n'y a de salut « qu'en lui, aucun autre nom n'a été donné aux t hommes, c'est en lui qu'ils trouveront le bonheur », et qui a dit de lui-m<îme : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles sont éternelles. »
Au mois de février 1903, le comte de Bùlow, d'accord avec l'Empereur cette fois, autorise le rapatriement des ordres religieux maintenus en exil et se déclare favorable à la suppression de l'article les concernant.
Tandis qu'en France on vote la suppression du budget des cultes et de l'ambassade de la République au Vatican, Guillaume II fait élever le budget des cultes en Allemagne, couvre de fleurs les évoques et les chefs (lu centre catholique et adjoint à son mini.stre liuhitucl auprès du Saint-Père, le baron de Ilotenham, un envoyé spécial chargé sans doute de mettre àprolit les fautes de la polilicpie française et de cultiver l'influence romaine : le baron lleriling.
Aux bons endroits, on croit savoir qu'il avait reçu le mandat de préparer la nonciature à Berlin, d'opérer
la transformation de la légation prussienne auprès du pape, en ambassade de première classe, sur le type et avec tout l'outillage de celle de France, de régler, enfin, la question du protectorat en Orient. Ce qui est incontesté, c'est que le savant munichois a entretenu Pie X de ce dernier point (i).
Enfin tout récemment môme, après Tanger, par un de ces coups de théâtre qui lui sont familiers et que chérit son humeur tapageuse, Guillaume II, se faisait remettre solennellement à la frontière de France môme, au milieu des catholiques de Metz, si attachés à leur religion jusque là « française », l'ordre papal du Saint- Sépulcre.
A l'empereur, entouré du chancelier de l'Empire, de Mgr Fischer, archevêque de Cologne, et des évoques venus pour assister à cette cérémonie, le cardinal Kopp, chargé de cette mission, dit dans son allocution après avoir déclaré que l'Église de Jérusalem l'envoyait auprès du souverain, et qu'un tendre lien unissait l'empereur et cette Église, depuis le séjour que le souverain a fait à Jérusalem :
« On n'oubliera jamais les édifiantes manifestations de sentiments religieux par lesquelles Votre Majesté a enthousiasmé les chrétiens d'Orient. Profondément ému par le généreux présent que Votre Majesté a fait aux catholiques allemands, le patriarche Piavi a voulu perpétuer le souvenir de ce pèlerinage impérial en conférant à Votre Majesté la plus haute distinction dont il dispose, c'est-à-dire les insignes de l'ordre du Saint-Sépulcre.
« Avec le joyeux assentiment du pape actuel, dont il a reçu les encouragements, ajoutait le cardinal
(1) Gribiane, Écho de Paru, 10 mars 1904.
Kopp, il a préparé l'exécution de ce projet et m'a demandé, dans une lettre en date du 5 janvier, de remettre à Votre Majesté les insignes de l'ordre. Il est mort le 24 du même mois, et, exécutant son testament, je prie Votre Majesté de daigner accepter la grand'croix de l'ordre du Saint-Sépulcre comme couronnement de l'idée élevée que Votre Majesté a exprimée par la donation de la Dormitio Sanctiae Mariae Virginis. »
L'Empereur alors répondit en ces termes :
« Les paroles du cardinal me remettent en mémoire le temps où il m'a été permis de séjourner avec l'Impératrice dans les Lieux Saints. J'ai ressenti une vive satisfaction d'avoir pu, gn\ce au bOii vouloir du sultan, acquérir sur le sol sacré de Jérusalem un terrain que j'ai assigné aux bénédictins allemands dont j'avais apprécié, au mont Gassin, l'excellente œuvre. Puisse la semence jetée alors porter des ftuits bénis pour les catholi<|ues allemands de l'Empire! »
Et Guillaume II ajoutait ces paroles bien significatives :
« Aujourd'hui vous amène vers moi une mission du successeur de Léon XIII, le pape actuel, pour lequel déjà, d'après les actes qu'il a accomplis jusqu'ici, je ressens une haute considération. Accomplissant le vœu du patriarche chrétien Piavi, dont la noble figure est encore clairement présente à mon esprit depuis les journées de Jérusalem, vous me remettez les insignes de l'ordre du Saint-Sépulcre. Je reçois volontiers cet ordre et je considère dans cet honneur un nmtveati lien (fui m'unit () Viuiim rdigiciiar de la chrrlicnlc en Terre-Sainte {mit drr vditjiosen Ikthuetiiiiny dcrCkristcnhcet im heiligen Lande verhinalet). »
Su politique depuis est restée la môme. Tandis que
L'ALSACR-LORRAINE AUX ALgACIENS-LORRAlNS 131
le centre catholique allemaid, à force de pèsèr de toutes ses forces sui* le parti alsacien-lorrain a réussi peu à peu à l'amener presque dans ses rangs, l'emfi*reur allemand a multiplié à celui-là ses avances, ptonïls beaucoup de choses et accordé sans cesse. Le refus du centre de voter les crédits militaires coloniaux dèfhandés par le Kaiser a momentanément rompu cet accord mais il ne manquera pas de se teiiouer prochainemeilt sur d'autres bases.
