CHAPITRE XIU
^P' Marcille eut un enfant malade : elle écrivit à Madeleine ses regrets; les soirées du jeudi prirent fin. Madeleine, que leur inonotomie à la longue énervait, fut heureuse de se rejeter aux derniers remous de la saison mondaine. Encore une fois, elle fut entraînée, le tourbillon la posséda... Ils se virent comme ils se quittaient, h petites fois rapides qui pour elle étaient encore du bonheur.
C'était le matin : elle se faisait conduire jusqu'à Feutrée du bois, lui-même Ty attendait.
— Ahl mon chéri, ce qu'il ma fallu de courage... J'étais brisée^ je ne me suis couchée qu'à trois heures...
Elle avait pris son tub à demi endormie, s'était remise un instant au lit, le temps de déjeuner d'un biscuit et d'un bol de lait chaud. Puis elle avait sonné, sauté dans une robe. Elle sentait bon Teau, la chair, le frais matin de la rue.
Il dut lâcher des aiïaires, réclamer des sursis. Il évitait de lui en parler : elle iie semblait pas se douter qu'il eût autre chose à faire qu'à l'aimer. Sa fortune d'avocat, encore une fois, en souffrit ; il la lui eût sacrifiée tout entière pour s'assurer durablement des instants comme ceux qu'ils passaient ensemble sous les arbres. Elle trouva le moyen de venir deux fois la semaine.
Ils recherchèrent les endroits. solitaires : ils marchaient à petits pas, les mains enlacées ou se tenant par la taille, comme de jeunes amoureux novices et ingénus. Sous les tissus légers elle eut la grâce fluette d'un corps de fillette. D'une joie confiante et hardie, elle aimait oublier toute prudence, dans le mystère dangereux des clairières et des avenues. 11 lui renversait la taille, prenait longuement sa bouche et elle fermait lus yeux, froidie d'un grand frisson délicieux. Soudain le froissement des feuillages les avertissait d'une présence. Des gens riaient;
(Taulres fois un couple, qui chercbail aussi l'ombre, s'écarlait discrèlement. Elle s'amusiil de ressembler à tant d'autres dans la grande aveirlure de l'amour. C'était pour elle comme la joie d'être revenue à la vérit»' (1(^ la vie. avec un amant presque légitime.
— Ici, je me sens bien plus Madame toi, disail-elle drôlement.
Mais une Fois, comme ils quittaient un taillis brusquement coupé d'une éclaircie, elle étouffa un cri. Un cavalier, trottant en sens inverse à quelques mètres, les dévisageait à travers le lorgnon.
— Ne te retourne pas, fit-elie très vite. C'est M. de Roimont, le mari de la baronne, notre présidente de la Sainte-Enfance...
Elle fut prise d'une lacbeté :
— Je suis perdue... Tout le monde va savoir... Ab ! mon Dieul une femme comme moi !
Elle se lamentait comme pour un naufrage (le t^a vie décon?idérée par une liaison indigne. Au bout tîe quel([ues instants, ce fut Ile-même qui se retourna : on n'entendait plus les foulées du cbeval dans la terre élastique. Alors, un peu pâle encore, elle se pendait h lui et d'un grand élan :
— Après tout, tant pis... Il faudra bien un
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jour que le monde le sache, et ce jour-là nous n'aurons plus qu'à parlir à deux.
— Oh! oui, oui, si lu voulais seulement... Il la regarda avec des yeux éperdus. Elle,
à son côté, palpita, vaincue par le regard qui violait sa volonté.
— Nous emmènerions Paulette, fît-elle, souriante.
Le désir, l'espoir créèrent l'illusion de cette vie à deux dont ils se parlaient toujours. Son imagination de femme, par avance, réglait tout.
— Pense donc... Nous voyagerions un petit temps d'abord... Je connais si peu du monde..! Toi aussi, mon pauvre chéri... Nous commencerions parl'ïtalie, Rome, Florence, Venise... Hein, Venise? Il paraît qu'on y a un petit palais pour pas cher... Nous vivrions là un an, deux ans; puis l'Espagne, les courses de taureaux, quel rêve!
