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CHAPITRE PREMIER

Dans le réduit qui lui servait pour sa toilette, PaulLarue s'iiabillait. Les deux papillons du gaz brûlaient près de la glace ; leur flamme tempérait mal le froid qui soufflait par les fenêtres du cabinet de travail. C'était une vaste pièce au rez-de-chaussée d'un ancien hôtel patricien, prolongeant, du côté du jardin, un apparlement qui se composait de la salle à manger, des deux chambres à coucher, de la cuisine et du salon où l'on dansait autrefois et qui avait été approprié à sa profession d'avocat.

Le buste avancé par-dessus la plaque de marbre, Paul, l'onglée aux doigts dans cette

température d'hiver, s'impatientait à façonner la coque de sa ci'avate de soie à reflets 3'or, un cadeau de Madeleine, parmi tant d'alitres qui l'accommodaient à son goût de jolie femme mondaine. Celait pour se rendre à un de ses rendez-vous qu'il se hâtait.

— Madeleine! dit-il lentement, touthaul.

La bouche, sensuelle et fine sous la moustache brune en brosse, frémissait au rappel du nom idolâtré, évocaleur de plus d'une année de baisers déjà. Puis ses yeux gris, frangés de cils noirs, un instant, se plissaient, embrassant toute l'image enfermée aux ondes lumineuses du verre, comme si le regard inquiet et ennuyé y eût cherché d'obscurs pronostics. La tête apparut volontaire, pâle et passionnée, le front labouré de trois rides épaisses qui, en s'agitant, imprimaient à toute la face un signe de fatalité. Paul, à trente ans, avait la mélancolie des visages encore jeunes et que la vie, l'étude, l'amour ont reforgés sur leurs mystérieuses enclumes. 11 eut un petit accès de toux ; il toussait depuis un peu de temps.

— Jusqu'au bout! dit il étrangement en haussant les épaules.

La pendule sonna quatre coups : c'était

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pour cinq heures, chez leur vieille auiie, Angèle Ducotiliou, l'ancien professeur de piano de Madeleine, qu enlre eux ils appelaient la « pelile poste » et qui de l'un à l'aulre portait leurs billets les jours où ils ne pouvaient se voir. Rien qu'un quart d'heure de trajet d'ailleurs: un Iramway le débarquait au coin de la rue où habitait la bonne demoiselle.

C'était toujours, comme aux premiers moments, la joie pour lui de la revoir, d'avoir aux hanches son rythme nerveux, de sentir monter de ses robes le parfum de peau d'Espagne qui avait fini par devenir l'odeur même de sa chair de brune. Il goûtait près d'elle la griserie un peu folle d'un tout jeuno homme à la première maîtresse, la gravité charmée d'un homme mùr qui a refermé sur un être d'élection les portes du désir. Madeleine avait passé dans sa vie de travailleur à laJois comme un éveil de printemps et comme les souffles orageux de Tardent été. Toute l'ancienne symétrie de ses journées partagées entre le barreau et son cabinet de travail avait été bouleversée dans le coup de vent de son existence nouvelle, régie par d'amoureuses exigences.

Ce jour-là, il avait du remettre un^ client

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pour ne pas manquer le bienheureux rendezvous. Au matin, il avait plaidé, dans une aiïaire importante, avec son ancien patron M' Henri Cormont, le mari de Madeleine. 11 avait au barreau le renom d'un jeune avocat studieux et éloquent. Une cause retentissante où il avait défendu Fauteur d'un virulent pamphlet socialiste, au nom des idées nouvelles, l'avait du coup mis en lumière. « Mon cher ami, lui avait dit Cormont ce jour-là, vous avez peut-être agi selon votre conscience, mais certainement contre votre intérêt. Vous aurez désormais des causes, vous n'aurez jamais un cabinet. »

Ce souvenir, qui inopinément arrivait se marier à la pensée de Madeleine, éveilla en lui des rappels. 11 eut aux dents un rire sans bruit, le rire qui, à distance, mord dans de la chair vive. C'était à la suite de ce procès où il avait eu les accents d'un vrai orateur, que Madeleine s'était sentie entraînée. Elle lavait entendu plaider, très beau dans le vent de ses larges manches, avec un mépris fier de l'appareil social qui, du poids écrasant de ses gendarmes et de ses pohciers, de ses juges en robes noires et de ses présidents de cour en robes rouges, s'ébranlait contre un seul homme, lequel, armé de son minus-

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cule outil terrible^ une plume, tenait tèle à la meute entière.

