DEUX THÈSES SUR LE PROBLÈME ALSACIEN -LORRAIN
Il est deux livres que nous voudrions que tous les Français relisent et méditent profondément, car ils peuvent servir de bases à deux thèses qui, présentées à la fois, nous semblent résumer tout le problème alsacien-lorrain. Ce sont les Oberlé de M. René Bazin, mis également au théâtre par M. llaraucourt, et le petit chef-d'œuvre de M. Maurice Barrés, première partie des « Bastions de l'Est » : Au service de l'Allemagne.
Cette lecture saine et forte les initiera aux choses d'Alsace, elle leur fera comprendre toute la portée et l'importance du problème alsacien-lorrain.
C'est que ce n'est pas seulement à l'antagonisme passager de conquis à conquérants auxquels ils assisteront, c'est plus encore au conflit perpétuel entre deux races, à la lutte constante et opiniâtre entre deux civilisations, dont ils seront les témoins.
C'est une rude bataille qui se livre, le sang n'y coule plus mais on peut dire que les morts s'en môlent. Ils dominent la môlée et leur âme repousse de furieux assauts. Heureux ceux dont les (ils n'ont pas fui le sol natal et qui restent pour les défendre, les « prolonger > dans leur mémoire f
Nous ne tenterons point d'analyser ces deux œuvres
Bi palpitantes de réalité, car si rien ne peut rendre la puissance d'émotion qui émeut dans la première, rien ne saurait défmir le trouble d'esprit que sème la seconde; notre but est d'en extraire des faits et d'en tirer des enseignements pour pouvoir résoudre dans notre conscience le problème alsacien-lorrain.
Opposées par la conclusion, différentes par l'attitude, elles se rapprochent souvent en une évocation de la patrie perdue, en ce qu'elle aurait dû ou aurait pu tenter, et se confondent quelquefois dans une même constatation ou dans une même pensée, en ce qu'elle n'a pas su ou n'a pas voulu faire.
L'une est la thèse héroïque et sentimentale. Elle séduit notre imagination ardente, flatte notre amourpropre de Français, réjouit notre patriotisme. Elle réalise nos désirs et laisse place à toutes nos espérances. En exaltant la grandeur du sacrifice de l'Alsacien qui s'expatrie pour ne pas servir l'Allemagne, elle fait douter des sentiments de ceux qui restent, de leur courage à braver la souffrance. Si nous n'écoutions que notre cœur, que notre instinct nous serions bien prêts à mépriser ces • résignés » .
D'autres même diraient ou penseraient — ce qui est exactement semblable — ces « renégats » .
L'autre est la thèse raisonnable et réaliste. Elle froisse notre conception du patriotisme qui se refuse à croire en celui de l'annexé lorsqu'il s'incarne sous un uniforme allemand, elle trouble la notion que nous nous étions faite du devoir, elle blesse notre amourpropre en nous persuadant que l'autorité du fait domine la force du souvenir maintenu par l'espérance, elle nous déplaît en voulant faire intervenir la raison pour réprimer les battements de cœur de l'Alsacien tenté de partir, et qui reste par devoir.
En exposant la nécessité de son dévouement obscur, de son héroïsme sans phrase et sans tapage, elle nous fait comprendre le grand service qu'il rend à son pays et au nôtre, mais elle nous montre aussi la gravité de l'exode et ses funestes conséquences. Elle nous convainc surtout que la guerre franco-allemande continue en Alsace-Lorraine. Si nous n'écoutions alors que notre raison, que notre intérêt, nous serions tentés d'assimiler ceux qui partent ainsi en pleine bataille à des « fuyards » , d'autres diraient à des « déserteurs ».
Celle-là loue, conseille presque, la révolte de conscience qui se traduit par l'expatriation de l'Alsacien, pour ne pas servir l'Allemagne ; celle-ci approuve, enseigne même sur le terrain de la résistance légale, la discipline de conscience — qui ne signifie pas soumission — à l'Alsacien qui, volontairement, reste sous la domination du vainqueur.
L'un se félicite de son départ, par patriotisme, et c'est par patriotisme également que l'autre s'en attriste. Où est la vérité?
Jean Oberlé souffre dans son cœur, dans son intérêt, en brisant tous les liens qui l'attachent à son sol natal, Paul Ehrmann souffre dans son âme, dans sa race, en maintenant « en soi », malgré et contre le vainqueur, tous les liens que celui-ci voudrait détruire. Tous les deux souffrent par la France et pour la France.
Nous aimons voir la réalité se fixer en des symboles héroïques. L'image de tout un peuple franchissant la frontière pour ne pas subir le joug de l'envahisseur frappe mieux notre imagination et se grave plus facilement en notre esprit que la pensée des efforts quolidiens des annexés, depuis un tiers de siècle,
pour sauvegarder leurs traditions, pour faire prédominer leur mentalité et leurs mœurs sur ceux du vainqueur.
Un beau geste, une noble action nous exalte et nous enthousiasme, môme quand le résultat en est de paralyser la résistance, de rendre inactives et inemployables des énergies fécondes ; une succession d'actes sages, pondérés et calmes qui nous conservent ces énergies, en forgent de nouvelles, ne nous émeut point et nous indiffère. Nous sommes, pour la plupart, malheureusement ainsi faits. Ce n'est pas en tous cas une raison suffisante pour en prendre son parti.
Jean Oberlé et Paul Ehrmann souffrent tous les deux, avons-nous dit. Ce sont deux douloureux états d'âme d'Alsaciens sur lesquels il convient de méditer.
Lequel est le plus à plaindre ? dira sans doute, ému, le Français sentimental.
Nous préférons le Français raisonnable qui, comme nous autrefois, se demandera, troublé :
Lequel sert plus utilement la France ?
Les Oberlé.
Les Oberlé ne sont pas seulement une œuvre pathétique et émouvante, c'est aussi une œuvre forte qui suit mettre le Français en face des réalités poignantes. L'auteur, croyons-nous, n'a pas voulu développer ni soutenir une thèse, il s'est contenté de laisser parler ses sentiments et de retracer fidèlement l'histoire vécue par tant d'Alsaciens-Lorrains.
Ils sont nombreux les jeunes gens de l'autre côté
des Vosges qui, depuis trente ans, dans des circonstances sans doute moins tragiques, ont déserté le drapeau de l'Allemagne ou refusé de le servir I
M. René Bazin a pris un peu certes une exception pour dramatiser son œuvre, car l'amour de Lucienne Oberlé et du lieutenant von Farnow reste heureusement presque sans exemple aux pays annexés ; ce qui est plus vrai, c'est le tableau déchirant de cette famille divisée et désunie, en laquelle se heurtent deux éduca-! tions qui résultent de la situation même de l'Alsace plus encore que d'une volonté humaine.
Philippe Oberlé, Bastian, c'est la vieille Alsace protestataire, farouche et intransigeante pour qui le Prussien est resté le Prussien, sans atténuations possibles. C'est l'Alsace qui s'est battue et qui, dépourvue des moyens de continuer la lutte, garde au cœur la haine et maudit en soi le vainqueur. C'est l'Alsace, moralement vierge de toute souillure et pure de tout contact avec le conquérant, c'est l'Alsace qui pendant plus de vingt ans a cru en la revanche... c'est l'Alsace qui meurt.
L'oncle Ulrich, c'est encore la vieille Alsace, mais c'est celle qui comprend que la jeune génération ne peut continuer toujours à vivre comme elle dans la torture et la souffrance. C'est l'Alsace dont les illusions et l'espérance sont mortes, c'est celle qui ne conseille plus la désertion aux gens du pays, mais c'est encore l'Alsace qui pleure d'attendrissement lorsqu'un d'eux pas.s6 la frontière et qui sait lui montrer, au péril de la vie, la route de France... c'est encore l'Alsace qui meurt...
Joseph Oberlé, c'est l'Alsace des résignés par per Buasion, des arrivistes et des fatigués. C'est l'Alsace qui, lasse de subir les vexations du conquérant ou le
mépris des annexés, opte résolument pour la voie la plus chère à son ambition et à ses intér(îts, et tente d'effacer par son loyalisme outrancier et sa servilité mesquine les déflances que sa naissance suscite. C'est l'Alsace des ralliés et des germanisû'S.
Lucienne et Jean Oberlé, c'est la jeune Alsace qui ne connaît plus la haine et qui n'a pas connu la France. C'est l'Alsace hésitante et incertaine, indécise et troublée, qui sent la fatalité peser lourdement sur elle. C'est l'Alsace qui peut de ses épaules puissantes secouer le joug du passé, mais c'est l'Alsace aussi qui dans toutes ses moelles, se reconnaît des façons de sentir autres que celles de l'Allemand... C'est l'Alsace qui « devine » la France. C'est l'Alsace qui vient de naître.
A ce point de vue, les Oberlé, en mettant en présence ces différentes Alsace, permettent au Français de se faire une opinion raisonnable dans laquelle entreront beaucoup de son cœur et un peu de son cerveau.
Rien ne vaut mieux que des citations pour fixer d'une manière saisissante les points qu'il nous paraît nécessaire de souligner, soit par leur vérité, soit par leur émotion. Le côté héroïque a été présenté souvent, c'est le côté douloureux et pénible surtout, qui nous intéresse ici.
Et tout d'abord, comme elle est belle cette conception, cette définition de la France dans l'âme et dans la bouche de cet Alsacien :
« Je ne déteste pas les Allemands. Je les admire m<5me, car ils ont des côtés admirables... Seulement plus je les ai connus, plus je me suis senti autre, d'une autre race, d'une catégorie d'idéal où ils n'entraient pas, et que je trouve supérieure, et que, sans trop savoir pourquoi, j'appelle la France...
« Ce que j'appelle la France, ce que j'ai dans le
cœur comme un rêve, c'est un pays où il y a une plus grande facilité de penser... de dire... de rire... où les âmes ont des nuances infinies, un pays qui a le charme d'une femme qu'on aime, quelque chose comme une Alsace encore plus belle ! »
Mais quel reproche aussi dans la voix de cette Alsacienne, pour ceux qui sont partis, qui ont quitté le pays natal et qui ont permis ainsi, facilité par leur absence, qu'une fille de leur race consente à s'allier à celle du vainqueur.
