‹ L'Alsace, sa situation et ses ressources au moment de l'annexionChapitre 7 sur 9 · V. — ACTIVITÉ INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

V. — ACTIVITÉ INTELLECTUELLE

Personne ne peut douter de l'activité intellectuelle d'un pays dont l'industrie est si remarquable et qui, profitant à merveille des ressources de son sol, continue à en élever le rendement à l'égal des contrées les mieux favorisées. Sans le concours de l'intelligence le travail matériel reste improductif et la valeur d'un peuple dépend de sa force intellectuelle. Or l'activité intellectuelle se reflète dans la littérature. L'Alsace a vrai dire n'a point de littérature propre pas plus qu'une langue qui lui soit exclusive. Ses œuvres littéraires empruntent la langue des deux nations auxquelles les vicissitudes politiques l'ont tour à tour associée Aujourd'hui cette littérature se confond avec celle de la France. Si quelques livres paraissent de loin en loin en langue allemande, c'est à l'état erratique et par exception. Aucune œuvre importante, il est vrai, ne se produit en Allemagne sans que l'Alsace ne s'empresse de l'annoncer ou de la propager en France. Les écrivains alsaciens n'ont pas oublié l'allemand ; mais ils se bornent à l'interpréter sans s'en servir. Depuis cent ans bientôt on pense en français et l'on écrit maintenant comme on pense. Avec l'éducation, les sympathies ont changé. C'est là un fait bien connu à Berlin, car un des premiers actes des conquérants a été de proscrire la langue française de l'enseignement primaire et de

ne plus la tolérer qu'à titre d'exception. Mesure habile si l'interdiction du langage pouvait s'étendre aux idées. Mais les idées resteront françaises en Alsace et d'autant plus que la véritable fusion de l'Alsace avec la France date de 1789, non pas d'une conquête, mais de la libre adhésion aux principes de droit et de justice qui laissent aux populations la faculté de disposer d'elles-mêmes, sans jamais admettre les violences de la conquête.

Dans les campagnes, les sermons et l'instruction religieuse se font encore en allemand. Néanmoins et malgré la remarquable extension des bibliothèques populaires dans la plupart des communes, la littérature alsatique présente à peine en allemand quelques recueils de poésie, de légendes et de traditions populaires, de pièces et de documents historiques. Aucun recueil littéraire écrit en allemand n'a pu prendre racine. Parmi les poésies allemandes, d'origine alsacienne, le volume récent du curé Hammerlin, publié sous le titre de Bunter Strauss, pourrait cependant soutenir la comparaison des meilleurs poètes de l'Allemagne. On peut citer de plus les Vogesenklange, de M. Braesch, et la Belchenglœcklein, de l'abbé Braun. Mais l'écrivain auquel la littérature particulière de l'Alsace doit le plus est, sans contredit, M. Auguste Stœber qui a rendu de véritables services en consacrant ses publications aux traditions et aux souvenirs locaux en voie d'oubli. Son Àlsatia, son Elsassisches Sagenbach, son Volksbuchlein sont précieux à divers titres. Le recueil de contes et de légendes présente un caractère tout-à-fait original. Puisés à la bouche même du peuple, au milieu des campagnes dp la plaine ou des vallées reculées, ces récits conservent sous la plume de M. Stœber leur forme propre, leur expression native. A ce titre ils doivent fixer l'attention de quiconque s'occupe du langage ou des mœurs des différentes parties de la contrée. Le recueil des traditions est complété par celui des chansonnettes, des jeux de mots, des dictons po-

AU MOMENT DE l'aNNEXION. 55

pulaires, nés de l'imagination commune, dont grands et petits s'amusaient naguères. Puis l'ingénieux interprète de nos traditions nous offre dans YAlsatia une sorte d'annuaire dont la collection compte une dizaine de volumes, un ouvrage destiné à réunir tout ce qui constitue le fonds vraiment original de la littérature de l'Alsace. Contes et chansons, maximes, proverbes, vieilles devises sont consignés là, dans les dialectes variés des différents cantons, à côté de tableaux de mœurs piquants et de nombreux documents relatifs à l'histoire littéraire, à celle du droit ou des coutumes pendant les derniers siècles.

