LE RETOUR
Revenu au point de départ. — Examen rétrospectif. — Le soleil et la neige. — Gratitude pour les États du Sud et du Far-Wcsl. — Vision nouvelle de New- York. — La Savoie. — Les adieux. — Le départ. — En route. — Sur le pont. — Les passagers. — La mort à bord. — L' immersion. — Vision macabre. — Les côtes de France. — La jetée du Havre. — Ceux qui attendent. — Accostage. — Joie.
'ai fini mon tour d'Amérique. Me voici revenu à mon point de départ.
C'était il y a huit mois, en plein hiver, par un temps glacé, un froid cruel.
Je me souviens de mon premier effarement de colis vivant ballotté dans New- York, de mes premières réflexions d'étranger : « Pourquoi ces gens vont-ils si vite ? Quand prennent-ils le temps de réfléchir, de se regarder, de regarder autour d'eux, de savourer les quelques rares plaisirs de la vie? » Je plaignais les Américains et je me plaignais du long et dur hiver.
Aujourd'hui, quoique j'aie la sensation bien nette de l'extrême petit nombre de gens qui s'apercevraient de mon absence définitive, de la place infime que chacun de nous, du plus glorieux au plus humble, occupe dans l'immensité de la vie, et peutêtre justement à cause de cela, je suis rempli de joie à l'idée de revoir les côtes normandes, puis Paris. J'y pense depuis des mois avec une émotion souriante et
douce ; mais voici qu'à la dernière heure, au moment de boucler définitivement ma malle, je m'attarde et je rêve. Phénomène frappant : des impressions que je n'avais senties qu'en détail- s'élèvent en moi et se totalisent. J'ai presque oublié les heures du début, le mauvais accueil de la nature, des villes et des foules ; mes rancunes, déjà fondues au suave soleil de la Louisiane, ont fini de s'évanouir à la bienvenue des fleurs et des fruits de la Californie du Sud, et depuis ce temps les choses ont changé pour moi d'aspect et de sens.
Non, je n'oublierai jamais la joie douce qui m'inonda dès que j'eus mis le pied à la Nouvelle- Orléans. Ce jour-là ma conscience s'agrandit de la perception nette du produit européen que je suis : j'étais l'animal d'une latitude et, sans m'en rendre compte, je venais, durant les quatre mois passés dans le Nord et l'Est américains, de souffrir profondément dans mon cerveau et dans ma chair de la petite mort d'une transplantation brutale. Je compris tout à coup l'agitation des Américains du Nord, leur besoin d'activité, la
monotonie de leur vie, que seul le mouvement physique peut distraire, leur rudesse et leur résistance.
A présent, je me sens devenu plus équitable envers cette jeune terre colossale. Des figures sympathiques et cordiales se groupent dans ma mémoire reconnaissante.
Et je voudrais demeurer encore un peu dans ce pays que je ne reverrai sans doute plus jamais; je voudrais serrer une dernière fois les mains bienveillantes ou exquises qui se tendirent vers les miennes, et revoir, ne fût-ce qu'une heure, les panoramas des paysages fiers, grandioses ou charmants que traversa pendant huit mois ma nostalgie décroissante.
Et voici que New- York m' apparaît à présent luisante et gaie, dans la tiédeur printanière. Le cauchemar qui pesait sur la ville glacée semble s'être évaporé aux rayons du soleil, et l'idée de la Savoie qui va m' emporter me garantit la sûre délivrance.
Il me semble que les gens ont l'œil moins dur, les traits moins contractés, la démarche plus molle; les femmes ellesmêmes ont l'air plus femmes. New- York deviendrait- elle habitable? Mon carnet s'emplit de remarques nouvelles. Je m'aperçois que je suis fait à cette fièvre qui m' apparaît normale, et qui peut-être va me manquer.
Mais je ne reverrai plus tout cela.
D'autres émotions m'attendent.
Et c'est ainsi que nous vivons, à nous enrichir sans cesse de la vie abondante, sans pouvoir contenter l'instinct glouton qui est en nous. Chacun dirige cet instinct vers les puissances dominantes de sa nature. Pour moi, j'aurai rassasié mes
yeux huit mois durant de gens et de choses nouvelles et de cieux lointains, et satisfait pour un temps l'inassouvissable curiosité qui fait ma torture et ma joie.
Le bateau est là. J'y suis monté dans le brouhaha fantastique de la dernière heure. Je me suis accoudé sur le bastingage.
La vie de bord commence. Les groupes se forment peu à peu. On se regarde, on se mesure, on se tâte de l'œil. Comme je me lie assez difficilement, je reste étranger à ce manège, ce qui me permet de le mieux observer. Mon compagnon préféré à bord est Léopold Mabilleau, que je connais depuis fort peu de temps, mais dontla nature chaude et droite, abondante, sensible et forte, m'a plu. Il revient, porte- parole dévoué de l'Alliance française, de faire une tournée éreintante de cent trente- cinq conférences en cent vingt jours dans tous les États-Unis. Partout où j'ai passé après lui, j'ai trouvé des traces de l'admiration sympathique qu'il y a laissée. Il y a là aussi M. J.-H. Hyde, président de l'Alliance française des États-Unis, dont j'ai déjà parlé, qui a guidé mes premiers pas en Amérique, et dont la jeunesse et la gaîté retentissante animent la promenade du pont.
Il y a aussi des dames, de très jolies dames américaines, dont j'écoute avec une grande curiosité les opinions et les jugements sur les hommes et les mœurs américains que j'ajoute à ma bibliothèque d'observations.
Un soir, un peu avant l'heure du dîner, le bruit courut sur le pont qu'une femme était morte à bord...
Je me rappelai avoir vu, la nuit d'avant, un homme venir chercher le médecin dans
sa cabine où je fumais une cigarette. Je lui avais demandé avec intérêt s'il avait quelqu'un de malade, car à bord, une sorte de solidarité s'établit vite, et son air de robuste santé n'indiquait pas que c'était pour lui qu'il réclamait les secours du docteur. L'homme m'avait répondu simplement que sa femme était souffrante, qu'elle avait sans doute pris froid sur le pont, mais que ce n'était pas grave...
Or, c'était elle qui était morte. On allait l'immerger. La plupart des passagers, ignorant l'événement, étaient descendus à table. Quelques-uns, restés sur le pont, attendaient, penchés sur le bord du bastingage, car c'était de l'étage au-dessous, à l'avant du bateau, qu'on allait jeter le cercueil.
Bientôt on voit apparaître, sur le bastingage de seconde classe, un cercueil recouvert d'un drap rouge.
Le soleil est bas sur l'horizon. La mer soyeuse se moire de reflets de perle, où de l'or et du cuivre rouge se jouent.
D'ordinaire, pour les immersions, le bateau stoppe. Mais, au départ, nous avons été retenus plusieurs heures dans l'Hudson par le brouillard; de plus, un petit accident à l'un des pistons des machines nous retire plusieurs nœuds de vitesse par jour, et le commandant veut arriver quand même demain au Havre pour la marée. Le bateau ne stoppera donc pas.
Trente secondes se passent, pendant lesquelles sans doute un prêtre, présent à bord, termine les prières des morts. Puis, soudain, un coup de sifflet strident retentit; le drap rouge est enlevé par des mains que je ne vois pas, le cercueil apparaît. Quelques roses naturelles ont été clouées sur le
couvercle. Un autre coup de sifflet, plus long, plus douloureux, fend l'air, et j'aperçois la bière projetée au delà du bastingage, puis plonger verticalement dans la mer qu'elle éclabousse avec un « flac ! » sourd. On met généralement de la fonte dans les cercueils qu'on immerge pour qu'ils coulent plus vite. Celui-ci ne s'enfonça pas, il se coucha sur l'eau, flotta... Comme j'étais assez loin de l'avant, je le voyais s'approcher du point où j'étais accoudé. Alors une chose horrible se passa. Le couvercle de la boîte, mal cloué sans doute, sauta. Mes doigts se crispèrent et mes nerfs se contractèrent devant l'horreur du tableau... L'intérieur du cercueil apparut ; on n'y vit rien d'humain ; un paquet informe enveloppé de châles écossais, verts, bleus et rouges, de couvertures de voyages. La boîte flottait sur l'eau d'azur marbrée de veine d'écume argentée, le bateau fuyait à toute vitesse. Quelques secondes encore je suivis des yeux l'épave qui parut se débattre dans le sillage écumeux du navire, et ce fut tout... Les roses avaient disparu dans le remous. J'essayais d'imaginer les grands traits de la vie de la malheureuse femme, petite enfant, fille chérie, adolescente, peut-être adulée, aimée ensuite d'autres êtres encore vivants, — larmes, ardeurs, souffrances. Et la voilà qui s'en va toute seule, dans l'abîme inconnu et sans fond... Jamais l'horreur de la mort ne m'était apparue dans une plus affreuse brutalité. J'adressai mentalement l'hommage de ma compassion à la pauvre morte solitaire, et je descendis à la salle à manger.
Le commandant, en signe de deuil, ne parut pas à table ce soir-là. Mais le mari,
après cinq minutes écoulées, était devant son assiette, à sa place ordinaire, lisant le menu du dîner. Le repas terminé, on le vit fumant son cigare au fumoir, comme d'habitude.
Le soir même, à l'heure du coucher, on apprend qu'un émigrant grec, passager de troisième classe qui retournait dans son pays, est mort aussi, et qu'on va le noyer cette nuit. A une heure et demie du matin, je ne dors pas encore. Pendant que, dans ma cabine, j'écris ces notes, j'entends audessous de moi les mêmes coups de sifflet que tantôt et du bruit sur le pont. J'imagine une cérémonie pareille à celle du crépuscule. Par le hublot, je regarde la mer. Elle est toute noire, excepté le champ scintillant illuminé par la lune. Tout à coup, le même bruit d'éclaboussement m' arrive, celui d'un corps lourd qui tombe dans l'eau. C'est le corps de l'émigrant qu'on immerge. Le cauchemar de la nuit s'ajoute à l'épouvante de ces funérailles. Ma pensée va aux deux malheureux abandonnés qui roulent en ce moment dans le mystère des flots profonds, et, la tête remplie de visions et de songes, je ne réussis à m' endormir qu'au matin.
Au réveil, nous avions franchi le cap Lizard. Des hirondelles de mer voletaient autour du bateau. Leur vol gracieux nous était comme une bienvenue.
Arriverons- nous pour l'heure de la marée, qui est à midi ? Si oui, nous aurons battu le bateau allemand, parti en même temps que nous de New- York. L'aimable commandant de la Savoie a de l'espoir.
Nous aussi.
Nous arrivons. Cinq minutes encore, il était trop tard. Voici la côte normande, les falaises, les petits villages qui s'étagent sur les collines crayeuses, voici le Havre !...
Sur la jetée, des mouchoirs s'agitent.
Oh ! comme on sent son cœur battre! ... Où sont ceux qui m'attendent? Les voici sous le soleil, rouges, épanouis, joyeux, brandissant leurs chapeaux, des mouchoirs, m'appelant par mon nom, s'essuyant le front. Je me contracte, car ma joie va déborder. Un tel retour, pour ceux qui ne sont pas habitués aux longs voyages, a presque l'air d'une résurrection ou du salut après un grand danger.
Le bateau accoste, les passerelles s'ajustent, on prend son rang dans la procession du débarquement. Chaque pas fait en avant amène plus de sourire et plus de joie, le cœur gonflé d'amour va crever, des bras se tendent, un magnétisme puissant et doux vous traverse en grandes ondes caressantes, et c'est longtemps et profondément que l'être demeure troublé de cette joie sans égale dans le combat de la vie.