‹ L'Amâerique moderneChapitre 14 sur 50 · UNE ÉCOLE DE PEAUX-ROUGES · texte numérisé non relu

UNE ÉCOLE DE PEAUX-ROUGES

Les Peaux-Rouges sont réfractaires à la civilisation. — On les repousse vers l'Ouest. — Les « réserves ». — Peuple chasseur. — Œil-de-Faucon se plaint. — Mélancolie des autochtones. ■ — • L'école de Grand Junction .

— Le programme. — Les classes. — ■ Parenté des Indiens et des Mongols. — L'auteur a du mal à distinguer les garçons des filles. — L'épine dorsale des Apaches. — Un râble de 20 kilos. — Apaches disciplinés.

— Nègres et Peaux-Rouges. — De la peinture mal employée. — ■ On parle de Paris aux Papagoes. — Leur ignorance. — Qu'est-ce que la France? — Un directeur gêné. — Don d'imitation. — L'amour des jeux

physiques. — La peur du ridicule. — Pédagogie pour Peaux-Rouges. — La bonne sauvagerie.

ne nuit de chemin de fer, et nous sortions de l'Utah pour entrer dans le Colorado. Nous avons quitté les hauts plateaux et nous sommes à présent à 1.200 mètres seulement au- dessus du niveau de la mer. Il ne fait pas chaud pourtant, quoique nous soyons déjà à la fin d'avril, quand, à six heures du matin, le train s'arrête à Grand Junction, où je dois descendre pour me rendre aux mines d'or et d'argent d'Ouray.

Que faire à cette heure- là, dans ce pays perdu, en attendant le train qui ne part qu'à dix heures? Je déjeune de grapefruit, de lard frit, d'œufs sur le plat et de succulents beignets de sarrasin au sirop d'érable. C'est la formule de déjeuner que je vous conseille si vous allez un jour en Amérique.

Je m'informe de ce que je pourrais bien voir autour de cette station déserte, et j'apprends qu'il se trouve à 3 kilomètres

de là une école pour jeunes Indiens, sous la surveillance de l'État. Me voilà donc servi à souhait ! Je vais pouvoir me rendre compte de la façon dont les Américains traitent leurs vaincus.

Je fais atteler une méchante carriole et me voilà parti.

Nous nous demandons en Europe : Que font donc les Américains des Indiens indigènes?

En vérité, ils n'en font pas grand'chose. Est-ce parce qu'il n'y a pas grand'chose à en faire, en effet? Ou bien est-ce parce qu'ils ne savent comment prendre cette race vraiment sauvage, demeurée si fermée après deux siècles d'efforts et d'évangélisation? Les Américains seraient- ils de mauvais psychologues ? Toujours est- il qu'ils n'ont pas su jusqu'à présent tirer parti des Indiens vaincus. Après les avoir combattus, ils les repoussent chaque année davantage vers les déserts de l'Ouest. Les terrains qu'ils leur donnent sont de plus en plus mauvais. Dès qu'ils prennent une certaine valeur par leur position, on

les force à les quitter. Ces terrains sont ce qu'on appelle : réservation, la « réserve » que le gouvernement fédéral a conservée dans presque tous les États, soit pour ses besoins personnels, soit pour être distribués plus tard. Avec toujours plus de mauvaise humeur, les Indiens obéissent, mais ils se plaignent amèrement. Ce n'est pas ainsi qu'on arrivera à rendre agriculteur ce peuple essentiellement chasseur. Et il ne faudrait pas s'étonner si des troubles éclataient un jour ou l'autre de ce côté. Il y a encore 200 000 Indiens en Amérique, qu'on dissémine assez habilement d'ailleurs. Mais Œil- de- Faucon n'a pas de rival pour suivre la piste de guerre.

En attendant qu'ils se fâchent, ils ne sont pas gais ! Je ne connais pas de plus saisissante mélancolie que celle d'une tribu d'Apaches ou d'Iroquois rencontrée en Amérique ou au Canada. Leurs yeux sont secs, mais ils ont l'air de gémir intérieurement sur des malheurs profonds et irrémédiables.

