‹ L'Alsace, sa situation et ses ressources au moment de l'annexionChapitre 8 sur 9 · VI. — CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

VI. — CONCLUSIONS

Maintenant que conclure de cet exposé de nos ressources, sinon que l'Alsace était au moment de l'annexion une des meilleures provinces de France, généreusement dotée d'avantages naturels dont l'industrie de ses habitants, a tiré un parti admirable. Nulle part la richesse du sol ne rehausse mieux la beauté de la nature. En aucun pays l'abondance et la variété des produits ne sont plus relevés par le progrès incessant des méthodes d'exploitation. Nous avons cité les œuvres et les hommes. Nous avons estimé la valeur des ressources agricoles et industrielles. A elle seule, l'agriculture donne un rendement annuel de 190,000,000 francs. Chaque année la seule industrie cotonnière fabrique pour 240,000,000 francs de produits manufacturés. Une population de 1,200,000 habitants répartis sur un territoire de 8468 kilomètres carrés fournit près de 35,000,000 de contributions au trésor public avec un contingent de 20,000 hommes pour l'armée. Malgré leur fréquente répétition, ces chiffres ont leur éloquence. A une époque où la pjiysique se résume presque exclusivement en nombres et en mouvements, les chiffres ne peuvent être exclus de la statistique qui est la physique sociale.

Au milieu de nos malheurs actuels la prospérité du passé ne fait que plus ressortir notre misère présente. Demandons donc à la France de conserver pour l'Alsace un peu de la sympathie que trouvent chez elle toutes les infortunes, cette sympathie généreuse dont l'histoire contemporaine raconte le prodigieux effet pour l'indépendance de tant de peuples, qui dans l'espace de moins d'un siècle assure l'émancipation de l'Amérique, affranchit la Grèce, délivre l'Italie, protège les chrétiens de Syrie, sauvegarde dans l'extrême Orient la liberté de conscience. Après avoir lutté sous le drapeau de la France pour l'affranchissement des

opprimés dans toutes les parties du monde, l'Alsace gémit maintenant sous le joug, sans même trouver une voix pour sa défense. En face de l'indifférence générale et de ce lâche égoïsme de l'Europe, elle proteste contre la conquête, elle ne cesse de témoigner de son attachement pour la patrie violée. Elle pleure ses libertés perdues et ses servitudes intolérables. C'est de la proclamation de ces libertés acquises au prix de luttes communes, posées comme règle d'une même existence politique depuis 1789 que date la vraie fusion de l'Alsace avec la France. C'est l'obligation intolérable de porter les armes contre ses frères de France dans l'éventualité d'une guerre nouvelle qui fait reculer la jeunessé alsacienne devant le service militaire dans les rangs ennemis. Hier, les soldats de la landwehr prussienne pendaient au bord des chemins les jeunes gens de nos corps francs tombés entre leurs mains, et nous serons contraints demain à combattre pour ces forcenés. Nul ne peut comprendre l'horreur d'une situation telle sans l'avoir éprouvée.

Violence et perfidie, voilà le principe et la règle de la conquête. En se saisissant de l'Alsace comme d'une proie, l'Allemagne lui représente son asservissement comme une délivrance. Au lieu de la politique de modération invoquée par M. de Bismarck devant le parlement allemand, la presse libérale ou prétendue telle de ce pays demande presque unanimement un régime de compression, et les hommes appelés à nous administrer annoncent l'inauguration de ce régime en termes non équivoques. On peut en juger notamment par le discours solennel prononcé, il y a quelques jours à peine, par le procureur général de la nouvelle Cour impériale de Strasbourg. Ce magistrat nous expose sa profession de foi avec d'amers outrages sur le ton que voici : « Enfin, nous a-t-il dit, les canons se taisent ! a Nous l'avons terrassée, cette infâme nation, cette nation « avide de gloire, avide de butin ! Nous lui avons montré

« ce que peut l'Allemagne unie, combattant avec Dieu « pour une sainte cause ! Deux magnifiques provinces ont « été conquises ou plutôt délivrées par nous, deux pro- « vinces qui sont notre sang et notre chair ; et nous vivons « dans la joyeuse espérance que bientôt pas une goutte de « sang français ne coulera plus dans les veines des habi- « tants de ces provinces ! — Souvenez-vous, Messieurs, « que vous êtes la justice. Souvenez-vous que vous avez à « votre disposition toutes les rigueurs de la loi. Chaque « fois qu'il s'agira d'être sévère, n'épargnez pas : châtiez « sans pitié, n'oubliez pas que la clémence serait une a faute, que la modération serait un danger (1). »

(1) Discours de M. Popp, procureur à la Cour impériale de Strasbourg, publié dans l'Industriel alsacien du 18 novembre 1871.

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