« Je n'aurais pas moi-même demandé mieux que d'épouser un Alsacien. Peut-être même l'ai-je désiré sans le dire... Mais je n'ai pas trouvé ce que je souhaitais. Presque tout ce qui avait un nom, une fortune, une influence, a opté pour la France... c'est-à-dire abandonné l'Alsace après la guerre... on appelait cela du patriotisme... les mots servent à tous les usages, en vérité... Qu'est-il resté? Tu peux compter facilement les jeunes gens d'origine alsacienne, appartenant à des familles riches et qui auraient pu prétendre à épouser Lucienne Oberlé... »
Écoutons maintenant l'autre Alsace, celle des résignés, expliquer son évolution. Comme elle est enthousiaste elle aussi à tendre la main à l'Allemand et avec quelle gaîté de cœur elle s'est donnée au conquérant I C'est Joseph Oberlé s'adressant à l'oncle Uhlrich (1) : « L'Alsace que vous me jetez à la tôte, croyez-vous donc que les vainqueurs ne me l'ont pas reprochée aussi? Alsacien? Je le suis trop peu pour vous, je l'étais trop pour eux f Ah I la peine qu'il m'a fallu pour endormir leur méfiance, peu à peu, et si lentement t... « Ah f pendant trente années, les humiliations quû
(1) ExU-alt de la pièce do tliéûtro do M. Haraucourt.
j'ai subies, et les froideurs, les suspicions, le martyre de ma patience I Trente ans pour asseoir ma maison et leur faire agréer mon nom, trente ans de lutte, avec le blâme de ma femme, de mon père, de toi, des passants, des voisins, de mon fils à cette heure I Les gens me méprisaient et je faisais semblant de ne rien voir. Je me disais : « ce que je souffre, on l'ignorera, et je « l'épargne à mes enfants I ... »
« Si les idées qui te sont bonnes sont désastreuses pour les autres, tu t'en moques. Tu ne relèves de rien, ni de personne, toi I tu n'as ni famille, ni soucis, ni devoirs ! Mais quand on a besoin d'être un homme pratique et de faire sa vie... »
Dans ces différents passages, l'écrivain fait œuvre plus encore d'historien que de romancier. Quel large espace il ouvre à nos méditations et à nos rêveries et comme nous sentons toute l'étendue du problème alsacien-lorrain I
Comment veut-on dès lors que ce qui nous trouble et nous émeut si profondément, ne sème pas l'indécision et le doute dans les âmes aux pays annexés. Où est mon devoir? doit penser l'Alsacien-Lorrain qui comme Jean Oberlé, sent la France tressaillir en t soi » et ne permet pas à l'intérêt de venir étouffer le sentiment.
Question angoissante au plus haut point à laquelle M. Maurice Barrés a répondu dans Au Service de r Allemagne.
Au service de l'Allemagne^
L'œuvre de M. Maurice Barrés n*a pas seulement pour elle sa haute valeur littéraire, elle a aussi sa
tu L'ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS
psychologie profonde qui dépeint, comme on ne l'avait iamais fait jusqu'alors, l'âme et la civilisation alsaciennes-lorraines.
Et ce n'est pas seulement un tableau saisissant que fixe l'auteur, c'est une véritable leçon d'énergie qu'il nous donne. « La discipline de conscience » que sait se constituer le volontaire Paul Ehrmann n'est basée que sur la connaissance de son « moi » et sur son attachement étroit à « sa terre et à ses morts » .
Pour la première fois depuis nos revers, un écrivain a parlé de l'Alsace comme il convenait à celle-ci.
Les annexés ont été peints avec justesse et justice, sous des couleurs exactes et avec mesure. Ils se retrouvent fidèlement présentés, car le héros de cette œuvre si forte n'est pas une exception. Les Paul Ehrmann sont légion dans la bourgeoisie alsacienne et nous en savons qui, quoique issus du fond du peuple, se sont encore reconnus dans les traits saisis au vif par l'auteur de Au Service de l'Allemagne.
Il ne s'agit plus de nous attendrir et de pleurer sur le sort de nos malheureuses provinces, nous dit M. Maurice Barrés, mieux vaut envisager froidement la situation, nous en pénétrer et en dégager la ligne de conduite à observer dans l'intérêt de la France.
Son seul souci est d'écrire la vérité, rien que la vérité. Il nous donne la raison de notre patriotisme, nous en montre la source et ce qui pourrait la tarir. C'est un livre qui pour cela, bien que ne s'adressant pas au grand public, devrait ôtre entre toutes les mains.
t Je crois de moins en moins à l'efficacité des explications didactiques, prend-il soin de nous dire dès sa préface. Quand un logicien de grand talent nous oblige
à l'écouter, il nous convainc de sa supériorité plutôt qu'il ne nous persuade.
« Il faut mettre dans les esprits des germes, des faits si forts qu'ils grandissent d'eux-mêmes, après que nous nous sommes tus. Si l'on veut sentir ce qu'il y a de réel dans l'idée de patrie, de quelle manière notre nation française s'est constituée et comment elle pourrait périr, quels services elle rend à chacun de nous et jusqu'à quel point sa diminution diminue le plus modeste citoyen, qu'on jette les yeux sur cet ouvrage.
€ Je n'y parle de rien que je ne connaisse.
« J'aurai pu donner çà et là, dans mon récit, un coup de pouce pour produire de l'effet; je respectais trop mon sujet pour chercher rien d'autre que la justesse du sentiment et du mot. »
Et de suite M. Maurice Barrés, nous fait entrer dans le vif de la situation.
Un Français, en villégiature en Alsace, déclare devant un Alsacien, qu'il considère comme des renégats, les annexés qui, par peur de la légion étrangère, consentent à revêtir la livrée allemande et à porter le casque à pointe. Un duel en résulte.
« J'ai bien reconnu, dit après notre Alsacien-Lorrain, l'esprit qu'entretiennent en France les Alsaciens qui ont opté. »
Que répondre à cela? L'appréciation légère de ce Français n'est pas une rareté, qui de nous ne l'a entendu prononcer et surtout dans la bouche de ceux qui, par patriotisme, abandonnèrent leur foyer natal après la guerre!
Notre intention n'est pas de retracer les différentes étapes « dans cette lutte entre chaque intelligence et dans chu lue intelligence » où s'arrête Paul Ehrmann. Nous voulons seulement en présenter les principaux traits.
Tout ce qui peut montrer ce qui différencie l'âme alsacienne de l'âme allemande, les mœurs des conquis des mœurs des vainqueurs, y est fixé à jamais.
Mais c'est surtout à la caserne où le volontaire alsacien se sent « différent » des Prussiens, des Badois, des Bavarois qui l'entourent. H comprend qu'il est considéré comme « un otage de la France » , sa fierté de race, son orgueil d'Alsacien sait se forger alors « une discipline de conscience » grâce à laquelle le Français qu'il se sent être, se révèle en sa supériorité écrasante.
Ne croyez pas qu'il n'ait souffert d'accomplir son service allemand dont il craint que le Français ne lui fasse un rapproche.
t Un volontaire alsacien n'accepte du service que l'inévitable. 11 porte en soi une protestation perpétuelle, et c'est ce refus intérieur qui fait d'un service matériellement supportable, une contrainte humiliante et, parfois, presque dégradante; du moins, nous le croyons, car le rude orgueil alsacien accepte mal les honnêtes hypocrisies nécessaires : pour une âme ardemment française, quel tourment s'il faut qu'elle s'associe, par tous ses gestes extérieurs, à la préparation contre « l'ennemi héréditaire ».
Les honnêtes hi/pocrisies nécessaires, quelle force d'expression et quelle justesse de mots I Ils dépeignent à eux seuls la physionomie exacte, l'aspect véritable du problème alsacien-lorrain, ils font comprendre toute l'amertume et toute l'utilité des sacrifices consentis par les annexés et résument tout ce qu'a de cruel et d'inévitable, la terrible réalité.
Paul Khrmann a bien été tenté do fuir lui aussi la caserne allfiuaiido, comme ,\can Obcrié, mais sa volunlé iiillexiblc qui a su « vouloir » sait pouvoir, il
y reste et devient un bon soldat dont les qualités françaises dominent et subjuguent le vainqueur.
Ses façons de comprendre et de sentir, sa manière d'être, lui valent l'estime de ses camarades et de ses chefs et c'est l'Alsace qui triomphe avec elles.
Avec quelle vigueur et quelle profondeur de sincérité poignante, il proteste intérieurement contre l'obligation qu'il subit :
t Un Parisien formé par des scènes de théâtre se figurera que ma pire souffrance était au cours des longues sorties, (luand ma batterie entonnait le chant : « La garde sur le Rhin » (die Wacht am Rhein) ou bieasi l'on chantait : t 0 toi, Allemagne... »
« J'allais, muet, au rythme de leurs chansons. Nulle bouffée de sang ne montait à mon visage et mon cœur demeurait calme. Mes pas étaient emboîtés dans leurs pas et mes bras dans leur balancement, mais mon âme se fermait à la cadence ennemie, t Ils peuvent, disais-je, me traîner et faire de mon corps un chiffre dans les hordes qu'ils animent contre ma patrie : leur captif ne s'inventera d'inutiles scrupules. » Ma raison, jamais ne perdit sa magistrature. Toujours elle me répéta : c'est ici le malheur et la faute de la France, ce n'est point ton péché. Et parfois elle introduisait dans l'hymne germanique le serment séculaire de l'Alsace à la France :
t Chère patrie, n'aie crainte La garde est fidèle et sûre, La garde le long du Rhin. »
« Je préférerais, comme fit mon grand-père , le soldat de la Grande Armée, entrer dans Berlin victorieusement, disait au début de ce livre notre héros alsacien, mais tout ce que l'on peut exiger d'un homme,
c'est qu'il se batte pour le mieux sur le terrain où le pose sa destinée. »
Qu'ils se battent tous comme Paul Ehrmann, les fils d'Alsace, et la France n'est pas près de mourir aux Days annexés I
« Peut-être l'Histoire, qui ne considère que les résultats, a dit ailleurs M. Maurice Barrés, saura-t-elle plus de gré aux Alsaciens qui maintiennent en Alsace le sang alsacien et, par suite, la culture française, qu'à ceux qui se replièrent sur la France. »
C'est à leur raison française de le comprendre; nous nous efforçons d'y aider de notre mieux.
// ne faut plus émigrer
A-t-on assez célébré en France, et surtout sur nos scènes de café-concert, le patriotisme des Alsaciens- Lorrains se levant en foule pour ne pas servir sous les drapeaux du vainqueur I Qui eût peneé alors que le meilleur moyen de servir la France eût pu être de rester sous le joug du conquérant.
