‹ L'amant légitime, ou, La bourgeoise libertineChapitre 100 sur 149 · PIRON · texte numérisé non relu

PIRON

C'est un poète peu connu du XVI siècle, Panard, qui a ainsi célébré ce qu'il appelait les mœurs de son siècle :

L'infidélité d'un objet, ; Chez nous et nos voisins ne fail pas même effet. L'Anglais dans son dépit donne l'amour au diable; L'Iitalien est désolé; L'Espagnol est inconsolable ; L'Allemand se console à table:

Le Français est tout consolé.

Femme d'esprit, femme siupide,

S'il faut qu'aujourd'hui j'en décide, Font également tort à l'honneur d'un époux.

L'une fertile en tours d'adresse,

Sous un beau dehors de sagesse,

Trouve mille moyens pour tromper un jaloux.

L'autre, d'une bêtise honnête, Quand on la trouve tête à têle,

N'ose se refuser aux soupirs des amanis, Femme spirituelle ou bête, Je donne le choix pour six blancs,

Je le dis et dirai toujours avec raison :

Femme coquette en sa maison, Est corne d'abondance ou pomme de discorde... Des douces faveurs qu'elle accorde, Si l'époux, pour son compte, a des revenant-bons, Et que de son rival mille écus soient l'exorde,

KL

Notre homme est doux comme un moulon:

Chez lui, libremeni on aborde.

Mais s'il ne fait point de moisson, Délicat sur l'honneur et sans miséricorde, C’est un Turc, un tigre, un dragon; En terribles éclats sa fureur se déborde, Je le dis et dirai toujours avec raison :

Femme coquette en sa maison, Est corne d'abondance ou pomme de discorde...

Plus d'une femme dans Paris

S’embarrasse peu qu'on l'appelle Plus coquette encor que Cypris, Pourvu qu'on la dise aussi belle.

Chez celles qu'on vous associe, - Maris, quand l'aimable deuceur Avec la sagesse est unie, Que votre sort est doux ! Non, rien n'est st flalteur. Mais trop souvent, hélas ! l'orgueil et la hauteur A la vertu font compagnie.

Qu'arrive-t-il de ce malheur?

On vous fait chèrement acheier le bonheur D'un front exempt d'ignominie :

La tranquillité sur l'honneur Coûte à bien des époux le repos de la vie.

C'était à la même époque que d’Allainval, lui aussi, nous dépeignait fidèlement les mœurs de son temps dans sa pièce « L'école des bourgeois », qui fut représentée au

Français. Voici un extrait du dialogue de la scène XV du premier acte :

BENJAMINE Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari ?

Le Marquis Du moins, il y a du ridicule. À la Cour, un Hone se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom; el c’est tout ce qu'elle a de commun avec son mari, BENJAMINE Se prendre sans s'aimer ! Le moyen de pouvoir “ie vivre ensemble 2 OR Le MarqUIS * On y vit le mieïx du monde, en bons amis. On ne s'y pique ni de cette tendresse bourgeoise, ni de cetie jalousie qui dégraderoit un hemme comme il faut, Un mari, par exemple, rencontre-t-il

l'amant de sa femme ? — « Eh ! bonjour, mon cher chevalier. Où diable te fourres-tu donc 2? Je viens de chez toi ; il y a un siècle que je te cherche. Mais, à propos, comment se porte ma femme ? Etes-vous toujours bien ensemble ? Elle est aimable, au moins; et, d'honneur, si je n'élois son mari, je sens que je l'aimerois. D'où vient donc que lu n'es pas avec elle? Ah ! je vois, je vois. je gage que vous êles brouillés ensemble. Allons, je vais lui envoyer demander à souper pour ce soir; tu y viendras el je veux te raccommoder avec elle ! »

Le poète Tirot, lui, se contente de la résignation, voire de l'exploitation :

Mais si le ciel veut que pour cause, (Je le dis sans en être sûr), Elle ait pris du goût à la chose, M'en battrai-je la tête au mur à?