Guillaume II est en outre à la veille d'obtenir du t*ape, dit-on, la nomination d'un nouveau cardinal allemand dans le Sacré-Collège et déjà ce n'est pas seulement la presse catholique qui se réjouit de ce résultat, inuis bien toute la presse gerraahiquo.
La Gazelle de Cologne^ qui est bien loin d'âtre cléricale, affirme nettement l'intention de l'Allemaghe de prendre place au premier rang des nations catholi^lues et réclame elle aussi qu'un membre du clergé allemarid (et sans doute prussien comme le dit le grand journal catholique, la Gennania) soit nommé comme tel, cardinal.
En attendant, l'empereur continue sa politique religieuse et le Congrès eucharistique qui s'est tenu à Metz au mois de juillet dernier a été une nouvelle occasion pour Guillaume II d'affirmer aux populations annexées, son large esprit de tolérance et de liberté. Le cardinal Fischer, archevêque de Cologne, a pu y préciser en ces termcfe la signîflcatiori qu'il convenait d'attribuer au libéralisine religieux de Kaiser :
« Pareille procession, disait-il — plus de six mille Lorrains défilèrent solennellement durant trois heures entières, devant près de cinquante mille catholiques agenouillés sous la bénédiction du cardinal légat du Pape, délégué spécialement au Congrès, — pareille
procession serait-elle possible ailleurs ? Même dans des pays qui se disent catholiques, elle ne serait pas tolérée. Il vous suffira de passer la frontière à quelques lieues d'ici et vous me donnerez raison. Et si nous pouvons nous livrer à cette manifestation de notre foi catholique, c'est parce qu'un gouvernement prévoyant, éclairé, guidé par une sage prévenance, nous l'a permise, partant du point de vue qu'un peuple qui obéit aux principes chrétiens est le meilleur appui de l'État. Cordial merci à notre gouvernement et à S. M. l'Empereur, au nom duquel l'Alsace-Lorraine est gouvernée. »
On ne pouvait souligner mieux que par ces paroles, le résultat attendu par l'Allemagne de cette manifestation encouragée à dessein. Il ne semble cependant pas avoir été atteint (1).
Mais cette politique des contrastes n'a-t-elle pas ouvert en Alsace-Lorraine l'ère de la politique de compensation ?
[je Congrès de Strasbourg.
A Mannheim ! A Mannheim I Au Congrès des catholiques d'Allemagne I Tel était le cri, accompagné des promesses les plus séduisantes ou des menaces les plus rudes qu'adressait autrefois la presse allemande au
(1) Pour la première fois depuis Tannoxion, Metz prit un air do réto, drcRsu doB arcs de trioni])lio et pavoisa sus maisons. 11 it'oublia (pi'iiiK! cliosu : inetlro dtis druiMuiiix alloinandst Lavilio «tait pro8(jiie onlirreiniiiil tondue aux couleurs de Lorraine et à celles du Suint-Siège ; ou vit uièaie (juclques drapeaux français.
groupe catholique des pays annexés, qui jusqu'alors formait au Reiclistag, un groupe distinct du « centre parlementaire catholique » .