Jusqu'alors, presque rien entre elle et lui. malgré la demi-intimité qui les rapprociiait dans la maison où il avait été stagiaire, où il continuait à venir en ami : un désir timide et respectueux de la part de Paul, de la coquetterie, de la curiosité, un attrait secret du côlé de Madeleine... El pais, le lendemain du jour où l'acquitlement du pamphlétaire le fiançait à la notoriété, il lui disait ses quatre années d'attente, d'émois éperdus et sans espoir. Elle lui avait répondu avec une jolie franchise charmée :

— Aimez-moi.

Ah oui, il n'aurait peut-être jamais de cabinet; mais il avait ce que lui, le patron, n'avait pas, l'amour de Madeleine.

Paul Larue, tout babillé, parfumé de cette nerveuse odeur d'oeillet impérial qu'elle lui avait choisie elle-même, passait son pardessus, quand la vieille Toine, de l'autre côté de la porte, tout à coup cria :

— Une lettre.

Une peur lui coupa le souffle. 11 déchira l'enveloppe ; il avait reconnu la main rapide, sincère et frivole de Madeleine. C'était l'éternel petit billet banal et gentil :

u Mon chéri, ne m'en veux pas..., je ne pourrai pas venir avanl six heures et pour un instant seulement... Mais sois heureux : demain je pourrai te donner deux grandes heures... J'irai les passer chez toi... A tout à l'heure, haisers, haiscrs. »

Paul, debout près de la table chargée de livres et de papiers, regarda longtemps le feuillet qu'il tenait aux doigts. Une fine ondée de lumière, de dessous la porcelaine de Tabat-jour vert d'eau, arrosait l'écriture aux lettres inégales, presque toutes hautes et droites au commencement du mot et finissant par des traits frisés et couchés.

— Comme c'est bien toi! fit-il à mi-voix, de son timbre métallique et émoussé.

Comme c'était elle, en efïet, avec sa droiture, sa sensibilité, sa perpétuelle mobilité de petit oiseau joli dans une cage dorée! Jamais elle n'allait au bout de son idée, pas plus que de ses mots. Lui seul savait tout ce qu'il y avait de tendresse grave et douce sous sa petite folie de poupée à la mo:le : il voyait l'autre côté de cette âme qui avait toujours l'air de rire. Le rire était même si particulièrement l'expression du visage de Madeleine que celui-ci en restait écaillé de fines craquelures dans la fraîcheur chif-

fonnée et mate de la peau. Au l'ond^ c'était une tendre et une sentimentale. Ses larmes étaient sincères avec lui autant que son rire pour les autres, et même pour son mari, étail simplement le mensonge d'une vie qui se défendait.

— Allons...

Il replia la lettre, la mit dans son portecarte, encore une petite chose d'elle, un don d'anniversaire qui lui rappelait le jour de la fin d'avril où ils s'étaient aimés pour la première fois.

Le froid, avec le soir, malgré les rideaux épais elles boudins des jointures, s'infiltrait plus vif par les deux portes-fenêtres donnant sur le jardin ouaté de neige. Paul fut repris de sa petite toux sèche : il dut ouvrir le régidateur de la Salamandre émaillée en blanc, trop petite dans l'ampleur de Tâtre. Aussitôt le feu, qui économiquement couvait, gronda; une chaleur dilata la température morte de la vaste pièce. Et pour utiliser un répit forcé, il allumait sa lampe de bureau, prenait sur la table le dossier d'une affaire.

Le timbre de l'appartement encore une fois vibra et de nouveau il sentait se réticuler ses nerfs. Ah! il les connaissait bien, ces pincements irrités de sa sensibihté, les jours où il

devait la voir, où il demeurait tendu de tout son être vers l'angoisse de l'imprévu qui si souvent remettait tout en cause.

