‹ L'Amâerique moderneChapitre 30 sur 50 · Q OS · texte numérisé non relu

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LES STOCK-YARDS. - Dans les chambres frigorifiques des abattoirs, il passe, bon an mal an, 3 ou 4 millions de bœufs dépecés en quartiers dont In congélation complète s opère en vingt-quatre heures.

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LES CATARACTES DU NIAGARA. — La gigantesque coulée qui réunit les eaux des lacs Ërié et Ontario rencontre dans sa course un obstacle de 47 mètres qu'elle franchit en un bond formidable.

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ZION CITY. — Zion City est une ville créée aux portes de Chicago, par une sorte de prophète roublan nombreux adeptes. On voit Dowie en tenue de ville et en costume de chef de l'église de Zion.

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où s'élevait le temple. Les rues, dirigées de l'est à l'ouest, furent désignées par des numéros d'ordre. Celles du sud au nord reçurent des appellations bibliques et, partant d'Aaron Street, on arrivait à Zabulon Avenue, en passant par Abraham, Jacob et Moïse Street.

En juillet 1901, les portes de Sion furent ouvertes. En mars 1902, la cité organisée était incorporée à l'État de l' Illinois

On se demandait à Chicago comment les habitants de Sion City pourraient vivre, puisqu'il ne s'y trouvait aucune autre industrie que celle de l'effronté bonne teur dont la force extractive tenait du prodige. L'ingéniosité de Dowie y pourvut. Sa femme était apparentée à la famille Stevenson, grands fabricants de dentelles de Nottingham (Angleterre). Dowie décida que la principale industrie de Sion serait celle de la dentelle à la machine. Il partit pour l'Angleterre, ramena son beau- frère Stevenson, acheta là- bas des métiers perfectionnés, engagea des ouvriers habiles pour enseigner aux Sionistes l'art de la dentelle, et l'on construisit une immense fabrique pour recevoir machines et ouvriers. Les dowistes apprirent donc l'industrie nouvelle. Mais les deux beauxfrères se brouillèrent. Dowie, comme toujours, voulait être le seul maître. Il y eut un procès; Stevenson gagna. Dowie lui donna près d'un million, mais garda son usine et resta le seul maître.

Un peu plus tard, il créa une fabrique de bonbons {Candy factory), plus prospère que celle des dentelles. Les Américains font en effet une grande consommation de bonbons : ceux qui ne mâchent pas de gomme croquent des sucreries. La fabrique

de Dowie fournit tous les marchands en gros de Chicago.

Tandis que Dowie encourageait son peuple à fabriquer des dentelles et des bonbons et à cultiver du céleri, lui continuait son rôle d'apôtre.

En juin 1902, avait lieu l'inauguration du grand « Hospice d'Élie ». Cet hospice n'était qu'une sorte d'hôtel de 110 mètres de façade, possédant tout le confortable moderne et assez grand pour recevoir 1.000 couvives par repas. Tous les matins, Dowie y réunissait ses pensionnaires malades pour prier avec eux et les guérir ensuite. Chaque semaine, il prélevait le prix de la pension et recevait son « denier de saint Pierre » sous forme d'argent comptant, de chèques — pourvu, disait-il, que ces dons fussent libres et considérés par les donateurs comme le tribut de reconnaissance d'un peuple à son Sauveur.

On se figure avec peine un tel entraînement et une telle crédulité, lorsqu'on songe aux procédés de charlatanisme vulgaire employés par Dowie. Il annonçait les services religieux dans les journaux ou par des prospectus ainsi rédigés : « Le Révérend John Alex. Dowie, administrateur général de l'Église catholique chrétienne de Sion, dirigera en personne des Réunions de guérison divine dans le Tabernacle de Siloh, Sion- City, tous les mardis dans l'après-midi. — Enseignement sur la guérison divine par la foi en Jésus. — Prière avec les malades et imposition des mains de deux à quatre heures. Train spécial. Aller et retour, 1 fr. 50. Délicieux voyage de 84 milles. Le service commencera par une procession du chœur habillé

de blanc. Tous sont bienvenus. Sièges gratuits. Offrandes libres. »