Cette fois en efTet, en 1907, c'est au cœur même de l'Alsace que les catholiques d'Allemagne ont tenu leur Congrès et la joie contenue avec laquelle ils ont accueilli, fêté presque parmi eux la venue des catholiques d'Alsace-Lorraine, prouve quelle importance ils attachaient à cet acte. Peut-être même lui attribuent-ils une plus grande signification qu'il n'en a en réalité ; en tous cas il ne faut pas se dissimuler qu'il est en lui-même la plus grande victoire qu'ait remportée l'Allemagne, depuis la conquête.
Le parallélisme opposé de la politique française et de la politique d'outre-Ilhin n'y est certes pas étranger et nos compatriotes qui ont tout approuvé ou laissé faire seraient mal venus à vouloir en faire un grief aux annexés, qui, depuis trente-cinq ans, supportent sans se plaindre, les errements contradictoires d'une politique incohérente.
Le fait néanmoins, dans son essence, est grave. Il prépare incontestablement, une évolution qui fera, craignons-le, table rase du passé et se tournera résolument vers l'avenir. Les Allemands ont eu l'habileté de ne froisser aucune conscience, aucun souvenir, en n'essayant pas de précipiter les événements. Le Congrès catholique de Strasbourg n'a examiné que des questions sociales ou purement religieuses et à aucun moment le germanisme n'est venu révéler sa présence. Il n'en est pas moins vrai que chacun le sentait présent et que de la coulisse où il se dissimulait silencieux, planait son esprit et triomphaient tout au moins ses espoirs.
t Des travaux du congrès catholique, nous ne pou-
!34 L'ALSiCE-LORRAINE DE NOS JOURS
vons rien inférer. Soigneusement triturées en séance (Jes comniissions, aucune des questions apportées à la tribune en séance publique ne toucha aux intérêts particuliers de l'Alsace-Lorraine. A peine le président élu de l'asseniblée, en prenant possession du fauteuil, linsarda-t-il une allusion à l'accueil bienveillant que les congressistes avaient reçu à Strasbourg : « Nous « n'avons pas à donner de conseils à nos frères catholi- € ques d'Alsace-Lorraine, déclara le prince de Lœwen- « stein. Ils sont chez eux et nous sommes leurs hôtes, et « le rôle de donneurs de conseils ne nous convient pas. t Ce que nous savons, c'est que ce congrès produira les « mômes impressions qu'ont produites les précédents « congrès ».
Et, à la dernière séance, le discours de clôture fut à peine plus précis : « L'Alsace et la Lorraine tireront t de ce congrès des conséquences dont Dieu au ciel se t réjouira avec l'Allemagne catholique ».
t A vrai dire, si l'on examine de plus près la participation des indigènes aux travaux du congrès, il est permis de se demander si les Allemands ont vraiment le droil de tant se réjouir. Certes, presque tous les notables catholiques furent du comité d'organisation. Mais, dans les circonstances actuelles, une signature Bc refuse difficilement et de semblables adhésions sont purement de façades. Sur la tribune d'honneur, on remarqua nombre de personnalités influentes ; presque toutes étaient des prôlrcs que le devoir professionnel autant que le besoin de s'instruire pouvait amener là. Aucun des députés lorrains au Ueichstag ne se montra durant le congrès.
« Rien n'autorise à déduire des assises des derniers jours, comme l'ont fait cerUiins journaux fraiirais, « que les calhuliques alsaciens-lorrains ne regardent
« plus du côté de la frontière, mais inclinent du « côté de Berliii et de Home » . La Strassburger Post elle-même, nullement convaincue des triomphes du germanisme, par l'organe de son correspondant parisien, qualifie ces propos « d'insipide bavardage de « journaux (lecres Zeitudgsgeirede) » (i). »
Que les Allemands prennent leurs désirs pour des réalités, c'est fort possible et saris doute l'entente mâme du parti catholique d'AJeace-Lorraine avec le centre, qui a suivi quelque temps après ce congrès, n'a pas poil plus toute la signification que les vainqueurs voudraient lui donner, mais elle dénote un état d'esprit nouveau aux pays annexés en soulignant de façon cruelle les résultats d'une politique où le cléricalisme est devenu un article d'exportation.