On ne saurait méconnaître l'origine germanique de nos traditions populaires. Presque toutes se retrouvent en Allemagne avec des nuances légèrement différentes. Leur source commune remonte à l'époque des premières migrations, bien avant l'apparition du christianisme. Tandis que certaines de ces traditions ont une signification cosmogonique ou décèlent les mythes des vieux cultes païens, d'autres portent l'empreinte de superstitions ou de croyances également anciennes. Après l'histoire de nos vallées des Vosges, ouvertes par des géants à coups de massue et celles des grands anneaux de fer, fixés aux escarpements des montagnes pour attacher les navires alors que la plaine d'Alsace était occupée par une mer ou un lac immense, nous voyons les œuvres merveilleuses des enchanteurs et des fées, des nains, des géants, des animaux fantômes. Puis la tradition s'empare de faits historiques réels, transformés parle temps non moins que par l'imagination populaire. Il n'y a pas un site qui ne rappelle un événement merveilleux, pas une ruine qui n'ait sa légende. Ici c'est la retraite d'Arioviste, fuyant sur l'autre rive du Rhin devant les légions romaines victorieuses. Là les bandes barbares d'Attila, le fléau deDieu, détruisent Argentorat et se fraient vers la France intérieure une route sanglante, dont la bande rouge figurée sur les armes de Strasbourg doit conserver le souvenir. Ailleurs en-

56 h ALSACE, SA SITUATION ET SES RESSOURCES

core les héros Herrmann et Siegfried dorment sous terre depuis des siècles pour se lever avec une armée formidable un jour que le pays sera dans un danger pressant. Charlemagne paraît ensuite à son tour, vaquant à l'agriculture sur les rives boisées du Rhin; puis le successeur débonnaire du grand empereur trahi par ses fils au Champ-du-Mensonge, tandis que la légende nous fait suivre Roland, le preux de Roncevaux, revenu de la guerre des Maures pour errer avec sa bien-aimée Emma sur la crête des monts pendant les nuits silencieuses éclairées par les pâles lueurs de la lune. La tradition fait revivre les plus grands noms de l'histoire entourés dans l'imagination du peuple d'une merveilleuse auréole.

Tous les poètes de l'Alsace se sont inspirés de ces souvenirs. Il y a là une source intarissable qui se prête à toutes les fantaisies et dont le charme persiste en dépit des tendances positivistes du siècle. Aussi que de compositions gracieuses cette poésie exubérante ne cesse de susciter. Après le livre des Contes populaires d'Auguste Stœber nous rappellerons seulement les Légendes du Florival que M. Charles Braun nous raconte avec un commentaire mythologique dont l'érudition n'atténue pas un seul instant l'attrait. D'autres œuvres plus répandues, les romans de Xavier Marmier, les contes d'Erckmann-Ghatrian présentent également mainte réminiscence de vieilles traditions du pays natal. Les récits patriotiques de MM. Erckmann et Chatrian, nés modestement au milieu des montagnes de Saverne ont été répétés depuis dans toutes les langues de l'Europe. De son côté M. Marmier appartient à l'Académie française. Ces noms et ces œuvres font partie du patrimoine littéraire de la France non moins que de l'Alsace, comme ceux de Louis Ratisbonne, de JeanMacé, de Charles Dollfus, de Stahl, d'Ulbach. Les Figures jeunes de Louis Ratisbonne comptent parmi les plus charmantes inspirations de la poésie française. Au nom de Jean Macé, se rattache avec

l'Histoire d'une bouchée de pain la création de l'œuvre des bibliothèques populaires.