Qui nous aurait dit qu'un jour et surtout trentecinq années après la conquête, nous aurions à regretter cet exode inoubliable et à constater amèrement qu'il n'a pas tant servi la France que fait le jeu de l'Allemagne!
Certes, il a été réconfortant pour des cœurs meurtris, comme les nôtres l'étaient alors, de voir so manifester d'une façon si passionnée et si héroïque l'amour et la fidélité j\ notre pays, il était lukrssnire même (|ue cette protestation, aussi unanime et aussi vibrante,
soulignât aux yeux de l'Europe la violation du Droit, le rapt des provinces commis par l'Allemand.
La France avait besoin aussi sans doute que cette affirmation sublime lui rappelât la puissance d'attrait de son âme et la vaillance de ses enfants et que les Alsaciens-Lorrains, quittant la terre natale, vinssent leur parler le langage du devoir en clamant leur foi et leurs douleurs, en semant leurs espérances.
L'exode n'a donc pas été inutile, mais les proportions colossales qu'il a prises en ont, pourrait-on dire, modifié l'effet et faussé le résultat. La protestation pour la France s'est transformée en désastre pour l'Alsace-Lorraine, elle en souffre encore et en souffrira longtemps.
Mais peut-être est-ce encore la faute de la France ! Combien parmi ces émigrés seraient restés dans leurs ateliers, dans leurs usines, sur leur coin de terre, s'ils avaient pu prévoir que trente-cinq ans s'écouleraient sans que leur patrie tentât un seul effort pour briser leurs entraves !
Combien ne seraient pas partis si nous avions su leur dire que leur présence aux pays annexés était la digue la plus formidable à opposer au flot germanique, si nous avions su faire comprendre au public français, tenté de blâmer ceux qui restent, que les vides produits par leurs départs seraient aussitôt comblés par les immigrés allemands et que, somme toute, c'est la germanisation qui y gagnerait encore.
Hélas I il semble que ce soit les jugements faux qui aient le plus cours dans notre pays. Si la presse, depuis dix ans seulement, avait consacré une minime partie de ses efforts et de son influence, à faire connaître ces vérités, que d'énergies elle aurait pu nous conserver en Alsace-Lorraine f
n est temps encore. Le public reconnaîtra son erreur et il comprendra que les « optants » , — sans qu'on puisse les en blâmer — et lui-même, ont été plus ardents que clairvoyants. // ne faut pas émigrer, telle est maintenant la vérité.
Qui pourra jamais, en effet, compenser le départ de toute cette population, remplacée aussitôt par des Allemands. L'intérêt de ceux-ci n'est-il pas de se débarrasser des éléments les plus rebelles à la germanisation et qui par leur action dans les milieux indigènes, seraient un formidable obstacle à l'assimilation que tente le vainqueur.
M. Thiers et Napoléon III l'avaient compris, lorsqu'ils répondaient chacun de son côté aux Alsaciens- Lorrains :
— Restez dans les provinces séparées, restez-y comme une garnison française.
Et Bismarck en s'écriant :
— Qu'ils partent tous, ils n'emporteront pas les pierres I
C'est ce qu'ont fait les chefs boers en restant dans l'Afrique du Sud pour s'opposer à leur anglicisation.
Et le Messager d' Alsace-Lorraine a raison lorsque, relevant cette phrase dans les Mémoires d'un vieil Alsacien d'énergie et de talent, M. Scheurer-Kestner : « J'ai rendu peu de services, et ceux que j'ai pu rendre ne sont pas proportionnés aux efforts qu'ils ont exigés de moi », il écrit :
« Par sa situation prépondérante, Scheurer-Kestner était désigné pour être un de ces conducteurs d'hommes qui manquèrent i\ notre pays durant les années d'effervescence et de lutte qui inauguraient le régime nouveau. »
M. Scheurer-Kestner, comme tant d'autres patriotes,
crut remplir son devoir en optant. Quelques années après, lorsque les annexés livraient bataille contre l'Allemagne, les hommes capables de porter le mieux leur drapeau, faisaient défaut, il y avait pénurie de candidats.
Quel grand et utile rôle eussent pu jouer alors, des hommes comme M. Scheurer-Kestner, dans les destinées de leur pays! L'émigration, hélas! avait enlevé à l'Alsace-Lorraine ses courages les plus virils et ses énergies les plus puissantes.
C'est cependant, on ne saurait trop le redire, ces timorés et ces faibles, ceux qui restaient, qui firent ces magnifiques élections protestataires de 4887, sous la dictature la plus odieuse et la tyrannie la plus lourde.
Au courage de ceux-ci et au courage de ceux qui partirent, auquel doit-on dès lors rendre le plus hommage?
« Si j'étais encore Français et que je vinsse à rencontrer une de ces tôtes carrées de patriotes annexés, opiniâtrement attachés au sol des provinces perdues, je ne saurais, en vérité, trouver de termes assez forts pour reconnaître son dévouement et louer son mérite, a dit un Alsacien (1). Que si j'avais affaire à un Alsacien-Lorrain, demeuré d'abord dans son pays et plus tard redevenu Français, mais sans y avoir été positivement contraint, je le louerais encore, quoique sans ( Iliision. Mais si mon Alsacien-Lorrain, émigré de la première heure, se faisait un titre d'honneur de ce prompt départ, s'il s'exclamait sur l'horreur que lui inspire la vue de l'uniforme prussien, sur l'insurmontable répugnance qu'il éprouve à rencontrer des AUe-
(1) Triple alliance et Ahace-Lorrnine, par Jean Heimweh.
manda, sur l'impossibilité où il se trouve de supporter leur contact, oh! alors, je n'approuverais^ ni ne contredirais... je détournerais la conversation.
« Je ne pourrais pas m'empêcher de penser que si je vivais avec cet homme sensible et que je vinsse à tomber en quelque grave infirmité, faute d'en pouvoir soutenir le spectacle, il me planterait là; que si je venais à mourir, l'extrême susceptibilité de ses nerfs ne lui permettrait ni de donner les derniers soins à mon corps ni de l'ensevelir. Je me dirais qu'il appartient à cette classe de délicats qui évitent de prendre sur eux pour se dispenser des besognes pénibles ou rebutantes et les laisser faire par d'autres. Et je tirerais, toujours à part moi, cette conclusion, qu'il y a plus d'intelligence, de courage et de vrai patriotisme, étant Français de cœur, à rester Alsacien-Lorrain au risque d'être appelé Prussien, qu'à abandonner ses compatriotes aux coups et aux obsessions du conquérant, pour venir, libre d'obligations et de misères, tranquillement habiter la France. »
Cet Alsacien n'a pas tort.
Nous sommes persuadés d'ailleurs que beaucoup d'Alsaciens-Lorrains, comprenant la tâche qu'ils auraient pu accomplir en restant dans leur foyer, sous leur toit, en gardiens fidèles des traditions de leurs aïeux, regrettent aujourd'hui d'être venus en Franco.
il est trop tard. Mais s'ils le reconnaissent, qu'ils nous aident à faire contuiître la vérité à nos compatriotes qui, la plupart, l'ignorent, ils serviront encore l'Alsace. Qu'ils engagent leurs parents annexés, si dur que i(5ur soit l'exil, à rester là-bas et à conserver près d'eux leurs iils.
Qu'y pourront-ils faire d'utile, « humbles suspects en face d'un empire colossal? demanderont-ils peut-ôtre. »
L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS i63
« Je ne vous demande point d'agir, répond M. Maurice Barrés, mais seulement de vivre. Je ne vous demande môme point de protester, mais naturellement chacune de vos respirations sera une respiration rythme'e par deux siècles d'accord avec le cœur français. Demeurez un caillou de France sous la botte de l'envahisseur. Subissez l'inévitable et maintenez ce qui ne meurt pas. »
Que pensent et que veulent les Alsaciens-Lorrains?
Que disent, que pensent et que veulent les Alsaciens- Lorrains? Questions angoissantes pour qui ne connaît tout le mystère de l'âme alsacienne, toute la prudence de son langage, tout le trouble de sa conscience.
Il n'y a pas deux Alsaciens-Lorrains qui soient entièrement d'accord pour apprécier la situation de leur pays, a dit un Français qui a consacré de nombreuses et belles pages aux provinces annexés. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation.
Les annexés, tous unis autrefois lorsqu'ils croyaient pouvoir compter sur notre France, se sont divisés depuis que nos *[uerelles intestines et religieuses ont affaibli ici le sentiment national et l'unité d'aspirations vers un idéal commun qui, au lendemain de nos défaites, assiemblait tous les Français.
Beaucoup de nos compatriotes d'hier, attristés, découragés par le spectacle de nos discordes et de notre anarchie perpétuelle, ont renoncé ù la lutte. La jeune génération ne connaît de la France que son désordre intérieur et sa faiblesse extérieure. Elle souffre de nous
savoir, de nous croire faibles, et la desorganisation de nos forces nationales, savamment présentée, distillée dans les organes des vainqueurs, l'inquiète douloureusement et lui retire toute confiance en notre valeur militaire. La délation et la campagne antimilitariste, tolérée par les pouvoirs publics, la décourage d'espérer; la persécution religieuse la blesse dans ses convictions et froisse son esprit de liberté.
Elle n'aime plus la France que comme un idéal cher à son âme et à son cœur, mais elle se dit que l'idéal est insaisissable.
Les retentissants discours de M. Jaurès, élevé hier à la vice-présidence d'une Chambre française et inspirateur d'une politique de conciliation à outrance et de paix à tous prix, l'aident à croire que 1" Alsace-Lorraine est complètement abandonnée et à la persuader que nous avons définitivement renoncé à elle.
La France n'apparaît plus enfin à ses yeux que dans un état d'infériorité manifeste souligné encore par les exagérations et le pessimisme de notre presse d'opposition.
En vain s'efforcera-t-on de prouver à FAlsacien- Lorrain que notre armée est restée, malgré tout ce qui en ces dernières années a tenté de l'affaiblir, une organisation puissante et redoutable, sinon supérieure mais au moins égale à celle de l'armée allemande, une flamme de joie brillera dans ses yeux, et c'est avec son cœur qu'il croira le Français qui lui tient ce langage, mais sa raison conservera un doute que seules de longues années pourront peut-être effacer et détruire.
Dans ces conditions, persuadé au fond de soi-nu^me, qu'en cas de conflit avec rAllcmagne, la France serait À nouveau vaincue et démembrée, l'Alsacien-Lorrain vent-il la guerre?
