NIAGARA
Le snobisme du voyageur. — Un site « qu'il faut avoir vu ». — Sur la route de Niagara. — Les chutes. — Premier ètonnement : pas d'étonnement. — Au pied des chutes. — Premier baptême. — Que d'eau ! — Ce blagueur de Chateaubriand ! — Forme, couleur et bruit de l'eau. — La chute centrale. — On déshabille le voyageur. — Sous la cataracte. — Le déluge. — Pénible expérience. — Sauvé des eaux. — Les rapides. — Souvenir à Chactas. — Blondin l'équilibriste. — Le capitaine Webb. — ■ Un autre snobisme du voyageur :
il pose sur un roc immortel.
e ne serai donc pas « le voyageur qui n'a pas vu le Niagara ».
J'étais même très pressé de le voir, et j'avais peur que le temps me manquât avant mon départ, dont la date était déjà fixée.
Parti de Chicago à cinq heures et demie du soir, j'arrivai le lendemain matin à huit heures à Buffalo. Presque aussitôt je montai dans un tramway qui mène en une heure à la petite ville de Niagara. Dès mon arrivée, je n'eus rien de plus pressé que de me faire indiquer les chutes : « the Niagara Falls ». On eût dit que je craignais d'arriver trop tard, que quelque chose d'imprévu m'empêchât de les voir, qu'un cataclysme soudain les fît disparaître, état d'esprit irraisonné et puéril, qui l'ait courir les gens naïfs une heure d'avance au spectacle pour être sûrs que, s'ils le manquent, ce ne sera pas de leur faute.
J'arrivai donc, très empressé, devant les cascades, la tête remplie du souvenir, très atténué et très vague, d'anciennes descriptions lues, me préparant à goûter du sublime et de l'écrasant.
Je m'étais arrêté devant le fleuve, encaissé entre des bords escarpés. Et non loin de moi, à un coude qu'il fait, je vis les trois cascades, bornées par des lignes d'arbres, couler comme des flots de fumée dense. Je fus étonné de ne rien sentir autre chose que mon émotion littéraire s'envoler devant la réalité du spectacle. C'étaient des cascades, certes, d'assez larges nappes d'eau s' épanchant sur des rocs avec un bruit sourd et continu. Mais elles paraissaient si basses, à côté de la « hauteur prodigieuse » que je me figurais ! Et ce bruit qu'on devait entendre à 14 kilomètres de là, je commençais à peine à le percevoir...
« Bon, me dis- je, c'est la faute aux descriptifs romantiques que j'ai lus, c'est peutêtre aussi le combat de mon imagination qui grossit les choses que je n'ai pas vues et de
mon œil qui les voit trop exactement. »
N'importe, c'était une désillusion.
Je montai dans un bateau- mouche qui menait les touristes jusqu'au pied des chutes. On nous fit revêtir un long paletot imperméable et nous coiffer d'une sorte de cagoule pour nous abriter contre la pluie qui voltige jusqu'au milieu du fleuve, et nous approchâmes.
Le bruit de l'eau s'enflait peu à peu, et quand nous fûmes tout près, il était devenu celui de plusieurs marées d'équinoxe grondant à l'unisson. Deux chutes se faisaient face, et une troisième qu'on appelle le « Fer à cheval », la plus large, les séparait. En même temps que le bruit croissait, la hauteur vraie des chutes apparaissait. Je dévorais mon Baedeker, pour essayer de rectifier mes erreurs d'optique de tout à l'heure. La chute du « Fer à cheval » a 915 mètres de large et 48 mètres de haut. Les autres, plus étroites, ont la même hauteur. L'eau qui tombe des cataractes mesure un volume de 425.000 mètres cubes à la minute !
Le bateau se promène au milieu du fleuve, laissant au touriste le loisir d'admirer. Une épaisse vapeur d'eau obscurcit la base des chutes. On ne voit donc pas l'eau tomber sur les rocs, on entend seulement son fracas continu et menaçant.
