CONVERSATION AVEC SEPT FEMMES
MORMONNES
Le voyageur affronte sept femmes mormonnes en séance privée. — Un five o'clock original. ■ — Mrs. Wells. — Brigham Young avait vingt et une femmes. — Je cause avec une de ses quarante-six filles. — L'Européen-Papou. — Franche explication. — Vérité discutable : Il y a plus de femmes supérieures que d'hommes supérieurs. — Jalousie inconnue. — Sachons cacher nos souffrances. — Tètes de feu, corps de glace. — Raison mystique du mariage plural : la gloire céleste. — Dieu a ordonné la polygamie. — Les patriarches. — Les enfants. — Les parents de Brigham Young. — Les douze mères de la petite fille. — Le bonheur des femmes de polygames. — Leur supériorité sur les femmes d'Europe. — Un raisonnement assez
juste. — Une poétesse mormonne. — Sourions donc!
'avais exprimé le désir de rencontrer quelques femmes mormonnes, de celles qui faisaient partie d'une famille polygame.
J'étais extrêmement curieux de les voir d'abord, de causer avec elles, de les interroger, de me rendre compte de leur état d'esprit. On arrangea pour moi un five o'clock tea, et un soir, à six heures, je me trouvai dans un petit salon vieillot, chez Mrs. Wells, une respectable dame à cheveux blancs, à la physionomie fine et distinguée, jolie "encore malgré ses soixante ans sonnés. Une'jdouceur ferme se peignait dans ses traits réguliers et nobles.
Elle m'expliqua qu'elle avait convoqué chez elle plusieurs de ses amies, choisies parmi les femmes les plus remarquables de la secte ; l'une était même fille du cé-
lèbre Brigham Young, l'homme extraordinaire qui avait succédé à Joseph Smith dans la présidence de l'Église et qui avait dirigé l'exode des Mormons depuis le Mississipi j usqu' au Lac Salé, à travers les Montagnes Rocheuses, en plein hiver, sous la menace permanente des Indiens.
Elle me dit l'impression laissée par Brigham Young dans l'esprit de tous ceux qui le connurent.
« Il était grand, il était fort, il était beau, il était puissant; tout le monde lui obéissait comme à un roi, comme à un dieu. Il avait vingt et une femmes.
Les dames mormonnes arrivèrent bientôt, s' excusant d'être de quelques minutes en retard. Elles sortaient toutes de leur club ou d'une œuvre quelconque.
Elles étaient au nombre de sept.
Je les dévisageai le plus discrètement que je pus, mais avec une intense curiosité intérieure.
Au premier abord, rien ne les distinguait des autres femmes de tous les pays, sinon une certaine simplicité de mise, qui n'allait pas d'ailleurs sans quelque plume au chapeau et sans quelque ruban : la tenue de petites bourgeoises anglaises protestantes. Mais, en les observant davantage, surtout quand elles parlaient, il était facile de remarquer une intense exaltation de pensée, une sorte de mysticisme ardent, une foi énergique qu'aucune objection ne devait pouvoir ébranler.
Quand je commençai à expliquer le motif de ma curiosité, je vis bien que c'était moi qui devenais, à mon tour, le phénomène. Elles me regardaient curieusement, en souriant avec bienveillance, comme des gens étonnés de l'étonnement des autres, comme nous regarderions la surprise de Papous devant notre civilisation.
J'avouai mon ignorance de la religion mormonne et de leurs mœurs, et je m'excusai d'avance de l'indiscrétion, de la naïveté et peut-être de la brutalité de mes questions.
Ces dames sourirent de l'air condescendant que je vous ai dit, et Mrs. Wells m'assura que je ne devais pas me gêner. J'en fus ravi.
J'expliquai alors la difficulté qu'auraient les Européennes à comprendre et surtout à admettre que des femmes, qui ne sont pas des Orientales, acceptent de partager un homme qu'elles aimeraient avec un nombre indéfini de rivales.
Mais d'abord, me répondit Mrs. Wells, ce ne sont pas des rivales. Toutes les femmes d'un Mormon doivent s' aimer entre elles. Rien de plus naturel pour la race
humaine que de se sentir attiré vers ceux qui ont les mêmes goûts que nous. »
L'une de mes autres interlocutrices prit la parole :
« Moi, je préfère être la dixième femme d'un homme supérieur que la femme unique d'un homme inférieur.
— Je vous comprends, madame, fis- je, surpris du ton de passion énergique qu'elle avait mis ; mais ne préféreriezvous pas être la femme unique d'un homme supérieur? Voilà ce que je voudrais savoir. »
Elle répondit :
« Certainement. Mais c'est un fait que dans une famille de vingt enfants, — par exemple, dix garçons et dix filles, — les filles sont en général supérieures aux garçons. Or, puisqu'il y a plus de femmes supérieures que d'hommes supérieurs, il faut bien que les femmes se contentent de partager les hommes supérieurs. »
Je ne m'attendais pas à cette sortie, et l'argument, que je ne pouvais vérifier, me laissa coi...