Les travaux sérieux prédominent ici sur les ouvrages de pure imagination. Une bonne part s'en rapporte à l'histoire locale. Pas une ville, pas une institution, pas un point de l'Alsace n'a échappé aux investigations de nos écrivains ou à leurs études. Les monographies spéciales se placent en foule à côté d'ouvrages généraux estimables. Sans remonter au temps de Schœpflin, de Grandidier, de Strobel, nous avons vu paraître récemment d'excellentes études de l'abbé Hanauer et de M. Louis Spach. L'Histoire de la Basse-Alsace, de M. Spach, à la fois savante et impartiale, concise et complète, est d'une lecture attachante. L'auteur a fait de nos archives son étude de prédilection, élevée pour ainsi dire à l'état d'un culte. Il nous donne avec son histoire générale, deux volumes de biographie et un autre de mélanges archéologiques. Les biographies se rapportent à la plupart des hommes d'époques et de conditions bien diverses qui ont illustré le pays à un titre quelconque. Les mélanges historiques éclairent surtout un grand nombre de questions d'archéologie alsacienne. A la suite de ces publications, il convient de citer l'Alsace ancienne et moderne deBaquol, le Dictionnaire topographique du Haut-Rhin de M. StofFel, l'Armoriai de la noblesse d'Alsace de M. Lehr, une étude sur le Magistrat de Strasbourg de M. Muller, Y Histoire de la Guerre des paysans et l'Histoire des Anabaptistes du vicomte Théodore de Bussières. Parmi les études historiques sur les villes d'Alsace se font remarquer Y Histoire d'Obernai de l'abbé Gyss et l'Ancien Saverne de M. Dagobert Fischer. Pour l'histoire religieuse, nous avons eu pendant les dernières années les recherches du vicomte de Bussières sur l'Établissement du Protestantisme à Strasbourg, les études de l'abbé Winterer sur Sainte-Odile et la situation morale de l'Alsace à son époque, un travail de M. Reuss sur S trasbourg et T Union évangêlique, frag-

ment d'un ouvrage plus étendu, mais encore inachevé sur l'Alsace pendant la guerre de Trente-Ans. Ajoutez enfin la publication des chroniques de Thann, celle des chroniques des Dominicains de Golmar et de Guebwiller, documents originaux de notre histoire qui devraient être complétés par la mise au jour des pièces semblables encore inédites et enfouies sous la poussière de nos archives publiques.

Sous ce rapport, la publication du recueil des Constitutions des campagnes de l'Alsace au moyen âge qui a servi de base aux études de l'abbé Hanauer sur les cours colongères, mérite une attention spéciale. On sent revivre tout un peuple dans ces constitutions antiques dont les textes exacts sont placés sous nos yeux et éclairent d'une lumière nouvelle l'état social du pays pendant les siècles antérieurs à l'émancipation des communes en France. Peut-être certaines conclusions de la thèse historique de l'abbé Hanauer sont-elles trop généralisées, comme il ressort de la discussion à laquelle les a soumises un jurisconsulte distingué, M. Ignace Chauffour, bien instruit aussi de notre histoire et de nos institutions provinciales. Néanmoins l'autorité des textes produits par le savant historien des cours colon gères n'a pas été entamée. Ces textes établissent l'existence pour un grand nombre de campagnes rurales d'un ensemble de privilèges et de droiis assez étendus à une époque où ils ne pouvaient être obtenus ni de la faveur royale, ni de l'insurrection triomphante. On voit, après les invasions germaniques, les conquérants affermer à perpétuité le sol à leurs troupes et aux anciens colons romains moyennant certaines redevances. La colon ge se forma à la place de la colonie romaine par l'établissement d'un bail commun pour les tenanciers du même rayon ou du même territoire, la cession du territoire impliquant souvent une certaine participation des preneurs au droit de souveraineté. Tout d'abord, les baux réglant les rapports entre seigneurs et tenanciers se transmirent par simple tradition. Mais, à partir du

AU MOMENT DE i/ANNEXION. 59

xine siècle, quand les contestations entre les parties contractanctes se multiplièrent, les conventions et les droits réciproques furent rédigés. De là les rotules, véritables chartes dont les textes authentiques exposent l'état réel des terres et des personnes en Alsace pendant le moyen âge et qui ont servi de base aux remarquables études de l'abbé Hanauer. Un conseiller de la Cour d'appel de Golmar, M. Bonvalot, vient de compléter la publication des anciennes constitutions rurales par celle des coutumiers, recueils des coutumes et des règlements du droit alsacien avant la Révolution. Presque chacun des petits Etats, indépendants les uns des autres de l'Alsace féodale, avait son coutumier propre ; mais le droit local de Ferrette finit par prévaloir et prendre le caractère et l'autorité de droit provincial adopté pour notre région presque tout, entière.

Nous ne prétendons pas donner une analyse ou un catalogue complet de tout ce qui a été écrit ou publié en Alsace. Quiconque voudrait une énumération plus détaillée des productions littéraires de notre région, les trouvera sans peine soit dans la collection du Bibliographe alsacien de M. Mehl soit dans la Bibliographie alsacienne de M. Ristelhuber. Cependant, nous ne pouvons omettre parmi les études historiques, l'ouvrage du savant directeur du gymnase catholique de Colmar, M. Charles Martin, sur les deux Germanies cis-rhénanes. L'auteur établit nettement la géographie de notre région sous la domination romaine. C'est la Germanie supérieure qui forma l'Alsace actuelle avec la Moselle pour limite au nord, le Rhin au levant, les Vosges à l'est et la chaîne des Alpes au sud. D'autres géographes alsaciens ont contribué à l'étude de la Terre par de grands travaux et des explorations lointaines. Rappelons seulement, parmi les contemporains, les voyages de l'amiral Bruat en Océanie, l'expédition scientifique de Xavier Hommaire de Hell en Perse et sur les bords de la mer Caspienne, la relation de M. Charles Thierry-Mieg sur l'Algérie, les

60 Ei' ALSACE, SA SITUATION ET SES RESSOURCES

missions commerciales autour du monde de M. Jacques Siegfried, de M. Auguste Haussmann en Chine et au Cap de Bonne-Espérance. On connaît également les recherches si remarquables de M. Vivien de Saint-Martin sur la géographie ancienne de l'Asie et de l'Afrique, le grand ouvrage de M. Schnitzler sur la Russie actuelle. Le renom de M. Vivien de Saint-Martin comme celui de M. Schnitzler s'étend à l'étranger non moins qu'en France et les académies de Berlin et de Saint-Pétersbourg se sont fait un honneur de s'associer nos éminents compatriotes.

Pas une forme de l'intelligence, aucune direction de la pensée n'a trouvé l'Alsace indifférente. La science politique, l'économie sociale, la'philosophie ne sont pas moins cultivées que l'histoire. Dans la littérature politique les noms de MM. Nèfftkèï, Weiss, Yung, Scherer, Schneegans ont acquis une juste réputation. M. Émile Keller, un de nos représentants actuels à l'Assemblée nationale, nous a donné un livre bien connu sur l'Encyclique et les principes de 89. Un autre député alsacien, Frédéric Schutzenberger, ancien maire de Strasbourg et professeur à la Faculté de droit, écrit les Lois de l'Ordre socml au moment de nous être enlevé par une mort prématurée. Un autre encore, plus jeune, M. Lefébure, après s'être occupé de notre économie agricole, recommande les questions ouvrières .ux méditations des hommes politiques et demande à la science sociale de nous apprendre à résoudre ces graves questions dans un sens conforme à la justice et à la liberté. La philosophie pure et la morale présentent le livre de Christian Bartholmers sur la certitude, les études de l'abbé Guthlin sur le positivisme contemporain, les Problèmes de L'âme et les Problèmes delà vie de M. Aug. Laugel. C'est à la Faculté des lettres de Strasbourg que M. Paul Janet a fait ses belles conférences sur la Famille, puis sur la philosophie du bonheur. C'est encore à Strasbourg que le P. Gratry, un des plus généreux et des plus profondsespritsdenotretemps, l'interprète éloquent de la Mo-

raie et de la loi de l'histoirp, commença au séminaire, après sa sortie de l'École polytechnique, ses célèbres traités de la logique, de la connaissance de Dieu, de la connaissance de l'âme dont l'ensemble forme la plus haute expression de la philosophie de ce siècle. Enfin l'Alsace peut revendiquer dans le domaine de la théologie, à côté des écrits bien connus de Mgr Rcess, son évêque actuel, les leçons sur les apologistes chrétiens faites aux cours d'éloquence sacrée de la Sorbonne par l'abbé Freppel, comme aussi les études de critique religieuse du pasteur Scherer : leçons et études dont les tendances sont bien divergentes, mais qui montrent que la littérature alsatique représente ou embrasse dignement toutes les facultés de l'esprit humain.