Le patriotisme des uns, les sentiments humanitaires des autres repoussent cette perspective sanglante et c'est peut être un des rares points où à la presque unanimité, les annexés soient d'accord: ils ne veulent point la guerre.
Ils songent aussi les uns et les autres à la pénible situation que créerait pour eux un semblable état de choses et Hansel (l'abbé Wetterlé), traduisant leurs sentiments, écrivait à ce sujet dunsle Journal de Calmar des pages déchirantes :
« Notre devoir de conquis, pour ne pas exposer nos frères à subir des représailles terrifiantes, écrivait-il, sera de tirer sur nos frères d'hier. N'avons-nous pas assez souffert, notre cœur n'a-t-il pas été assez déchiré faudra-t-il tant souffrir encore? »
Et l'abbé Wetterlé s'épouvantant à l'idée de voir les fils d'Alsace et de Lorraine, donner leur vie pour défendre des victoires allemandes et verser le sang des frères d'hier combattant pour leur délivrance, s'écriait douloureusement :
t Par pitié, que l'Allemagne et la France nous épargnent cette guerre ! »
La dernière brochure du commissaire Stéphany nous montre fort heureusement que les Allemands ne se font aucune illusion sur l'appui que pourraient leur fournir les pays annexés en cas de guerre et qu'ils ont pris leurs mesures en conséquence.
Cela n'empêche point qu'en temps de paix, nombreux sont les Alsaciens-Lorrains qui voudrait voir s'établir entre leur patrie d'hier et celle d'aujourd'hui des relations amicales qui les rapprocheraient plus encore de la France et M. Wetterlé est certainement un des hommes qui s'y emploient le mieux.
Beaucoup d'annexés parmi ceux-là exagèrent ainsi
la portée des déclarations pacifistes prononcées eu France, et comme le parti de la résignation qui reste une minorité dans notre pays est le plus bruyant, ite sont portés à croire que l'opinion publique française renonce tout entière à l' Alsace-Lorraine.
Cela explique aussi le développement des doctrines internationalistes aux pays annexés et dont nous avons parlé déjà en examinant l'état des partis politiques.
Que veulent les Alsaciens-Lorrains?
M. Edmond Haraucourt, dans les Oberlé, place ce dialogue émouvant entre Jean Oberlé et le lieutenant allemand von Farnow :
— Votre domination est rude.
— Militaire I
— Féodale et d'un autre temps I
— Nous administrons les provinces !
— En opprimant les âmes, et c'est malheur à nous, puisque nous y perdons les vertus qui nous étalent propres, e^t c'est malheur à vous puisqu'en les étouffant vous n'en profitez pas!
— Eh bien, secouez votre jougi Vous y pensez peutêtre?
— Non.
— Concluez, que demandez-vous?
— Rien, je souiïre.
C'est là le langage de l'Alsace aux longs voiles de deuil qu'on célébrait hier. Aujourd'hui les Alsaciens- Lorrains réclament leur droit au foyer, leur place à l'existence et sans cesser de souHrir, sans oulilier la veille songent à la réalité et préparent le lendemain.
C'est ce que nous avons exjiosé on défendant le programme de la nouvelle Alsace : « l'Alsace-Lonaine aux Alsaciens-Lorrains », et en attestant la fidclilé à la France dos provinces pcrdnos.
GIIAPITllE V
LA QUESTION d'ALSAGK-LORRAINK
La question d'Alsace-Lorraine fait depuis la conquête l'objet des préoccupations constantes des bonnes âmes qui ne peuvent se consoler qu'en notre époque de progrès, la Force ait pu encore triompher du Droit. 11 n'est pas un jour qui ne donne naissance en notre pays, à une proposition ou enquête tendant à résoudre pacifiquement le conflit permanent qu'a créé entre la France et l'Allemagne le traité de Francfort.
S'il nous fallait donc examiner et surtout discuter ces multiples projets, cette étude à elle seule n'y suffirait pas, aussi nous bornerons-nous à rappeler les efforts et les tentatives faits dans cet ordre d'idées.
Dès 1888, M. Lalance, député alsacien protestataire au Reichstag, émettait le vœu que l'Allemagne s'entendit avec la France pour la restitution des provinces perdues, contre la cession d'une de nos colonies, c'était alors le Tonkin. Depuis, on a parlé bien souvent de Madagascar mais sans que la proposition soit seulement rentrée dans le domaine des choses possibles,
L'Allemagne tient bien trop en effet à l'Alsace-Lorraine pour examiner seulement l'éventualité d'une rétrocession. Il y a certes pour elle une question d'amour-propre national qui a son poids et son impor-
tance, mais il ne faut pas oublier aussi que c'est surtout la conquête commune qui scelle l'union entre tous les petits États confe'de're's de l'Allemagne et qu'ainsi nos deux malheureuses provinces sont devenues la base et le ciment de l'Empire.
En vain le docteur Moleenaar ou le ge'néral de Lippe, — bientôt contredits par le général de Bredow, — tentent-ils d'esquisser un beau geste, ils restent isolés parmi leurs compatriotes et le seront encore longtemps. Le parti socialiste allemand montre luimême bien peu d'enthousiasme à servir la Paix, de cette façon. En 1892, un Strasbourgeois, M. Wadteufel, tenta de l'intéresser à cette cause de revendication française, se rappelant qu'autrefois ce parti avait protesté contre l'annexion.
Dans cette intention, il fit appel au concours humanitaire de M. Bebel, le sollicitant de prendre l'initiative d'organiser « dans les journaux progressistes et socialistes d'outre-Rhin, un immense mouvement d'opinion, grâce auquel la cause sera entendue après un an ou deux de controverses. »
Il lui proposait afin d'atteindre ce but, la création d'un comité en France et d'un comité en Allemagne n'ayant d'autre objet que la réconciliation de l'Allemagne et de la France.
M. Bebel, par une lettre datée de Berlin, du 24 janvier 4892, déclina cette proposition alléguant que la démocratie socialiste ne possède pas jusqu'à ce jour la puissance nécessaire à cet clTet, et que les autres partis, et particulièrement les gouvernants, ne sont pas di.sposés à entrer en négociations.
Cette réponse fit grand bruit de l'autre côté du Rhin, le Vorvarrts, organe du parti socialiste, crut devoir démentir la lettre de son leader, mais il dut bien larecon-
naître ensuite tout en s'efforçant d'en atténuer la portée et les termes.
M. Waldteufel convaincu dès lors qu'il n'y avait rien à attendre de ce côté, adressa une lettre ouverte à l'empereur Guillaume, lettre qui ne pouvait et n'eut pas d'ailleurs plus de résultat que sa première tentative (1).
La ligue de Munich, constituée il y a deux ans, ne semble pas plus heureuse. Voici quels en étaient succintement le but et le projet :
La ligue de Munich a pour but de garantir la paix du monde par un rapprochement entre la France et l'Allemagne. Elle estime que le meilleur moyen d'atteindre le but proposé serait de donner une solution rapide et satisfaisante à la question d'Alsace-Lorraine et elle passait ainsi en revue les solutions possibles :
1» Reconnaissance du fait accompli (inadmissible pour la France) dit la ligue;
2° Rétrocession à la France (inadmissible pour l'Allemagne) ;
3" Neutralisation (perte pour l'Allemagne, sans profit pour la France).
Enfin la ligue déclarait que la meilleure solution, à son avis, consisterait à rétrocéder à la France le seul territoire de langue française, l'Allemagne recevant comme compensation une colonie française. Il n'y aurait plus ensuite qu'à conclure une alliance politique entre les deux pays auxquels se joindraient d'autres États, noyau d'une fédération européenne.
Nous ne discuterons ce projet, qui serait inacceptable pour la France, pas davantage que les autres.
(d) Mémoire pour la rétrocession de l'AUaee-Lorraine adressé à S. M. l'empereur et roi Guillautni, pax M. Edouard WALOTEurEL. Perrin et C'«, éditeurs.
L'Allemagne ne le soumet pas à nos réflexions. Berlin reste muet et ce sera pour longtemps.
La solution de M. Léon BoUak a le mérite d'être au moins plus catégorique.
Une seule phrase, résume, en termes pompeux la pensée de ce chercheur d'accord et qu'il nous expose dans sa brochure : Comment et pourquoi la France doit renoncer à l'Alsace- Lorraine, titre qui est déjà à lui seul une affirmation :
« Aujourd'hui, écrit-il, dans un immense désir de conquête de l'univers, les peuples de la terre se trouvent réunis à nouveau. La Reine des nations, notre France, veut-elle donner satisfaction à l'humanité haletante d'une soif de justice?
« Que sur l'autel de la civilisation la patrie immole le souvenir de ses enfants perdus !
« Alors les nations accompliront en commun leurs destinées, et iront à leur tour, ravir aux monstres des haines séculaires, le précieux trésor de l'humaine solidarité. »
C'est grandiloquent... C'est beau et c'est simple I
Singulier moyen en vérité que de croire servir l'humanité en forgeant le Droit sur la violation du droit commise par l'Allemand et en voulant asseoir la Justice sur une Injustice dont nous sommes les victimes!
Dc8 Français vont encore plus loin et M. d'Estournelles de Constant semble ne pas s'en douter. Ne croirait-on pas rêver en lisant cette lettre que recevait en 4904, l'Européen, à la suite do l'enquête qu'il avait ouverte sur cette question.
t Monsieur le Directeur, • L'idée que M. Vacher de Lapouge exprimait dans
L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS Vi
l'Européen du 30 juillet dernier mériterait de ne pas passer inaperçue :
« Une Franco-Allemagne à la façon de l'Autriche- Hongrie.
« Voilà, en effet, qui permettrait de régler pacifiquement et honorablement la question d'Alsace- Lorraine.
t Quoi! va-t-on dire tout d'abord, Guillaume empereur d'Allemagne et roi de France? Pourquoi pa.s? Partout où les races germanique et française l'ont pu, elles se sont d'elles-mêmes organisées en pays mixtes, la Suisse, la Belgique, l'Australie. Tôt ou tard l'Alsace- Lorraine en fera autant. Et c'est en pensant à ceci qu'on désapprouve tous les projets qui tendraient à dépecer les provinces annexées suivant la frontière des langues. Ce serait la pire solution pour l'Europe, pour la France et pour l'Alsace-Lorraine elle-même qui veut et qui doit rester une.