Une pluie fine couvre notre bateau: ce sont les rejaillissements de la cataracte qui nous arrivent à 30 mètres de distance.
D'en bas, les gens qui se trouvent sur la hauteur de la cataracte ont l'air tout petits. On dirait que leurs pieds sont dans l'eau et qu'elle va les entraîner. A cette idée, le vertige vous prend, on les voit glisser et s'effondrer dans l'abîme.
Je quitte le bateau et monte près d'eux. J'imagine que, de si près, le spectacle doit être plus saisissant encore. En effet, voici une sensation neuve et magnifique.
Je suis à un mètre à peine de la cataracte, grimpé sur une pierre dont les bords baignent dans l'eau. Ce doit être ici que Chateaubriand a situé l'accident qui faillit lui coûter la vie... paraît-il. Mais le grand écrivain a tellement menti, d'autre part, que je ne crois pas plus à ce récit qui, d'ailleurs, sent le mensonge, qu'à tant d'autres qu'il a faits.
Derrière moi, le fleuve, large de plus d'un kilomètre et qu'on ne voit pas d'en bas, charrie des eaux rapides et étincelantes sous le soleil. Sa vitesse, en s' approchant du bord de la chute où je me trouve, devient vertigineuse. L'eau se précipite, impatiente, de son lit trop étroit, se bombe en une courbe puissante, comme débordant d'un larmier gigantesque, glisse sans bruit d'un élan prodigieux et continu. Elle est verte, d'un vert pâle d'olive, doux et chatoyant comme de l'huile. Alors la vitesse disparaît. L'écroulement de la nappe énorme a l' air de se faire lentement, et on se figure qu'on la suit longtemps des yeux, tant la masse est épaisse et profonde.
D'en bas, monte un grondement de tempête et de tonnerre, un bruit à la longue angoissant, qui crépite comme une fusillade, craque, éclate, détonne, ronfle, roule, mugit et hurle, et cela infatigablement, sans accalmie, sans repos. Il s'en dégage une impression d'irrésistible, d'éternel et de fatal, comme d'ailleurs du spectacle lui-même de l'eau infinie qui tombe.
Je me penche pour voir au fond du
gouffre ; mais une éblouissante fumée d'eau s'en élève comme lancée par un siphon démesuré, et on n'aperçoit rien que la nappe épaisse et presque solide de l'eau, qui décrit sa courbe élégante avant de se briser en milliers d'éclats sur les rochers. Des arcs- en- ciel se jouent dans la poussière des éclaboussures.
Je suis resté là plus d'une heure, presque hypnotisé par la coulée intarissable. J'aurais éprouvé une volupté à plonger ma main dans le courant de cette onde à la fois si fluide et si compacte, consistante comme une gelée d'olivines ou un sirop d'émeraudes claires et luisantes comme un jet de source, si douce d'aspect et pourtant si menaçante, d'un poids colossal et accablant.
C'est vraiment beau. J'admire sans m'y efforcer, subjugué et ému d'une émotion vigoureuse et grave devant cette formidable puissance de la nature. Et me voici raccommodé avec les romantiques.
En bas, dans le milieu du fleuve, l'eau s'étale toute bleue avec les broderies d'écume bouillante encore. On la dirait immobile et comme lasse de ce saut énorme.
M. Baedecker m'apprit qu'on pouvait passer sous les chutes. On organise aux trois cataractes des excursions de ce genre, que les dames de passage s'accordent volontiers. L'excursion du Table Rock se fait couramment. On revêt, par- dessus ses habits, un mackintosh imperméable et on peut affronter le dessous de la chute. Le nom de Mme Sarah-Bernhardt et de sa compagnie s'y trouve sur les registres.
J'ai même vu, dans un restaurant de Niagara, une photographie de toute la troupe,
la « patronne » au milieu, en costume de scaphandriers.
