CHAPITRE XIV
Brusquement Madeleine fut obligée de parlir pour la campagne, bien avant le temps qu'elle s'était proposé. Paillette de nouveau était retombée à une langueur de dépérissement. Le médecin prescrivit le grand air; il ne laissa à M""' Cormont que le délai nécessaire pour faire ses malles. Au bout de deux jours, tout se trouva prêt.
C'était un samedi; Cormont voulut les installer lui-même et les accompagna. Ils emmenèrent avec eux la gouvernante et la femme de chambre, en attendant que la cuisinière pût les rejoindre. Dans sa précipitation et ses alarmes, Madeleine ne put trouver ni le temps ni la liberté d'esprit
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pour écrire à Paul. Elle préféra attendre uue accaluiie dans ses propres agilations pour le préparer à une absence qui, celle fois, alldil durer ["lus longtemps que les autres. Son chagrin ainsi fut double; elle eut le cœur déchiré comme mère et comme amanle.
Des préoccupations matérielles retardèrent renvoi de sa lettre. Fn arrivant, elle avait trouvé la maison encore humide des pluies de l" hiver. Ou fil de grands feux continus dans des aires fumeux et qui ne s'échaulîaient qu'à la longue. Il fallut aussi mander un tapissier qui remit des papiers aux chambres. Madeleine et Paule furent contraintes de loger dans une pièce de l'élage orientée au levant et qui à peu près S3ule était demeurée élanche. La gouvernanle eut son lil à côlé dans un cabinet. Pour comble de malheui\ .Madeleine, quand elle pul enfin songer à écrire, s'aperçut qu'elle avait oublié d'apporter sa papeterie.
11 s'écoula ainsi plus d'une semaine avant qu'il lui fut possible d'écouler son cœur. Elle pleura aux premières lignes qu'elle lui écrivit. Son papier en fut mouillé, mais sitôt qu'elle cessa de pleurer, elle ne trouva plus rien à lui dire. Elle fut étonnée d'avoir
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exprimo froidemenl des inoiivojnonts qu'elle re>senlînl proroiulémeiil. l'allé recommença sa ietlre et finilemeiil se décida, malgré tout, à envoyer la première.
Cormont, au Palais, avait annoncé à Paul Lame le dépari de sa femme et de sa fil!»' avant qu'il pCit s'étonner d'un silence qui ne dépassait pas encore le Iroisième jour. Une chaleur lui passa au cœur : il ne pensa qu'à se réjouir d'un événement qui la détachait de son mari. Corraont vit son visage s'éclaircir et n'en soupçonna pas la cause.
Ce ne fut qu'après qu'il songea à plaindre .Madeleine, reprise h de nouvelles inquiéludes pour sa petite Paule. