‹ L'Amâerique moderneChapitre 48 sur 50 · DERNIÈRES NOTES AVANT LE RETOUR · texte numérisé non relu

DERNIÈRES NOTES AVANT LE RETOUR

Retour en arrière. — Le voyageur analyse ses impressions. — Grimaces d'Europe cite oubliées. — Sommesnous plus désintéressés que les Américains ? Le gagne-petit européen. — Médiocrité de la vie de France. — Orgueil américain. — Exagération dans le self-approbation. — Recherche générale du gain. — Portrait d'un Américain prospère. — M. Roosevelt fanfaron et bluff eur national. — Pauvre Europe ! — L' Amérique estelle faite des meilleurs enfants du Vieux Monde ? — Le self-control. — Infériorité des Latins impulsifs. — Critique du stoïcisme. — Théorie de la libre expansion. — Quel sera l'avenir de la race américaine ? — Civilisation supérieure ou déchéance brutale ? — Un policeman qui a de la mémoire. • — Les quick-lunches. — Restaurateurs confiants. — Paysages de l'Est. — Sortie des villes. — Désordre. — Sensation du provisoire. — Un Paul de Kock de 20.000 francs ! — Chez Mr. et Mrs. Emery. — Un joli intérieur américain. — Wall Street. — La banque Pierpont Morgan. — L'immeuble du Standard Oil. — Le voyageur se foule le pied à trop regarder ces maisons fameuses. — Une milliardaire qui a faim. — Paysc&is flâneurs. — Comment utiliser les fumées perdues ? — Visite de la prison de New- York. — Quelques jeunes assassins. — M. Jérôme, V attorney général, m' admet à son « petit cirage ». — Coney Island. — Foire de Neuilly gigantesque. — Les mille inventions américaines pour se rompre le cou. — M. Rockefeller a toujours quelques millions au service de ses amis. — L'Europe inhospitalière aux pauvres gens. — Mot de Booker T. Washington.

n arrivant au Nouveau- Monde, l'Européen, choqué du mépris, ou plutôt del'ignorance desrèglesles plus élémentaires de la sociabilité à laquelle il est habitué, regarde d'un œil sans sympathie ces hommes et ces femmes qui revêtent tous les dehors des classes aisées et polies, et qui n'ont même pas les délicatesses des paysans et des ouvriers de l'Ancien Monde. Car le peu de manières et d'égards que l'Européen pauvre apporte de son pays en Amérique, il les oublie vite, n'en ayant pas l'emploi ni, comme disent les Amé-

ricains, « le paiement ». On a beau se dire que ces façons, ces prévenances, ces grâces, ces sourires, ces coups de chapeau, ces formes enveloppées de chez nous ne sont que des grimaces et des hypocrisies, on y est tellement habitué qu'elles vous manquent bientôt. Et elles vous manquent à un point tel que vous avez la sensation, d'ailleurs réelle, d'un monde tout à fait différent du nôtre, un peu barbare, que vous ne comprenez pas, où vous n'êtes pas compris.

Je conservai très forte cette impression pendant les quatre premiers mois de mon séjour. Peu après, et jusqu'à mon départ, mon état d'esprit changea.

Pour ne pas me singulariser, et par la

force des choses, je m'étais plié aux manières du pays. Je ne me découvrais plus inopportunément. Je ne remerciais plus sans utilité, je ne souriais plus du tout, en un mot je ne me croyais plus forcé d'être aimable, ni poli à la façon de France. Je n'attendais plus des gens ce que je savais qu'ils ne me donneraient pas; je leur rendais strictement leurs bourrades et j'avais le sentiment d'être quitte envers mes semblables.

Après quelques mois de cet exercice, il me parut que quelque chose de l'âme américaine m'avait pénétré. Je me sentais comme purgé des traces d'un état antérieur et à l'aurore d'une vie nouvelle.

Dès lors le côté attrayant de ce pays m'apparut. J'appréciai les grimaces de notre éducation pour ce qu'elles valaient réellement ; non seulement je compris qu'elles ne cachaient pas moins d'égoïsme et de brutalité foncière que le sans- façon yankee, — le simple raisonnement m'en avait déjà convaincu, — mais je V éprouvai. En même temps, je fus frappé d'une autre vérité. Je reconnus que, sous tant d'apparences désintéressées, nous ne songions qu'à gagner de l'argent. Nos goûts d'art sont- ils si réels et si profonds? N'inclinonsnous pas — en général — vers ce qui est riche et ce qui est cher? N'admirons- nous pas de toute notre bassesse et de toute notre envie les gros millionnaires et les fortes caisses? — Notre dédain — purement verbal — pour les parvenus de la richesse est-il autre chose qu'une impuissance à les égaler? Et notre hypocrite mépris pour les choses du négoce ne vient-il pas de notre incapacité actuelle d'agir et de lutter contre plus forts que nous?