« Donc à l'imitation de tous ces pays franco-allemands, pourquoi n'existerait-il pas un grand empire de France et d'Allemagne (qu'on pourrait appeler empire d'Occident, pour éviter toute difficulté de préséance dans le dualisme) ? Bayonne et Dantzig n'auraient pas plus de raisons de ne pas s'entendre qu'aujourd'hui Zurich et Genève ou Anvers et Liège.
« L'Alsace-Lorraine, bien entendu, cesserait d'ôtre terre d'empire allemand pour devenir terre d'empire d'occident. Elle aurait la même autonomie que la France d'un côté, l'Allemagne de l'autre. Ses garnisons ne seraient composées que d'indigènes, et l'uniforme militaire ne comporterait ni le képi ni le casque à pointe. Ce simple détail ferait plus que tout le reste pour la concorde générale. L'Alsace-Lorraine serait, du coup, la garantie de l'union franco-allemande : c'est
elle qui arbitrerait tous les différends. Elle deviendrait le cœur de l'Europe, comme au temps carlovingien. L'empereur d'occident y fixerait sa résidence habituelle.
Guillaume n'aurait pas de sujets plus loyaux et loyalistes que ses habitants...
« Mais ce rêve est-il possible? Plairait-il au grand intéressé d'abord ? Serait-il sympathique aux Allemands ? Et serait-il acceptable pour les Français ? Qui s'y opposerait le plus chez nous? A quelles obligations nous engagerait l'union ? L'empire d'occident serait-il une confédération ou une simple triplice ? Quelles garanties faudrait-il accorder à Guillaume qui voudrait assurément régner en réalité et non en fiction ? Toutes ces questions sont délicates, difficiles, point insolubles d'ailleurs, je crois. Pourquoi VEuropéen n'ouvrirait-il pas une enquête à leur sujet "? Il y a des éventualités auxquelles il est bon d'habituer son esprit.
« Agréez, etc..
t Henri Mazel. »
C'est peut-être pour ces Français-là que Gambetta avait dit : « Pensons-y toujours, n'en parlons jamais! » Mieux vaudrait en effet se taire qu'oser tenir un pareil langage.
Les Allemands songent-ils sérieusement à un accord franco-allemand basé sur une solution du problème alsacien-lorrain ? Si nous n'écoutions que le professeur liasse, de Leipzig, député et président de V Alldeuntcher Veroin, ligue pangcrmaniste, nous aurions une singulière idée de la façon dont ils entendent rétrocéder rAlaaco-Lorraiue.
Dans un livre traitant de la colonisation du territoire allemand, ce député ne demande rien moins que l'établissement dans les régions de langue française de la Lorraine, d'une zone militaire, destinée à fortifier l'influence Allemande.
« Dans certaines contrées, dit le professeur Hasse, comme Metz-campagne, Thionville, Chàteau-Salins et Sarrebourg, des terrains seraient systématiquement alloués à des sous-officiers en retraite, dont les fils continueraient à garder le droit de jouissance, jusqu'à ce que finalement une zone allemande de colons ruraux fut établie à la frontière pour la protection de la patrie. Aucun des terrains de cette contrée ne pourrait être hypothéqué ; tout changement de propriétaire dépendrait du consentement de l'administration; la création d'établissements industriels serait interdite. Quant aux étrangers, ils n'auraient pas le droit de s'arrêter dans cette zone militaire, et les conscrits parlant français seraient incorporés dans les garnisons de l'intérieur de l'Allemagne. »
C'est un pangermaniste, pensera-t-on, mais un pangermaniste, nous a dit M. Brousse, ancien président du Conseil municipal de Paris, aujourd'hui député socialiste révolutionnaire dont l'opinion est à ce titre précieuse pour nous, un pangermaniste c'est purement et simplement un bon Allemand.
« On prétend ramener un rapprochement entre la France et l'Allemagne, a déclaré M. Paul Brousse (1), est-ce une chose possible ? Depuis que l'esprit prussien s'est emparé de l'Allemagne, c'est insensé de songer à de pareilles choses. Peu importent les classes, les reli-
(1) Déclarations de M. Paul' Brousse, député, ex-président socialiste du Conseil municipal de Paris, publiées par l'Écho de Paris du 9 septembre 1905.
gions, les opinions en pareille matière. Je me suis trouvé souvent avec des Allemands ; ces gens-là ont d'autres conceptions que les nôtres, et ceux qui représentent, de l'autre côté du Rhin, mes idées politiques, sont logés à la même enseigne. Un commerçant allemand est avant tout un pangermaniste ; un socialiste allemand est avant tout un pangermaniste. Le moment est donc bien choisi pour prêcher le désarmement, lorsque, le long de notre frontière, vivent des millions d'hommes qui ne rêvent que d'agrandir leur pays, et par là même leur puissance ! »
Périodiquement, en France, on reprend l'idée d'un rapport franco-allemand, certains vont même plus loin et proclament : entente et puis alliance, et chaque fois aussi l'on se heurte au même état d'esprit de notre voisine d'outre-Rhin. On comprend bien vite à moins d'abandonner à jamais les espérances qui nous sont chères et de renoncer pour toujours aux droits imprescriptibles légitimés par la conquête de 1871, que cette alliance est impossible... et l'on y renonce.
Au commencement de 1899, au moment où il fut le plus question d'une entente franco-allemande, une revue parisienne (1) recueillit des interviews de person? nalités diplomatiques et politiques allemandes bien significatives.
M. Schrader, député de Francfort, l'un des chefs les plus écoutés du parti libéral, directeur des chemins de fer allemands de Turquie et qui occupe une grande situation dans le monde industriel et financier, déclarait :
« Il n'y a en Allemagne aucune hostilité contre la France. Nous ne voulons rien faire contre elle. En ce
(1) La Vie illuitrée, 1» janvier 1899.
qui concerne un rapprochement, nous ne demandons pas mieux ici, mais il n'est possible que par le maintien du statu quo territorial. On ne peut soulever d'au- ( une façon la question d'Alsace-Lorraine ni celles des clauses permanentes du traité de Francfort. »
Le docteur Nathan, un des hommes distingués qui ()\\i le plus d'action sur l'opinion publique, directeur de la Nation, s'exprimait plus catégoriquement cucore :
« 11 est une chose dont la France devrait se rendre compte, c'est que toute modification aux traités qui ont mis fin à la guerre est impossible : ni restitution, ni échange, ni neutralisation de l'Alsace-Lorraine. La restitution aoulèverait dans l'Allemagne entière, jusque chez le dernier habitant du plus petit village de la province la plus éloignée de l'Empire, une fnror teutonicus qui entraînerait, comme un torrent emporte et brise tout sur son passage, le gouvernement et les hommes qui auraient pris une telle initiative.
« A cela, il ne faut pas songer, et personne n'y songe. Quant à la neutralisation, la simple réflexion démontre que le remède serait pire que le mal. »
De l'interview de M. Hans Delbrûck, ancien député, ancien précepteur du frère de Guillaume II, successeur à l'Université de Berlin du célèbre historien de Treistcke, extrayons cette déclaration :
i Entre la France et l'Allemagne, il n'y a qu'une question : l'Alsace-Lorraine.
« Sur ce point, nous ne pouvons pas même entamer la discussion. »
Un autre professeur de l'Université disait de son côté:
« Je suis très sincèrement partisan d'une entente franco-allemande, mais avec cette réserve qu'il faut
spécifier le maintien absolu du statu quo territorial. Si la France entend mettre comme prix de ses bons offices envers l'Allemagne, la question d'Alsace-Lorraine, il n'y a rien à faire.
t C'est un fait accompli. Toute modification à l'état territorial est absolument impossible à l'Allemagne. On doit le savoir en France, et je ne pense pas qu'on y soulève cette question. »
Plus récemment, le chef du parti libéral conservateur au Reichstag, le docteur Arendt, déclarait de son côté à un journaliste français qui l'interrogeait :
« Il faut que la France se résigne une bonne fois à avoir perdu ses provinces du Rhin. L'Allemagne ne les lui rendra pas, car elle ne 1« veut ni ne le peut, et il n'y a aucune raison à cela. J'ajoute que si l'Allemagne était un jour vaincue et que l'Alsace-Lowaine lui fût reprise, le peuple allemand ne cesserait de revendiquer Strasbourg et Metz comme un devoir patriotique et sacré, durant des siècles, dans une guerre à mort. »
Le socialiste Bernstein ne se montrait pas moins précis :
€ Songer, écrit-il, à une rétrocession totale ou partielle moyennant une annexion coloniale, ainsi que le projet en a été formulé de divers côtés, ne me semble pas réalisable, vu la façon de penser des autorités allemandes. Moi-môme, d'ailleurs, mais pour des raisons opposées, je ne saurais me déclarer partisan d'un tel échange. »
\ini\n, citons pour fixer complètement nos compatriotes sur l'état d'esprit de l'opinion allemande en 4U0(i comme en 1899, la brève analyse des réponses faites par les directeurs des grands journaux berli-
nois (1) qui traduisent fidèlement la pensée actuelle de la majorité de leurs lecteurs, à un de nos journaux parisiens :
Du docteur Wilhelm Kronsbein, rédacteur en chef de la Post, feuille des conservateurs :
« Un rapprochement É-anco-allemand? Mais ce serait un événement heureux pour nous, pour vous, pour l'Europe. J'applaudirai à toute entente loyale faite en vue de l'amener. Seulement, des efforts dans ce sens ne pourraient aboutir que s'ils étaient faits sur la base du statu quo territorial.
