LB PATRIOTISME ET LE PARTICULARISME ALSACIENS-LORRAINS
Tout cela n'empêche pas, diront encore ces Français soupçonneux, que les jeunes gens d'Alsace et de Lorraine accomplissent maintenant leur service militaire en Allemagne et qu'ils revêtent chaque année l'uniforme prussien. Cette réflexion a au moins le mérite de poser une des graves questions du problême alsacien-lorrain.
Oui, il est vrai que les Alsaciens-Lorrains acceptent pour la grande majorité de servir dans l'armée allemande. Bien longtemps cependant, ils ont passé en foule la frontière française au moment de la conscription puisqu'on estime à 80,000 le nombre des jeunes gens qui se sont expatriés, de 1871 à 1875.
Sur 112,000 Alsaciens-Lorrains appartenant aux quatre classes 1871-1874, 28,000 se présentèrent aux appels et parmi ceux-ci encore, 10,000 seulement furent incorporés tant les autres étaient certains en se présentant, de n'être pas acceptés.
Songe-t-on à ce qu'ils ont laissé de cœurs meurtris derrière eux : mères et fiancées, sœurs, et amantes I
Toute la classe 4872, peut-on dire, a passé la frontière et si cette jeunesse ardente et vigoureuse a maintenu le souvenir en France, elle a privé d'autant d'énergies viriles ceux qui restaient là-bas, drosses contre la domination allemande.
La proportion des réfractaires a naturellement décru
ensuite. Notre acharnement à ne pas appliquer la loi Keller y a aidé aussi. Les Allemands, en ces dernières années, ont voulu de leur côté se montrer débonnaires; au lieu d'envoyer les fils d'Alsace servir dans les garnisons du fond de la Silésie ou de la Prusse, ils les laissent presque chez eux, près de leur foyer natal, non loin de leur famille, dans l'intention évidente d'empêcher une séparation qui les inciterait plutôt à passer en France.
Cependant quoi qu'ils fassent, chaque année encore et cela plus d'un tiers de siècle après la conquête, une moyenne de 4,000 Alsaciens-Lorrains optent chaque année pour la France, et les Allemands eux-mêmes sont obligés d'avouer que depuis dix ans le mouvement d'émigration reste stationnaire.
Ceux qui partent savent bien cependant qu'ils ne seront plus chez elle, hélas! « un enfant qui revient, mais un passant qui passe »; mais ce sont ceux chez qui le sentiment domine la raison, ceux qui sont incapables de réagir contre l'horreur que leur inspire l'uniforme abhorré et qui préfèrent fuir leur pays plutôt que de se soumettre au conquérant.
Les autres, la grande majorité, se résignent à servir dans l'armée allemande.
Lesquels de ceux-ci ou de ceux-là servent le mieux leur pays ? C'est tout le problème. Si le patriotisme des réfractaires nous réconforte par son sacrifice, il nous attriste par ses conséquencee. Qui remplacera là-bas toute cette jeunesse passionnée pour la France qui émigré et livre la place qu'elle occupait aux pays annexés?
Autant d'Allemands, autant d'émigrés qui écrasent de leur nombre toujours plus considérable, les indigènes d'Alsace-Lorraine qui luttent et qui se défendent!
Ne blâmons donc pas les rdsignés, ceux qui restent. Sachons comprendre la vérité et si nous ne voulons juger toutes les choses qui nous préoccupent et nous émeuvent que par rapport à la France, reconnaissons loyalement qu'ils servent son influence, ses intérêts et qu'ils ne méritent donc, ni nos griefs, ni nos reproches.
Et combien y a-t-il de Paul Ehrmann (1) parmi ces recrues d'Alsace-Lorraine.
N'en était-ce pas un celui que dépeint M. René Bazin en ce trait de si haute allure, qu'il ne nous en voudra pas certainement de reproduire : (2)
« L'Alsacien qui en fut le héros faisait son volontariat dans un régiment allemand. Agile, audacieux et de grande taille, il se faisait remarquer dans tous les exercices de souplesse et de force. Quelque temps après son entrée au corps, un officier général passant une inspection le distiùgua et le fit venir au milieu de la cour de la caserne.