Si nous considérons les institutions scientifiques de la province, ce jugement reçoit une éclatante confirmation. En effet, l'activité scientifique, au lieu de se concentrer comme autrefois à l'Université de Strasbourg, se manifeste sous nos yeux par une foule d'institutions spéciales, indépendantes les unes des autres, mais s'excitant par une émulation mutuelle. On connaît l'histoire de l'ancienne Université. Fondée à la demande du magistrat de Strasbourg par une ordonnance de l'empereur Maximilien II en date du 1er juin 1566, elle reçut seulement en 1621, sous le règne de Ferdinand Ier, sa constitution définitive avec les quatre facultés de théologie, de philosophie, de médecine et de droit. Au commencement du siècle actuel, l'Université ou l'Académie, si l'on préfère cette dénomination moderne comptait parmi ses illustrations l'antiquaire Oberlin ; l'historien Koch; le médecin Ehrmann; les deux Schweighaeuser, l'un éditeur de Hérodote, de Polype et d'Appien, l'autre mieux connu par ses travaux d'archéologie alsacienne ; Herrmann, le fondateur du Musée d'histoire naturelle ; Herrenschneider, à qui Strasbourg doit sa longue série d'observations météorologiques, une des meilleures de l'Europe. Plus tard, à côté de la chaire de philosophie où la

62 l'alsage, sa situation et ses ressources

parole inspirée de M. Bautain réunit une jeunesse enthousiaste, le professeur Bergmann, commentateur de Dante, philologue érudit, expliqua pour la première fois les poèmes islandais de l'Edda et la mythologie du nord. Aucun enseignement n'a été plus laborieux, plus fécond que celui de M. Bergmann. Ses études sur la littérature et l'histoire des populations du nord ouvrent à la science des horizons nouveaux. Il a prouvé l'origine scythique des peuples germains et Scandinaves, établissant la filiation des Scythes aux Gêtes et celle des Gêtes aux Scandinaves et aux Germains. Un des derniers ouvrages de ce savant traité de l'unité de l'espèce humaine déduite de l'unité de formation des langues.

Parlerai-je de la faculté des sciences? Presque toutes ses chaires ont été occupées par des savants laborieux dont plusieurs laissent des découvertes qui feront époque dans l'histoire des sciences. Sans entrer dans le détail des travaux accomplis, il suffit de nommer : Charles Gerhardt, le réformateur de la chimie ; Duvernoy, l'ami et le disciple de Cuvier dont il fut le successeur dans la chaire d'anatomie comparée au Muséum de Paris ; Sarrus, le mathématicien ; Lereboullet, à qui l'on doit de nombreuses découvertes et de belles observations sur l'embryogénie; Voltz, qui agrandit le Musée d'histoire naturelle après la mort de Herrman et prépara les premiers éléments de la carte géologique de l'Alsace ; le Dr Kirschleger, auteur de la Flore d'Alsace ; M. Pasteur, dont les travaux sur l'hémyédrie et les fermentations ont eu tant d'éclat ; M. Daubrée, connu par ses études et ses expériences sur le métamorphisme des roches, auteur de la description géologique du Bas-Rhin ; M. Fée, professeur de botanique à la Faculté de médecine, auteur de recherches sur les fougères ; M. Sédillot, le chirurgien dont les travaux sur la régénération des os ont été si féconds; M. Schimper, qui s'est surtout occupé de botanique, directeur du Musée dont il a augmenté les collections par ses nombreux voyages et ses relations cosmopolites au point

de les rendre supérieures et plus riches que celles de toutes les villes de France, à la seule exception de Paris. On doit à M. Schimper de nombreuses publications sur les mousses et les sphaignes, sur les végétaux fossiles du grès bigarré et du terrain de transition des Vosges, puis surtout un grand traité de paléontologie végétale désigné au dernier congrès scientifique de France comme « le résumé de la science du présent et le point de départ de la science de l'avenir. »

