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L'AMiNT DE GENEVlfiVE
PREMlfeRE PARTIE^
II y avait bien trois minutes que M. le maire avail achev6 son discours, que, tout rouge dans son 6troit faux-col, tout 6mu de sa propre Eloquence, il s'^tait lenlement rassis, et cependant les petites mains des 6coliers applaudissaient encore. Le bruit joyeux, que les habiles- rendaient plus sonore en creusant l^g^rement leurs paumes, ^clatait et remplissait la petite classe, d^cor^e de feuillage pour ee grand jour de la distribution des prix; il s'echappait par les hautes crois^s ouvertes sur
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la campagae et s'en allait se perdre dans I'air alourdi et dans les rayons du mois d'aoflt.
Certes, il avail 616 trfea beau le discours de ~ M. le maire; il avait rouM snr les bienfaits de la science, sur les devoirs du citoyen ; pas une phrase qui n'y pr6sentat I'une ou I'autre des figures de rMtorique les plus savantes et les plus compliqu^. Mais si Ton regardait sou auditoire, tous ces bambins aux joues brunies dont I'aln^ n'avait pas douze aos, on avait peine a se persuader que les hautes considerations seules eussent excite tant d'euthousiasme. On aurait mdme pu supposer sans trop d'irr^v^ rence que les bravos s'adressaient au silence du fonctionnaire plut6t qu'a sa parole... Enfin tout avait done 6t6 dit! Les meilleurs ^l^ves, debout sur I'estrade et trfes intimidfe, avaient recite des vers, et les autorit^s du village, uon moins embarrass^ peut-Stre, avaient soleanellemeQt d^bit^ de la prose. Haintenant, M. Forest, le mattre d'^le, prenait en main la liste des noms ; le maire examinait avec iat6r6t les beaux livres bleus et roses dont quelques-uns avaient des tranches dor6es qui brillaient comme des flammes. Ud autre monsieur,
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qui souriait et cherchait a se rendre utile, s'joccupait k d6m6ier les couronnes; les fils de fer s'accrochaient; c'6tait une operation tr6s delicate. Bien des grands yeux ardents se fixaient sur ces couronnes de papier r^calcitrantes, fet sur ce monsieur, qui maniait tant de gloire avec un air tout naturel.
M. Forest mit bien haut son papier, et toussa legferement pour 6claircir sa voix. Le maire se leva de nouveau; 11 tenait un grand voiume et une couronne d'or; c'^tait le prix d'excellence.
On savait bien qui allait 6tre nomm^ et tons les yeux se toumaient d6jk vers ce favoris6 du sort, quand soudain quelque chose d'extraordinaire les dirigea vers la porte.
II s'6tait fait du bruit au'dehors; unevoiture s^'etait arr^t^ devant la maison d'6cole. On entendait les chevaux qui secouaient leur mors, le claquement d'une portiere qui se refermait. Presque aussitdt, sur le seuil de la salle, dans le reflet blanc de la route, un homme parut ^i tenait une petite fiUe par la main.
C'^tait le marquis de Peyral^s et Genevifeve, :Son unique enfant. A cause de son- nom et de
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sa position dans le pays, surtout par principe . et par conviction, le marquis avait cru de son deVoir d'assister a la distribution des prix de Tecole du village.
U gravit I'estrade, serra la main du maire et celle du maltre d'ecole, et s'excusa de venir un peu tard. Puis il se tourna vers les enfants qui, d6sappoint^s, s'appret^rent a essuyer un ajitre discours. Leurs craintes furent bientotdissip^es. ^M. de Peyral6s les fit rire en leur montrant qu'ils etaient compris ; il ajoula :
— Mes enfants, je n'ai rien a vous dire. Le veritable enseignement de cette journ^e n'est pas dansnos paroles : il est ici.
Et son geste indiquait les livres et les cou* ronnes.