Mais le guide assurant que la plus intéressante de ces excursions est celle de la chute centrale {Central Fall), j'y allai. Pour un dollar, on me mit dans une cabine avec un pantalon de toile cirée, un bousingot, une vareuse goudronnée, des chaussettes trouées, des sabots ; un employé m'aida à me dévêtir complètement et à endosser cette défroque. Puis on me fit descendre un long escalier étroit et raboteux en colimaçon, et, précédé d'un vieillard ankylosé par les rhumatismes, qui traînait péniblement la jambe, je me trouvai bientôt en plein soleil, au pied des rocs énormes délavés, sous une pluie d'éclaboussures.
Je riais de mon accoutrement et m'entretenais gaiement avec le vieux guide qui me précédait. Mais celui-ci avançait toujours, très lentement, se tenant d'une main à la balustrade de sapin brut qui servait de garde- fou au pont de bois que nous suivions. Nous approchions de plus en plus de la cataracte elle-même, sur des passerelles de bois. Soudain, une averse terrible m'inonda, le vent souffla sur mon bousingot, à travers mon suroit ; je fus aveuglé et noyé, et je n'ai plus souvenir de rien de précis, sinon que je sacrais comme un damné, que je poussais mon pauvre guide avec des Go ahead ! énergiques, et que je me traitais d'imbécile.
C'est qu'en effet rien ne peut rendre l'état où vous met l'averse brutale et pesante qui vous assaille, le déluge torrentiel qui tombe sur votre tête et vos épaules, s'insinue par tout le corps malgré la toile goudronnée. Vous essayez de
lever les yeux en l'air pour voir au moins quelque chose, mais vous êtes aussitôt puni de votre curiosité par des gifles humides qui claquent sur la peau avec un bruit de battoir, vous aveuglent et vous étourdissent ; c'est le baptême de cent gargouilles qui se vident ; vous êtes sous une écluse qui vient de crever, et dont le bruit de mer en démence vous assourdit. Je criais à mon guide d'aller plus vite; ma voix se perdait dans le fracas des trombes ; je le poussai par les épaules, mais un vent tourbillonnant m'obligea à m' accrocher au parapet, et je dus me résigner à marcher à pas comptés sous l'inondation, sans rien voir et sans pouvoir penser à autre chose qu'à ma colère.
Où étais-je? sous quelle cascade? dans quelle grotte des vents? Étais-je loin du mont Ararat? Allais- je retrouver Noé?
Hélas ! dix bonnes minutes encore, un long siècle, s'écoulèrent. Je courbais mon dos piteux et j'essuyais ma face ruisselante, mes doigts s'engourdissaient, et, grelottant de froid, je me sentais trempé jusqu'aux os. Je vis bien que nous quittions les passerelles, que nous enjambions des rocs, des flaques, des mares, des vagues, mais je ne vis rien autre chose.
Enfin la pluie cessa, le vacarme s'affaiblit un peu, le vent tomba, j'étais dans l'arche. Sauvé ! Je regrimpai quatre à quatre l'escalier tortueux par où j'étais descendu, recommençant à rire de ma stupide curiosité, ne la regrettant déjà presque plus, navré seulement de ne rapporter de l'équipée que la vague sensation d'un cataclysme de la nature auquel j'aurais échappé.
Quand je fus bien ressuyé et d'aplomb,
incorrigible Deucalion de ce déluge, je voulus voir les « rapides », qui sont aussi célèbres que les chutes.
Une ligne de tramways électriques côtoie le fleuve sur une longueur de 16 kilomètres, passe d'une rive à l'autre, vous mène à tous les points intéressants, c'est-à-dire aux ponts d'où l'on a une vue d'ensemble des cataractes et des rapides.