Le service religieux se faisait au milieu d'une mise en scène grandiose, que l'on essayait de rendre impressionnante. Une procession, composée d'un chœur de 500 à 700 enfants, vêtus d'amples robes blanches, se formait dans le vestibule de l'Auditorium et s'avançait peu à peu en descendant les gradins pour arriver jusqu'à la scène. Là ils commençaient à chanter, accompagnés par les sons graves de l'orgue. Les diacres, également vêtus de longues robes, suivaient le chœur. Enfin, à pas lents, le crâne chauve, sa longue barbe vénérable couvrant sa poitrine, l'air inspiré, l'œil magnétique, ce pyramidal et anachronique escamoteur de maladies apparaissait devant les gobe- mouches hallucinés. Alors on chantait le Te Deum, puis le prophète commençait son discours.

Il faisait de la Bible de longs et ennuyeux commentaires ; mais quand il parlait d'affaires {business), tout changeait: il devenait éloquent, spirituel, sarcastique. Il parlait de ses persécuteurs, les invectivait en termes souvent grossiers, ne craignant pas d'employer le bas argot du peuple. Deux épithètes revenaient fréquemment dans ses discours, celles de porkaeters (mangeurs de porc) et stinky (puant), qu'il considérait comme les pires injures. Quand il sentait l'attention faiblir, sa parole s'échauffait, accompagnée de grands gestes ; il tonnait, interpellait et, s' adressant à son auditoire, s'écriait de temps en temps, en lançant sur la foule ingénue son regard fascinateur :

Croyez- vous en moi ? Suis- je Ëlie ? »

Et il insistait frénétiquement.

« Suis- je bien Élie ? »

Et P auditoire extravagant, entraîné par les suppôts de l'apôtre illusoire, de crier : « Oui, oui, tu es Ëlie ! tu es bien Élie ! »

Pour bien juger de cela, il faut penser qu'il y avait là de quatre à cinq mille personnes.

Si l'on demande à Dowie comment il ose prétendre qu'il guérit par sa seule volonté, il répond qu'il ne guérit que par la foi du malade :

« Le Christ l'a dit :

— Ayez la foi, et vous serez sauvé ! »

Et il explique l'origine de toute maladie :

« La maladie, dit-il, est un mal et ne peut venir de Dieu. — La maladie et la mort viennent dans ce monde par le péché.

« Dieu nous donne la vie, le pain et le vin.

« Dieu ne voudrait pas nous donner des maladies impures quand nous lui demandons sa bénédiction.

« Dieu n'est jamais cruel envers ses enfants. »

De même pour la misère :

«Ceux qui enseignent que la pauvreté est une bonne chose ont tort, car nous savons tous que ce n'est pas une bonne chose.

« La pauvreté est une malédiction.

« La preuve, c'est que Dieu a béni le travail du peuple de Sion ! »

Cette logique paraît suffire aux Américains.

Ils se montrent également très frappés de l'utilisation qu'il sait faire des dernières découvertes de la science.

Ainsi Dowie possède une machine à prier. Quand il reçoit une demande de prière pour un malade, il met cette de-

mande dans la machine, qui imprime ceci par exemple : « Prié pour monsieur X, le 5 janvier, à 10 heures du matin. John A. Dowie. » Si, par hasard, le malade va mieux, Dowie tient là une preuve que le miracle s'est accompli par lui. Quand on lui envoie d'une ville étrangère une demande de prière pour une femme malade, il appelle le mari ou la femme elle-même au téléphone. Alors il prie devant le récepteur, de façon que l'effet de ses paroles puisse être senti au bout du fil. Il guérit également par câbles, par télégrammes.

Dans ses moments de loisir, il prêche et prie devant un phonographe perfectionné par lui, si bien que ses disciples d'Australie peuvent l'entendre officier en achetant les rouleaux du phonographe, qu'il leur vend très cher.

