VITI
C'est un matin doux de novembre. Hier, renterrement a eu lieu. La veuve du gardechasse a 616 religieusement etendue dans le cimeti6re, pr6s de T^glise, a c6t6 des autres Sauval, les serviteurs h^r^ditaires de la noble famille des Peyralte.
Assis vers le milieu de la pente qui descend du chateau jusqu'au village, Philippe regarde la valine.
U n'est pas dans le pare ; il est en dehors des murs, au bord de la route. II s'appuie contre un arbre, de la premiere branche du-
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quel, ^tant petit, it se rappelle avoir dcjjiiiigo!6, uo jour qu'ii voulait regarder dans Tinl^pieur d'uonid. 11 voit I'^cole; des enfants s'ebattent, rouleot sur le seuil, trois a la fois, I'un par dessus I'autre ; des petites jambes, des petits bras s'agitent, et des rires montent, clairs et legers, dans I'air tranquille, jusqu'a Philippe. Mais M. Forest aprive, qui faitrelcver etrentrer les gamins.
II itaii a renterremeat, M. Forest. Uji homme a lempes grises, I'air un peu las, ayant remplacerenthousiasmepar la routine. II avail eu de la joie a seiTer la main de son ancieii el6ve; et tout de suite il avait demande avec un Eclair de regret, de curiosity dans ses prunelles d^ormais vides d'espoir ;
— Eh bien, et Paris?
C'est a peine si Philippe avait pu retenir uiio malediction. Paris... I'effroyable engreuage, la machine aux proportions monstrueuscs, aux moteurs secrets, qui, lentement, implacablement, lui avait broy^ le cceur.
Et voilk que devant sa vall^ qui, malgrd la mort de sa m&re, avait sembt^ I'accueillir en consolatrice, avec des voix de sinceritc et
des spectacles d'apdisemeiit, vdl^ (jc^ devMt ^ VftU^, c'^tmt k Padtl (pi'il sougeait.
II y avail eu du brouiUard de bonne heure, et maintenant il se dmipait; un fin crftpe^ doi^ dans le soleil, iieig^eux entre tes plis du sol et les masses bmnes des bois, floltait encore; au-dessus fe ciel s'etendait, \vh% pur, tout bleu maislout pale. En bas, c'^taient des carr^s sombres de champs 6ventr^, le feeift Respectable et profond de la terre mis k nu; puiis des ondtilaliottS velout^sel coquettes de prairies ;. puis dtes bSrissements d'arbres sans feuilles dont Taspect ferouche s*att6nuait ^ou^ les plis de gazes violettes et rosfes. C'6lait eniftore un scintillement cuivr^ de la riviere; le mouvement lent, presque solennel, d'tine charrue; le galop d'un poulain en liberty ; et, de temps \ autre, un vol de perdrix. En fece, la ligne noire et serj^entine des coteaux \ les^ tourelles, les toils, les filches d'un eMleatl s^^levant d*un massif de pins ; ct des fercaes autour desquelles s'agitaient des ^OOi^l^S^ d^ainimaux domestiques. Enfin, de toutes parts, des^happ^s, des troupes, des fuites d'ta^rizottr des lomtams lilas, incertains, infinis^
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'Comme il oontemplait ces choses^ tant de fois vues, avec laat de pensees different^, un souveaip de soa enfance revint a la memoif e de Philippe : ratleadrissement qu'il avait eu Jadis en lisant le Vallon de Lamartiqe, premiers vers qui Feussent touchy, qui eu8$ent fait vibrer dans son ame une corde eneore assoupie. II se souYint de la tristesse ftuperatitieuse, prosque prophetique, avec laquelle il n'avait jamais manqu^ de lea rep^ter^ et de la tef reur qui k saisissait k Yid6e que lui peut^^tre il aurait ^revenir un jour eacher dans sa vall^ des douleurs immen^es, inconnues, comme cell^ que ces lignes plaintives semblaient exprimer.