M. de Peyral^s parlait d'un ton lent et froid. C'6tait un homme d'une quarantaine d'ann6es, au front depouille, au regard court et incertain du myope. II avait des favoris chatain clair qu'il portait taill^s a la fagon des magistrals. Ses Ifevres rashes se fermaient avec une expression d'amertume. II 6tait en grand deuil^ car il venait de laisser derrifere lai, a Paris, ^ans le caveau de leur famille, le corps glace
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de sa jeune femme. II ayait aime celle-ci pendant onze ans autant qu'il est possible d'aimer.
L'enfant qui se pressait a son c6te, et qui, depuis leur entree, n'avait pas quitte la main de son p6re, ^tait une petite creature adorable. EUe avail le teint pale etl'air un pen d61icat; de grands yeux bleus, assez enfonc^s dans i*ombre des sourcils; le nez, la bouche, Fovale du visage trfes purs, et des masses de cheveux brun fonce a reflets de cuivre. EUe 6tait v6tue, a la mode anglaise, d'une esp6ce de fourreau a larges plis, trfes court; une ceinture entourait au-dessous de sa taille son corps gracieux, et un grand chapeau marin, plac6 tr6s en arri^re, laissait voir une frange epaisse de ses cheveux qui lui retombait sur le front. Ses v6tements etaient tellement garnis de cr^pe que c'est a peine si Ton y distinguail une autre ^toflfe.
Dans un coin de I'estrade se trouvait un fauteuil inoccup6, semblable a celui du maire* On avait bien esper^ que M. de Peyralfes daignerait assister a la c^remonie, et ce sifege d'honneur lui 6tait destine. II s'assit ; sa petite fiUe se plaga sur une chaise, tout pr6s de lui.
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La distribution allait enfin commencer*
— Prix d'excellence, lut M. Forest, d^cerne.
k r^l^ve qui, par sa conduite et son travail, s^est le plus distingu^ pendant tout le cours de I'ann^e scolaire. . . Philippe SauvaL
Un jeune gargon d'une douzaine d'annees se leva, et, passant devant ses camarades qui applaudissaient de toutes leurs forces, il monta sur I'estrade.
— Tiens ! dit Genevieve tout bas en so penchant vers son p6re, c'est Philippe. Qu'il est grand ! Oh 1 je suis contente qu'il ait le prix.
Elle le regardait venir, et s'^tonnait beaucoup. Le fils du garde-chasse de son p6re ne ressemblait en rien aux autres petits paysans. Elle lui trouvait tout a fait I'air des jolis cavaliers qui la faisaient danser aux matinees d'enfants, alors que sa chfere maman vivait encore, et qu'elle-m^me avait des robes blanches et des ceintures roses, et n'avait jamais port6 de noir.
Cette reflexion attendrissait Genevieve, et, lorsque Philippe eut la couronne sur le front, elle le trouva si charmant et son triomphe si glorieux, que touchant le bras du marquis :
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— Puis-je applaudir aussi, papa? demandat-elle.
Philippe Sauval reparut souvent sur l*estrade. Quaod tous les prix de sa division eurent et6 distribues, il avail dans les ora tant de livres et de couronnes qu'il ne pouvait plus les porter. Ses voisins, moins intellig^its, moins studieux, moins heureux que loi, en particulier ceux qui n'avaient obtenu aucune recompense, se disputaient Thonneur de lui aider. La superiority de Philippe sur eux etait trop marquee pour qu'ils pussent 6tre Jaloux de lui. II etait bon camarade et on Taimait.
Puis en tenant ses beaux livres et ses couronnes, il semblait que Ton prit une petite part momentanee a son succ6s.
La distribution des prix continuait ; c'^tait le tour des petites classes. Des bebfe, trop tot sortis des robes, avec des culottes trop large s tombant j usque sur leurs gros souliers, montaient a present sur Testrade, gauchement, butant contre chaque marche» tr^s fiers, mais si timides qu'ils avaient envie de pleurer. Dans Ic fond, leurs m^res fondaient en larmes ; tandis que leurs pferes, qui trouvaient honteux pour
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des hommes de se montrer ^mus, passaient le revers de leurs manches sur leurs yeux et disaient : — Tout de m6me, le petit gars ! — lorsqu'ils redescendaient avec une couronne pos6e de travers sur leurs cheveux 6bourifiKs.