S'il en est ainsi, si nous sommes hantés comme les autres du souci de la richesse et du bien-être, l'Amérique est le pays idéal pour y atteindre. Ici on ne cache pas son goût de l'argent. Chacun sait que son voisin n'y est venu que pour en gagner. Et comme il y aura de la place pour tout le monde pendant longtemps encore, la lutte y est non pas moins ardente, mais moins mesquine que partout ailleurs dans le monde. La lutte qui s'y fait est une lutte de vitesse et d'ingéniosité. Je ne parle pas ici, naturellement, des magnats, qui étranglent les plus faibles et s'étranglent entre eux avec tant de féroce facilité ; je parle de l'ensemble de la vie, delamoyenne visible des 80 millions d'Américains qui peuplent le continent.

On sent partout une telle abondance de vie, chez les plus riches comme chez les ouvriers les plus modestes, qu'on prend en pitié l'existence étriquée de gagne- petit de nos maigres millionnaires européens. Cette pose, cette ostentation détestables que nos bourgeois mettent à dépenser un louis, sont inconnues ici. L'ouvrier, l'employé qui gagne quinze ou vingt francs par jour, les dépensent, et cela tout simplement. Il va au théâtre avec sa femme, à des places à cinq francs et à dix francs sans faire pour cela le paon. Pensez- vous à la silhouette de « l'épouse » du fonctionnaire de province qui paie dix francs sa place un soir de gala au Théâtre municipal? Ici le petit boutiquier, l'employé, le domestique et leurs femmes, comme ils n'étonnent personne en donnant deux dollars pour leurs fauteuils, ne s'étonnent pas eux-mêmes.

Pourtant l'Américain s'admire en tant que peuple, et il en a bien le droit. Mais il

s'admire un peu à l'instar des parvenus, c'est-à-dire naïvement et sans nuance. Il se fait gloire à la fois de l'immensité de son territoire, de ses 80 millions d'habitants, de sa prospérité, de ses 360.000 kilomètres de chemins de fer, de ses richesses naturelles, de ses deux océans, de tous ses climats, de tous ses voisinages. Il s'émerveille de ce qu'il possède et de ce qu'il possédera. Il s'enivre et se gonfle tant et tant qu'il en deviendrait insupportable si l'on ne savait que la vie se chargera bien de le rappeler à plus de modestie.

Qu'il pense à nous, et sache que nous souffrons de ce mal si difficile à guérir : la vanité nationale. Jusqu'à ces dernières années, comme il se voyait forcé de tout prendre à l'Europe, il refrénait son orgueil d'être riche et prospère. Déjà, il oublie qu'il doit tout à sa vieille mère l'Europe. Il a tendance à croire que c'est lui qui a tout inventé, et il trouve des flatteurs pour le lui dire. Le nombrilisme le guette,

En dernière analyse, et en toute impartialité, l'impression qu'on remporte de ce pays extraordinaire, c'est qu'il est composé de faims et de soifs non satisfaites de la vieille Europe. Et c'est ce qui fait la violence inouïe de cette vie extérieure, des affaires et du reste.

De là aussi ce chaos et ce désordre des esprits si frappants pour l'étranger et que l'Américain lui-même est incapable d'expliquer. Comment, à l'heure qu'il est l'unité se serait- elle faite parmi ces millions de compagnons répandus sur des milliers de . kilomètres carrés, auxquels viennent chaque année s'ajouter un million d'êtres nouveaux ?

Personne donc ne sait ce que deviendra l'Amérique, ni le fanfaron- brouillon Roosevelt (1), ni personne, et bien hardis, bien ignorants ceux qui voudraient le prédire. Comme les parvenus de chez nous, peut-être se blaseront- ils, et, assouvis leurs appétits, du calme viendra- 1- il, en attendant la douceur des mœurs et le goût de la beauté. Alors ils toucheront à une haute civilisation, à des complications supérieures aux nôtres. Ou bien ils s'abrutiront par des excès de sport et de combativité, ou se dégraderont par des soucis trop étroits.

On saura cela dans cinq cents ans.