II se rappela«eci, avec unserrement decoeur, une profonde piti6 pour lui-mdme. II n'avait pas oubli6 les vers, et il l§s redit k mi-voix :
J'ai trop vu, trop senti, trop aime dans ma vie; Je vieos ehercher vivant le calme du L^th^« . Beaux lieux, soyez pour moi ces bords o^ rpp f*publie:
L'oubli seul d^sormais est ma f(61icit6.
^ II eut a peine acheve la strophe qu'il. se dressa
debout, et que, r^solu, fier, comme un d^fi a r^HQi^re disillusion et a I'assoupissante solitude, il jeta ces wot* d'une voix haute :
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-^ Lachet6 ! . . . Oublier, parce qu'on a souffert, c'e^t-a-dire parce qu'on a vu, appris, compris, vfeu! .. S'endormir, fermer les yeux avant la mort, fermer les yeux parce qu'ils out pleure, c'esl-a-dire parce que la rude r6alit^ les read un peu plus clairvoyants!...
II s'arr6ta, puis reprit, distinctement encore, mais d'un ton plus baset plus lent:
— Oh! savoir... Savoir le secret du cceurqui trompe...savoir quel vertige Ta saisi, queln^ant le regoit, quel d^sespoir I'attend! Ah! malheureuse femme ! tu verseras des pleurs plus amers que les miens. Par toi, j'aurai appris que je dois rendre mon coeur plus 6troit et mon regard plus vaste. Je veux moins sentir et voir mieux. J'^tudierai, j'observerai, j'^crirai. Ce ne seront plus de vagues images dHd^al, ni des r^ves sans contour, sans couleur, que je mettrai sur mes pages blanches ; ce sera le reflet sombre mais palpitant de la vie. Mon experience pourra servirkd'autres. J'analy serai ce qui en ^/fe s'est corrompu, et ce qui, en moi, s'est brise. Je reconnailrai peut-6tre quelle a 6i6 la part des choses dans cette infamie comme dans cette Jouleur. Ah! la force des choses!... elle 6gare,
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elle entraine, mais ellepunit aussi tr^s souvent. C'est la force des choses qui amfenera le ch&timent pour Genevieve de Tr^signy.
Sans qu'il s'en doutat, Philippe Sauval tragait le programme de tout un avenir de labeur et degloire. Sa nature 6tait la vibrante lame d'acier sortant du flot glace qui la trempe. L'horrible ^preuve I'avait grandi. Le po6te allait devenir un penseur ; Tenfant allait devenir un homme. Parce que, la seulement oil il croyait trouverle bien,lemal s'etait rencontr^, il ne prit pas son parti de celui-ci et ne douta pas de celui-la. C'est ce qu'il avait fait peut- 6tre au premier moment, lorsqu'il avait et^ sur le point de se tuer; mais la verite qu'il aimait tant, se degagea pour lui de ce chaos, et, se montrant, calma son desespoir. Le scepticisme qu'on acquiert se double d'indulgence ; on apprend a pardon ner de gran des fautes en faveur d'un bon mouyement lorsqu'on sail que les bons mouvements sont rares. On decouvre de tons cot^s bien des vertus, lorsqu'on a perdu I'id^e que la vertu est une plante exigeant pour croilre un terrain
special, convenu, en dehors duquel on ne saurait la rencontrer. Nous aurions moins de desillusions si nous ayions moina de prejug^s, moins de cruelles douleurs si nous avions de moindres esp^rances. Mais qui s'est contents de recevoir de la vie le n^cessaire qn^elle nous garde sans lui demander le superflu? Ce ne sont point les voeux infinis qui nous 616vent. U est impossible que noire grandeur consiste k desirer plutot qu'a agir.
Philippe Sauval, ne croyant plus que la po6sie est une r^v^latiou, risquait de faire de bons vers. De meme, ne se figurant plus qu'il existe des anges, il avait quelque chance de d^couvrir une femme dexceur.
IVPAIMS&IX GBNTBALE DES CBEMINS DE FBR. — IMfKIHBMK CifAIX
RUB BERakRB, 20, PARIS. — aSi82-2.
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