' Toine lui apportait un billet, comme tout à riieure : il le lui arrachait des doigts, restait un instant sans l'ouvrir, très pâle, la main crispée aux battements de son cœur. Et puis il faisait sauter Tenveloppe.

<( Décidément, non, mon chéri... je ne pourrai pas te voir... Je t'écris de chez ma couturière... En aurai pour une heure encore au moins à essayer... Et puis j'avais oublié que nous avons quelqu'un à dîner ce soir... Je charge mon cocher d'aller te porter ce mot.,. Que d'ennuis... Mais va, demain serai toute à toi... Un million de baisers. »

Ses bras retombèrent, il eut froid au cœur, profondément. Une robe avait été plus forte que son amour.. Ah! comme il la détestait tout à coup de toute sa passion blessée î

Dans la minute désemparée, un rire amer aux lèvres pour sa sotte crédulité, il entendit au fond de la chambre grelotter une petite voix cassée. C'était la vieille servante, l'amie des temps durs de la famille, demeurée debout près de la porte, petite ombre fléchie jusqu'oii n'allait pas la clarté de la lampe.

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— C'est-y qu'y a queuqiie chose qui vous fait de la peine, m'sieu Paul?

Sa rancune chavira devant la parole si doucement compatissante de Thumble créature.

— Ma bonne ïoiue. j'avais compté manger un morceau en ville, mais c'est changé, je resterai dîner avec maman.

— Ah ! bien, j'vas vous faire un bon chausson... Ça vous fera le cœur moins gros.

Les images remontèrent : il revit les fumants chaussons aux pommes du passé, là-bas au village, sur la table, quand le père vivait encore et qu'on habitait ensemble la grande maison en pierres du pays, avec son verger grimpant dans la monlagne...

La porle sans bruit s'était refermée sur le rire discret de Toine, ce gloussement de vieille poule qui lui sortait de la bouche étrécie en goulot de bouteille.

Il retira sa redingote, endossa son veston demollelon, mais son cœur ne s'apaisait pas tout de suite; il le sentait battre sous sa main avec violence. C'était la petite angoisse de Madeleine, ces secousses oi^isa poitrine, dans la joie ou la peine, semblait se briser.

Ses yeux, tout un temps fixés dans le vide, maintenant glissaient, arrivaient s'arrêter

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sur le petit cartel du calendrier en cuir de Russie, à côté du classeur. Les aiguilles fauchaient le champ des heures : la grande sans cesse courait après la petite. Elles avaient déjà dépassé le slade qui pour lui eût été le prix de toutes ses dernières journées d'attente, dans celte course au bonheur où il n'était jamais sûr d'arriver jusqu^au but... Evanouis encore une fois l'espoir, le désir, le bonheur, petit tas de cendres d'un feu qui n'avait flambé qu'en rêve I

Comme il prenait sa plume, tout près de lui, un grave visage le regarda, sembla lui dire : Courage! Il contempla un peu de temps la carte-album où, les mains sur les genoux, dans sa robe de soie des jours cérémonieux, M™' Larue était assise, les yeux froids et clairs des grands visages de paysannes sous l'ourlet des bandeaux plats.

Ah! celle-là, l'âme rigide des aïeules de la race, la chaleur des vieilles humanités descendue aux mains qui avaient caressé sa petite enfance, la maman simple, taciturne et grave comme la terre natale !

Sous le cercle clair de la lampe, c'était l'image mêlée à ses veillées studieuses et qui présidait à son effort intellectuel, l'image même de la famille à travers les âges, ascen-

L'AMANT PASSIONNÉ -Il

(lances obscures qui avaient attendu d'ôlre magnifiées dans Tassomplion des postérités.

Il soupira, saisit un dossier, se mit au travail. Mais une petite ombre dansante toujours arrivait tournoyer entre les lignes.

— Non, non, je t'en prie, Madeleine, disait-il, comme si ^raiment elle était là pI qu'il se défendît contre elle.

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