On appelle « rapides » certaines parties du cours d'un fleuve où la pente est si forte, le volume d'eau si considérable pour la largeur du lit, que l'eau bondit, se soulève et tourbillonne avec une telle force que la navigation y est impossible. Ici les rapides les plus célèbres sont les Whirlpool Rapids, c'est-à-dire « rapides tourbillonnants ». Ils n'ont pas volé leur nom. Le fleuve, qui a 1.500 mètres de large avant de tomber en cataractes à Niagara, arrive à une largeur de 76 mètres seulement à 3 kilomètres des chutes. C'est là que je suis allé passer l'après-midi. J'étais, ma foi, seul de touriste à cet endroit, et je pus, sans être gêné par personne, me repaître du spectacle magnifique et monotone pendant plusieurs heures. Je m'assis, comme Chactas, sur un roc, juste à l'endroit où le fleuve est le plus violent, le plus furieux, et, de même que le vieux Natchez, je me livrai à des songeries dont je saurai vous épargner le récit mélancolique.
L'eau bondissait avec un bruit méchant, comme si quelque invisible écluse voulait s'opposer à son passage ; des tourbillons d'eau neigeuse s'enroulaient en colonnes blanches, s'élevaient, à plusieurs mètres, s'éparpillaient en écume, retombaient en vagues diffuses qui tournaient sur elles-
LES RAPIDES DU NIAGARA. — Entraîné sur une pente rapide el resserré entre des rives redevenues étroites, le fleuve, à quelques kilomètres des chutes, rouledes eaux blanches d'écume à une vitesse vertigineuse.
Planche ioi.
PANORAMA DES CHUTES. — La cataracte se trouve partagée en deux chûtes d'inégale largeur et d'inégale hauteur par un ilôt b
mais sa hauteur est de \~ mètres; la cataracte canadienne ou du Fer à Cheval est de beaucoup la pu
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ll-lsland, aménagé en terrasse et d'où l'on jouit d'une vue admirable. La cataracte américaine n'a <[iie 330 mélri jnnante : moins haute que l'autre de 3 mètres, elle se développé sur une largeur de 915 mètres.
tle largeur,
Planches !02-io3.
LA GOAT ISLAND. — Vue de la terrasse du Goat Island, le speclacle des chûtes est inoubliable. Du goullïe où s'abime le fleuve monte une gigantesque colonne de poussière d'eau.
Planche 104.
mêmes, en rond. C'était exactement, dans ce lit de rivière, entre les bords escarpés hauts de 80 mètres, le spectacle d'une mer déchaînée dont les flots, au lieu d'être successifs, se rueraient sans relâche, d'un élan forcené, comme un infini et compact troupeau de bêtes irritées se poursuivant dans un cirque. Avec cela le grondement brutal d'une marée de tempête, sans l'accalmie de la vague qui s'épand. Sans cesse, sans cesse, l'eau grogne, mugit, bouillonne. Et l'on voit fort bien, comme le dit le guide, le fleuve se bomber à son milieu qui devient convexe, et qui se trouve plus élevé de 6 ou 7 mètres que sur les bords.
J'avais fini de me rassasier de ce spectacle quand un homme sortit d'une barque en bois, à quelque distance de la pierre où j'étais assis, et s'approcha de moi. C'était un photographe qui venait m' offrir le sou-
venir de son industrie. Je déclinai poliment son offre. Alors il m'apprit que, juste à l'endroit où je me trouvais, le fameux équilibriste Blondin traversa le Niagara, à 80 mètres en l'air, sur une corde tendue, et qu'un intrépide nageur anglais, le capitaine Webb, perdit la vie en essayant de franchir les rapides à la nage ; on retrouva plus loin le corps du malheureux, tordu, déchiré par les convulsions de l'eau furieuse.
Après ces marques de sa complaisance, je n'avais plus rien à refuser à mon interlocuteur. Il mêle dit, d'ailleurs, en termes très clairs, m'invitant à ne pas bouger. Il alla chercher son appareil, le dressa à quelques mètres de moi, et c'est ainsi que, dans la même journée, je n'ai pas su résister au double et innocent snobisme d'aller voir les chutes du Niagara et d'en rapporter mon portrait sur un roc solitaire.