Ces hommes et ces femmes, qui sont, en effet, bien chez eux, — Christophe Colomb lui-même ne me démentirait pas, — ont le même air dépaysé et étranger qu'ils avaient à Paris quand le cow-boy Cody les y amena. Excepté quand ils galopent ardemment leurs petits chevaux à travers la plaine, leur air d'abandon et d'étrangeté, la façon dont ils vous regardent, de leur regard noir si sévère et si dur, et l'expression de mélancolie écrite sur leur face orangée sont un reproche vivant et inquiétant qui me frappe beaucoup. Ils paraissent penser : « Ce continent est le nôtre depuis des milliers de siècles, depuis toujours ; vous êtes là

depuis dix ans, depuis cent ans, et c'est comme des intrus !... »

Ce sont ces réflexions assez mélancoliques que je faisais pour eux, sur le chemin de leur école. Peut-être n'en font- ils pas du tout de semblables et ne pensent-ils à rien, comme il est d'usage dans les bois. Mais je devais ce tribut au sachem Chactas, qui parlait comme Socrate, dans un si bon français. Maintenant, allons les voir tels qu'ils sont.

L'école des Indiens est bâtie au milieu d'une plaine dénudée, morne, entourée au loin par les ondulations des montagnes Rocheuses. On ne voit rien de vivant que l'école et ses dépendances. Oh ! rien de bien extraordinaire. Une dizaine de constructions légères, bon marché, en bois et briques. Pas d'arbres, pas de rivières. Des champs d'alfa jusqu'à l'horizon. C'est triste comme tout.

Pourtant, le directeur qui gère la chose est un homme bien jovial : il rit volontiers, ce qui est rare en Amérique. Celui-ci, le captain Théodore G. Lemmon, se vante d'être le directeur qui soit resté le plus longtemps dans un même poste.

« Treize ans, monsieur ! » me dit- il avec l'accent d'orgueil d'un croisé.

Je lui dis que je connais des instituteurs en France qui sont restés plus de cinquante ans dans la même école. Il croit que je plaisante, et en riant il dit :

« Alors, ils étaient en ruines, tous les deux, le maître et le bâtiment, n'est-ce pas ? »

Quand une chose a duré cinquante ans, ici, elle est historique, et on la met sous verre.

Un instituteur qui pourrait se van-

UNE INDIENNE NAVAJO. — Certaines industries, dans les peuplades sauvages, sont exercées par les femmes : tel est le cas des Navajo où d'habiles ouvrières s'activent à confectionner des tapis aux couleurs vives.

l'...H. l'.ib.i: j

INDIENS MOKRI. — Comme les autres tribus indiennes, les Mokri sont très sensibles à la musique. Ils s'assemblent fréquemment et jouent d'une flûte primitive pour laquelle ils ont une prédilection marquée.

Planche 'iô.

Pliot. Rock Island System.

CANON DU GRAND RIVER. La voie qui longe d'ordinaire le Lorrent est parfois obligée de cheminer au cœur même du roc. Lorsqu'elle en ressort, le paysage qu'encadre l'orifice du tunuel est d'un pittoresque merveilleux.

Planche 3o

Phot. Smith H

leuses, îi 235S mètres d'altitude, Ourav esl répi

LOURAY. — llloltie dans un repli des montagnes Roc! ki richesse de ses mines, l'abondance île ses sources thermales el l'excellence de son climal

UNE VUE D'OURAY. — Malgré son altitude, Ouray est une résidence tempérée, grâce au mont Hardin et au mont Hayden dont les masses rocheuses arrêtent les vents glacés du Nord.

WRV

OURAY. — Station balnéaire. — Ouray ne compte que 2000 habitants environ, parmi lesquels bon nombre d'ouvriers mineurs. Toutefois, un quartier élégant abrite, à la belle saison, de riches villégiaturistes venus de Dériver.

Planche 38.

ter d'un tel passé mourrait dans une vitrine.

Le captain est un homme de haute taille, à la longue barbe blonde grisonnante.

Il m'explique d'abord qu'il y a cent soixante élèves en tout à l'école : cent vingt garçons et quarante filles.

« Et qu'est-ce que vous leur apprenez?

— Tout. Ou du moins nous essayons...