A mon premier passage à New- York, on avait cru devoir me présenter à un policeman toujours en service au même endroit de Broadway. J'avais demandé la raison de cette présentation. La réponse qu'on me fit fut évasive. « Ça n'est pas mauvais. Il faut être bien avec les policemen. » Et c'est vrai que tout Américain se montre plein de déférence pour eux, paraît fier d'être reconnu par eux. Cherchez pourquoi.

Quand, après six mois, je revins à New- York, — je n'exagère pas, — le même policeman me reconnut, me sourit d'un petit air de connaissance, ôta son gant, et me serra la main avec bienveillance.

Un Quick lunch.

A la porte basse d'un petit restaurant

(1). M. Roosevelt répète souvent que l'Amérique n'est peuplée que de l'élite de l'Europe. A l'entendre, il ne reste donc plus chez nous que les non-valeurs et des incapacités, et les Etats- Unis ont fait le trust des intelligences, comme ils avaient fait le trust de l'acier et de la gomme à claquer. M. Roosevelt va peut-être un peu loin.

A BORD D'UN TRANSATLANTIQUE. — La famille Harriman loul entière se dispose à partir pour l'Europe ; de 1; passerelle, ses membres s'entretiennent avec les amis venus les accompagner jusqu'au paquebot.

JULIAN SCHELL dont les immenses magasins dépassent M. ASTOR ET KETTY GREEN comptent parmi les en importance tous les bazars connus. plus puissants milliardaires de l'Amérique.

Planche 173.

PROFILS DE MILLIARDAIRES. — En dehors de leurs grandes affaires industrielles ou financières, les richissimes Américain loisirs à doter son pays de bibliothèques et d'instituts, Pierpont Morgan s'intéresse aux universités : ton

à de rares exceptions près, une vie simple et utile : Rockefeller va sans apparat dans les rues de New-York, Carnegie occupe ses ent à la conquête de lor pour parer et satisfaire ce charmant et coûteux bibelot qu'est la femme américaine.

Planches 174-175.

LES POMPIERS DE NEW- YORK. — New-York est fiùre de son service d'incendie qui est incomparable pour sa

rapidité à se porter sur le lieu des sinistres.

LES PARCS DE NEW-YORK LE DIMANCHE. — Pendant les chaleurs de l'été, particulièrement sévères à New- York, la population court vers les parcs pour y chercher un peu de reposante fraîcheur.

Planche 176.

de Broadway, il est écrit : Quick lunch (déjeuner rapide). On fait la queue ; ce sont des employés des bureaux de la ville basse. C'est aussi l'heure de mon déjeuner et je me mêle à la foule des affamés, en me promettant de faire comme tout le monde, car il n' y a pas de meilleur moyen d' observer. J'entre donc. Sur ma demande, un des nombreux garçons de l'établissement me sert un plat chaud et me donne un papier (check), où est écrit le montant de ma consommation. Je passe devant une fontaine, j'y prends un verre d'eau, et mon assiette à la main, je vais m' asseoir sur un banc. Et je mange sur mes genoux. Je paie en sortant les trente sous de mon repas.

Non loin de là se trouve un autre quick lunch plus original encore. J'y suis allé pour finir de déjeuner. On entre, en prenant à l'entrée, sur une haute pile, une assiette; on se promène à travers une étroite et longue salle, où, sur des rayons, sont exposés vingt sortes de victuailles froides. Les prix sont écrits sur chaque plat. Si vous voulez un plat chaud et à boire, vous vous adressez à des comptoirs spéciaux, où l'on vous sert à la minute. On mange debout ; en sortant, vous dites votre total à un garçon, qui vous donne un check du montant indiqué par vous, et vous payez à la caisse qui est à côté. Personne ne vous a contrôlé. On s'en rapporte exclusivement à votre honnêteté.

Je demande au patron s'il n'est pas très volé? Il me répond que c'est rare et insignifiant et que le contrôle lui coûterait plus cher que ses pertes.

une édition des œuvres complètes de Paul de Kock, qui vient de paraître en langue anglaise, illustrée, et superbement reliée avec une pimpante préface de Jules Claretie.

Je lui fais répéter trois fois de suite le prix qu'elle se vend couramment en librairie : 20.000 francs ! (Vingt mille francs.)

Les mots me manquent...