Le marquis de Peyralfes, trfes grave, battait machinalement des mains, tendait un livre, disait un mot d'encouragement, et faisait les plus grands efforts pour ramener k chaque instant sa pens^e qui s*6chappait, qui s*en allait a Paris, au cimetifere, aux ann^es enfuies, a I'avenir sombre. Une chose lui rendaitcependant I'attention moins difficile : c'^tait ia presence de Genevieve. Cette enfant 6tait tout d^sormais pour son coeur. Quant a son esprit, il le nourrissait de hautes pens^es et d'importants travaux. M. de Peyral^s 6tait k la fois un homme politique et un ^crivain. Sa fiUe et ses manuscrits, voila ee qui representait sa vie m6me. En dehors, il n'y avait rien.
La petite Genevifeve s'^tait d'abord amus^e, mais elle finissait par trouver que cela durait trop longtemps. Les 6coliers, en allant et venant, pi6tinant sur place, soulevaient la poussifere. Elle la voyait danser, toujours plus
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^paisse, dans un large rayon de soleil qui s'av^nQait vers elle a mesure que Taprfes-midi s'^coulait ; elle redoutait le moment oil ce rayon pourrait 1 'atteiudre, et elle se disait qu'une robe noire en 616^ cela tient vraiment bien chaud !
Enfin le maltre d'ecole se tut; la liste monotone des noms 6tait termin^e .
Mais sur la table, recouverte d'un drap vert, ou tralnaient des bouts de favours et des feuilles de ch6ne artificielles, il restait encore une derni6re recompense, Celle-ci; comme Tannonga le maire, etait la plus glorieuse de toutes. Les ^Ifeves la d^cernaient eux-m6mes, par vote, a celui d'entre eux qu'ils trouvaient le plus m^ritant. G'^tait M. de Peyralfes qui Tavait institute. Elle consistait en une mMaille d'or.
— II s'est pr6sent6 cette ann6e une circonstance curieuse et qui double la valeur du prix que nous aliens d^cemer, dit M, le maire en ^levant I'ecrin de velours grenat.
M, de Peyral6s eut un mouvement de curiosity. Genevifeve recula sa chaise que le soleil atteignait, puis, mvolontairement, se tourna vers Philippe : ce devait Sire lui qui aurait la m^daille. .
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Le petit gar^on essayait de ue pas paraitre attendre que son nomfilit prononc^. Son regard 6e perdait dans le vague, au-dessus de Testrade, an-dessus du buste de la R^publique, un mauvaisplatre sur un fond de drapeaux fan^s. Par le chassis entr'ouvert, il apercevait un coin du ciel ; la lumi^re au dehors ^tait si ^clatante que Tazur paraissait d'argent. Et Philippe s'^blouissait a regarder la haut, pour se donner une contenance; pendant que, malgr6 lui, le feu de la joie s'^chappait de sesyeux, aviv6 par une ambition ardente qui venait de se d^velopper en lui tout k coup, et qui d^passait d^jk les murs de Thumble salle d'^cole.
Le maire avait fait une pause, pour se manager un eflfet. On entendait les chevaux du marquis, piaifant, s'irritant sous les piqi^res des mouches et du soleil, au delk du jardinet d'entr^e, et la voix du cocher qui s'eflfor^ait de les calmer,
•— Gette r^mpense extraordinaire, continua le pr^ident de la c^r^monie, a ^te pour la premiere fois adjug^e d PunaninUtd. Pasun suffrage n'a fait d^faut. Un si honorable gage d'estime appartient k Philippe Sauval. .