— Vous êtes taillé pour être un soldat, lui dit-il, comment vous appelez-vous î
— Un tel.
— Alsacien?
— Oui, Monsieur le général.
— Avez-vous des parents dans l'armée ?
Le volontaire regarda le grand chef et sans changer l'attitude réglementaire, mais devenu subitement tin peu pAle, récita lentement :
— J'ai un oncle colonel des cuirassiers à Paris, un Ciutre lieutenant-colonel d'infanterie à Bclfort, un
(1) Lire : Au tcrvirc de l'Allemiigne, par Maurice BAiinÈs. (î) L'Ame altacienne, par Rond Baïin, db l'Acatlùinio française.
cousin capitaine d'artillerie au Blans, un autre lieutenant de dragons àSaint-Mihiel. C'est tout, Monsieur le général.
« Le général inspecteur fixa pendant plus de trois minutes les yeux de l'Alsacien ; il se demandait sans doute quelle punition convenait à cette profession de foi. Il eut l'esprit de n'en choisir aucune, et renvoya le jeune homme dans les rangs de son peloton, comme s'il n'avait pas compris. »
Mais à côté du fils de la bourgeoisie faisant son volontariat et d'ordinaire instruit et éduqué à la « française », il y a le paysan, l'ouvrier d'Alsac3-Lorraine. Veut-on savoir comment ils se comportent à la caserne allemande?
« Je suivais les grandes manœuvres en Alletïiagne et je me trouvais dans un village appelé Schwans, raconte un reporter du Graphie.
« J'entrai dans une auberge et j'y trouvai une demidouzaine de dragons prussiens.
t Voulant causer avec eux, ie remarquai une hésitation dans leurs paroles, ils avaient de la difficulté à s'exprimer. Cela me frappa tellement que je leur dis : « Étes-vous Allemands ? »»
M L'un d'eux me répondit : « Non, ou plutôt oui. •> Je compris et leur demandai : « Vous venez de Lorraine ? «
« Sur leur affirmation nous causâmes en français et leurs langues se délièrent.
« Ils me dirent que leur régiment, le 5* dragons, venait d'arriver pour tenir garnison dans la Prusse orientale.
M A ce moment un sous-officier entra en criant : Wer spricht franzœsisch hier ? »> (Qui parle français ici ?)
a Je répondis que c'était moi; à tjuoi il me fit
remarquer qu'il était défendu aux hommes de parler français, mais que, puisque c'était moi qui les avais interrogés, ils avaient le droit de répondre.
« Quand les hommes furent sortis, j'interrogeai le sous-officier. « Ah ! les bons soldats ! me dit-il, mais quel dommage qu'ils soient si boutonnés, si boudeurs. On sent qu'ils sont encore Français de cœur, par tous les instincts, môme par leur vivacité débrouillarde dans le service.
« Aussi combien y en a-t-il qui sont au service comme ordonnances; on les préfère.
« Ils sont dégourdis; de l'Allemand ils ne portent que l'uniforme. Au fond, ils ne nous aiment pas, ce sont des résignés. Et si jamais la guerre éclatait de frontière à frontière, ce serait pour eux une guerre entre frères... »
Après cette anecdote suffisamment édifiante, il ne nous reste plus qu'à dédier aux Français soupçonneux, car ce sont ceux qui affectent de douter, les plus dangereux et les plus nuisibles à l'influence de l'Alsace en France, et de la France en Alsace, ce fait dont nous garantissons l'authenticité absolue.
C'était aux fôtes officielles de Kiel (juillet 4904), le commandant Heurtel, un officier de marine démissionnaire, avait assisté à la revue navale avec le consul de France et quelques-uns de nos compatriotes, et étaient à bord d'un cuirassé allemand.