D'être curieux, il en coûte Plus d'un mari vous le dira. Le diable même ne voit goutte Aux fraudes qu'on vous fait par la.

Avec un peu de bonhomie,

Dans les procédés d'un mari,

Sa femme sera son amie,

Mais un autre en sera chéri;

L'or de l'amant se change en pluie Qui fertilise nuit et jour :

Le maître dans sa métairie Recueille les fruits de l'amour.

Et Béranger a le cœur innombrable :

Lisette, dont l'empire - Lindor, par son audace, S'étend jusqu'à mon vin, Met ta ruse en défaut. l'éprouve le martyre Îl te parle à voix basse, D'en demander en vain. Il soupire tout haut.

Pour souffrir qu'à mon âge Du tendre espoir qu'il fonde Les coups me soient comptés, Îl m'instruit d'abord ! Ai-je compté, volage, De peur que je n'en gronde Tes infidélités 2 Verse au moins jusqu'au bord. Lisette, ma Lisette, . Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours, Tu m'as trompé toujours, Mais vive la grisette ! Mais vive la grisette !° Je veux, Lisette, ce Je veux, Lisette,

Boire à nos amours. Boire à nos amours.

ME Ce

Avec l'heureux Clitandre

* Lorsque je te surpris,

V'ous compliez, d'un air tendre Les baisers qu'il l'a pris.

Ton humeur, peu sévère,

En comptant les doubla :

Remplis encor mon verre Pour tous ces baisers-là !

Liseite, ma Liselle, Tu m'as trompé toujours, Mais vive la grisetie !

Je veux, Lisette,

Boire à nos amours.

Maudire qui toujours denne FA rubans et bijoux Devant moi le chiffonne.

Sans me meitre en courroux.

J'ai vu sa main hardie S'égerer sur ton sein :

Verse jusqu'à la lie

Pour un st grand larcin !

Certain soir, je pénètre

Dans la chambre et, sans bruit, Je vois par la fenêtre,

Un voleur qui s'enfuit.

Je l'avais, dès la veille, Fait fuir de toh boudoir :

Ah qu'une autre. bouteille M'empêche de iout voir 1!

Laiselie, ma Liseite, Tu m'as trompé toujours, Mais vive la griseite 1 fe veux, Lisette,

Boire à nos amours.

Fous comblés de les grâces, les amis sont les tiens; Et ceux dont tu Île lasses, C'est moi qui les soutiens.

Cu'avec ceux-là, traîtresse, Le vin me seil permis Suis doujours ma maflresse, 4 gardons nos amis !..

Lisette, ma Liseite, :

Tu m'as trompé toujours,

Maïs vive la grisetie Î

Je veux, Liselie,

Boire à nos amours.

Au lieu de tous ces maris sanguinaires, qui ont la crossièreté d'être jaloux de « leur » femme comme de leur pipe, certains hommes ont donc le bon esprit de n'attacher aux pauvres questions de c.… que l'importance qu'elles méritent, Témoin ce mari, qui, suip-enant sa femme avec un prince, se retira discrèt so &) disant : « Au moins, elle ne s'encanaille pas ! » Témoin cet autre mari dont la chronique indiscrèle de 1848 nous cente l'aventure et aui se tira assez élégamment du pas suivant, où sor honneur conjugal semblait compromis : Un jeune homme, achetant des bijoux au Palais-Royal, voit entrer chez Île bijoutier une femme superbe et laisse échapper ces mots à mi-voix : « Je donnerais cent louis pour. passer une heure avec cette beauté ! » La dame, qui s’avanñçait dans le fond d el boutique, le: entendit

sans que le cavalier s’en doutât et ils firent tant d'effet sur son âme, qu’en sortant, elle lui dit à l'oreille que suivant ce qu’il venait de dire, elle serait seule le lenderain, chez elle, à tel endroit et à telle heure. Il s’y rendit, en effet, et déposa d’abord sur la toilette-une bourse contenant la somme. Ils étaient seuls depuis au moins uné demi-heure et avaient déjà bien employé leur temps, quand le mari revint pour prendre quelque chose qu'il avait oublié dans son cabinet, où le galant venait de se réfugier, à son approche, sur l’ordre de la dame. ;

