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CHAPITRE II

— Chéri...

Dans la clarté de la lampe, à petits coups de talons rapides, elle venait à lui ; sa marche légère et nerveuse faisait chanter les soies d'un bruit mousseux d'écumes.

Depuis la pointe des bottines sous la jupe en cloche, le relief moulé des genoux à chaque pas, la souplesse mince de la taille dans le paletot de loutre lâche, jusqu'à l'air de fine usure du visage au nez rougi dei-rière la voilette que très vile elle relevait, Paul, une seconde, la tint tout entière dans le plissement heureux de ses yeux gris.

Il y avait une semaine qu'il l'attendait, et enfin elle était là, s'écrasant contre lui dans

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le grand baiser fou dont il l'enveloppait. Elle-même, en entrant, avait donné le tour de clef, si peu nécessaire que fiil la précaution. Tout de suite la maison semblait se refermer sur son passage; à peine elle voyait dans la pénombre lui sourire le vieux visage ridé de Toine; et elle n'avait besoin de rien dire, elle savait bien qu'elle ne verrait personne sur son chemin, dans le silence soudain des chambres où derrière elle, à mesure, s'étouffaient les bruits de la vie. Un même mystère entourait ses départs; jamais elle ne s'était rencontrée avec M""' Larue. Celle-ci parut toujours ignorer qu'il venait, à de certains jours, une dame qui ne s'en allait pas tout de suite et qui n'était pas une cliente ordinaire. M"' Larue avait une moralité sournoise de femme de la campagne, déterminée à tout par soumission et par intérêt. Cela lui avait réussi avec son mari, le receveur des contributions, dans leur petit village des bords de la Meuse.

— Si tu savais, mon Pauletl... J'ai pensé que je ne te re verrais plus jamais.

. Il secouait la tête.

— Non, ne me dis rien... Je ne veux rien savoir... Mais (a bouche, donne-moi ta bouche, toujours!

L'AMANT PASSIONM: 15

Aux bouquets fleuris du papier de lenlure^ une ombre noua le dessin de leurs silhouelles qui, dans la petite démence de cette minute, ne pouvaient se déprendre. A pas glissants comme en une atmosphère de songe, il l'entraînait ensuite vers le vieux divan près du feu. C'était un des meubles sacrés de la maison; un jour, il avait fallu y étendre le père foudroyé par l'apoplexie. On s'était borné, depuis, à renouveler Tétoffe.

Du tâtonnement de ses doigts, il défit les fermoirs d'argent du paletot tandis qu'ellemême, les bras en corbeille, retirait les épingles de son chapeau. Il l'eut alors contre lui, dans le chitTonnement de sa robe, avec la liane souple et agile de son buste long comme une nymphe de Hodin. Les peignes d'écaillé, un à un, d'une chute sourde de pivoine effeuillée, tombèrent sur le tapis; elle fut enveloppée des chaudes ondes brunes de ses cheveux.

— Ton cœur, ton pauvre cœur... disaitelle, la tète appuyée à sa poitrine. Mon Dieu ! qu'il bat avec force I Comme cela me fait mal !

Lui, souriait sous les mains dont elle lui pressait sa vie bondissante.

— Laisse donc, puisque c'est par là que je vis...

Doucement, il les détachait pour l'arracher à la sensation anxieuse. Puis, l'asseyant parmi les coussins, il glissait à ses pieds, demeurait longtemps la tête enfouie dans son corsage.

— Je revis, j'oublie tout quand lu es là, murmurait-il.

Aux sources de la volupté, ni Tun ni l'autre ne pensèrent plus. Toute la vie de Tendehors fut suspendue; il n'exista plus que leur seule vie profonde. Songe émerveillé 011 le monde sembla arrêté, ce fut le miracle de Toubli des êtres et des choses autour de la nef incertaine de leur bonheur toujours ballottée aux remous de l'aventure.

L'heure passa. Tout à coup, à travers la cloison, une pendule sonnait. Un frisson courut aux épaules de Madeleine; il sembla que la vibration métallique se fût prolongée en ses fibres. 11 leva la tête, lui vil les yeux partis, tendus là-bas vers la vision obsédante, on ne sait quel mirage de foule cérémonieuse et effrénée lui faisant signe de venir.

