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LA POLYGAMIE

La polygamie défendue par la loi, pratiquée en fait. — La logique des polygames. — L'Européen, polygame hypocrite. — Vertu des femmes mormonnes. — Enfants sains. — Obéissance à la loi du Christ. — Exemple des patriarches. — Saint Augustin et la polygamie. — Opinion de Luther et des réformateurs protestants. — Autre dogme : éternité du mariage. — Jalousie des voisins. — Nouvelles persécutions contre les Mormons. — Amende et prison. — Les registres cachés. — Comment faire la preuve? — Les Mormons transigent. ■ — Ils abandonnent la cohabitation collective. — Chaque femme chez elle. — ■ Nouvelle loi. — Certificats de mariage exigés. — Treize cents polygames emprisonnés. — Les Mormons capitulent. — Que

cache encore cette capitulation?

Sa

'ai fait parler longuement les sectaires du mormonisme sur cet intéressant chapitre. Et j'ai acquis la conviction que, s'il ne se pratique plus, officiellement et au grand jour, de mariages polygames, tous les anciens Mormons ont conservé leur double, leur triple et même leur quintuple ménage, de même qu'en dehors des mariages monogames prévus par la loi il se fait des « unions d'âmes » polygames.

« Quel mal y a-t-il à cela? se demandent les Mormons. Que l'on poursuive la bigamie, cela se comprend.

« Mais, dans le mariage patriarcal des Saints des Derniers Jours, il n'y a personne de dupé. Les épouses sont au courant des autres unions de leur mari ; elles les trouvent légitimes et les approuvent.

Elles possèdent légalement leur propre maison, y régnent suprêmement. Ce sont les plus vertueuses des femmes. Leurs maris n'ont accepté la polygamie que par un sentiment exalté de leurs devoirs. S'ils avaient cru que le célibat répondait à la volonté du ciel, les deux sexes l'eussent, dans bien des cas, adopté avec beaucoup plus de satisfaction. Mais, convaincus que le Seigneur avait révélé à Joseph Smith le principe du mariage patriarcal pour le salut de la race humaine et pour la rédemption du mal social, ils mirent de côté leurs préjugés et s'efforcèrent, à force de pitié et de vertu, de démontrer la pureté de leurs intentions.

« D'ailleurs, voyez les familles des Mormons polygames. Il n'y a nulle part d'enfants plus sains, à mine plus intelligente et plus ouverte. Je connais une famille mormonne de dix- sept enfants, — c'est la moyenne courante des ménages polygames, — ils sont tous les dix- sept su-

perbes de santé. « A leurs fruits vous les reconnaîtrez, » a dit le Sauveur. A la vérité, un homme qui ne craint pas de se charger d'une telle responsabilité fait preuve de plus de désintéressement et de plus d'énergie que la plupart de ceux qui le combattent et le blâment.

— C'est donc par esprit de devoir que les Mormons sont polygames? Comment expliquez- vous cela?

— Dieu ne bénit- il pas les nombreuses familles? Le Christ n'a-t-il pas ordonné à ses apôtres de croître, de multiplier et de peupler la terre? Les patriarches, depuis Abraham et Jacob, n'étaient-ils pas polygames? Et enfin les Pères de l'Église, Théodoret, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome n'eurent- ils pas les mêmes vues que nous à cet égard? Saint Augustin dit : « On objecte à Jacob qu'il avait quatre femmes. Ceci n'est pas un crime quand c'est de coutume. » Grotius, de même. Luther, après une consultation avec Mélanchthon, Zwingle et d'autres réformateurs, décida qu'il n'était pas contraire à la loi divine d'avoir deux femmes à la fois ; et, s' appuyant sur cette autorité, Philippe, landgrave de Hesse, épousa une seconde femme du vivant de la première.

« Allons, croyez- moi, il viendra un jour où les nations du monde, dépeuplées par les guerres homicides, seront bien heureuses de recourir à la polygamie pour continuer l'humanité...

— Mais comment s'y est- on pris pour lutter contre la polygamie?