Visité, dans la 68e Rue, un petit hôtel d'un goût parfait appartenant à M. Emery. M. Emery ne passe pas à New- York pour un homme riche. Son nom ne figure pas sur la liste des millionnaires. Il est marié à une jeune et jolie femme, Virginienne, élégante comme une vraie Parisienne. (Chose curieuse, plus on descend dans le Sud, plus les êtres s'aristocratisent.) M. Emery doit pourtant jouir d'une certaine aisance, si j'en juge parles tableaux que j'ai vu chez lui, et dont je retrouve un fragment de liste sur un carnet.

Une aquarelle et un grand sous- bois de Dupré, des Ziem, des Vibert, des Diaz, un reître de Zamacoïs, un beau paysage de Constable, un splendideTroyon, coucher de soleil sur un lac entouré de montagnes, des Corot, des Rosa Bonheur, des Gérôme, des Lefebvre, un Rousseau, un paysage de Gainsborough, un Reynolds, un Henner. Je ne parle pas des ivoires, des porcelaines de Chine, des étoffes, des marbres et des bronzes du xvne siècle, des faïences, des éventails, des dentelles, des miniatures et des vieilles tapisseries.

M. Emery ne doute pas un instant qu'ils ne soient authentiques.

Chez Brentano :

Le grand éditeur américain me montre

Le building du Standard OU (trust du pétrole) est situé 86, Broadway, près de

Bowling Green (Boulingrin, où l'on jouait aux boules au xvme siècle). On voit encore trois arbres en face. C'est une haute maison grise de quinze étages et de quatorze fenêtres de façade.

J'y suis entré, voulant faire le même chemin que M. Rockefeller fait chaque jour, sous le poids de ses 4 milliards de fortune. Il entre par New Street, étroite petite rue qui donne sur Broadway. Je me suis fait monter par son ascenseur jusqu 'à son bureau, sis au quatorzième étage. On a de là une vue splendide sur l'Hudson, et l'activité de la baie peuplée de vaisseaux en mouvement ou accostés.

M. Rockefeller n'était pas là. Je me suis contenté de regarder la froide antichambre du bureau sans meuble, tapissée d'une mince carpette.

Je n'avais qu'une pensée : l'homme qui passe ici chaque jour a quatre milliards de fortune, et il pourrait, s'il le voulait, aider une bonne partie de l'humanité à moins souffrir.

J'ai eu une joie l'autre jour, en entendant Mme Alfred Vanderbilt, l'héritière de quelques centaines de millions et dont le cou était entouré d'un collier de perles de 500.000 francs, dire : « J'ai faim ! »

Pays sans flâneurs.

Je me suis promené à toute heure sur la 5e Avenue à New- York, et dans toutes les grandes villes sans rencontrer une seule fois le type connu du promeneur et du badaud. Un homme d'ici aurait honte de se voir surpris bayant aux corneilles et il éprouverait le besoin de s'en excuser. Mais ce n'est pas possible...

Le baron Alphonse de Rothschild, qui fait chaque jour sa promenade à pied sur les boulevards, en s' arrêtant aux magasins, serait ici très déconsidéré parmi les business- men.

Réflexion entendue à Chicago, au dixhuitième étage d'une maison, en regardant les fumées qui s'élevaient dans le ciel : — « Que pourrait- on bien faire de toutes ces fumées? Que de gaz perdus, que de forces chimiques abandonnées ainsi par notre ignorance. J'ai la foi que la science récupérera cela un jour, avant cinquante ans. »

J'ai rencontré, dans le train qui me ramena de Buffalo à New- York, M. Harper, le fameux président de l'Université de Chicago, dont j'ai déjà parlé. L'ancien prêtre baptiste me dit la générosité de M. Rockefeller pour cette Université de Chicago, dont il est le bienfaiteur magnifique. Quand M. Harper a besoin d'un million — et cela est fréquent — il le dit à M. Rockefeller, qui ne se fait jamais prier. Il lui en explique brièvement l'emploi examine le devis, et dit : Well. C'est tout.

L'an dernier, M. Harper éprouvait le besoin de 7 millions. Il s'en confia à M. Rockefeller qui les promit, à la condition que M. Harper eût ramassé un million avant le 1er juillet, car le quatromilliardaire n'entend pas que les autres richards de Chicago se désintéressent de la philanthropie. Le 1er juillet au matin le million était trouvé.

« And quite easily, » me dit M. Harper.

En somme, que pensé-je de l'Américain après ces huit mois passés aux États- Unis ?

Est-il possible de définir avec exactitude et probité Y Américain ? Et d'abord y a-t-il un « Américain » ?