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Lesbravos eclat^rent.MaintenaBtcen^taieat plus les enfants seuls quibattaient des mains; les p^res, les m^res en faisaient autant. Les messieurs gant^s, dont la presence rendait i^ette journ^e solennelie, hochaient la t6te Tun vers I'autre et repetaient: — ^ Bien, tr^s bien... Le maire voulut que M. de Peyral6s remit I'^in lui-m^me. Celui-ci refusa. Alors Genevieve tendit les mains en suppliant; des larmes d'enthousiasme roulaient sous ses longs cils*
— Ohl papa ... murmura-t-elle.
Quel plaisir elle aurait eu k donner la me- . daille !
— Toi? Oh! non, dit son p6re. Tiens, tu le couroftneras, si tu veux.
U souriait en lui tendant la guirlande raide et empes^e de papier gaufr6.
Mais quand Genevieve Teut dans les mains, elle se repentit de son mouvement ; elle se sentit devenir toute rouge; elle aurait voulu disparaitre. Elle allait rendre la couronne a son p6re lorsqu'elle vit celui-ci qui d^ja parlait k Philippe ; il le f(61icitait presque avec chaleur- Toui aussilot, le jeune gar^on fut devant elle; et, com me elle levait sur sa grande taille des
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yeux timides, mouill6s d'admiration* de soudaine syinpathie, il s'inclina, ^mu lui-mSme, afin qu'elle put poser les lauriers sur son front.
— Eh bien, mon vieux Sauval, n'es-tu pas fier de ton petit-fils ? Et vous, Marguerite, 6tesvous contente? II vous fait honneur, votre Philippe !
Tout en parlant ainsi, M. de Peyralfes serrait !a main d'un vieiliard en costume de gardechasse, et se tournait ensuite vers une femme encore jeune, auxyeux gonfl^s d'^motion, kla figure radieuse, qui portait a deux bras dans le" pan de son chale toutes les couronnes que son fils lui avait apport^es.
Philippe, debout prfes d'eux, regarda son grand-pfere. Peut-6tre que celui-ci allait enfin sourire. II 6tait le seul qui restat sombre et indifferent dans cette belle journ^e; mais quand Wf. le marquis lui-meme avait parle, il 6tait impossible qu'il ne ressentit pas quelque satisfaction, quelque orgueil.
Le vieux paysan , sa casquette de chasse a la
main, se courba trfes bas.
— Monsieur le marquis est bien bon, r^ponr
dit-il.
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— Non, Sauval, il n'est pas question de bont6. Ton petit-fils est un enfant studieux et intelligent. II est r6eompens6 aujourd'hui ; j'en suis bien aise.
Et M. de Peyralfes ajouta, contemplant la charmante physionomie, si frappaate, si distingu^e, de Philippe, et songeant peut-etre a quelques-uns de ses amis :
— Plus d'un marquis te I'envierait.
Sauval se redressa, Fair dur.
— Oui, mais combien de paysans voudraient d'un savant pour leur fils?.,. Ah ! monsieur le marquis, chacun sa place. Excusez-moi, vous me vouliez du bien ; mais votre compliment me fait peine et m'eflfraie.
M. de Peyralfes r^prima un sourire a ce mot de savant. La science que Ton pouvait acqu^rir h r^cole dirig^e par M. Forest, ne lui paraissait pas devoir inqui^ter m6me le rigide Sauval. 11 dit quelque chose dans cesens au vieillard, tandis que Marguerite, qui connaissait son beaupfere et qui en avait peur, se d^robait a la conversation, se m61ant aux paysannes dont elle embrassait les marmots*
Philippe non plus n'^coutait pas le marquis.
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hei iojustes paroles de'songrand-p^re aTaient amen6 des larmes dans ses yeux, et, comme il se d^tournait pour les cacher. il avait rencontre le regard de Genevifeve plein de compassioa et d'^tonnement.
— Ne pleure pas, dit la petite filleavecchaleur. Tout le moade t'admire, papa aussi, tu dois etre trSs Her. Tant pis si le vieux Sauval u'est pas content !