Il répand sa photographie partout, dans les revues, les journaux, les brochures. Il donne à tout ce qu'il fait un grand caractère d'ostentation ; sa demeure est un vrai palais. Il conduit lui-même de magnifiques chevaux et n'a de sympathies que pour « le noble coursier ». Les mules et les mulets sont bannis de Sion-City, et l'on conte qu'un plombier qui travaillait dernièrement dans la ville se vit impitoyablement chassé parce qu'il avait un mulet à sa voiture.

Ayant épuisé tous les moyens de réclame, Dowie, au printemps de 1903, voulut frapper de nouveau l'opinion par une entreprise éclatante. Il déclara tout haut son intention d'envahir New- York en automne. Une armée de 3.000 dowistes, dans dix trains spéciaux, fut en effet dirigée sur cette ville, et, pendant quinze jours, de grands meetings eurent lieu au Madison

Square Garden et au Carnegie Hall. Cette invasion coûta à Dowie plus d'un million et demi, le gêna, prétendit-il, dans ses affaires et ne lui rapporta que les sarcasmes des reporters de New- York.

Mais un homme d'affaires aussi avisé ne se laisse pas embarrasser pour si peu. Dowie désirait surtout que l'on continuât à parler de lui, et l'histoire récente de sa faillite fut sa dernière grande réclame.

En novembre 1903, les journaux de Chicago annonçaient la ruine prochaine de Sion. Selon les reporters, la population quittait la ville, les fabriques se fermaient, les dettes abondaient, bref les adeptes perdaient leur foi. Dans quelques mois, quelques semaines même, la cité nouvelle aurait vécu

Dowie laissait dire. La réclame augmentait. Plusieurs créanciers l' attaquèrent. Il fit mine de ne pouvoir les payer. Le bruit décupla... Le but du thaumaturge était atteint. Il laissa les tribunaux déclarer sa faillite, nommer des syndics. Il les regarda venir, sûr de lui, le sourire aux lèvres. L'un d'eux s'étant assis sans façon dans un fauteuil, il le fit se lever et s'asseoir sur une chaise qu'il lui désigna, et s'assit lui-même dans le fauteuil. Sion-City était pleine dereporters affamésde nouvelles qu'ils télégraphiaient à tous les journaux des États-Unis.

« Combien de millions de réclame m' avez- vous économisés ! » leur disait-il ensuite avec un candide cynisme.

Que se passa- 1- il entre les syndics et Dowie? On ne sait trop. Toujours est-il que, quelques jours après leur arrivée, les hommes d'affaires reprenaient la route de Chicago, tandis que Dowie, dans une

foudroyante allocution, déclarait à son peuple que désormais il payerait tout comptant.

N'y a-t-il pas là de quoi mourir de rire?

Telle fut la dernière réclame de Dowie.

Depuis longtemps, Dowie se proposait de partir pour l'Australie. Précédé par sa femme et son fils, qui, disait- on, emportaient avec eux 7 millions de dollars en or (35 millions de francs), il décida de les suivre, et déclara que rien ne l'empêcherait de partir le 1er janvier 1904. Et, en effet, le 1er janvier il quitta Sion. Toute la ville se précipita vers la gare pour lui souhaiter bon voyage et recevoir sa bénédiction. Au moment de la panique, Dowie prétendait que Sion et toutes ses industries valaient 25 millions de dollars, qu'il avait de plus 2 millions de dollars de

bonnes valeurs, mais qu'avec les baisses du marché actuel il ne pouvait s'en défaire sans perdre beaucoup. Il laissa à Sion des diacres, à qui il a délégué tous ses pouvoirs.

Ne vous demandez-vous pas, au récit de cette fabuleuse exploitation de la jobarderie humaine, si nous ne vivons pas au moyen âge, ou s'il ne s'agit pas de peuplades soudaniennes abusées par un bonneteur de champ de foire? Et les sociologues n'auront- ils pas le devoir de songer, avant de généraliser leurs théories émancipatrices, qu'on peut trouver, dans une même population, le sens pratique le plus aiguisé, le réalisme le plus âpre et le plus concret, le progrès matériel et mécanique arrivé à son maximun de développement, coexistant avec une crédulité enfantine, l'illogisme et une insoluble déraison ?

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