Quand nous voyons, dans un vieux pays comme la France, que les anciennes nationalités sont à peine fondues après des siècles de croisements et de stable séjour sur un sol restreint, comment admettre qu'un pays qui date d'hier, vingt fois grand comme le nôtre, et où chaque année un million d'individus nouveaux affluent des coins les plus opposés du monde, avec toutes leurs différences de tempérament, de cerveaux, de préjugés, comment admettre qu'un tel pays puisse être catalogué ethniquement et psychologiquement ?

Des siècles passeront, et des bouleversements, et des catastrophes avant que les amalgames complexes de l'immigration se soient suffisamment mêlés, brassés et dépouillés dans cette gigantesque fournaise, pour qu'il soit possible à un affineur de génie de fixer un titre général au métal américain.

Tout ce qu'il serait permis d'affirmer à l'observation des habitants de l'Amérique, c'est que, de New- York à San- Francisco, du Dakota à la Floride, le continent américain est peuplé d'hommes énergiques et volontaires, âpres au gain, ambitieux, et d'appétits débordants. Les meilleurs d'entre eux ne sont ni des Newton, ni des Darwin, mais ils font de magnifiques chemins de fer, des trusts colossaux, et vont à la chasse à l'ours. L'effort sans égal qu'ils réalisent, en ce moment de leur histoire, pour tirer des richesses naturelles de leur sol le maximum de produit, pour perfectionner l'outillage humain et supprimer la plus dure et la plus dépri-

mante partie du labeur physique de l'homme, s'impose à la reconnaissance du philosophe clairvoyant du vieux monde. Mais ils n'ont par conscience du rôle qu'ils jouent là et de son aboutissement magnifique.

Ils n'ont pas conscience que leur activité conquérante et pacifique est bien supérieure à celle des conquérants militaires européens dont jusqu'ici s'était servie la civilisation pour se répandre. Car les voilà qui s'arment sous l'émulation rétrograde des vieux peuples.

Ne seraient-ils donc que nous autres, plus grossis et plus frustes, et seulement agités par l'imprévu de leur vie mal assise, suggestionnés provisoirement au progrès par la nécessité de s'adapter à un pays neuf qui n'est pas le leur, mais destinés à n'être à jamais que des parvenus énormes, alourdis pour toujours par la digestion de leur voracité matérielle ?

Quand ils viennent épouser les aristocrates d'Europe (je dis : ils, car ce ne sont pas leurs filles, ce sont eux qui épousent), y sont-ils poussés par cette vanité, comme une ambition suprême du parvenu qui veut s'égaler à ses anciens maîtres, ou bien ne se débarrassent-ils pas ainsi d'une démangeante vanité qui s'obstine aux orgueils les plus coriaces et les fasse plus libres ensuite — le conservatisme ainsi satisfait — d'aller vers le véritable progrès ?

De même peut- on se demander si leurs milliardaires veulent seulement, maniaquement, s'enrichir, sans autre différence avec les bourgeois de chez nous que quelque dédain de joueur pour la fortune trop aisément acquise ? J'ai cru percevoir,

au contraire, chez certains d'entre eux qu'il me fut donné d'approcher, sinon la notion de la grandeur de leur rôle et de sa bienfaisance, du moins un obscur orgueil d'aristocrates qui fondent.

Ces rois capitalistes, qui travaillent sans en avoir une vue nette, par la centralisation, à l'établissement de la démocratie, s'ils n'ont pas. encore en eux la vertu civique des vieux Romains, se jugent pourtant les citoyens décisifs de la cité prochaine.

J'eus souvent envie de demander à ces admirables hommes d'action, à ces pionniers qui font penser à des Romains de la fondation de Rome:

« Combien pensez- vous qu'il vous faudra de générations fatiguées avant d'arriver à l'état de très haute civilisation qui doit sortir, probablement, de la rumeur de vos usines et de vos bureaux ? »

Mais j'écoutais et je regardais, et je lisais, et je voyais qu'ils n'avaient jamais songé à cela, même les meilleurs d'entre eux, même les plus riches et les plus victorieux.

Un mot qui me revient de Booker Washington :

« L'Europe n'est pas bonne aux pauvres gens. Pour y vivre, il faut être riche. Les pauvres y restent toujours pauvres. »

Et j'y retourne.

T se

HS '

Planche 177.

UNE VUE SUR LA BAIE. - Du haut d'un des nombreux ponts jetés sur la baie, on jouit d'une vue superbe sur les divers bras de l'IIudson par où s'écoule vers la mer la formidable richesse des Etats-Unis.

Page 1