— C'est mon grand-p^re, fit le jeunegar^on, iloQl les sanglots ^taient prfes d'6clater. Voyezvous, mademoiselle Genevieve, c'est que vous ne savez pas... Je m'^tais promis de faire taot qu'il changerait d'idee. Je me disais qu'enfin, si j'avais la m^daille... Eh bien, il ne m'a pas cmbrass^I
— C'eat drflle d'etre Sch6 parce que tu travailles.
~- Ge n'est pas tout h fait cela, dit I'eQfant, qui r^fl^hit un peu, eherchant a bien faire comprendre la pens^ de son aieul. Moa grand-p6re craint que je ne pr6f6re I'^ude h notre metier, au service de nos maltres, et que je n'aime les Uvres plus que les bois de I'eyral^. Mais il se trompe... Oh! ajouta
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Philippe en relevant les'yeux, je Toudrais bien lui persuader qu'il se ixompe.
M. de Peyralfes emmena Geneyifeve, II I'avait d^ja mise en voiture, lorsqu'il songea soudain a prier le maire et le maitre d'6eole de diner le soir au chateau. Gomme il toumait sur ses talons, sa fille le rappela.
— Papa, papa, invitez Philippe aussi, je.
Yous en prie.
Le marquis s'arr6ta, surpris«
— Mais oui, dit-il, pourquoi pas ? C'est une bonne idee que tu as la, minette.
II rentra dans le jardin.
— Ditesrlui d'apporter tons ses prix- .• Qu'il les apporte tous, n'est-ce pas? cria encore la voix de la petite.
Un instant apr^s, les prix, les couronnes, la medaille, et Philippe lui-mSme, ^taient install^s sur la banquette de devant, dans le landau, en face de M. et de mademoiselle de Peyralte.
La route que Ton suivait tournait et gravissait une colline large et assez ^lev6e, couverte <Je bois et constituant le domaine du marquis. Le village etait en bas, le ch4teau ea haut.
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Pour aller a pied de llin a Tautre, on pouvait vcouper par des sentiers rapides; a cheval ou en voiture, il fallait faire un grand detour ; on montait, en se dirigeant toujours a droite, jusqu'au sommet; la cote etait raide, et ron allait au pas, Alors se presentait une grille donnant accfes dans le pare; on y entrait tour- . nanL a gauche, et, desormais sur un terrain horizontal, on pouvait arriver au galop devant la maison d'habitation.
Tons les matins, a neuf heures, pour aller a I'ecole ; tons les soirs, a quatre heures, lorsqu'il en revenait, Philippe suivait aussi cette longue route carrossable, Mais une fois dans le pare, la grille franchie, il ne tournait pas a gauche vers le chateau; il allait devant lui, pareourant une all^e qu'un mur et un sautde-loup s6paraient de la route, et il arrivait ainsi a la maison du garde-chasse, aux confins des terrains cultiv^s.
Que de fois, quand il 6tait plus jeune, la course avait paru longue a ses petites jambes ! Aucun de ses camarades ne remontait de ce cot^ ; tons demeuraient en bas, dans le village. Oh ! le trist^ chemin, en hiver, quand la
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nuit venait, quand la valine se faisait peu a peu toute noire, et que les branches des arbres craquaient lugubrement... II avait eu peur, bien souvent, tout petit, a sept ou huit ans, le long de cette c6te. Mais il n'aurait pas ose le dire a cause de son grand-pfere qui Teut grond6 bien fort voulaiit qu'il (ikt un homme. En revanche, dans les beaux jours, les distractions ne manquaient pas, et la distance 6tait com me diminu6e. Alors T^cole ou la maison se laissait voir trop tdt, et Ton arrivait aprfes Fheure, en cachant, suivant la saison, soit un attelage de hannetons, soil un pied de fraisier sauvage, soit des noisettes qui sentaient bon a travers leurs enveloppes fratches.
Philippe songeait a tout cela tandis que, pour la premifere fois, il parcourait cette route en voiture, et qu'il se tenait droit, sans embarras et sans gaucherie, avec une distinction qui lui 6tait naturelle, dans le bel Equipage du marquis de Peyralfes.
