‹ L'amant légitime, ou, La bourgeoise libertineChapitre 98 sur 149 · LES COCUS SOLENNELS ET LES COCUS T RAGIQUES · texte numérisé non relu

LES COCUS SOLENNELS ET LES COCUS T RAGIQUES

Il s'en faut cependant de beaucoup que tous les hommes acceptent avec cette philosophie résignée l’adultère de la femme. Imitant le bouc qui, jadis, tua le pasteur Gratn, parce qu'il avait caressé amoureusement sa chèvre, d’innombrables jaloux, dont la presse nous raconte, chaque matin, les méfaits, tuent leur femme ou leur maîtresse. Parlant de ces brownings passionnels qui pétaradent, Victor Margueritte s’écrie, dans la préface de La Maitresse Légitime :

« iRéflexe du temps des cavernes, aux mains dela personne trahie ou abandonnée. La femme qui lue n’a pas d’excuses. Aucun être humain n'a, sur un autre, droit de propriété. [Il va de soi que le monsieur qui massacre m apparaît plus répugnant encore. Une séculaire faiblesse peut donner parfois au meurtre commis par la femme un faux-semblant de circonstances atténuantes. L'antique usage de la domination et de la force rend le meurire du jaloux le plus ignoble de tous les crimes. »

Pour se rendre compte de tout l’odieux de la jalousie, il faut se rappeler qu'il est même des maris qui l'ont poussée jusqu’après leur mort, comme fit ce roi du Maroc dont Jean de Léon nous rapporte la fin. Après avoir été défait à la guerre, il voulut que personne ne püût jouir de sa femme après sa mort. Aussi la mit-il en croupe derrière lui sur son cheval et, pressant vivement l’animal, il se précipita dans le vide du haut d'un rocher. C'est le même sentiment qui fait que, dans certains pays, il est interdit aux veuves de se remarier. L'usage les vouait au déshonneur du mépris public, si elles passaient outre. Si, par exemple, les veuves des mandarins chinois n’ont pas le droit de convoler en secondes noces, c'est que la gloire qu’elles ont eu de vivre — ne serait-ce qu’un jour | — avec un homme honoré de distinction publique doit leur suffire !

Les théologiens païens avaient cependant pris la précaution de montrer aux hommes que la jalousie n’était point vue d’un œil favorable par les Dieux, On sait que Vulcain fut cocu, bien avant que le mot n’entrât en dictionnaire de l’Académie. Or, précisément, un jour Vulcain, ennuyé des impudicités et des infidélités de sa femme Vénus, qui le trompait effrontément avec Mars, se résolut, pour se venger d'elle, à faire éclater sa jalousie en présence de tous les Dieux qu'il croyait lui être propices. Ceux-ci lui demandèrent ironiquement d’apporter des preuves. Alors le pauvre Vulcain tendit des rêts pour surprendre ensemble Mars et Vénus, mais, loin de guérir par là sa passion, il l’accrut et, n’en pouvant plus, retourna sans preuves trouver les Dieux.

— Ou tu accuses à tort, lui dirent-ils, et dans ce cas tu es un calomniateur qui mérite d’être châtié ; on tu accuses à bon droit, mais alors tu as découvert un crime caché : . dans les deux cas tu es coupable. »

Aussi les dieux le chassèrent-ils honteusement de l'Olympe d’où il tomba si malencontreusement à terre qu'il se cassa une jambe. Voilà donc ce que veulent les dieux eux-mêmes : la punition des jaloux. Convenons

d’ailleurs qu'il en est toujours ainsi. Rappelez-vous ce qu'il advint au mari de cette bonne M°”° d’Etioles qui, une fois au pouvoir, changea son nom contre celui de marquise de Pompadour. Comme son mari la suppliait, la conjurait de revenir à lui, elle lui répondit par une lettre d’exil.

Rappelez-vous la machiavélique combinaison qui germa dans le cerveau compliqué du mari de la belle Ferronnière, qu’il savait être la maîtresse de François [°”. Il n'eut de cesse qu’il n’eût attrapé la vérole, afin de pouvoir la passer à sa femme, pour que cette dernière la communiquât à son royal amant, ce qui arriva d’ailleurs selon ses prévisions diaboliques, avec ce simple ennui qu’en attendant, le mari demeurait le premier contaminé !

Mais ce fut surtout à la suite de la dernière guerre que la jalousie des maris engendra de nombreux drames, toujours absous par la justice des hommes, quand elle ne les ordonnait pas elle-même. Ainsi, en Russie, en octobre 1917, à Maliovtsky, en Podolie, Henri d'Alméras rapporte que le Conseil des Anciens condamna à mort la ferme adultère d’un soldat et qu'elle fut exécutée sans délai, tandis qu’en France, un poilu, à qui sa femme avait stupidement écrit : « Me reviens pas : je l'ai trouvé un remplaçant ! » n’en revint que plus vite, tua l’infidèle et colla sur sa porte une carte de visite avec ces mots : &« X.. qui a tué sa femme pour venger son honneur. » Son honneur, où le mettait-il donc, cet imbécile ? Pour: tant le jury des hommes trouva le geste tellement délicat et élégant que ce héros de tragédie, traduit en Cour d’assises, fut acquitté, probablement avec félicitations et admiration |! |