Et le Journal de Colmar, répondant à des attaques de France où l'on en avait conclu que « les catholiques lâchent pied pour suivre une politique personnelle >, écrivait pour expliquer la participation de ceux-ci au Congrès de Strasbourg :
« Les catholiques d'Alsace-Lorraine ne lâchent pas pied. Ils s'accommodent aux circonstances et font la seule politique qui puisse leur donner des résultats appréciables. Ils ne peuvent pas rester indifférents à la guerre qu'on a déclarée à leurs convictions. Dès lors, ils ont le droit et le devoir de s'associer à leurs frères d'outre-Rhin pour défendre leur foi. Bien mieux, toutes les lois politiques, économiques et sociales ont leur contre-coup dans nos provinces. Nos hommes politiques ne sauraient dès lors s'en désintéresser. L'abstention boudeuse de la première période ne nous
(1) Journal de$ Débats, 30 août 1905. De son correspondant
strasboui'ffeois.
préparait, si nous devions la continuer, que d'amères désillusions. Elle ne hâterait d'ailleurs pas d'une minute la solution future et douteuse du problème international à laquelle on voudrait que nous sacrifions le présent. »
Le Lorrain, de son côté, déclarait catégoriquement :
« Nous y sommes allés uniquement comme catholiques pour nous instruire des exemples et des expériences faites par d'autres, qui sont vraiment passés maîtres es questions sociales; nous savons que la sève religieuse est par excellence l'élément préservatif qui garera le plus sûrement notre peuple des atteintes de l'esprit révolutionnaire et du socialisme.
« Nous y sommes allés comme conservateurs pour nous convaincre que le seul moyen de conserver pour soi-même, c'est de conserver aussi un peu pour son voisin ; nous sommes tous solidaires les uns des autres et nous devons apprendre à nous aider et à nous soutenir mutuellement de toutes façons.
« Nous y sommes allés comme Lorrains, parce qu'il ne nous convient pas de bouder nos frères catholiques d'Alsace et que ce qui est bon pour eux ne doit pas être mauvais pour nous ; nous avons eu môme le plaisir d'y entendre nos frères de France nous dire : € Ahl si nous pouvions avoir des réunions comme « cela chez nous et y parler comme vous ! »
t Nou« y sommes allés encore parce que cela nous plaisait. Nous sentions notre solitude; l'isolement ne vaut rien à personne. Nous avions constaté un relâchement et peu de bonne volonté parmi ceux qui auraient dû en haut lieu défendre la cause catiiolitjne; nous avons été chercher un peu de réconfoil et de secours parmi ceux qui peuvent nous en donner à l'occasion.
t Nous y sommes allés enfin parce que nous pouvions le faire sans aucune compromission. Nou^ n'avions pas remisé nos sentiments et nos souvenirs; nous nous sommes présentés tels que nous sommes, sans vouloir rien oublier du passé, comme sans vouloir rien méconnaître de nos devoirs et de nos besoins d'aujourd'hui.
« On nous a invités à venir étudier des questions sociales et catholiques et personne ne nous a parlé de germanisation ni de centre : vouloir détourner aujourd'hui les délibérations du Congrès et les faire aboutir à une simple question de germanisme, c'est faire preuve d'une ignorance notoire ou d'une insigne mauvaise foi. »
Sans vouloir rien oublier du passé! Voilà certes qui veut dire bien des choses pour qui sait lire entre les lignes et connaît bien l'Alsace-Lorraine...