Il y a en Alsace deux associations pour l'étude des sciences naturelles : à Strasbourg et à Golmar. La Société de Colmar d'après ses statuts doit s'occuper surtout de l'étude des diverses branches de l'histoire naturelle de l'Alsace. La Société de Strasbourg dont les professeurs de l'Université dispersés maintenant ont formé le noyau s'est vouée à des questions d'un intérêt plus général, indiqués en partie dans l'énumération des travaux de la faculté des sciences. Dans les deux centres nous trouvons un musée avec un important recueil de mémoires. Le Musée de Golmar fondé avec de moindres ressources que celui de la Société des sciences naturelles de Strasbourg prend cependant un développement considérable grâce à l'activité et au zèle infatigable de son principal promoteur, M. Faudel. Ses collections de toute nature remplissent déjà les vastes salles de l'ancien cloître des Unterlinden. Rien n'a été négligé pour l'agrandir. On a sollicité des collections des grands établissements scientifiques, on a fait des achats et des échanges. La Société d'histoire naturelle frappa à toutes les portes pour obtenir les objets relatifs à l'Alsace, elle provoqua les recherches de ses membres, elle chercha des correspondants dans tous les cantons de l'Alsace et des Vosges. Son bulletin annuel recueillit les travaux et les mémoires descriptifs parmi lesquels figurent d'importantes études sur la faune, la flore, la géologie, le climat et la constitution physique du pays. Citons notamment les recherches entomologiques de MM. Kampmann et de Peyerimhoff, celles du D1 Bleicher

64 l'alsage, sa situation et ses ressources

sur la géologie de la chaîne des Vosges, des études de M. Godron et du Dr Kossmann sur la végétation de la plaine du Rhin, un mémoire du Dr Faudel sur la découverte de fossiles humains dans le lehm d'Egnisheim, suivi de recherches chimiques de M. Scheurer-Kestner sur la composition de ces os. Les fossiles humains d'Egnisheim paraissent les plus anciens dont l'authenticité soit manifeste. Ils étaient accompagnés d'ossements de plusieurs espèces d'animaux aujourd'hui disparues et M. Scheurer-Kestner y a reconnu une matière organique nouvelle, modification de l'oséine et dont la quantité augmentant avec l'ancienneté des débris pourrait aider à caractériser les os vraiment fossiles. D'autres publications se rapportent à la constitution physique de l'Alsace, à son climat. Un des membres de l'association colmarienne, M. Gérard, vient de faire paraître des études du plus vif intérêt sur La Faune historique des mammifères sauvages renfermant des témoignages précis sur l'époque de la disparition de certaines espèces telles que l'ours, le cerf, l'élan, le renne, l'aurochs. M. Hirn a aussi donné dans le recueil de la Société de Colmar des mémoires importants, traitant dans l'un de l'application de la théorie mécanique de la chaleur à la météorologie, abordant dans un autre les plus graves questions de la philosophie naturelle à propos des conséquences de la même théorie de la chaleur.