— Je vais vous le dire... »

Et mon guide me raconte que, depuis la fondation de l'Église mormonne, les

apôtres, les évêques et les anciens pratiquaient le mariage plural, mais sans l'avoir proclamé comme un dogme. Ce ne fut que le 29 août 1852, dans une réunion générale de l'Église, à Sait Lake City, que l'aveu public en fut fait. Le dogme de l'éternité du mariage était proclamé depuis 1843, et les Mormons y tiennent comme à une nouveauté admirable. D'après leur doctrine, les hommes et les femmes unis par le mariage sur terre restent réellement mariés dans le ciel pour l'éternité. Réunis au moment de la résurrection, ils goûteront le bonheur de l'amour sans fin, tandis que — selon eux — dans les autres religions chrétiennes, le mariage finit avec la vie. Les âmes se retrouvent au ciel, c'est vrai, mais les âmes seulement. Eux se voient, paradant au milieu de leur harem céleste, entourés de leur lignée innombrable, dans une gloire princière.

Car ils seront princes, et leur pouvoir glorieux rayonnera d'autant plus loin que leur descendance se sera multipliée (1).

(1) La croyance au mariage, chez les Mormons, est très compliquée. Ils ont trois sortes de mariages :

Le mariage dans le temps ;

Le mariage pour l'éternité ;

Le mariage dans le temps et pour l'éternité.

Ce dernier est le plus répandu. Il unit l'homme à la femme pour la vie terrestre et pour la vie céleste. Le mariage civil n'est valable que sur terre. Au contraire, le mariage, selon la foi mormonne, permet à la femme de s'asseoir dans le ciel, près de l'époux bien-aimé, en compagnie d'autres épouses.

Cependant les cérémonies du mariage sont quelquefois accomplies soit pour le monde terrestre, soit pour l'éternité.

Par exemple : Si une femme devient veuve après s'être mariée pour ce monde et pour l'éternité, elle peut se remarier de nouveau, mais pour

Dès sa proclamation officielle, la polygamie devint un objet de contestations continuelles entre les officiers du gouvernement central et les Mormons. Les prêtres mormons faisaient, en effet, fonctions civiles et religieuses. Ils détenaient par conséquent les registres de l'état civil et mariaient comme ils le voulaient, et qui ils voulaient.

Or, pour eux, le mariage plural était un dogme religieux. Ils invoquaient la Constitution fédérale des États-Unis, qui garantit à chacun le libre exercice de sa religion, et qui ne reconnaît aucune religion officielle. Ils citaient les paroles mêmes de Jefferson, de Madison et des autres fondateurs de la République américaine, qui avaient promis de donner la liberté la plus complète « au juif et au gentil, au chrétien et au mahométan, à l'hindou, et aux infidèles de toutes dénominations », selon leur langage même.

Pendant dix ans, de 1852 à 1862, le gouvernement central toléra donc le mariage plural dans l'Utah.

Mais les plaintes des adversaires des Mormons, — de leurs concurrents méthodistes surtout, — finirent par remuer Popi-

ce monde seulement. Elle vit sur terre avec son nouveau mari, lui donne des enfants, mais de l'autre côté de la Rivière de la Mort elle doit le quitter et rejoindre son premier mari. Si son deuxième mari n'a pas eu sur terre d'autre femme, il faut qu'il se résigne à être tout seul dans l'éternité.

Il existe une autre forme de mariage appelé le mariage céleste. Cette curieuse cérémonie unit l'homme à la femme pour la vie future seulement. La femme peut être sur terre l'épouse d'un homme et, dans l'éternité, l'épouse d'un autre. En mourant, elle change tout simplement d'époux.

nion et par scandaliser sérieusement les puritains, tout- puissants à Washington.

Et, le 2 juillet 1862, le président Abraham Lincoln, qui allait décider l'année suivante F affranchissement des nègres, signait un décret pour punir et empêcher la pratique de la polygamie sur les territoires des États-Unis, et annuler certains actes du Parlement de l'Utah. Les polygames étaient menacés d'une amende de 2.500 francs et de cinq ans de prison. La loi avait un effet rétroactif de trois ans. C'est ce qui la rendit inapplicable. Comment prouver aux polygames mormons que leur mariage datait de trois ans? Les mariages se faisaient entre eux, les registres leur appartenaient. Ils pouvaient toujours soutenir que leur mariage remontait plus loin. Et ils ne s'en privaient pas.