Et si l'àme populaire laisse mieux percevoir par ses vibrations et plus que par tous les écrits ou les discours, le souffle qui l'anime, relisons comme un acte de foi cette peinture d'une des physionomies de la foule à ce Congrès de Strasbourg, faite sur place par deux Alsaciens d'autant de vaillance que de talent, MM. Jeanne et Frédéric Régamey (Éclair du 24 août) :
« Sur la place de la cathédrale, devant la magnifique et légendaire façade, une estrade avait été dressée pour les personnages officiels. Nos Seigneuries de Strasbourg et de Metz y avaient pris place, ainsi que le coadjuteur de Strasbourg, Mgr Zorn de Bulach, Mgr Keller, supérieur du grand séminaire, dom Pothier, l'abbé de Solesmes, etc.
« Le cortège, qui dura de deux heures et demie à cinq heures, s'ouvrit par un peloton de cavaliers de l'armée allemande déguisés en hérauts d'armes et en mousquetaires, musiciens de mi-carôme. Aussitôt
après eux, la députation helvétique, en superbes uniformes d'anciens lansquenets rouges et blano"- et noirs et J)Iancs, aux larges feutres empanachés, produisit le plus heureux contraste. Puis d'allègres sonneries de clairons français retentirent soudain.
« Ce furent la Casquette au père Bugeaud, la Goutte à boire, le Clairon, de Déroulède, Sambre-et-Mcu^e, tandis que passaient en bon ordre, alertes et vives, les Sociétés diverses (de gymnastique, de musique, etc.), des cercles catholiques déjeunes gens alsaciens.
« Eux disparus, une lassitude morne ne tarda pas à tomber. Les évêques eux-mêmes s'assirent d'un air découragé, car pendant plus d'une heure défilèrent Bans interruption les innombrables délégations allemandes, en vestons, en redingotes, portant d'innombrables drapeaux et bannières de confréries, avec des musiques rares, trop espacées, et un lent piétinement de troupeau dont la longueur fastidieuse répandait un profond ennui.
€ Tout à coup, une secousse électrique sembla galvaniser les spectateurs presque assoupis. Los têtes penchées se relevèrent, un remous de réveil se fait dans la foule: de nouveau, des clairons éclataient en sonneries bien françaises. Quelques députations alsaciennes et des sociétés strasl)Ourgeoise.s fermaient la marche entraînées par leurs musiques jouant les mômes airs qu'au commencement et môme, en passant devant l'estrade officielle, les tambours et les clairons de l'une d'elles se mirent à battre, les cuivres h sonner joyeusement Aux champa. En fermant les yeux, on eut pu se croire un instant à quelque revue du M Juillet, et la foule alsacienne qui ne songeait plus h bAiller, fredonnait gaie- Wient les refrains aimé.s.
f l'etit f)ùt> diru-t-on, <3t bien superficiel. Oui, mais
L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAmS 139
syrpptomatique , symbolique, serions-nous presque tentés de répondre. L'Alsacien, malgré vexations et tracasseries, a conservé non sans peine ses sonneries d'autrefois. Il a conservé ainsi, dans son cœur, bien d'autres choses dont lui-même parfois ne se doute pas, et quand l'Allemand tente de fraterniser avec lui, il accepte poliment, mais c'est à coup de clairons qu'il reçoit son bon frère. Et toute sa narquoiserie frondeuse se retrouve en ce trait. »
Ce sont ces communes t façons de sentir » qui rattachent étroitement l'Alsacien à la France et qu^ font, que môme parlant la langue du vainqueur, il se sent absolument « différent » de rAllemand, alors que l'Allemand lui-même ne se trouve pas chez lui.
Et cela explique l'exclamation naïve d'un vieux prêtre allemand lors du Congrès de Strasbourg, qui ne comprenant rien à l'enthousiasme qu'avaient soulevé les vieilles sonneries françaises parmi la foule strasbourgeoise, s'écriait tout à coup :
— Ed ist ja noch ailes franzoesisch hierl (Ici, tout est encore français I)
Vd'S le ce\itre.
Que la participation des catholiques d'Alsace-Lorraine au Congrès de Strasbourg ait été un acheminement vers la fusion avec le centre allemand, la question n'a jamais fait doute pour personne.