« Contrairement à ce que vous paraissez croire, M n'existe pour nous aucune question d'Alsaee-Lorraine. Si l'on essayait d'en créer une, on ferait fausse route... »
Du docteur Oertel, rédacteur en chef de la Deutsche Tngeszeitung, organe officiel de la Ligue agrarienne :
« Je suis résolument pour un rapprochement francoallemand, que je crois possible, mais à une condition : c'est que le traité de Francfort sera considéré comme intangible. Nous ne pouvons rétrocéder un pouce du territoire conquis en 1870 sans commettre une trahison envers ceux qui sont morts pour la Patrie, sans compromettre notre prestige. »
De M. H. -G. Nebel, rédacteur en chef de l& National Zeitung, feuille nationale-libérale :
« Un pareil accord devrait avoir pour base le respect des traités. La question d'Alsace-Lorraine est close depuis trente-cinq ans ; rien plus ne doit la rouvrir. Nous ne pouvons rien aliéner du patrimoine national que nous ont légué les générations disparues. Mon impres-
(1) Enquête sur les rapports franco-allemandB. Le Gaulois du
7 novembre 1905,
sion est d'ailleurs que l'opinion française se rend compte de cette inéluctable nécessité. »
Du docteur Friedrich Lange, rédacteur en chef de la Deutsche Zeitung, journal nationaliste et pangermaniste indépendant :
« Réconciliation sincère des nations allemande et française profiterait à l'une comme à l'autre. Elle est donc fort désirable. Mais la rétrocession de l'Alsace- Lorraine ne doit pas être la condition préalable de cette réconciliation. En suivant une pareille méthode, on n'obtiendrait aucun résultat appréciable. La question d'Alsace-Lorraine est notre Noli me tangere. En aucur cas elle ne doit être soulevée. »
De M. H. Rippler, rédacteur en chef de la Taegliche Rundschau, organe officiel du pangermanisme militant :
t Une entente franco-allemande répond entièrement à nos vœux. . . Il convient toutefois de rectifier sur un point votre manière de voir. Rétrocéder à la France les pays annexés, et cela en pleine paix et sans qu'un remaniement de la carte européenne en fournisse l'occasion, est une chose à laquelle aucun HohenzoUern ne pourrait consentir. . . »
De M. Hermann Bachmann, rédacteur en chef de la Vossische Zeitung, feuille libérale radicalisante de la bourgeoisie berlinoise :
I Une alliance franco-allemande est chose chimérique Nous estimons trop les sentiments des Français poui les engager à conclure pareille alliance.
« Nous attendons patiemment que le temps, qui guérit toutes les blessures, ait fait son œuvre pie. Les rapports économiques et une commune civilisation transformeront peu à peu la situation actuelle en entente amicale.
« L'Allemagne ne saurait s'assurer l'amitié de la France par une cession territoriale. »
Du docteur Arthur Levysohn, rédacteur en chef du Berliner Tageblatt :
« Je ne vois aucune utilité pratique à examiner votre question relative à une modification éventuelle du statu qiio territorial à notre frontière ouest; dans l'état actuel de l'esprit pubUc en Allemagne, une semblable modification étant irréalisable. »
Autre note avec M. Kurt Eisner, rédacteur en chef du Vorvaerts, organe central de la démocratie socialiste :
<f Ennemis jurés de toute guerre, nous désirons ne pas voir se déchaîner une conflagration à propos de la question d'Alsace-Lorraine, que le triomphe de la démocratie socialiste résoudra ipso facto, puisque, par lui, chaque unité ethnique recouvrera le droit de libre disposition. »
Quelques siècles de patience, aurait-il pu ajouter !
Enfin, tout récemment, un Français des mieux intentionnés, M. Francis Laur, ancien député, faisait remettre à Guillaume II lors du séjour de celui-ci à Ilighclifl'e, en Angleterre, un mémorandum relatif à un projet de neutralisation de l'Alsace-Lorraine sous la garantie des puissances. Les deux provinces qui se gouverneraient elles-mêmes auraient une situation analogue à celle du Luxembourg et entreraient dans le Zolherein allemand. Deux hauts commissaires, l'un français, l'autre allemand, siégeraient à Strasbourg. La presse allemande accueillit cette proposition par des commentaires désobligeants; de son côté, M. l'abbé Wetterlé, qui connaît bien les Allemands, écrivait à ce propos dans son Journal de Cohnar :
« Je ne vois pas bien comment une proposition pa-
reille serait accueillie par les pangermanistes, voire même par les nationalistes les plus modérés d'outre- Rhin. L'Alsace-Lorraine est pour tous les Allemands beaucoup moins une possession productive qu'un éclatant symbole. Elle incarne l'idée de l'union reconquise, elle rappelle les victoires qui ont scellé la fusion des races. Je ne discute pas le bien-fondé de ce sentiment unanime, je me borne à en constater l'existence.
« Dès lors, on s'abandonnerait aux pires illusions si l'on cherchait de ce côté-là une combinaison qui ferait les affaires de tous les intéressés, et il serait oiseux de se demander si, nous aussi, nous y trouverions notre compte... »
La lettre que M. Francis Laur adressait quelques semaines après aux journaux allemands est intéressante et mérite d'être reproduite car elle révèle la désillusion d'un Français coupable de n'avoir pas assez envisagé les réalités germaniques, avant de parler de l'Alsace- Lorraine :
La voici, in extenso :
Paris, le 28 janvier 4908.
Monsieur et cher confrère,
Vous avez relaté l'envoi de mon mémorandum à Tempe*reur à llighclifîe, relatif à une Constitution entièrement nouvelle pour l'Alsace- Lorraine, qui n'est ni rautonomic, ni la cession, ni l'aliénation à la France. L'empereur a bien voulu me faire accuser réception immédiatement du manuscrit par son ambassadeur en Angleterre et je l'en ai remercié. C'est tout ce qu'il pouvait faire du reste.
La question qui se pose maintenant pour moi est la suivante :
Dois-je publier ce travail ou non?
L'essai que j'ai fait inlentionnellcment, en l'annonçant dnns la presse allemande, m'a permis de constater une chose que le peuple français ignore et qu'il est très bon qu'il
sache (si je me suis trompe vous me le direz), c'est qu'avant même de savoir ce dont il s'agit, du moment qu'un Français parle de l'Alsace-Lorraine, même pour lui donner une constitution nouvelle (question qui est à l'ordre du jour en Allemagne, en ce moment) même pour lui donner, dis-je, une constitution comme la mienne, par exemple, favorable autant à l'Allemagne quà la France et à elle-même, on eut résolu chez vous à écarter tout examen de la question, à refuser toute discussion et tout éclaircissement.
Je puis comprendre cela de la part de votre gouvernement qui a une politique déterminée et ne peut ni approuver ni désapprouver une proposition émanant d'un particulier.
Mais le citoyen allemand, la presse allemande, l'opinion publique allemande en sont-ils arrivés à ce point qu'il y ait pour eux, unanimevient, des questions intangibles qu'on ne discute plus, comme des dogmes religieux? Voilà ce que nous voudrions savoir une bonne fois pour toutes en France, non de la part de votre gouvernement, mais de la part de l'opinion publique que vous représentez si bien.
Je me suis efforcé dans mon étude, où, pour ainsi dire, j'ai tout laissé k l'Allemagne dans son Alsace-Lorraine, de rendre l'accord possible en faisant table rase de nos immanentes revendications.
Mais si l'on refuse de discuter avec nous, même sur un terrain aussi favorable à l'Allemagne, ce sera un enseignement plein d'intérêt pour les Français et qui nous guérira d'une de nos dernières illusions à votre ég£ird, ce qui est toujours utile.
Du reste le mouvement de rapprochement franco-allemand dont je donne tant d'exemples dans mon mémorandum, est-il dans une période ascendante? L'affaire du Maroc ne nous sépare-t-elle pas tous les jours un peu plus? Je me sens revenir insensiblement, malgré moi aux jours de l'incident Schnœbelé et, en écoutant mon cher et ancien collègue Uelcassé, je me demande si le moment est bien venu de faire entendre une parole de conciliation k l'Allemagne?
Il me semble qu'aller au-devant de vous. Allemands, si mal disposés pour la France en ce moment, ce serait faire une démarche insolite et d'une humilité déplacée.
Je m'abstiendrai de publier ce travail que i'ai fait
consciencieux, j'en suis sûr, et fraternel pour vous tant que fai pu, à moins que je n'y sois formellement invité par la presse allemancfe.
Si un jour, les événements nous rapprochent, nous verrons. Pour le moment restons-en, hélas I à la revanche pure et simple et attendons la « justice immanente » de mon maître et ami Gambetta.
Agréez, mon cher confrère, l'assurance de ma considération distinguée.
Francis Laur, Ancien député de la Seine et de la Loire.
De l'enquête faite auprès des plus grands organes allemands, que nous avons analyse'e plus haut et de cette lettre si symptomatique, on peut déduire toute la pue'rilité de l'œuvre des chercheurs d'accord et l'inutilité de s'attarder à discuter les multiples solutions proposées pour résoudre pacifiquement la question d'Alsace-Lorraine, apparaît avec force.
Une constatation s'impose surtout, précise et lumineuse : // n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine pour les Allemands. Telle est la vérité.
A-t-on jamais songé d'ailleurs dans les milieux officiels allemands, diplomatiques et militaires à envisager une rétrocession, une neutralisatioji possible de l'Alsace-Lorraine, une entente spéciale avec la France sur cette question importante?
En vain les pacifistes s'efTorceront-ils de démontrer que la paix du monde serait à jamais établie si le conflit, vieux de plus de trente ans, qui existe entre notre pays et l'Allemagne était solutionné, le temps que rien n*arr<îte consacre la conquête et le conquérant ne c()iiii)l(î que sur lui pour éteindre les haines et détruire les rancunes.
Que l'annexion de nos deux provinces par la force ait été un attentat contre le Droit, cela n'empêche pas l'Europe d'avoir reconnu notre mutilation par son silence et à la fois l'unité ainsi faite de la plus grande Allemagne.
Il faut surtout avoir le sens de la réalité. Il se peut, comme on l'a dit, que l'annexion de l'Alsace-Lorraine ait été une erreur de la part du vainqueur, une faute de l'Allemagne : les Allemands ont-ils jamais songé pour cela à discuter la possession de la conquête! M. de Bismarck qui, après l'avoir déclaré au Reichstag, le confessait dès 1879 à notre ambassadeur, M. le comte de Saint- Vallier, en ces termes relatés dans ses Mémoires :
t On ne mutile pas impunément une nation et l'histoire, ce grand maître des hommes d'État, nous apprend qu'on a toujours à s'en repentir, disait le chancelier. En mutilant et en humiliant la Prusse, Napoléon a fait naître les Hein, et les Scharnhorst; en vous enlevant à vous, Metz et une partie de la Lorraine, l'Empereur, mon maître, et les militaires qui lui ont inspiré cette résolution, ont commis la plus grande des fautes politiques » .
M. de Bismarck, n'en fut pas moins l'initiateur de toutes les mesures de répression et de rigueur prises ensuite pour terroriser et soumettre l'Alsace-Lorraine.
M. A. -H. Fried, un écrivain allemand, estime que l'annexion de 1871 fut une « faute politique manifeste » et à l'aide de chiffres il démontre que chaque habitant du Reichsland, à l'heure où il écrit, coûte à l'Allemagne plus de 80,000 francs; cela n'empêche pas tous les Allemands d'être d'accord pour s'incliner devant le fait accompli et pour l'accepter avec orgueil.
