‹ L'Alsace-Lorraine de nos jours;Chapitre 9 sur 29 · ILS FURENT A LA FOIS DBS HÉROS ET DBS MARTYRS · texte numérisé non relu

ILS FURENT A LA FOIS DBS HÉROS ET DBS MARTYRS

Je regarde une dernière fois les couronnes qui attcotent l'amour et la fidélité des Messins, je m'in-

cline devant cet autel du souvenir et de la Patrie que des mains ont pieusement fleuri chaque année, fleurs fanges qui conservent en leur corolle flétrie plus d'une larme, rubans aux couleurs éteintes où s'est insôrit l'amour de tant de cœurs, et bien tristement je m'éloigne, saluant en passant un autre tombeau élevé à la mémoire des officiers français.

C'est un piédestal sur lequel une Minerve se tient assise, le bras enveloppé d'un grand crêpe; sur les parois du socle ont été taillées plusieurs listes de noms.

Sur toutes ces tombes flottent encore les couleurs de l'Empire et les nôtres sont toujours impitoyablement bannies. Le jour de l'inauguration du monument de Chambières, les iésuites qui comptaient beaucoup de leurs élèves parmi les soldats tués sous Metz, firent placer un drapeau aux couleurs de France; une autre couronne que traversait également un ruban tricolore y fut déposée. Elle portait cette inscription :

LE DERNIER BLESSÉ DE METZ A SES FRÈRES d'aRMES

et était off'erte, en efl'et, par le dernier blessé français resté à Metz, auquel les sœurs avaient appris à tresser des perles, pendant sa longue convalescence.

Cette évocation, si chère aux annexés, de la patrie à laquelle ils étaient arrachés, devait par cela même provoquer les rigueurs de l'autorité allemande. Le premier maire allemand de Metz, le baron de Freiberg, menaça de les faire disparaître si cette couronne et ce drapeau n'étaient immédiatement enlevés. Devant cette mise en demeure tudesque et afin que de si pieux souvenirs ne fussent profanés par le vainqueur, ils furent retirés.

Le drapeau est aujourd'hui aux Invalides, et la couronne au Bourget.

Une ardente patriote messine eut cette pensée admirable de suspendre au monument une croix de la Légioii d'honneur. Il y a une quinzaine d'années celle-ci disparut, mais le Comité des Dames Françaises qui existe encore à Metz, la remplaça; l'héroïsme de CCS braves trouve ainsi sa récompense dans ce suprême hommage. Que ne pouvons-nous, hélas! décorer toutes ces tombes et fleurir tous ces tombeaux !

C'est une consolation encore que de pouvoir s'incliner au pied de ce monument, symbole de tant de deuils et de sacrifices, aussi quelle reconnaissance ne devons-nous pas avoir pour les vaillantes Françaises dont il est devenu le lieu de pèlerinage.

L'une d'elles, dont le nom est synonyme de dévouement et de patriotisme, a bien voulu rappeler pour moi ses souvenirs que précieusement j'ai recueillis :

« Le 7 septembre 1871, m'a-t-elle dit, eut Heu l'inauguration du monument de Chambières, élevé à la mémoire des héros d'août et des martyrs de septembre et octobre 1870. La population messine tout entière y assista, la ville était silencieuse, tous les magasins avaient leurs volets clos.

€ Deux mois après cette cérémonie, le jour de la Toussaint, je me rendis au pied du mausolée pour honorer nos chers morts. Hélas t le monument semblait abandonné, toutes les fleurs jetées à profusion, fanées, jonchaient la terre; aucun bouquet n'attestait que, depuis celte date, les Messins n'oubliaient pas les 7,200 héros qui, sous cette pierre, dorment de leur dernier sommeil.

c Mon cœur 80 serra douloureusement. C'est qu'en

effet, personne n'avait osé se rendre individuellement au cimetière, tant la population était terrorisée par le vainqueur.

« Chacun redoutait les mesures draconiennes des Allemands, et si les Messins avaient eu l'audace et le courage de s'y rendre sous leurs yeux, en corps, en foule, aucun habitant n'osait encourir les persécutions de l'oppresseur dont la fureur était au paroxysme. !