L'anglais, d'abord, la lecture, l'écriture, tous les cours jusqu'au septième degré, puis l'agriculture, l'irrigation, la charpenterie, la cordonnerie, la plomberie, la boulangerie, l'habillement, la sellerie, la peinture en bâtiments. Aux filles, nous enseignons les sciences domestiques, la cuisine, la couture, les ouvrages de perles, le raccommodage, le blanchissage, la vannerie, les travaux de la laiterie et la tenue générale de la maison. »

visite des îl me fit visiter les classes. classes C'étaient des classes primaires, enfantines même : on le voyait par les caractères tracés sur les tableaux noirs et par la nature des choses enseignées, premiers éléments de langue anglaise, d'arithmétique ou de géographie.

Les garçons avaient une physionomie extrêmement sérieuse et même sauvage.

Leurs regards fixes et droits, tous leurs mouvements de tête, du buste, si rapides, si imprévus, si souples, étaient ceux de jeunes bêtes mal apprivoisées. Leurs cheveux, d'un noir d'encre, séparés par une raie centrale, étaient collés sur le crâne et luisaient sous la graisse ou 1* huile ; leurs figures osseuses, aux pommettes débordantes, leur yeux bridés, leur teint d'ambre en font, à coup sûr, des descendants

ou des frères des Mongols. J'ai vu dans la ville chinoise de San Francisco des parents de ces enfants-là. Il n'y a pas de doute possible. Ceux-ci sont restés certainement plus sauvages, et d'ailleurs, à défaut du type, leur histoire en témoigne. Je ne sais ce qu'en pense la science ethnographique, mais, si elle ne rapproche pas les Peaux- Rouges des Mexicains et tous deux des Chinois, elle a tort. Car, à les voir, il n'y a rien de plus sûr que cette parenté.

Les filles ont des airs moins féroces. Elles rient plus volontiers. Mais ici encore, comme en Chine, il est quelquefois difficile à un œil non exercé de différencier les sexes sur la simple physionomie. Quelque chose de viril et de fort les rapproche. Heureusement qu'ici le costume diffère.

« Voyez aussi, me fait remarquer le directeur, quelle différence dans l'ossature ! »

Les garçons, en effet, qui ont de douze à dix-sept ans environ, ont des épaules et des torses de jeunes hommes de vingt ans.

« Un jeune Apache qui pèse 50 kilos a une épine dorsale qui en pèse 20. Toute leur force est là. »

Et il me passait la main le long de la colonne vertébrale.

« Alors, c'est une bande de vrais Apaches que j'ai devant les yeux? lui demandai-je.

— Mais oui, me répondit-il, surpris de ma question, certainement! Vous croyez qu'ils sont faux? Mais nous avons aussi des Moki, des Papagoes, des Navajo et des Utes.

— ■ Quelle différence y a-t-il entre eux ?

— Pas très grande. Les Apaches sont

les plus diseiplinables et les plus intelligents ; du moins, ce sont ceux qui comprennent le plus vite. Après vient le Moki. Les autres montrent plus de dispositions pour les arts mécaniques. »

Mais tout cela est très relatif. Car, au fond, dans les ateliers comme dans les classes que nous visitons, les jeunes Indiens ont un tel air d'ennui, si morne, si lointain et si résigné, qu'on les prendrait plutôt pour desprisonniers que pour des élèves libres.

Quelle différence avec les nègres de Tuskegee ! Je me souvins du zèle, de l'application, du plaisir, de l'intelligence aussi qui se lisaient sur toutes ces faces noires devant les établis manuels ou les tables de dessin de l'institut de Booker T. Washington.

Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer au captain Lemmon :

« Je crois qu'ils aimeraient tout de même mieux, lui dis- je, aller chasser l'ours, ou le caribou dans les forêts du Nord?

— So would I ! (Et moi aussi !) » s'écriat-il en riant à gorge déployée...

Dehors, des élèves, grimpés sur des échelles, badigeonnaient les boiseries de la façade de couleurs éclatantes.

En pensant au peinturlurage dont les Peaux- Rouges ornent leurs têtes aux jours de cérémonie, je fis tout haut cette remarque :

« Ils doivent se dire que cette peinture serait bien mieux employée sur leurs figures que sur ces planches ! »

Le captain Lemmon voulut bien rire de nouveau avec bonhomie, de ce rire flamand qui le rend si sympathique.

Nous rentrâmes dans une classe, car le

directeur tenait à me donner un échantillon de son enseignement.

« Ils apprennent la géographie, me dit- il. Vous allez voir. »

Et s' adressant à toute la classe, il dit, en me désignant, f d'un air entendu et confiant :|

« Monsieur vient de Paris. Où est-ce?»