Nous n'ignorons pas quelle importance, exagérée peut-être, les Allemands y attachaient, et ne serait-ce que pour cela, nous le déplorons, mais ce qu'il importe
d'essayer de préciser, c'est la signification exacte que lui ont toujours donné ses partisans indigènes, aux pays annexés.
Nous examinerons ensuite les raisons d'intérêt, d'ordre économique, et ce sont les plus graves, qui ont paru militer en faveur de cette solution si douloureuse pour les catholiques Alsaciens-Lorrains qu'ils déclaraient eux-mêmes ne s'y résoudre que « la mort dans l'âme ».
Mais nous savons tout ce qu'il faut, dans ces questions qui touchent à la conscience de tout un peuple ayant souffert beaucoup pour la France, et qui maintenant souffre bien un peu par la France, apporter de délicatesse et de prudence pour ne blesser aucune susceptibilité patriotique et ne permettre aucune interprétation erronée des sentiments des annexés, aussi nous bornerons-nous à laisser la parole à ceux-ci mêmes, adversaires et amis de la fusion avec le centre. Nous tâcherons d'en dégager ensuite la raison et la vérité.
Un Alsacien, M. Pierre Braun, a recueilli récemment en Lorraine cette opinion d'un adversaire du centre catholique et que nous reproduisons in extenso (1) :
« Je suis l'adversaire du ralliement au centre. Encore que je n'aime point les Allemands, croyez que ce n'est pas par fidélité obstinée à la France. J'estime qu'après trente-cinq années nous avons droit de reprendre notre liberté, et, sans rien renier de nos regrets, d'améliorer notre sort selon nos seules convenances. S'il semblait que notre 'province, qui, /jowr nous désormais est toute la Patrie, put trouver avantage à l'intime union de nos représentants avec la fraction la plus impor-
(1) LetUes d'Àlsaco, publié par l'Énergit françaUe (15 juillet).
tante des parlementaires allemands, il serait sage, en dépit de nos répugnances, d'accepter cette nécessité.
« Mais la vérité n'est point telle. L'intime union dont on nous parle serait, à n'en pas douter, surtout une abdication. Nous devrions sacrifier nos sentiments les plus chers et toute notre indépendance sans être assurés de rien obtenir en échange : car le centre, si puissant soit-il et lui supposât-on la meilleure volonté, ne saurait modifier les intentions impériales, ni même, avant longtemps, les tendances administratives.
« Je m'inquiète de voir en quelles mains sont remises les destinées de l' Alsace-Lorraine. Nos chefs politiques comme au temps de la protestation, sont presque exclusivement des prêtres, plus sensibles qu'il ne le faudrait au « Kulturkampf français » et plus soucieux parfois des intérêts de l'Église que de ceux du pays. Un évêque prussien, un pape en bon accord avec Guillaume II, voilà qui suffit pour jeter tout un clergé sur la route du centre; quitte à concilier ensuite, bien ou mal, cette attitude avec les besoins et les aspirations populaires. Je me permets de penser qu'il y avait mieux à faire pour défendre notre foi que de susciter dans les moindres villages, d'âpres querelles religieuses, en se réclamant d'un parti qui, malgré tout, nous est étranger. Catholiques, nous le sommes autant que quiconque au monde. Mais on nous convaincra malaisément que pour demeurer bons chrétiens il faille cesser d'être lorrains.
< Monseigneur Benzler, la semaine passée, venu dans notre canton en tournée de confirmation, fut reçu avec un enthousiasme réel. Il eût été profitable qu'il pût remarquer que le drapeau aux trois couleurs impériales flottait uniquement aux fenêtres des fonctionnaires : encore s'en excusaient-ils. Là où les maires avaient
m L*AL8ACË-L0RRÀINE DE NOS JOURS
dressé des arcs de triomphe, notre pavillon rouge et blanc seul paraissait : à Boulay on n'en voyait presque point d'autres; et le boucher juif lui-mùrae, pour satisfaire sa clientèle, l'avait arboré. J'aurais souhaité que l'évêque entendît les réflexions dont on commentait son sermon donné solennellement en français : il eût cessé d'espérer nous embrigader parmi les Allemands.