« Il faudrait peut-être prouver, dis- je pourtant, que votre calcul est exact. »
Elles s'écrièrent toutes à la fois :
« C'est un fait, c'est un fait !
— N'importe, repris- je, ce fait ne vous dispenserait pas de souffrir, si vous étiez très aimante et très sensible, de voir l'objet de votre amour dilapider le sien... En France, une femme qui supporterait cela avec indifférence n'aimerait pas son mari... »
Mrs. Wells, qui réfléchissait, répéta :
« Il faut que l'homme sache partager également son amour...
— Il faut donc, insistai- je, que vous
ignoriez totalement le sentiment de la jalousie?... »
L'une des dames, qui n'avait pas encore parlé, s'y décida timidement :
« Si on souffre, on ne le montre pas. 77 ne faut pas le montrer.
— Mais comment faire, si la souffrance est violente... C'est une question de sensibilité... »
Elle riposta :
« C'est une question de discipline. »
Je hochai la tête. Ces femmes avaient beau dire. Si elles aimaient autrement qu'avec leurs têtes exaltées à froid, leurs imaginations mystiques, elles auraient dans le regard autre chose que cette lueur glaciale qui est le signe de leur vertu et aussi le secret de leur facile résignation. J'ai envie de le leur dire, mais je sens que je ne saurais pas me faire comprendre de ces créatures assez naïves pour s'être laissé hypnotiser par cette fable enfantine qu'est la religion mormonne, si disciplinées et si froides que la notion même de la jalousie paraît étrangère à la plupart d'entre elles.
Et je passai à un autre ordre d'idées.
Je savais qu'elles acceptaient le mariage plural. Comment étaient- elles arrivées, avec leur éducation monogame, à le comprendre et à l'admettre? On conçoit cela chez les femmes d'Orient, opprimées depuis des siècles par les mœurs du harem.
Mais elles, d'origine anglaise, Scandinave ou germanique, élevées dans l'austérité du protestantisme, par quel chemin ont donc passé leurs préjugés pour accepter cet incroyable renversement de leurs mœurs originelles?
Je le leur demande. Et très sérieusement, si sérieusement que je me figurai qu'elle se moquait de moi, Mrs. Wells me répondit :
raison o « La polygamie est utile aux mystique Mormons, hommes et femmes, pour que leur gloire soit plus grande dans le ciel. Oui, tous les hommes vertueux seront glorieux dans le ciel. Mais plus leur descendance sera nombreuse, plus éclatante et plus imposante sera leur gloire. Ils régneront sur leur famille innombrable dans les siècles des siècles. Pensez à la tristesse d'un homme vertueux qui n'aurait pas de descendance ! La première femme du chef actuel des Apôtres, le président Smith, était stérile. Qu'eût- il souffert si la polygamie n'avait pas fait partie de notre foi? »
Je ne pouvais en croire mes oreilles.
« Et c'est cette idée- là qui vous a amenées à accepter le partage?
— N'est-ce pas suffisant? répondit- elle d'un ton de simple douceur. La gloire dans la vie éternelle ne vaut- elle pas ce petit service, en admettant que c'en soit un ? Que compte la vie terrestre en face du bonheur glorieux que l'obéissance à la loi de Dieu nous promet?
— Alors, c'est Dieu qui a ordonné la polygamie aux Mormons?
- Mais oui ! fit- elle étonnée. Ne savezvous pas que Joseph Smith a reçu de Dieu lui-même la révélation de la bonté du mariage plural? D'ailleurs, ne savez- vous pas aussi que les anciens patriarches... ?
— Oui, oui, je sais! » interrompis- je, stupéfait d'une telle crédulité et aussi de l'étonnant pouvoir qu'avaient pris sur
BOULDER. — Petit centre de mineurs el d'étudiants, l'Université de Colorado compte environ S9i inscrils. Boulder s'est développée à l'rmtouchure du Eoulder Canon dont les chutes pont situées à li kil. en amont.
mot. biii.ili tianelUenver.
CANON DU GRAND RIVER. — Au sortir du troisième tunnel, long de 400 mètres, la voie ferrée reparaît .et borde à nouveau cette gorge merveilleuse dont les parois abruptes atteignent généralement de 600 à 800 mètres.
Planche 33.
CAMPEMENTS D'INDIENS DANS LE COLORADO. — Plusieurs tribus d'Indiens peuplent la région du Colorado, entre autres les Apaches, les Papagoes, les Navajo et les Utes. Ces peuplades, pour la plupart, vivent sous la lente.
l'Iiut. <t ]'i.m e, 1 .1 s Angeles.
TYPES D'INDIENS NAVAJO. — Cheveux d'un noir d'encre, figures osseuses, pommelles saillantes, yeux Initiés, teint d'ambre, les Indiens d'Amérique s'apparcnlent manifestement à la race Mongole.
Planchk 34.
ces esprits simples les prophètes- hommes d'affaires du mormonisme.
Je continuai mes interrogations.