II aimait ce chemin ; il avait fini par Taimer mfime en hiver. Petit, il s'y 6tait lass6 et il y avait jou6; plus tard, il y avait r6v6... De ces r^ves d'enfant qui sont plus vastes et
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plus beaux que le monde; si beaux, que le spleodide chateau devant lequel Philippe descendit n'dtait rien auprte, et que le petit gar- (jon y entra tout naiurellement, sans 6prouver plus de gtoe que s'il fi^it n^ fils de marquis.
M. de Peyral6s, a table, remarqua les bonnes li: . maniferes del'enfant; elles contrastaient avec la maladresse du maire, un gros fermier qui taillait son pain avec son couteau, s'^bahissait du nombre et de la forme des verres, et remerciait tout haul les domestiques.
Philippe observait la fagon dont s'y prenaient ' ses holes et les imitait avec grace ; dans le doute il faisait comme le proverbe le conseille, il s'abstenait. II 6couta la conversation, ne la comprit pas toujours, mais vit avec plaisir que le marquis semblait fort attentif a tout ce que disait M. Forest et partageait en g^n^ral les opinions !*f . de celui-ci.
Philippe aimait profond^ment son maitre. .
On pouvail dire que M. Forest avait cree r^cole du village ; avant lui, les ^16ves n'y venaient pas, Ce jeune homme patient et devou6 avait entrepris une veritable campagne centre les paysans a t6te dure, a cerveau ^troit, qui
trouvaient raisonnable d'envoyer leurs fils aux champs plutot qu'a I'^cole, et il les avait conquis. La valine enti^re s'etait soumise. Seule, la coUine avait tenu bon. Le vieux garde-chasse , esprit sauvage et triste, possedant au plus trois id^s, mais y tenant comme aux garennes et aux halliers de Peyral6s, n*avait ced6 qu'k rinfluence de ses mattres. La marquise, en particulier, cette jeune femme qui venait de mourir, avait insists pour que Philippe re^At quelque instruction; Tintelligence pr^coee de I'enfant I'avait frapp^ ; et si celui-ci, a douze ans, fort et bien d^velopp6 pour son age, maniant le fusil comme son grand-p6re, passait encore son temps k tracer des cartes g^ographiques et a composer des redactions d'histoire, c'^tait parce que madame de Peyralfes, au moment de partir pour Paris Tautomne precedent, avait ditau garde qui lasuivait tout attrist^ sur le quai de la petite gare :
— Yous me le promettez, n'est-ce pas, mon vieux Sauval?
Le diner termini, on sortit sur la terrasse.
Genevieve et Philippe examin^rent les^livres, debout devant une table dejardin que la petite
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fille avail fait porter tr6s loin, dans Tangle dc la balustrade, par cette manie qu'ont les enfants d'etre bien chez eux pour jouer on pour trailer avec gravity de leurs affaires particuiiferes. M. de Peyral6s offrit des cigares, et, en face du beau spectacle de la vall^ que le soleil abandonnait, il se mit k parler d'agriculture. Ce n'^tait pas que cette question lui fAt particuliferement familifere; il songeait moins a briller qu'k placer le maire sur un terrain oil celui-ci ne tr^buchat pas lourdement. Mais on aurait dit que les murailles du chateau pesaient sur les idees du pauvre homme ; il bredouilla, m6me en parlant des recoltes. Alors, consid^ rant que sa pipe lui semblerait preferable aux panatellas du marquis, et qu'il avait assez souffert pour Thonneur de la commune, il prit cong6. M. de Peyralfes, rest^ seul avec le mattre d'^cole, aborda un sujet intime et qui le preoccupait fort, T^ducationde Genevifeve.
— J'ai eu grand tort, dit-il au jeune homme.