Un dicton populaire dit en notre vieux pays do
France : Quand le vin est tire', il faut le boire. Les vainqueurs boivent le vin de la Moselle et du Rhin sans amertume et sans faiblesse. Le traité de Francfort ne laisse pas place à l'équivoque, disent-ils. Les préliminaires de paix signés à Versailles le 26 février 1871 sanctionnent l'annexion catégoriquement dans l'article premier :
« La France renonce en faveur de l'empire allemand, à tous ses droits et titres sur les territoires situés à l'est de la frontière ci-après désignée...
« L'empire allemand possédera ces territoires à perpétuité en toute souveraineté et propriété. »
Les déclarations de Frédéric III ont enlevé, autrefois déjà, les illusions de ceux qui voulaient croire en la magnanimité du nouveau roi de Prusse.
Dès les premiers jours de son règne, dans une proclamation adressée aux Alsaciens-Lorrains, il détruisait officiellement tous ces bruits et lorsqu'il signa les fameux décrets relatifs aux passeports, il faisait comprendre clairement toute la puissance de « l'irrémédiable >.
« Les habitants de l'Alsace-Lorraine, disait-il dans son rescrit, sont avertis que la réunion de leur pays à l'Allemagne est imprescriptible et qu'elle devra ôtre assurée par la (/ermnnisation des mœurs et des habitants faute de quoi la main ferme qui dirige l'administration du territoire de l'empire saura concilier avec le respect des lois, le pouvoir discrétionnaire dont elle dispose. »
Guillaume H, en 1888, dans un discours prononcé à Francfort-.sur-l'Odcr ne déclarait pas autre chose :
« II y a des gens qui no craignent pas d'affirmer que mon père voulait restituer ce que lui et \c prince Frédéric-Charles avaient conquis ensemble avec l'épée.
Nous l'avons tous trop bien connu pour que nous puissions garder le silence devant cette injure faite à son nom. Il avait la même pense'e que nous, c'est-à-dire que rien des conquêtes de la grande époque ne saurait être abandonné.
« Je crois que nous tous, dans le troisième corps d'armée, comme dans l'armée entière, nous savons qu'il n'y a qu'une voix pour déclarer que nous laisserions tous nos dix-huit corps d'armée et tous nos 43 millions d'habitants sur le champ de bataille plutôt que de céder ne fût-ce qu'une pierre de ce que mon père et le prince Frédéric-Charles ont acquis. »
Après ces paroles, bien fous sont ceux qui veulent espérer encore en le triomphe pacifique du Droit. Ne nous grisons pas de mots, ce n'est pas un rhéteur comme M.Jaurès quittent ce langage, et qui ne s'appuie que sur l'évolution problématique et de date incertaine de tout un monde, c'est le souverain de l'Empire le plus militarisé d'Europe ayant à son service, deux ou trois millions de combattants !
Enfin plus récemment, au nom de l'Empereur, M. le chancelier de Bûlow, répondant à l'interpellation de M.Bassermann sur lapoUtique étrangère, ne déclaraitil pas à la tribune do Reichstag (1), après avoir fait l'éloge du patriotisme de Gambetta :
« ... Je voudrais ajouter que c'est justement cette vivacité du patriotisme français, cette fierté fortement tendue du peuple français, par conséquent, les brillantes qualités traditionnelles de nos voisins si pleins de tempérament qui nous entraînent à être en vedette au point de vue militaire afin de conserver, non point là-bas, au pied des Vosges, le pays perdu, qui fut recon-
(1) Séance du Reichstag, du 14 novembre 1906.
guis par des flots de sang allemand, mais aussi l'unité de la nation, obtenue enfin si tard et avec tant de peine en même temps que notre situation comme puissance était regagnée... »
Tant que l'Alsace-Lorraine restera pour les gouvernants d'outre-Rhin, le pays perdu qui fut reconquis en 1874, n'est-ce pas folie pure que de vouloir envisager l'éventualité même d'une restitution ou d'un échange par la voie de l'arbitrage I
Il y a en effet, nous dit un Allemand des plus compétents en questions internationales et membre éminent de l'Université, un autre côté de la question d'Alsace- Lorraine, non moins grave que la question d'amourpropre et de dignité de conquérant :
« Pour vous opposer une fin de non-recevoir aussi catégorique à ce que vous appelez la question d'Alsace- Lorraine, nous dit ce savant, il ne faudrait pas croire en France que les Allemands ne mettent en avant que le point d'honneur et une vaine question de sentiment.
« C'est pour eux um question d'intérêt.
« Considérant que l'Alsace a été la porte d'irruption des nombreuses invasions françaises, ils veulent se prémunir contre le retour d'un pareil danger.
« L'annexion de l'Alsace-Lorraine leur a donné le • rempart solide contre l'Ouest » que réclamaient les militaires depuis plus d'un siècle.
« D'autre part, ils estiment que l'ancienne configuration de la frontière a été l'obstacle le plus insurmontable à l'unification de l'Allemagne. »
« Aussi longtemps que Strasbourg ne sera pas une ville allemande, disait le roi de Wurtemberg, il y aura toujours, pour le Sud, quoique chose qui roin|)êchora d'umbraHuer irunchemcnt une politique nationale » et
B'emparant de cette déclaration, le prince de Bismarck disait : « Le coin qu'enfonçait en Allemagne la pointe de l'Alsace française près de Wissembourg, séparait le Sud du Nord plus efficacement que la ligne politique du Mein ».
Cela est si vrai que, bien que l'annexion ait causé de sérieux préjudices à l'État badois, il ne se trouverait personne dans le Grand-Duché pour parler de rétrocession.
Tel est donc le Credo de l'Allemagne : Le Reichsland est le ciment qui a soudé entre elles les diverses parties de l'Empire. On ne saurait y porter atteinte sans compromettre l'œuvre sainte de l'unification germanique.
C'est là un argument puissant à opposer à ceux qui prétendent que l'Allemagne commit une faute en annexant nos deux malheureuses provinces. Quant au t rempart solide contre l'Ouest » norus savons trop comment il est devenu formidable et la facilité avec laquelle les vainqueurs ont sacrifié des raillions pour élever de si redoutables armements à notre frontière prouve suffisamment que ce n'est pas dans l'intention de nous les rendre un jour. Ce serait pour eux ouvrir la porte à l'invasion car l'Alsace et la Lorraine sont devenues aujourd'hui les glacis de l'Allemagne. Elles constituent leur seconde ligne de défense : la première formée par les Vosges, la seconde par le Rhin.
Aussi pour cette raison la rétrocession est-elle impossible, car elle préparerait en quelque sorte la déchéance allemande.
Le chancelier de fer qui après la victoire semble avoir été opposé au maréchal de Moltke et au parti militaire réclamant l'annexion de l'Alsace-Lorraine, paraît au contraire être de ce même avis au début de
la campagne. Il aide notamment, avant les grandes batailles livre'es autour de Metz et de Sedan, à vaincre les hésitations des timides et des indécis. Dans un article dicté à son secrétaire chargé des communications à la presse (4), M. de Bismarck dit alors :
« Nous ne pouvons recueillir les fruits de notre victoire qu'en améliorant les forces défensives de notre frontière. Celui qui en Europe désire une paix permettant de diminuer le budget de la guerre, doit souhaiter qu'une barrière solide soit opposée aux désirs de conquête des Français. En d'autres termes, il faut à l'avenir rendre impossible aux Français l'envahissement de l'Allemagne du Sud avec une armée relativement petite, et empêcher que môme en temps de paix les Allemands du Sud ne soient forcés d'observer la France.
« Donner à l'Allemagne du Sud une frontière solide doit être notre but, notre tâche ; accomplir cette tâche c'est déUvrer complètement l'Allemagne et compléter la guerre de Ubération de 1813 et 1814.
t Le moins que nous devions exiger pour que l'Allemagne entière, pour que tous les peuples au-dessous du Mein, qui sont de notre race et qui ont combattu avec nous, puissent se déclarer satisfaits, est donc qu'on nous livre les portes d'où la France peut faire irruption sur l'Allemagne, c'est-â-dire Strasbourg et Metz. Vouloir attendre une paix durable de l'anéantissement de ces forteresses, serait une illusion de myope, ce serait s'imaginer qu'il est impossible de gagner les Français par la clémence, ce serait aussi oublier que nous demandons l'acquisition des territoires
(1) Le eomle de Uùmarck tl ta suite, par Moritz Buscii, traduit do l'allumaud avoo l'autorisation do l'autour, Dentu, éditeur.
qui ont été allemands et qui, peut-être avec le temps, rap' prendront à se sentir allemands. Les changements de dynastie nous sont indifférents. Une indemnité de guerre ne constitue qu'un affaiblissement passager de la France. Ce qu'il nous faut, c'est une plus grande sûreté de frontières allemandes; et nous ne l'atteindrons qu'en transformant les forteresses qui nous menacent, en ouvrages de défense. Strasbourg et Metz, de forteresses agressives françaises doivent devenir forteresses défensives allemandes. »
Aussi devons-nous nous persuader que nous n'obtiendrons jamais pacifiquement le retour de l'Alsace- Lorraine dans le giron de la France et nous pouvons constater que si, en nous imposant le traité de Francfort, M. de Bismarck a cru établir « une paix permettant de diminuer le budget de la guerre » il a fort mal réussi !
Nous n'examinerons donc aucune des solutions proposées et discutées depuis vingt ans : rétrocession, échange ou neutralisation, plébiscite, etc., sous toutes les formes et les combinaisons que s'évertuent à chercher bien inutilement, les amants de l'irréel.
Mais cependant, nous diront-ils peut-(ître, si toutes les puissances réunies en congrès d'arbitrage international, se mettaient d'accord pour exiger de l'Allemagne un arrangement grâce auquel la paix pacifique et non point la paix armée que nous avons, serait enfin fondée en Europe?
Un homme d'État allemand, M. de Gaprivi, a répondu par avance à cela dès le 28 février 1893, à ime séance du Reichstag :
« Le député Bebel nous recommande les tribunaux internationaux d'arbitrage, dit le comte de Gaprivi. Il a admis la possibilité qu'un pareil tribunal soulève un
beau jour la question Alsacienne-Lorraine... Eh bien, si un tribunal se réunissait et faisait connaître, à propos de n'importe quelle question, son avis sur la question Alsacienne-Lorraine, et si cet avis portait que l'Allemagne doit rendre l'Alsace-Lorraine, je suis convaincu que l'Allemagne ne se soumettrait jamais à cette décision et qu'elle aimerait mieux verser jusqu'à la dernière goutte de son sang que de rendre l'Alsace-Lorraine. »
Ces paroles du chancelier furent presque unanimement approuvées en Allemagne, or nous savons que l'état d'esprit de ce pays est resté aujourd'hui ce qu'il était hier. Qui trop veut la paix, pourrait bien déchaîner la guerre...
