HONNEUR A CES BRAVES
Résurrection!... Au pied de ce monument, ce mot sonne comme un glas lugubre, comme un reproche... Nous continuons notre route, véritable calvaire, vers Colombey. Des paysans sont occupés dans les champs à faucher et à lier leurs moissons. Nous nous arrêtons près d'un vieillard qui semble travailler encore avec la vigueur d'un jeune homme et, comme nous lui par- Ions, sa taille, courbée vers le sol pour botteler les épis, se redresse : « J'ai soixante-dix-huit ans, nous dit-il avec fierté. » Ah! la belle race lorraine !
La conversation ne tarde pas à prendre la voie qui m'est chère : Et la France ? Mon compagnon parle patois. « Je viens de Paris, lui dis-je, et suis fils d'Alsace ». Dès lors, la défiance instinctive du paysan s'éloigne.
t Nous germaniser, s'écrie-t-il avec énergie; mais, monsieur, il leur faudra un siècle I Nos gamins sont toujours Français; ali ! chez nous, ils oubUent bien vite l'allemand appris à l'école!... »
Profondément ému, je serre la main à ce bravo homme qui n'oublie pas la France, mais alors, malgré moi, en pensant à tous ceux qui, depuis la guerre, ardents comme ce vieillard, sont disparus, à ceux qui tous les jours disparaissent et disparaîtront encore, bourdonne à mes oreilles, tandis que mon compagnon répète tristement, avec un geste de navrante douleur : • Si jamais j'aurais cru qu'il nous faudrait attendre plus do trente années la Délivrance!... » Cette phrase
obsédante : « Pourquoi la France a-t-elle attendu si longtemps ? » Pourquoi ?. . . hélas !
Nous dépassons la petite église de Borny et nous arrivons près de Colombey. A cinquante mètres seulement l'un de l'autre se dressent deux monuments allemands. Voici celui récemment inauguré et au-dessus duquel flottent encore les oriflammes multicolores suspendus aux mâts qui ont été dressés pour la circonstance.
Seinen um Metz Gefallenen Kameraden der Officier corps 2 ter Westfalischm Infanterie Régiment i5 Prinz Friedrich der Niederdon. Ars. La Quenexy 13 Août. Metz- Colombey 14 Août. Gravelotte-Jussy, 18 Août. Jussy, 25 Août. Mercy-le-Haut, 26 et 27 Septembre. Telle est l'inscription gravée sur la pierre.
Les Allemands aiment ainsi à rendre hommage à leurs morts. Chaque année surgissent de nouveaux monuments rappelant plus encore nos défaites que leur victoire et dont l'inauguration est le prétexte à des défilés et parades militaires, encouragés par l'empereur.
Ils n'oublient pas et semblent ne pas vouloir oublier... Que ne les imitons-nous en France!
Ln CIUETIÈRE DE CHAMBIÈBES
Non loin de la ville, après avoir dépassé les casernes qui en forment l'enceinte, se trouve l'île Chambières. Au bout d'une allée superbe qu'ombragent de grands arbres, le cimetière vient évoquer les tristesses de ia
guerre, à côté d'un vaste champ de tir qui semble vouloir parler du mystérieux Demain.
Les voitures de place sont rares à Metz, et encore sont-ce d'anciennes berlines attelées de deux chevaux rarement fringants. Après une laborieuse attente, l'une d'elles nous conduit au cimetière de Chambières, et lorsque nous y arrivons, la nuit déjà est proche, le ciel soudain se couvre d'un épais voile de deuil, et une pluie fine se met à tomber, quand avec le Messin qui a voulu m'accompagher, nous en franchissons le seuil.
Un poste de soldats allemands est à la porte, et on aperçoit, à l'intérieur, des rangées de casques à pointe. Ainsi, ne peut-on songer au passé, sans que le présent vous impose sa constante douleur ?
Ne peut-on pleurer ses morts, ne peut-on songer aux victimes sans que toujours l'Allemand apparaisse?
Les cadavres qui s'entassent dans ce cimetière ontils donc besoin de cette garde prussienne?
Ah f pourquoi le Français ne peut-il s'agenouiller et baiser la pierre de ces tombes en laissant exhaler ses sanglots, sans craindre de sentir l'orgueil ou la raillerie du Teuton peser sur son chagrin.
Oui, nous sommes les vaincus, messieurs les Allemands, vous avez pris nos villes et nos cités, nos campagnes et nos citadelles ; ne pouvez-vous au moins nous laisser les cimetières et respecter nos larmes f
Chapeau bas, nous longeons les tombes en lisant les Inscriptions, les noms et les dates au hasard. Vers le mur un grand carré de sépultures, entouré par de lourdes chaînes, attire nos regards : « Ici reposent 3,190 Français et 60 Allemands », lisons-nous... ilamais cimetière ne m'a paru si triste I . Voici maintenant le monument élevé par souscrip-
lions, à la mémoire des soldats français tombés sous les murs de Metz.
Ce monumciit, véritable œuvre d'art, est haut de douze mètres; il se compose d'un soubas.«;ement surmonté d'une pyramide couronnée d'une urne cinéraire. Sur les quatre faces du soubassement sont percées des ouvertures dans lesquelles viennent s'engager des cercueils empilés, au-dessus desquels sont sculptées les armes de Metz.
Sur le socle où repose la base do la pyramide se lisent des inscriptions mises par les dames de Metz et s'amoncellent des fleurs et des couronnes.
Sur la face principale ces mots sont gravés dans la pierre :