Il était très pâle, la bouche tiraillée.
— Quel rêve, oui!...
La légèreté, la puérilité de ces discours l'accablait. 11 sentit le malheur d'aimer une femme mondaine. Madeleine ne savait pas compter; pour une toilette, pour un caprice, elle eût dépensé l'argent de tout un mois de son petit ménage d'avocat.
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Elle le vit soudain ombrageux et blessé. Une honte lui monta aux joues; elle redevint l'autre femme, l'aimante et la sérieuse, un instant égarée par un mirage futile.
— Oh! pardon, chéri... j'avais tout à fait oublié cela...
Il comprit qu'elle faisait allusion à son existence médiocre et besogneuse. Encore une fois les lies remontèrent : il ne lui en voulait pas; mais une haine dominait, chaude et enragée, contre ce mari qui. lui, pouvait se payer le mensonge de son bonheur. L'heure belle et riante sous For léger des feuilles cessa d'exister.
— Allons-nous-en. dit-il en toussant, j'ai ce bois en horreur.
. Alors, de toute sa bonne affection, elle tachait de l'apaiser.
— Pardonne-moi, c'est bête ce que je t'ai dit... Comme si nous avions besoin pour être heureux d'autre chose que de notre amour I Tu verras si je sais me priver... Et puis, ta vie à toi changera... Une belle cause gagnée peut te donner la fortune. Tout ça, chéri, c'est une affaire de temps... Tu es trop impatient vraiment.
Il la regarda avec un visage bouleversé.
— Le temps, dis-tu, mais suis-je de ceux qui ont le temps devant eux?
Toule accoutumée qu'elle fùl à ses découragements, elle resta saisie, crut trop bien comprendre le sens poignant de la queslion. Il sembla v avoir inlerrosé sa destinée.
— Mais lu es jeune, jeune. Pense donc, j'ai six ans de plus que loi... Je serai déjà une vieille femme quand à peine l'âge marquera sur toi.
l)'un emportement tendre, avec cette sensibilité adolescente qu'elleaimait tant en lui, il la pressait contre sa poilrine.
— Tu es pour moi la jeunesse éternelle de l'amour, Madeleine... Tu ne vieilliras jamais.
— Enfant!
L'heure de la séparation fut là. On déjeunait chez elle à midi, Cormont exigeait la ponctualité. Ils avaient repris le chemin par lequel ils étaient venus. Déjà il-, enlendaient la corne des Iramwavs.
— Vite un dernier baiser, dit-elle, après avoir jeté les yeux aux alentours.
Elle ouvrit ses lèvres, il trembla de tout son corps en y buvant sa vie chaude et mousseuse.
L'n peu de temps, du regard il la suivit
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r.lani à |)olils pas ranidés et ii«.'r>eLi\, loute droite dans révasement de sa robe, avec le dessin mince d'un boni d'ombre sur le cbeniin^à ses pieds. Quand il l'eul perdue de vue, il s'appuya contre un arbre, horriblement triste, tout son courage parti avec elle. u El il en sera toujours ainsi, désespéra-t-il. r,haque fois qu'elle s'en ira, elle emportera ma vie aux plis de sa robe. »
Paul avait découvert à la lisière du bois une guinguette qui n'était visilée que le dimanche. C'est là qu'au prix d'un mensonge compliqué, l'élégante femme qu'était .M™' Cormont, assise sur un banc râpeux, parmi le picoiement des poules et l'évaporation des fumiers, put réaliser un matin son rêve d'aller manger ensemble une omelette sous la jeune pousse des clématites guirlandant le lalis d'une tonnelle. 11 lui avait fallu imaginer une histoire de déjeuner au comité de la Sainte Enfance pour son mari : celui-ci. qui aimait parler à lable, ne pouvait se faii'e à l'idée de prendre ses repas en tête à tête avec son assiette.