Camille Mauclair a raison de condamner ce genre d'amour, « sorte de folie des grandeurs dont le meurtre est le terme suprême. »

On prononce la formule : « Qu'elle périsse, plutôt que d'être à un autre, perdue pour moi ! », Mais, dans cette formule qu'on croyait sublime, et qui est celle de tous les crimes d'amour, on a découvert une stupidité dont on est resté épouvanté... Sans doute il est infiniment facile et agréable d'aimer pour soi, de vouloir quel-

qu'un et de le vouloir à soi seul, parce qu'on le trouve plaisant. On ne se considère aucunement comme égoïste. — &@ ÆEgoïsie, moi ! Je le suis si peu que j'adore ! » Et cependant cet amour est un hyperégoïsme, car on prolonge sa chère personnalité. dans un être : ‘et c'est d’elle qu'on s'occupe en lui. On en veut faire, comme dit la romance du carrefour « son bien, sa chose », et on supprime d'emblée son individualité libre pour la changer en miroir où l'on se. contemple complaisamment.

Cet amour, le plus répandu, est très proche de la haine. Il a toujours son couteau tiré et sa balle prête, si l'objet aimé fait mine de se soustraire au contrat unilatéral et l'ennui qu'on lui imposait : & Que voulez-vous 2 Il l’aimait ! ».… Îl est d’ailleurs excellent que tous les tempéraments que lui apportent l'adultère, les mœurs, * l'élasticité des interprétations individuelles, fassent tourner le, mariage à la comédie, car cela diminue un peu ses chances de tourner à : la tragédie, et à la basse tragédie bourgeoise, puisqu'il est encore régi par une loi non révoquée, celle qui donne au meri trompé le droit de tuer. Le lerme tremper a mille acceptions; le terme tirer n'en a qu’une. » |

C’est pourquoi Maurice Donnay dit avec sagesse : « 71 faut aimer simplement et profondément sans mensonges, sans laquirieries, sans jalousies. 1! n'y a que les amants: vulgaires qui aient besoin de ces stimulants, comme les mauvais chevaux ont besoin d’éperon et de cravache. ».

Et c’est pourquoi nous approuvons et félicitons, quoi qu'en pense M. le professeur Charles Turgeon, « ces gens de la belle société qui tiennent pour une incorrection que l'époux outragé tire vengeance de l’époux infidèle. »

« Les cris retentissants d'autrefois : « Tue-la L:iue-le l'iueles ! » sonnent mal à leur oreilles indulgentes. Ms regardent la. faute de la femme et l'inconduite du mari comme un prêté pour un rendu. Îl semble que, dès qu'elle est réciproque, l’immoralité soit plus facilement excusable. Dans un certain monde, l'infidélité d'un époux ne cause même plus à son conjoint une blessure d'amourpropre. Se fâcher est du dernier commun. On se trompe, et l'on. ferme les yeux. À quoi bon sévir ? À quoi bon même se séparer? L'oubli est d'une suprême distinction. »

Nous avons vu que ce fut d’ailleurs toute l’attitude du. XVIH® siècle et un peu aussi celle du moyen âge, où c'était chose honteuse pour un chevalier d’avouer qu'il n'avait pas de mie, et l’on sait que cette mie devait être mariée.

De — 359 —

La jalousie et sa vengeance ont cependant trouvé dans Molière un défenseur inattendu, mais, bien qu'il fût de qualité, on doit penser que la cause était bien mauvaise, car admirez la délicatesse du langage ei des arguments de ce poète de génie :

« La jalousie, entends-tu bien, Georgette,

Est une chose. là… qui fait qu'on s'inquiète Et qui chasse les gens d'autour d'une maison.

Je me vais le bailler une comparaison

Afin de concevoir la chose davantage

Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage, Que si quelque affamé venait pour en manger, Tu serais en colère et voudrais le charger ?

C'est justement tout comme

La femme est en effet le potage de l'homme

Et quand un homme voit d'autres hommes, parfois, Qui veulent dans sa soupe aller tremper les doigts, Il en montre aussitôt une colère exirême. »

Non, décidément, à cette colère prétendue légitime du mari trompé, nous préférons cent fois le ridicule dont il était jadis et demeure encore aujourd'hui couvert, parce que d’abord c’est presque toujours par la faute de l’homme que sa femme le trompe et parce qu’il y a de la sotse à ne point reconnaître aux femmes le droit de changement que Messieurs les Maris revendiquent si âprement pour eux.

« Celui que le guigon fit naître

Sous le signe ingrat du bélier,

Se tourmente pour mieux connaître

Ce qu'il ferait bien d'oublier.

Eh ! qu'espère-t-il que! souffrance D'une ombrageuse vigilance

Qui doit lui prouver qu'il est sot ?

Veut-il fuir des chagrins sans bornes ?

Qu'il change ses yeux pour des cornes, A l'exemple de l'escargot. »

Peut-être est-ce perce qu'ils se rendirent compte que leur souffrance serait sotte et vaine que nombre de maris trompés eurent la sagesse de prendre leur aventure non au tragique, mais avec philosophie, voire avec esprit.

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