Le Droit qui ne s'appuie pas sur la Force, — et celle des idées généreuses n'est pas suffisante, — risque fort de n'être qu'un vain mot pendant quelques siècles encore. M. de Bismarck nous l'a prouvé hier; S. M. Guillaume II est prêt à tenter de nous le prouver demain; et de cela, nous ne pouvons pas douter.
Quelle solution proposons-nous alors pour résoudre la question d'Alsace-Lorraine, puisque nous nous refusons à examiner toutes celles qui maintes fois déjà ont été présentées et discutées?
Aucune; si donc on le veut, notre conclusion n'en sera pas une. Nous ne nous leurrons pas de mots, nous ne nous grisons pas de belles phrases ; devant le.s déclamations et les grands gestes des apôtres de l'humanitairerie, nous restons sceptiques et incréduliîs. Le pacifisme à l'ordre du jotir nous semble (^Iro lo stînlinicntalisinc, luuladif d'un pays atteint de neu-
L'ALfiACE-LORRAINE AUX ALBACliiNS-LOllRAlJSS 2M
rasthénie et qui a cessé de juger sainement. Nous ne voulons discuter que des choses raisonnables ou nous préférons nous taire.
La bonté et la sagesse des peuples ressemblent trop à la sincérité et à la bonne foi des diplomates; nous n'y croyons pas.
La possibilité d'avoir une magistrature sans gendarmes et de maintenir des nations sans armées, nous fait sourire. Ce qui nous surprend, c'est la naïveté des foules.
Les motifs de guerre, les prétextes à conflits ont pu se modifier, les conflits et les guerres n'en restent pas moins inévitables. A côté des passions et des haines, ancrées à jamais au fond du cœur humain, les intérêts ont élargi leur part et réclament chaque jour leur place dans la vie des peuples.
L'orgueil et la vanité d'une dynastie ou d'un homme peuvent ne plus déchafner la guerre; ce sont les nécessités économiques qui interviennent alors et précipitent les événements.
L'internationalisme lui-même, avec ses doctrines ot ses moyens révolutionnaires qui s'épandent au-dessus dee frontières, est une menace permanente de conflit armé.
L'antimilitarisme aggravé de l'antipatriotisme désigne le pays qui en est plus fortement la proie, à une nouvelle invasion. Ce sont les avant-coureurs de la déclaration de guerre.
S'il est vrai que de toutes parts la révolution gronde, et que l'Allemagne qui nous Intéresse plus particulièrement n'en est pas exempte, cela peut être encore une cause de conflit et motiver pour elle le dérivatif cherché par son empereur pour ressaisir son peuple et dominer le monde, et c'est encore la guerre.
Mais les dernières élections au Reichstag ont été au contraire une manifestation ardente du sentiment national allemand et les socialistes d'outre-Rhin, qui cependant sont fort loin de tenir le langage de leurs correligionnaires français, n'ont été battus que parce qu'ils ont semblé être aux yeux du pays, un obstacle au développement et à la puissance de « la plus grande Allemagne ».
Et Guillaume II, sous les acclamations chauvines de la foule berlinoise qui entonnait la Wacht am Rhein et le chant national V Allemagne avant tout, a pu s'écrier au milieu des hourras frénétiques :
«... Nous foulerons aux pieds (niederreiten) de noire monture tous les obstacles qui se dresseront devant nous. »
Cela ce sont des faits que les manitestations socialistes récentes ne suffisent pas à effacer.
M. de Bûlow, a pu à ce moment encombrer la presse française de communiqués, visiblement inspirés par lui, tendant à prouver que ce langage belliqueux ne saurait viser en aucune façon la France et qu'il s'agit toujours de l'ennemi intérieur et non de l'ennemi extétérieur.
C'est le môme procédé qu'employait naguère le prince de Bismarck, lorsque quinze jours môme avant la guerre de 4870, il faisait dire dans toutes les correspondances de Berlin adressées et pubUées en France, que sa politique était la plus pacifique, tandis qu'en môme temps il surexcitait en son pays le patriotisme allemand.
A la veille où doit fatalement s'ouvrir le duel gigantesque qui se prépare entre l'Allemagne et l'Angleterre, l'une pour conquérir et l'autre pour conserver l'hégémonie maritime, et duquel la France, le veuille-t-elle ou non, ne peut se tenir à l'écart et encore moins se
désintéresser, — le professeur Schiemann, confident de l'empereur, a d'ailleurs pris soin de nous en avertir — , les paroles de Guillaume II ont leur importance. Si elles ne sont point une menace comme on veut nous le persuader, nul ne contestera qu'elles ne soient au moins un avertissement.
Et cela prouve la fragilité des assises sur lesquelles repose la paix du monde.
A ceux qui prétendent que la question d'Alsace- Lorraine résolue pacifiquement, c'est la paix du monde assurée à jamais, rappelons l'alerte de Tanger.
Le fantôme de la guerre vient de passer près de nous et son ombre nous menace toujours, n'oublions pas que demain il peut surgir brusquement.
Non, la Paix éternelle n'est pas même un beau rêve, c'est une hallucination...
« Ce qu'on appelle la paix de l'Europe, écrivait avant d'être au pouvoir M. G. Clemenceau, est un équilibre instable de violences accomplies et de violences en préparation. Sur cet amas de brutalités crues, des « hommes d'État » essayent de répandre le vague venin d'un verbalisme d'équité. Et cela se maintient tant bien que mal, et cela peut durer même pour un temps. Mais on ne peut se défendre de quelque appréhension quand le poids des iniquités consommées entraîne dans la masse incohérente des mouvements partiels dont la répercussion peut être infinie. Tous les peuples sont prêts à se ruer les uns sur les autres en des batailles rangées dont il n'est pas sûr que leurs maîtres prennent la peine de leur expliquer les causes. A l'heure où nous nous y attendions le moins, le discours de Tanger nous a montre ce qu'il pouvait sortir d'une parole aventureuse. Un danger passé.
que d'autres sont prêts à surgir. Le premier devoi* des hommes au gouvernement se résume en un mot : Vigilance. »
L'Alsace-Lorraine a servi de prétexte à mobiliser et à barder de fer les nations ; sans elle peut-ôtre les peuples se tiendraient-ils de même sur le pied de guerre I Les motifs ne manquent point.
L'autocratisme et le militarisme allemands ne songent guère à désarmer et la succession d'Autriche est trop tentante pour ne pas captiver leur humeur guerrière. Soyons forts, restons clairvoyants, vigilants et sachons attendre... N'abdiquons rien surtout de nos espoirs.
Que la guerre avec l'Allemagne semblait lointaine à tous les Français il y a trois ans à peine, qui donc y songeait, y croyait encore. Et cependant nous avons appris depuis que nous n'en fûmes jamais si près : « Je le répète, a pu écrire M. Jaurès, quand donc la France retrouvera-t-elle, si elle veut déchirer par la guerre le traité de Francfort, un ensemble Je circonstances aussi favorables ? La politique de M. Delcassé était funeste. Elle allait contre l'intérêt profond de la démocratie républicaine dont lïntérêt de la France est inséparable. Mais du moins elle était servie par un grand esprit de suite et par le courage des responsabilités, et du point de vue de la revanche, c'est le chef-d'œuvre de la diplomatie française depuis ti'entecinq ans (i) ».
Cet exemple doit nous servir d'enseignement pour l'avenir. N'oublions rien du passé, gardons fidèlement nos souvenirs et préparons demain. Ne nous laissons
(1) M. Jaurès a l'ojtagôration facile. Kntro sa polilifjuo d'abdicatiun ot do renonciation et colle do M. Dolcasisô, iiotro choix est
pas troubler par des querelles politiques qui divisent et affaiblissent le pays ; en toutes circonstances ne songeons qu'à la France.
Soyons prêts à sacrifier, pour maintenir son doux nom, son intégrité, sa grandeur et son âme, nos intérêts les plus chers, nos préférences personnelles, notre vie si c'est nécessaire. Aimons-la au-dessus de tout. Soyons sans pitié pour ceux qui la renient et l'insultent. Rappelons-nous que de l'autre côté des Vosges, des Français qui l'aiment passionnément sont proscrits depuis un tiers de siècle. Souvenons-nous de la Lorraine et de l'Alsace I Pensons-y toujours, parlons-en toujours.
Et tandis que certains tablent sur le temps pour semer l'apaisement dans nos âmes et l'oubli dans nos cœurs, restons de ceux qui comptent sur lui au contraire, pour provoquer les éclatantes réparations, pacifiques ou autres, d'où surgira le triomphe du droit foulé aux pieds depuis trente-cinq ans par le plus orgueilleux et le plus brutal des conquérants.
Quand sonnera l'heure de « l'immanente Justice » , n'ayons les yeux fixés que sur le Drapeau, sans nous occuper des hommes qui le portent ; quels qu'ils soient, soyons leurs appuis et leurs défenseurs, s'ils le maintiennent haut et ferme, d'une main vigoureuse défiant toute faiblesse et toute lâcheté.
Jusqu'à ce jour béni, quitte à être taxés de • rétrogrades » refusons-nous à être les serviteurs ou les complices d'idées en désaccord avec notre pensée et nos espoirs.
Parlons à la génération qui se lève, des proscrits des Vosges et nous empêcherons ainsi l'oubli de germer en son cœur ; ne lui prêchons ni la résignation, ni la ré- \rolte, mais enseignons-lui son devoir.
Et si l'heure, tant de fois attendue par les Alsaciens- Lorrains depuis trente-cinq ans et tant de fois ajournée par la France, devait sonner bientôt, si l'Europe s'éveillant enfin à la Justice et à l'Humanité sous les appels répétés de la Pologne martyrisée par le plus cruel des bourreaux, daignait brusquement secouer le joug des opprimés et des peuples asservis, si demain enfin sous la poussée des événements, l'orage qui s'amoncelle depuis plus de trois ans entre la France et l'Allemagne allait soudainement éclater, souvenonsnous de l'Alsace-Lorraine et quel que soit le prétexte quel que soit le moyen et quels que soient nos alliés et nos armes, n'ayons qu'un but et qu'un espoir: le retour à la France des provinces perdues f