Au moment où le commandant quittait le navire et ou il allait mettre pied à terre.ilnefut pas peu surpris d'entendre le matelot allemand qui aidait à l'embarquement lui dire en bon français : * Prenez garde, monsieur, faites bien attention. » Il ne put s'empêcher de lui dire : t Comme vous parlez bien le français. » Et le pauvre matelot de lui répondre à mi-voix : « Ce
n'est pas étonnant, je suis de Metz. — Alors, lui dit le commandant, vous devez connaître votre compatriote, M. de Wendel, il est là. — Oh ! je voudrais bien le voir. On le lui désigna et au moment où il aidait M. de Wendel à descendre, il lui souffla à l'oreille, sous les yeux de l'état-major allemand :
t Vive la France t »
Les témoins de ce drame intime furent émus jusqu'aux larmes de cette touchante manifestation.
Décidément les Alsaciens-Lorrains qui ont servi l'Allemagne, sont bien germanisés \
Le t particularisme » alsacien-lorrain en lequel certains veulent voir une forme de la germanisation aide en réalité les annexés à résister au courant qui veut les entraîner. Ils refusent d'ailleurs de se confondre, de se mêler aux immigrés et l'on peut citer les quelques maisons de la haute société strasbourgeoise chez lesquelles sont reçus les fonctionnaires et les officiers allemands. Les mariages entre Alsaciens et Allemands y sont encore tellement sévèrement critiqués que trente-sept ans après l'annexion, ils sont fort rares et qu'ils sont encore considérés comme de véritables t mésalliances ».
Au moment de la conscription, les conscrits d'Alsace-Lorraine se gardent bien d'arborer le drapeau allemand, « ce drapeau tricolore en deuil »; ils défilent sous les couleurs alsaciennes, blanche et rouge, et dans toutes les sociétés retentissent joyeusement nos vieilles sonneries d'autrefois : La casquette au Père Bugeaud, le Clairon, etc.
Gela, force a bien été aux Allemands de le supporter
le
S4f L'ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS
mais le drapeau aux couleurs d'Alsace leur a porté ombrage et l'année dernière un directeur d'arrondissement l'a fait interdire. Grâce à cela, comme le disait ironiquement une feuille locale, « la patrie allemande, mise en danger, a été sauvée une fois encore I »
Le paragraphe de la dictature a été aboli, mais cela n'empêche pas les autorités de prendre des mesures de salut public (1). C'était encore récemment des poursuites intentées contre un caricaturiste alsacien, M. Zislin, accusé d'avoir, par une petite brochure illustrée éditco à Mulhouse, Elsassals Bundesrath (l'Alsace état confédéré), compromis la sécurité de l'empire.
Les Allemands creusent ainsi au lieu de le combler le fossé qui les sépare de ceux qu'ils ont incorporés par la force, mais le plus drôle, c'est qu'ils le constatent eux-mêmes.
t Les sociétés emploient, dit le Hamburger Nachrichtm (Nouvelles de Hambourg), les couleurs françaises qui étaient interdites autrefois, et les dames de la haute société aiment à se parer de rubans tricolores. Même les employés de poste sont obligés de conseiller aux habitants d'employer la langue française pour se faire mieux comprendre. Aussi les Français et les Parisiens viennent-ils plus souvent dans le pays. La classe distinguée évite tout contact social avec les immigrés allemands, aussi bien les officiers que les fonctionnaires.
« C'est seulement ce manque de confiance en la République française actuelle qui emi)êche la jeune génération de « se jeter corps et Ame dans les bras de la France». Les habitants de l'Alsace n'ont qu'une
(i) Il y a cncKri! en Alsaco-Lorraino iiiio loi spôcialo 8ur la proHHO qui ponnot au ininlstôrc d'intcrdiro, par siin|)lo ordonnauico, la vonto dos journaux étrangers Jugés comme euBpects.
notion vague de l'empire allemand et de l'Allemagne en général, et même une notion fausse. Voilà ce qu'on pense même dans les grandes villes, oui, môme à Strasbourg ! »
Cet aveu est précieux à retenir, mais voici ou le t particularisme » alsacien-lorrain intervient à son tour.