« Qu'importe! j'osai. Je revins de suite en ville et lièlant une voiture, je me fis reconduire à Chambières. l'émue jusqu'aux larmes, j'entassai toutes ces fleurs lletries avec moi et je redescendis ainsi chez les fleuristes de Metz, dont je dévalisais les magasins.

« Je retournai alors au cimetière, emportant tout ce que j'avais pu me procurer de verdures et de fleurs, et toute la nuit du 4" au 2 novembre, je parai le monument.

« Quand vers quatre heures du matin, l'eus terminé cette toilette étrange, il me sembla alors entendre la voix de nos soldats me remerciant de ne pas les avoir oubliés.

« Peu de temps après, ajouta cette ardente patriote, je songeai à faire dire une messe pour le repos de l'âme de ces vaillants.

« Je m'en entretins avec le vénéré Mgr Dupont des Loges, qui, de suite, avec tout le clergé, m'accorda son appui.

t Le regretté évéque de Metz institua môme, à dater de ce jour, un service solennel à la cathédrale, qui se célébra, chaque année, le 7 septembre. Dès lors, la population messine fit de cette date la rénovation annuelle de ses sentiments d'attachement et de fidélité inébranlable à la patrie momentanément perdue et à la fois de protestation contre l'annexion. =

C'est toute l'âme lorraine qui s'exhale en ce re'cit si émouvant et si touchant en sa simphcité.

Français qui passez à Metz, allez jusqu'à Chambières, si vous aimez la France t

DE MKTZ A GRAVELOTTE

Que ceux qui doutent encore de l'attachement des annexés à la France se rendent sur la route qui conduit de Metz à Mars-la-Tour, le matin du 16 août, et le spectacle inattendu qui s'offrira à leurs yeux est bien fait pour modifier leur opinion. Landaus, breaks de courses, chars à bancs aménagés pour la circonstance, guimbardes, omnibus, c'est une suite ininterrompue de véhicules de toutes sortes qui se dirigent vers la frontière de France.

Des familles entières, de Metz et des environs, s'y pressent à l'étroit, à côté des paniers de provisions et de victuailles emportés pour faire la route. C'est une véritable émigration qui, chaque année, se répète avec ce môme pittoresque et cette bonne humeur bien gauloise.

Depuis trois semaines déjà, tous les loueurs de Metz ont leurs voitures retenues. Au^^si sans souci du confort, aménagent-ils tout ce qui est disponible en leurs remises.

C'est que dans cliaque famille, dès (ju'on est revenu do France, on songe i\ y rclournor l'année suivante et cette fois i\ y conduire les cadets, lit ainsi tous les ans, do nouveaux pèlerins, nés sur le sol conquis, viennent

avec les aîne's, puis seuls ensuite, saluer la patrie qu'on voudrait, là-bas, leur apprendre à maudire.

Croise-t-on sur la route quelque détachement de soldats aux uniformes sombres qui reviennent de marche ou de corvée, les visages se réjouissent à la pensée que dans quelques heures, ils verront des pantalons rouges et des épaulettes.

Des voix jeunes s'élèvent, pleines de gaîté et entonnent nos chansons d'autrefois avec des accents vibrants, pleins d'enthousiasme et d'ardeur. Ah ! ils ne songent pas à chanter l'Internationale, les conscrits d'Alsace- Lorraine !

C'est tour à tour, la Marseillaise et Sambre-et-Meuse-, la Marche Lorraine et les Pioupious d'Auvergne, le Père la Victoire, et le Clairon et aussi cette vieille complainte qui pour la première fois me semble belle et ne me donne pas envie de sourire, car ceux qui la disent y mettent toute leur âme et tout leur cœur : Cest un oiseau qui vient de France. . . Ah ! les braves jeunes gens ! quelle émotion ils sèment chez les croyants de la Patrie.

Devant nous la route s'allonge et tandis que ces chants retentissent, les trains allemands qui conduisent à la frontière française s'emplissent de pèlerins. Là, c'est le bruit, ici, c'est le silence, mais c'estpartout la même joie et le môme amour pour la France...

Des tombes militaires et des monuments se dressent partout à nos yeux ; après avoir franchi quelques kilomètres nous arrivons à la ferme Saint-Hubert, où se livra un combat acharné, épisode de la bataille de Gravelotte.

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