« Quelle était la vie des ménages mormons pendant le temps où la polygamie était autorisée? Comment les cinq ou six femmes d'un même homme s'entendaient-elles, pratiquement, et que devenaient les enfants dans ce capharnaum? »
Une jeune et jolie femme brune, aux yeux noirs, de trente ou trente- cinq ans, prit la parole :
« Je puis vous le dire très bien. Je suis l'une des quarante- six filles de Brigham Young. J'avais perdu ma mère à trois ans, et toutes mes autres mères m'aimaient beaucoup, presque autant, dirai- je, que ma mère naturelle. Au temps où j'étais à la maison, — je suis née au Lion House, que vous pouvez voir près d'ici, — nous étions dix- huit sœurs, et les douze femmes de mon père habitaient avec nous. Il n'y eut jamais de querelle d'aucune sorte, ni même de malentendu.
«Mon père venait tous les soirs à la maison, à six heures. Il disait les prières, embrassait tous ses enfants, prenait son dîner avec mes mères, et je ne le voyais plus jusqu'au lendemain six heures. Mes mères vivaient ensemble comme des amies ; elles s'accordaient pour admirer le génie de mon père, sa force, son intelligence et sa bonté. Leurs conversations roulaient sur notre éducation et sur la religion mormonne. Mon père a eu vingt et une femmes en tout. »
J'écoutais ces choses nouvelles pour moi avec une curiosité grandissante.
« Notez encore, me dit Mrs. Wells,
qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'infirmes, ni d'enfants mal venus chez les polygames. Ceci est très important.
— Finalement, concluai-je, vous n'enviez pas le sort des femmes d'Europe? »
Elle me fit cette réponse que je trouvai assez topique :
<( Elles ne sont pas enviables. Leurs maris les trompent ; elles l'ignorent, et le mensonge de leur vie est très malsain ; ou bien elles le savent, et elles en souffrent. »
L'une d'elles me dit aussi :
« Les femmes des polygames sont bien plus heureuses que les autres. Elles leur deviennent même rapidement supérieures. Car, n'ayant pas à s'occuper sans cesse de leur mari, elles ont plus de loisir pour se cultiver. La mauvaise humeur de F homme s' éparpillant sur plusieurs femmes, aucune n'a à en souffrir beaucoup. Et, enfin, comme forcément on se voit moins, qu'on n'est pas toujours en tête à tête, l'amour ne se banalise pas, et la joie d'aimer reste plus intense et en même temps plus pure... »
J'avais épuisé ma curiosité. L'entretien prit fin.
Avant mon départ, Mrs. Wells me remit un numéro du journal qu'elle dirige, un journal de revendications féminines, et un exemplaire d'un recueil de poésies qu'elle a écrites en langue anglaise, Rêveries et souvenirs. Son portrait gravé sert de frontispice à son œuvre. Sa fine figure angélique et grave éclaire de sympathie ces pages candides. Car je les ai lues, depuis. C'est d'un mysticisme à la fois exalté et puéril. Cantiques d'actions de grâces, requiem lents et doux, psaumes et mélodies où reviennent sans cesse les
noms d'Éternel et de Très-Haut. Les métaphores les plus fatiguées se pressent dans ces vers avec une gentille ingénuité ; la « voix du rossignol et du martinpêcheur », les rayons de « la lune argentée », le souffle du zéphyr », l'éclat des marguerites qui brillent dans le gazon comme des étoiles au ciel », sont pour elle des messagers divins qui chantent un hosanna à la gloire du Créateur. Dieu est partout, et elle ne cesse de le chanter, dans les prairies, les vallons, les roses et les lis, les parfums printaniers, les rayons d'or du soleil, que sais- je encore? Écoutezla, ces chants n'ont rien de mormon :
Les champs de lis me disaient de tendres choses.
J'aime écouter leurs prières silencieuses ;
Ils me font penser aux paroles du Sauveur,
A sa soumission aux ordres du Très- Haut.
Ils me disent que Dieu, sûrement, est près de
[nous Pour guider nos pas dans les sentiers de chaque
[jour.
Écoutez tout près ce zéphyr.
Doucement il dit : Dieu est ici.
Et le murmure qui lui répond Est la douce voix des anges.
Elle envoie des messages d'espérance aux missionnaires qui prêchent par le monde la bonne parole mormonne.
Ses louanges vont aussi aux hardis pionniers qui supportèrent tant de misères pour la gloire de Dieu et par qui « le Désert s'épanouit comme une rose ».
Puis elle voit dans le « Jardin de ses rêves » des perspectives de paix et d'union féconde entre les peuples. C'est vers la femme, vers les enfants, que vont toutes ses espérances et ses conseils :
Petit enfant, aime le Sauveur, — Apprends à te soumettre à sa volonté sainte ; — Il te conseillera toujours — De nobles et belles actions. — ■ Jésus dit : « Aimez-vous les uns les autres — Et pardonnez-vous. » — Marche dans les sentiers du Sauveur — Et tu auras la sagesse.
Étrange mélange de religiosité vague, de juvéniles transports, de banalité, de crédulité, qui fait que l'on hésite à plaindre, admirer ou sourire.
Finalement, il faut bien sourire.