EUGÉNIE POTONIÉ-PIERRE
(Almangch de la Question os pour 1898.
« Toute fille qui aura fait un enfant à crédit sera dotée aux dépens de la ville. » D ER
, ù S Non, ne m'appelez pas enfonceur de porte ouverte. À peine est-elle entr'ouverte. Deux de mes éminents corres-
. pondants de l’an dernier le savaient bien, quand ils m’éeri-
vaient, Maurice de Waleffe ceci :
« Le remède à la pauci-natalité, dont la France
. meurt lentement, serait dans une énergique campagne de
en 182 ANSE
presse pour la réhabilitation et la protection de la fillemère, qui a deux fois plus de mérite que la femme mariée, simplement. » .
Et Jean-José Frappa ceci :
« Avant les lois, c’est la mentalité bourgeoise Qu'il : faudrait changer. Quand on aura décrété qu'une femme qui enfante est sacrée, respectable, qu'elle a droit à l'estime et à la protection de ious, quelles qu'aient été les circonstances de la conception, on aura plus fait pour la repopulation que par l'affichage d encouragements illusoires. |
« Faites des enfanis — c’est très joli — mais c'est
un crime, si ces enfants doivent se trouver plus tard dans
une situation pénible ou fausse, si leur mère dot sentir
planer sur elle le mépris de tous, uniquement parce qu’elle a accompli le plus bel acte qui soit : donner la vie. » C’est donc que le mépris persiste ; c'est donc. que l’énergique campagne est toujours à faire, puisque nous en sommes restés au mot de Balzac « Une femme honnête est essentiellement mariée », et que, comme le constate, en le déplorant, Alphonse Esquiros dans « les Vierges martyres », «,nous avouons préférer la femme qui garde les
devoirs du mariage, sans en avoir contracté les liens, à
celle qui en a formé les liens et qui en viole les devoirs.
Or, si les femmes du monde sont justes, elles avoueront
qu'entre elles et ces pauvres filles si méprisées, qui vivent
avec un amant, il n'y a que souvent que la différence
du parjure. »
Evidente vérité, de même que la femme qui, avant ou . hors le mariage, se donne sans coquetterie calculée, sans pruderie britannique du « tout, mais pas ca », est autrement estimable que les cyniques calculatrices qu’on a appe-
lées les demi-vierges et qui ont la veine de pouvoir savoir
jusqu'à quel dévergondage il est permis ‘d'aller sans
déchoiïr. Je suis, quant à moi, franchement de l'avis de
Léon Blum :
« Que les jeunes filles cèdent franchement à l'instinct, qu'elles aillent au bout de leurs désirs, qu'elles se donnent quand il leur.
. en Vient l'envie; mais je hais qu'elles se détaillent et se débitent,
et que le calcul ou la crainte leur tienne lieu de chasteté. Entre ces pratiques ménagères, progressives, dont la limite est fixée d'avance par la prudence, non par la pudeur, et le don confiant que j'imagine, je vois foule la différence du vice et de la volupté. »
Et je ne suis pas loin de penser, avec Stendhal, qu'il n'y a d’unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion, et qu’il est peut-être beau-
coup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un
homme qu’on n’a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'Eglise, que de céder malgré soi à un homme qu’on adore depuis deux ans.
Qu'importe ! on se refuse à voir, sans doute pour vérifier la pote évangélique : « Oculos habebunt et non videbunt. \
Dans la A URN de l'amour (dont le titre, rapproché de celui de J.-J. Renaud : « La Faillite du mariage », est un signe des temps) Edmond Deschaumes écrivait, en 1896 :
& Qu'on me montre la femme adullère, el non soupçonnée, qui ne rougirail point à la pensée de recevoir, dans son salon, une de ces créaiures que la main du prêtre n'a point bénies, que l'écharpe d'un maire n'a point consacrées l
Q comédie des comédies ! L'habit fait toujours 7e moine. On s'est batiu, on a versé du sang, on a renversé des lrônes, déchiré
des Constitutions pour qu'il y ait en France deux morales : l'offi-
cielle et la libre; deux sortes d'honnêtes femmes : les patentées et celles qui n'ont pas le brevet. |
Dans la pruderie et l'hypocrisie, le mariage a les tares et recolle les vertus craquées. »
Bussy-Rabutin, l’auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules faisait à même critique de nos préjugés, quand il jronisait ainsi :
PNR es boue pas quelle force a l'usage el quelle est son autorité. dans le monde 2 Avec trois mots qu'un homme dit à l'église : Ego conjungo vos, il fait coucher un garçon avec une fille, à la vue et du consentement de tout le monde; cela s'appelle le sacrement administré par une personne sacrée. Mais que la même action soit comrnise sans ces trois mots ; qu'une pauvre jeune fille se donne de lout cœur et sans calcul intéressé à l'homme qu'elle