Personne ne répondit.

Il répéta sa question, la retourna :

« Paris, où est-ce, Paris? »

En vain.

Alors, s'y prenant autrement, il interrogea :

« Quelle est la capitale de la France?»

Pas de réponse. Il insista plus violemment :

« La France, savez- vous ce que c'est que la France? »

Le silence de la classe devenait gênant pour le directeur, et moi-même j'en étais gêné pour lui. Mais, très simplement, haussant un peu les épaules, il me dit en m' entraînant :

« Ils n'ont aucune mémoire... »

Et cela paraissait évident.

Il me conduisit à travers les cuisines, les dortoirs, les autres dépendances. Tout était fort bien tenu, les lits éclataient de blancheur, et l'ordre était partout irréprochable.

« Comment recrutez-vous vos élèves ?

— Ah ! ça n'est pas facile ! » dit-il du ton d'un homme à qui on rappelle qu'il a eu du fil à retordre.

Il m'expliqua qu'il était forcé d'aller les chercher lui-même, très loin, dans la réservation, partout où il pouvait. On leur paye tout : le voyage, les habillements, la nour-

riture, et le séjour, et l'enseignement, et le retour. Tout enfin.

« Et encore, ajouta-t-il, on a bien du mal à en trouver.

— Comment cela?

— Mais... parce qu'ils ne veulent pas quitter leurs forêts, qu'ils préfèrent continuer la vie abrutie qu'ils mènent... »

Il se mettait un peu en colère. Mais le fond de sa nature prit le dessus, et il rit :

« Ils veulent rester au-dessous du nègre ; tant pis pour eux !

— Vous ne croyez donc pas les Peaux- Rouges supérieurs aux nègres?

Alors, du ton de celui qui sait ce qu'il dit:

« Ah ! non ! ah ! non ! Le nègre est bien plus avancé et bien plus susceptible de développement.

— Quelles sont donc les qualités de ceux-ci ?

— Une force d'application énorme pour l'imitation des choses matérielles, une patience que rien sur terre ne peut dépasser. Oui, une espèce d'idée fixe remplace chez eux la volonté, ou plutôt ne fait plus qu'un avec elle sitôt qu'on a réussi à faire entrer quelque chose dans leur cervelle. Mais c'est cela qui est dur...

— N'est-ce pas la preuve d'une forte personnalité? fis- je, pour voir.

— Si vous voulez, dit le captain, mais une personnalité lente à s'ouvrir, pauvre de cervelle tout de même. Oh ! le jeu, ça, ils s'y mettent vite : le basket- bail, le base- bail, voilà leur affaire. Ils sont quelquefois fatigués pour labourer, mais jamais pour jouer à la balle.

— Et puis, un carquois, des flèches ?

— Non, non, ils préfèrent le fusil dès qu'ils le connaissent et l'ont expérimenté. Mais il ne faut pas laisser les Papagoes jouer avec ces choses...

— Pour la discipline, qu'est-ce qui vous gêne le plus dans vos rapports avec eux ? »

Le captain réfléchit un instant :

« C'est leur peur du ridicule, fit- il enfin. Si on ne pense pas à cela toujours, il est impossible de rien faire d'eux. Ils se feraient tuer plutôt que de consentir d'euxmêmes à rester une minute ridicules.

— Et les filles?

— Les filles sont plus souples, beaucoup plus souples. Et, par la coquetterie, on les prend très bien. Voyez celles-ci... »

Une demi- douzaine de jeunes Indiennes passaient devant nous, se rendant à la laiterie. Elles nous regardaient de leurs yeux noirs, très durs. Dans leurs cheveux noirs comme du cirage, des rubans roses étaient noués, traversés de grosses épingles de cuivre doré.

« Avec ces épingles-là et ces rubans, on peut leur faire faire tout ce qu'on veut, en classe.

— Et pour les punir?

— C'est assez simple. Quand ils ont fait mal une fois, c'est à vous de leur faire bien comprendre que c'est mal. Et, quand vous avez décidé une chose et qu'ils savent que vous ne revenez jamais sur votre parole, ils vous obéissent, ayant trop de bon sens pour se heurter, de leur propre volonté, à l'inévitable. »

Et voilà, je crois, de bonne sauvagerie.

Page 1