« Comprenez-moi bien. Nous ne sommes pas des intransigeants. Nous admettons sans difficulté que nos députés au Reichstag votent avec le parti dont les convictions sont le plus proche des leurs. Nous voyons sans amertuttie des alliances se conclure ici, entre indigènes et immigrés, pour la défense d'intérêts communs, économiques ou sociaux. Mais nous ne pouvohs dépasser ces limites. Aussi loiigtèmps que l'Alsace- Lorraine ne sera pas dans l'Empire im état autonome, accepter une fusion de nos forces électorales avec celles du cèUtt-è serait jOtier jeu de dupe. En participant au Congrès de Strasbourg, nous semblerions ratifier la sujétion humiliante et ruineuse où l'on nous Maintient. Que le Centré d'abord obtienne hotre libération. Alors, les affaires du pays étant faites, je consens qu'on soigne les alTuires de l'Église. »
De ces lignes dégageons tout d'abord une constatation : la question de sentiment, d'attachement à la France n'est à aucun moment en jeu, bien au contraire les annexés pavoisent avec leur dmpeau provincial pour ne pas arborer les couleiiM allemandes, — cet advel^aire de l'entente avec le centre ne se plaçait strictement qu'à un point de vue de tactique politiqde: il estimait à tort ou à raison que la fusion avec les catholicjues allemands avant d'avoir obtenu, grâce à dix, raiilononiio de l'Alsace- Lorjaine serait une faute alors <ju'uu contraire, les partisans do cette fusion
jugent, comme nous le vefrohs d'autre part, que sans elle, l'autonomie de l'Alsace-Lorralne ne sera jamais vote'e !
Qui parle donc de renonciation patriotique en tout ceci, partisans ou adversaires de la fusion avec le centre?
Et voici maintenant, l'opinion d'un député au Reichstag, qui longtemps combattit ce projet, et dont l'influence est reste'e considérable puisqu'il s'agit de M. l'abbé Wetterlé ; il écrivait à ce sujet dans son Journal de Cohnar :
« Le jour où les catholiques Alsaciens-Lorrains croiront le moment venu de se rallier au centre, ils le feront, avec la conviction de remplir leur devoir vis-àvis de leurs mandants. Cela ne les empêchera pas de garder pour leur ancienne patrie, qu'ils savent très bien distinguer des hommes qui la représentent à cette heure, des sympathies dont ils ne font aucun mystère. Cela ne les empêchera pas davantage de porter sur le fait de l'annexion, sans consultation préalable de la population du pays, un jugement dans lequel ils n'ont pas varié » .
Et il ajoutait :
« Quoi qu'il en soit, la fusion qu'on semble tant redouter, n'a pas encore eu lieu, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne se fera pas. Quand elle aura lieu, nous défendrons de lui donner une signification qu'elle ne saurait avoir.
« Alsaciens-Lorrains nou.s sommes. Alsaciens- Lorrains nous resterons, au centre comme ailleurs, légitimement fiers de notre passé j décidés à garder jalousement tous les caractères personnels de notre race, résolus à conquérir l'autonomie qu'on nous doit. »
Aujourd'hui, que la fusion est faite, ces quelques lignes constituent tout un programme, le programme
de la nouvelle Alsace et c'est lui qui nous fournira la plus éloquente réponse à ceux qui pour ne vouloir juger que sur des apparences, considèrent l'évolution actuelle aux pays annexés comme une véritable étape vers la germanisation définitive.
C'est au contraire l'Alsace-Lorraine qui après s'être débattue depuis trente-cinq ans et puis endormie aussi « à force de pleurer », reprend conscience de ses forces, retrouve sa voie pour tenter dans un particularisme habile, de se créer « une conscience nationale » et de ressaisir une énergie qui sommeillait en elle, grâce auxquelles rayonneront encore les vertus de sa race... et un peu d'amour pour la France
Notre intention n'est pas de vouloir excuser ou approuver le rapprochement des catholiques d'Alsace- Lorraine — ou plutôt des chefs du parti catholique — avec les catholiques du Centre allemand. Elle n'a qu'un but : l'expliquer.