À côté des associations pour les sciences naturelles viennent se ranger : la Société d'archéologie spécialement fondée pour la conservation de nos monuments historiques, la Société littéraire ; les Sociétés des arts, d'agriculture, de médecine; la Commission météorologique qui a momentanément suspendu ses travaux lors de la guerre, mais dont un des membres, M. Gauckler, ingénieur des travaux du Rhin, a publié d'intéressantes études sur les mouvements généraux de l'atmosphère, des mémoires spéciaux sur la défense du territoire contre les inondations, sur le mouvement des

eaux dans les canaux. Dans le Bas-Rhin une commission particulière également dissoute par suite de l'annexion s'était formée pour la publication d'une statistique détaillée et d'une description scientifique du département dont les premiers volumes seulement ont vu le jour. A Mulhouse on sait tous les services rendus par la Société industrielle dont les adhérents en s'efforçant de perfectionner les diverses branches d'industrie n'oublient pas non plus les intérêts de la science pure. Témoin les découvertes de MM. Schùtzenberger et Rosenstiehl dans le domaine de la chimie ; les beaux et utiles travaux de chimie industrielle de M. Scheurer-Kestner, aujourd'hui député à l'Assemblée nationale ; puis les études persévérantes de M. Dollfus- Ausset sur les glaciers, les travaux de MM. Koechlin- Schlumberger et Delbos sur la géologie de l'Alsace. Pendant près de trente années, M. Dollfus-Ausset a poursuivi et subventionné des expériences coûteuses sur la formation et le régime des glaciers, expériences couronnées dignement par la création d'un observatoire au col de Saint-Théodule, dans les Alpes du Mont-Rose, au dessus de la limite des neiges éternelles et qui a donné des résultats précieux pour la physique du globe. Chez ces hommes vigoureusement trempés à l'activité desquels l'industrie alsacienne doit son puissant développement, l'étude remplit les loisirs laissés par le travail professionnel et la science leur est reconnaissante des plus généreuses dotations.

Voilà les résultats de l'activité intellectuelle en Alsace. Aucune direction de l'esprit humain n'échappe à ses investigations fécondes. La littérature, la science, les arts sont l'objet d'une culture également assidue et qui produit des fruits durables. Sans négliger dans les sciences diverses ses investigations propres, l'Alsace s'impose la tâche d'exposer en France les découvertes et les œuvres de l'Allemagne. Rompant avec le passé dans le domaine des lettres, elle a renoncé à l'allemand pour la manifestation de sa pensée et

pour confondre sa littérature avec la littérature française. Ce changement correspond aux débuts de la grande Révolution vers la fin du dernier siècle. A plusieurs reprises j 'ai signalé cette époque comme la date de la véritable réunion de l'Alsace avec la France. Le motif, la raison de cette réunion définitive se trouve dans le mouvement généreux où le pays du commun accord du roi et de la nation acquit avec la liberté politique l'égalité civile, proclamant avec les droits de la France les droits du genre humain tout entier, dans la nuit du 4 août 1789. Evénement mémorable dont le grand citoyen qui préside maintenant à nos destinées retraçait naguère l'histoire avec une si mâle éloquence. « La royauté, nous dit M. Thiers, la royauté « avait fait le sacrifice empressé de tous ses privilèges ; a mais on était devant la masse des privilégiés, et tout le « monde avait alors ses privilèges : la noblesse, le clergé, « le tiers-état, les provinces, les villes ; et, en présence « d'une pareille masse d'adversaires, on éprouvait cette es- « pèce d'anxiété que ressent une armée lorsque va retentir a le premier coup de canon d'une grande bataille. Tout à « coup la noblesse française, héroïque dans cette occasion « comme elle l'était à Fontenoy, lorsqu'elle s'élançait au a galop sur les lignes anglaises pour ne pas laisser à rince fanterie l'honneur de braver seule ces lignes redou- « tables ; la noblesse française s'élance à la tribune et vient a la première sacrifier ses privilèges : tous ses membres a accourent sans exception. Le clergé, saisi du même en- « thousiasme, imite son exemple et vient immoler ses pri- « viléges, la dîme, les bénéfices. Le tiers-état suit à son «tour, et, lorsqu'on atout sacrifié, on cherche dans sa « mémoire s'il n'y aurait pas encore quelque privilège ouu blié que l'on puisse déposer sur cet autel, qui, ce jource là, était bien l'autel de la patrie (1). »

11.) Discours sur les libertés politiques, prononcé par M. Thiers au Corps législatif, dans sa séance du 28 mars 18B5

AU MOMEVr DE L'ANNEXION.

Page 1