J'aurais du confier I'instruction de cette enfant k sa mfere; je me suis apergu trop tard que la marquise s'y serait entendue a merveille. Aujourd'hui, Genevieve possederait les elements
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indispensables et je pourrais a mon lour semer sur ce bon fonds. Mais je me defiais des femmes. Je voulais, sans faire de ma fille un bas-bleu, Temp^cher de devenir une poupee ou un perroquet. Je lui voyais tant de precieuses dispositions! Mon but principal 6tait d'^Iargir son esprit et d'^lever son cceur ; Y6tude n'^tait qu'un moyen. Eh bien, je suis d6sol6, j'ai fait fausse route, j'ai commence troptot.Ma petite Genevieve ne pourra jamais^ comme lesautres enfants, apprendre une legon. Elle se met a pleurer devant un livre; elle n'accepte, en fait de connaissances, que celles que je puis lui communiquer en causant avec eHe. Je le vois bien, elle finira par en avoir trop et trop peu. Elle connalt I'lliade, TOdyss6e, les entretiens de Socrate et la constitution de Sparte, mais elle ne sait pas Torthographe I
M. Forest^ fit observer que mademoiselle de Peyralfes 6tait encore bien jeune.
— Elle aura bientot onze ans, dit le pfere . Mais voyez-vous, monsieur Forest, c'est justement ce qui me tourmente. Elle est trop petite pour moi. Si je continue a m'occuper d'elle^ je ne ferai qu'empirer le mal. Vous le savez, on veut
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que je passe pour un ^rudit, pour un cerveau profond... Tout instruit que je puisse 6tre, je me sens incapable d'enseigner la grammaire a une enfant, k moins que ce ne soit peut-Mre au moyen du latin. Quant k Tarithm^tique, j'ai honte de le dire, mais je crois que Genevifeve ne mettra jamais dans sa t6te la table de multiplication.
M. de Peyralfes prononga ces paroles d'un ton chagrin, et pourtant le regard qu'en mdme temps il dirigea sur sa fiUe ^tait plein d*orgueil. EUe ^tait si fine et si fifere. Elle paraissait si jolie, Ik-bas, au bout de la terrasse, dans le rayonnement du soir d'^t^, cette petite creature, svelte sous le cr6pe noir, qui ne saurait jamais combien font huit fois neuf. Elle baissait la t6te en riant, tandis qu'une dernifere caresse du soleil posait une flamme rouge dans sa chevelure sombre.
— Eh bien, malgr^ tout, repritson pfere qui, apr6s Tavoircontempl^e un moment, sembla se r^veiller d'un r6ve, malgr6 tout, je n*ai pas ramen6 d'institutrice avec moi. Jamais je n'aurais pu me decider k choisir. Ma position de veuf m*embarrassait aussi.., Je n'aime pas a voirles
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infants entre les mains de persoanes ag^»
Genevifeve a sa nourrice qui la soigne, qui ne lui enseigne rien ni debon ni de mauvais, et qui la conduit le dimanche a F^glise. Puis elle a son pfere, qui n'ose plus tenter de Tinstruire. Que va-t-elle devenir? Donnez-moi done un conseil, monsieur Forest.
Le jeune maitre d*ecole fut ^tonn^. U fallait que le firoid, Tind^pendant, Torgueilleux marquis de Peyralte eiii bien confiance en lui, fi!kt en proiek une inquietude bienvive, pour lui parler comme 11 venait de le faire. U osa dire sa pens^e.
— Monsieur le marquis, r^pcmdit-il, j'aurais cru manquer an respect que je vous dois en prenant sur moi de vous indiquer une ligne de conduitequelconque. Mais puisquevousmefaites rhonneur de me questionner, je sens qu'il est de mon devoir de vous parler avec une enti^re franchise. Pardonneas-moi si je me trompe el si vous d^ouvrez de la pr^mption dans mes paroles. Ges elements qui sont la base de toute instruction solide, et que vous d^sesp^rez d'enseigner k mademoiselle Genevi^, je m*exerce, depois des ann6es>i les faire p^n^trer