Est-ce seulement parce que la politique française a froissé depuis plusieurs années les sentiments religieux des annexés, alors que la politique allemande B'ciïorçait, au contraire, de les respecter, et, plus encore, de les faire respecter, que ceux-ci n'hésitent plus aujourd'hui à se rapprocher de leurs coreligionnaires d'Outre-llhin?
L'affirmer serait parfaitement inexact. Que la Franco ait contribué k détacher d'elle-même, par l'altitiulo do ses gouvernants, nombre d'Alsaciens-Lorrains qui aimaient en elle, en plus du souvenir, sa grandeur, sa noblesse, sa foi et sa largo tolérance, c'est ineontostable, mais c'est aussi parce que de graves quuslions
économiques avaient fait entrevoir déjà la nécessité de l'évolution qui s'opère aujourd'hui.
Pendant près de vingt années l'Alsace-Lorraine a sacrifié héroïquement les intérêts matériels dont dépend son existence même, dans une protestation farouche qui lui a valu un régime d'oppression écrasant; plus de quinze ans après, elle a encore gardé fidèlement son indépendance de conscience, dans une intransigeance absolue, elle a « boudé » le vainqueur, et sa vie économique en a le plus souffert. Quel reproche aurionsnous donc à lui faire, nous qui, en trente ans de politique française, n'avons rien sacrifié pour elle.
C'est pour faire prévaloir l'importance de ces questions vitales, auxquelles sont liées l'existence et la fortune de ses habitants, que l'Alsace-Lorraine réclame aujourd'hui une place égale à celle que tiennent les autres États confédérés dans l'Empire; c'est pour pouvoir soutenir et défendre ses intérêts légitimes, sacrifiés depuis trente-cinq ans, que l'Alsace-Lorraine réclame du pays auquel elle appartient malgré elle, et par des liens que seuls, ne l'oublions pas, nous pouvions briser, une Constitution qui lui permette enfin de respirer et de vivre.
Et c'est certainement aussi beaucoup pour obtenir cette Constitution que les chefs du parti alsacienlorrain ont fusionné avec le parti catholique allemand qui, en échange des nouvelles voix acquises, doit mettre au Reichstag toute sa force parlementaire au service des annexés. Or, n'oublions pas que le pouvoir impérial de Berlin, il y a un an encore, privé de l'appui du Centre catholique allemand, n'était plus certain d'avoir une majorité... Qui sait même si demain aussi il n'en sera pas de même !
La question devait fatalement être posée sur ce ter-
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rain, aux élections dernières, puisque, avant même qu'on puisse seulement prévoir la brusque dissolution du Reichstag, on écrivait déjà :
« Nous voulons que nos députés acceptent le programme du Centre; c'est le seul moyen de leur donner une influence. Que peut le groupe alsacien-lorrain au Reichstag? Avec l'appui du Centre, il deviendra puissant et utile pour nos intérêts. En échange de notre adhésion, le Centre votera en faveur de nos revendications, et nous aidera à conquérir l'autonomie. Et nos députés ne perdront pas pour cela leur individualité, leur nationalité, pas plus, du reste, que les Bavarois, qui, pour faire partie du Centre, ne cessent pour cela d'être de bons Bavarois... Aux prochaines élections, nous voterons plutôt pour un protestant qui accepterait le programme du Centre, que pour un catholique indépendant et libéral. »
Telle était alors, basée comme on le voit, uniquement sur des raisons d'intérêt, l'opinion d'un jeune Lorrain. Il ne peut être qualifié d'Allemand, puisqu'il refusa de faire partie du « Volskverein » tant qu'il fut persuadé que cette association avait pour but de t prussianiser » les annexés, a-t-il dit lui-même (i).
C'est encore là un des côtés de la question rehgieuse, sur lequel non.** avons voulu appeler l'atlontion do nos compatriotes, avant de clore ce chujjitre, car il ne hous parait pas le moins explicatif ni le moins intéressant.
(1) Le Tt^niit, 26 août 1905.