On se représente la surprise du mari, et l'embarras dans lequel se trouvaient les acteurs de la scène. La dame était interdite, et le jeune homme, ne sachant comment se tirer d'affaire, prend son parti de raconter la chose telle qu’elle avait eu lieu. Le mari écoute, la dame tremble, le galant ricane. Cependant, le premier avait peine à croire que tout cela ne fût une plaisanterie des plus mauvaises ; mais celui-ci jure que rien n'est plus vrai et que si le mari veut regarder sur la toilette, il w verra la bourse verte dans laquelle sont les cent louis, prix de la complaisance de sa femme. Le mari prend cette bourse et la rend au jeune homme en lui disant : « Vous payez trop cher, monsieur un plaisir si mince : gardez votre bourse : un louis doit suffire à madame : voulez-vous bien le lui donner ? » « Très volontiers », répondit-il en le tirant de son gousset, où 1l remet sa bourse ; puis, ayant fait son offrande à la belle, il s'incline respcctueusement et se retire. Le mari prend alors dans son cabinet ce qu'il y était venu chercher, et ressort incontinent sans faire plus de bruit.

Montaigne, que je citais en tête de ce chapitre, à donné une très curieuse recette à tous ceux qui veulent se mettre à l'abri de l'ignorance de leur infortune, er citant le cas suivant :

« Cet exemple d'un gentilhomme, que plusieurs ont cogneu, a-1-il pas quelque air philosophique à Il se maria bien avant l'âge, ayant passé en bon compaignon sa jeunesse grand oiseur, grard gaudisseur. Se souvenant combien la matière de cornardise lay avoit

donné de quoy parler el se mocquer des aulires : pour se mettre à couvert, il espousa une femme qu'il prit au lieu où chascun en trouve pour son argent el dressa avecques elle ses alliances : « Bonjour, putain ! » — « Bonjour cocu », et n’est chose de quoy plus souvent et ouvertement il entretinst chez luy les survenants que de ce sien dessein. »

Souvenez-vous des Fausses Infitélités :

… Vous verriez Dorimène Pour quelque heureux mortel n'être pas inhumaine Qu’'immobile témoin et rival complaisani, - Vous trouveriez, je crois, le procédé plaisant ! | Cela s'appelle aimer !.…

Mais pourquoi, dit Henri d’'Alméras, serait-il jaloux ? Ïl ne croit pas que les femmes puissent être fdèles, et luimême, il ne se pique pas de fidélité.

« C’est dans l’ordre :on se prend, on s'aime, on se trahit, Et les femmes toujours v trouvent leur profit. »

Et pourquoi la fidélité des femmes a-t-elle peu d’importance ?

& À un de ces moments où les plus sûres d’elles-mêmes se senlent étrangement faibles et lâches, à l'heure du berger ou à l'heure da mulelier, dans une suprise de ses sens, une femme s’est livrée à un homme. Elle a rêvé une aventure et c'est presque un accident. L'image du plaisir, d'un plaisir rapide et brutal, la honte et le dégoût l'effacent.

Cette femme qui s'est donnée el si vite reprise à un inconnu, à un passant, désormais oublié ou odieux, depuis longtemps elle se refuse — parce qu'elle craint de l'aimer trop, parce qu'elle a peur de le perdre, si elle cède à son amour — à un homme qu'elle sait digne d'elle et que tout, en lui, rapproche d'elle,

De ces deux hommes, quel. a été son véritable amant : celui qui, un insient a dominé sa chair, ou celui qui remplit sa pensée et sa Vie ? » PEUR

Etienne Rey a posé, là-dessus, dans le délicieux bouquet de pensées qu’il a réunies sous le titre « De l'amour » (1) quelques aphorismes que je veux vous don-

(1) Bernard Grasset, éditeur,

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