Son amour se glaça; il fut debout devant elle, la regardant durement du gris tVoid de ses veux.

— C'est fini alors? la communication esl coupée?

Sa voix était rauque, la voix des impulsifs violenls dans les moments où, sous les coups de marteau du cœur, les cordes se fêlent et sont près de se briser.

Elle tressaillit, lui jela les bras au cou :

— Va, je suis aussi malheureuse que toi... C'est ma faute, je sais bien. Mais on ne se refait pas... Et puis un mari, un enfant, je suis prise par tous les côtés à la fois.

— Tu l'as dit, fit-il en toussant ; moi, je n"ai que le reste de tous les morceaux de ta vie que tu donnes aux autres.

Elle eut un grand élan sincère :

— Toi! tu as le meilleur de moi... Tu es avec ma Paulelle ce qui me ferait revivre du fond de la mort même.

Alors, à cette évocation de l'enfant frêle, de la fillette de dix ans qui, par un jeu singulier du hasard, s'appelait du même nom que lui, le flot orageux du sang s'apaisait chez PaulLarue.

— Oui, redis-moi cela... C'est si doux pour moi d'être avec elle une part vivante de ton âmel T'aimerai-je jamais assez pour mériter un tel don de toi-même ?

Ils échangèrent un baiser où déjà passait

la tristesse des adieux. Lui-même, ensuite, allait prendre son paletot sur le fauteuil.

— Tu vois bien que je suis raisonnable. Mais maintenant c élait elie qui ne voulait

plus parlir.

— Pas encore... Encore une minute...

C'est une peine si affreuse de se quitter I

11 la sentit longuement palpiter contre lui.

Elle lui entourait la taille, et l'attirant, se pressant à son tlanc, elle le menait jusqu'à sa table de travail.

— La table, la cbère peîite table où tu écris, où tu veilles, où tu penses à moi... Ton écriloire, tes plumes... Et là, le portrait de la mère, de ta maman... Comme c'est bon, revivre tout cela par le souvenir, quand tu n'es plus près de moi I Moi aussi, j'ai eu une maman, une vraie : que dirait-elle de sa fille si elle revenait au monde ?

— Tiens, dit-il, ce petit guéridon, c'était dans le petit salon, chez nous, là -bas... Un cadeau de maman à mon père le jour où il eut sa pension... Et ceci, la tabatière en écaille de la grand'maman qui m'apprit à marcher... J'y mets à présent mes plumes... Et ceci encore...

Elle n'y prenait plus attention.

De nouveau, le timbre d'or, dans la cham-

bre voisine, grésillonnait comme le grillon de Télé... Six heures... Tous deux tressaillirent. L'ombre reflua sous la lampe, les plafonds s'obscurcirent; et elle lui mellait la main à l'épaule.

— Celle fois...

Us se détachèrent : le silence retomba profond; ils étaient redevenus pareils à deux étrangers qui ne savaient plus que se dire. Elle fixait son chapeau devant un petit miroir de Venise qu'il avait acheté pour elle : il lui passa les manches de son paletot.

La porte ensuite mystérieusement s'ouvrit ; Madeleine sans bruit glissa sur les tapis du vestibule: toute la maison sembla dormir pour son départ comme elle avait dormi pour son arrivée... Près du seuil elle releva à demi sa voilette.

— Adieu!...

Leurs bouches s'aspirèrent dans un dernier baiser; une seconde il la regardait se jeter à la rue. Les roues d'un fiacre s'éloignèrent.

Il rentra, regarda quelque temps le divan et puis, la tête dans les mains, d'une peine immense, il disait :

— Partie !

Une main gratta h la porte; sa mère

s'annonçait ainsi quand elle le croyait au travail, ne se décidant à tourner le bec-decane que s'il lui répondait d'enlrer. Il alla ouvrir, et il la voyait là avec son grave et honnête visage, sans une curiosité dans les yeux, comme si elle n'avait pas même à commander à l'expression de ses traits pour ignorer qu'une femme venait de sortir.

— Mon fî, c'est le monsieur de l'autre jour... Je l'ai fait attendre.

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