Chacun de leurs bonheurs d'ailleurs naissait de ruses et d'impostures sans fin. Madeleine en était arrivée à ne plus se douter même qu'elle mentait. Elle mentait avec un
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tel art et une telle constance qu'elle éprouvait une gêne réelle à dire la vérité, même la moins compromettante. Paul seul goûtait l'assurance de son indéfectible sincérité.
La cabaretière leur servit du lard, des œufs, des radis, du fromage pressuré et du café. Madeleine apporta à ce repas rural l'entrain et la joie amoureuse d'une grisette lâchée au grand air des champs.
— Jamais je n'ai mieux déjeuné, s'écriaitelle... Il me faudrait si peu de chose pour vivre avec toi... Oh! tu ne me connais pas!
Paul l'admira d'être si simple et si brave dans la rusticité grossière qui l'entourait. Elle avait retroussé sa robe comme une paysanne ; elle tenait son jupon de soie rose à fleurs de pêchers ramassé entre ses genoux. Près de ses gants sur la table, son mouchoir en tortillon vaporisait un parfum chaud qui, brusquement, s'altérait de Fefflax aigre des fumiers. Qu'il la trouvait désirable ainsi avec sa jolie vie nerveuse qui remuait des clartés de bagues à ses mains, et la minceur souple de son petit corps gentil sous le froissement des pimpantes étoffes! Ah oui! elle avait raison, l'eût-il autant aimée dans de parcimonieux atours?
Elle eut. en son charme arlificiel et vivant, le prix d'une maiière rare, presligieusement sertie. Les tissus, les bijoux, les odeurs, le mystère paré de sa personne intime lui donnaient un air terrible et captivant d'idole.
11 la regardait, souriant, allégé à travers le printemps des feuilles. Lui-même se sentait jeune comme l'heure et la saison : il lui semblait que des poids d'humanité tombaient de ses épaules. Son adoration soudain monta, une humble, étonnée et candide action de grâce dans l'apaisement de son cœur toujours tourmenté.
— Est-ce bien vrai que c'est toi qui es là, Madeleine, et que tu m'aimes, et qu1l m'est donné, à moi, la joie inouïe de t' aimer?
— Ta Madeleine, oui, ta Madeleine, plus heureuse encore, s'il se peut, du bonheur qu'elle te donne que du bonheur qu'elle reçoit de toi...
Elle lui avança les mains par dessus la table et il les couvrait de ses baisers. C'étaient des sensations neuves et frémissantes comme si tout recommençait, comme si rien jamais n'avait fini. Il regardait jouer aux ors limpides de ses prunelles les petites mailles du soleil et de l'omljre, d'un long
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bonbeiir enivré. Parfois ils demeuraient un peu de temps sans se parler, la main dans la main: et un désir les possédait, évanouissait leurs yeux. Il oublia tout, le passé, l'avenir, la mort,
Madeleine, vers la fin du mois, s'arrangea pour le voir presque chaque jour pendant une > Cubaine entière.
Toutes les fêles avaient été données. On avait fermé aux derniers jours d'avril la fancy-fair où Madeleine tenait un élalage de bijoux russes. Elle avait voulu avoir de Paul Tétrenne de sa première vente. On commençait à parler de voyages et de villégiatures. M""' Cormont, pour être tout à son cher amant, avait déclaré qu'elle n'irait pas aux villes d'eaux et passerait l'été à la campagne. Elle aspirait aux vacances.
Paul eut là des jours de détente heureuse. Une àme fraîche lui vint dans la jeunesse du monde; il vécut lont un temps dans le désir et la confiance. Il avait presque enlièrement oublié ses affaires. Dans les vergers, aux limites du bois, fleurissaient les pommiers tardifs. C'était pour Madeleine un spectacle nouveau, elle n'avait jamais ^u beaucoup le temps de prendre attention à la nature. Ils regardaient les ciels roses pommelés de