Le Théâtre-Alsacien de Strasbourg a donné l'année dernière, avec le plus grand succès, la première représentation d'une nouvelle pièce de Stoslfopf, écrite en dialecte local, Der Hoftiefei-ant (le fournisseur de la cour). Le choix du sujet mérite de ne pas passer inaperçu :
Un fabricant de conserves, Fritz Grinsinger, homme fort riche, qui inonde de ses produits à la fois l'Allemagne et la France, est tourmenté de deux ambitions: à Dresde, il sollicite du roi de Saxe, grand gourmet devant l'Éternel, le titre de fournisseur de la Cour; à Paris, il aspire aux palmes académiques. Afin d'obtenir cette distinction, il a l'idée de se faire passer pour un Alsacien.
Maladroit d'ailleurs, il se montre, à tout propos, et hors de propos, chauvin, bruyant, insupportable. Il éveille ainsi la méfiance d'un savant qui s'avise do lui mesurer le crûne. La fourberie se découvre. Ce crâne est un crâne d'outre-Rhin. Et le savant de renvoyer à ses ancêtres saxons, Ilerr Grinsinger, en compagnie de quelques « patriotes » de même origine.
Tel est l'essentiel de la pièce. La question des races a été ainsi nettement posée; nous n'aurions su imaginer une revendication à la fois plus originale et plus précise des droits nationaux de l'Alsace. A ce titre, cette œuvre alsacienne de Stoskopf a une signification qu'il était bon de souligner.
Ce particularisme, cette mentalité spéciale n'ont pas toujours besoin d'être fixées ainsi. Dans la vio courante, ils trouvent parfois l'occasion de se manifester.
Nous n'en voulons pour preuve que le petit fait dont fut témoin M. Lucien Descaves, lors d'un voyage qu'il fit en 1904 en Alsace-Lorraine.
« Je me promenais, a-t-il raconté, le long des quais avec un ami auquel je confiais mon regret de partir sans savoir à quoi m'en tenir sur la fidélité de l'Alsacien, j'entends de l'Alsacien non pas commerçant, industriel ou de la bourgeoisie, mais du petit peuple, le seul véritablement désintéressé.
« Tout à coup, mon compagnon s'arrôta et appela mon attention sur une bande de gamins qui jouaient. Une charrette abandonnée, où traînait de la paille, était tour à tour, pour eux, le champ de bataille et l'ambulance. A l'écart, un petit garçon coiffé d'une casquette verte les regardait avec envie. A plusieurs reprises, il essaya de se mêler à leurs ébats ; il leur prodiguait des avances, offrait ses services, ramassait la paille, calait les roues de la voiture, sans que les autres parussent s'apercevoir de sa présence. Ils ne le remerciaient ni ne le repoussaient; c'était, à leurs yeux, comme s'il n'existait pas. A la fin, ils le plantèrent là, sans lui avoir adressé une seule fois la parole, et allèrent jouer plus loin.
« — Vous désiriez être édifié sur les sentiments du peuple alsacien, me dit mon ami; vous l'ôtes. Ce petit garçon en casquette verte est un Allemand au milieu de Strasbourgcois. Tels enfantn, tels pères. Cependant, il ne faudrait pas, vous aussi, conclure de ce fait particulier à une attitude générale. Dans le llaut-llhin, à Colmar, si vous voulez, il est fort probable que les
choses se seraient passées différemment et qu'on aurait un peu bousculé l'intrus. »
Cette scène est pleine d'enseignement, aussi peut-on répéter avec raison ce mot d'un député alsacien auquel un homme d'État français demandait dernièrement :
« Voyons, franchement, n'est-ce pas que l'Alsace est germanisée ? — Que vous importe ! répondit l'annexé, qui connaît bien les siens. Reprenez-la et quarantehuit heures après elle sera française comme autrefois. »