On s'y prit autrement. Le 22 mars 1882, vingt ans après la première loi prohibitive, une nouvelle loi fut votée. Désormais, la cohabitation avec plus d'une femme était punie d'un emprisonnement de six mois, les adeptes du mariage plural déclarés incapables de faire partie d'un jury, exclus des emplois civils et privés du droit de vote.

Les Mormons protestèrent alors avec ardeur. Ils envoyèrent des délégations au président de la République, qui plaidèrent leur cause.

Ils firent valoir la régularité, la sobriété de leurs mœurs, leur probité, la prospérité et la moralité générales de l'Utah ; ils invoquèrent l'exemple des patriarches bibliques ; ils démasquèrent la source des plaintes qui leur valaient ces persécutions, la jalousie, la convoitise des voisins du Lac Salé qui végétaient dans la misère

à cause de leur incapacité et de leur ivrognerie, à côté d'eux qui s'enrichissaient et prospéraient de jour en jour davantage.

Enfin ils abordèrent de front la question de l'immoralité qu'on leur reprochait.

« Si c'est le vice que vous voulez poursuivre en nous qui sommes, grâce à Dieu, hommes et femmes, des modèles de vertu domestique et sociale, dites-le sincèrement et soyez logiques. Poursuivez en même temps que nous l'immoralité qui s'étale du sud au nord et de l'est à l'ouest du continent, châtiez les désordres et les vices des grandes villes... »

M. Cleveland leur promit d'appliquer la loi dans l'esprit de la justice la plus stricte et la plus impartiale... Mais elle fut maintenue, naturellement.

Le recensement, — sans doute incomplet, — révéla, pour une population de 180.000 âmes, l'existence de trois mille hommes et probablement, — car ce compte fut plus difficile à établir, — de neuf mille femmes polygames. Soit une moyenne de trois femmes pour un Mormon.

Afin d'encourager les femmes de polygames à quitter leurs maris, le gouvernement bâtit un vaste refuge {Industrial House) dans la ville du Lac Salé, s' attendant à le voir trop petit quelques jours après. Mais il resta complètement vide.

Les Mormons essayèrent pourtant encore d'échapper à la loi. Leurs femmes ne demeurèrent plus ensemble comme autrefois. Le harem mormon ' se scinda en autant d'habitations qu'il comptait de sujets. De sorte que, pour visiter sa famille, un Saint des Derniers Jours, marié seulement à une dizaine de femmes, n'avait

pas trop de sa journée. Mais que ne ferait- on pas pour sa foi ?

Ce truc fut déjoué comme les autres.

En 1887, une loi additionnelle, promulgée sous le nom de loi Edmund- Tucker, augmentait la puissance des pouvoirs civils, exigeait que les certificats de tous les mariages fussent enregistrés à la Cour de l'Enregistrement, dont les juges dépendent du pouvoir central. La loi ordonnait en outre à la Cour suprême de prendre possession des biens qui seraient confisqués aux Mormons.

persécution une véritable persécution commença. On poursuivit les trois principaux chefs. Ils s'enfuirent. On emprisonna tous ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la loi. Une simple promesse d'obéir aux lois contrela polygamie suffisait pour éviter tous ces désagréments; mais bien peu acceptèrent les offres des juges fédéraux, et plus de treize cents hommes préférèrent la prison et l'amende plutôt que de sacrifier ce qu'ils appelaient un principe sacré.

J'interrompis ici mon narrateur.

« Et comment tout cela a-t-il fini? »

11 m'expliqua qu'en 1890 les Mormons avaient appelé de toutes ces lois à la Cour suprême, lui demandant de les casser au nom du principe de la liberté religieuse, le mariage étant un sacrement religieux. La Cour suprême décida que le Gouvernement avait le droit de légiférer sur le mariage et que toutes les lois faites contre le mariage plural étaient constitutionnelles.

Ils n'avaient plus qu'à s'incliner. Car on menaçait tout Mormon (polygame ou non) de la confiscation de ses biens et

Tliot. Tho Pmîili Hassel C . Denve

LE JARDIN DES DIEUX. - La Roche Branlante. - Dans les Cheyenne Canons il n'est pas de sile plus justement réputé que le Jardm des Dieux (GardenoftheGods), terrain de 240 hectares hérissé de rochers aux étranges configurations.

Planche 29.

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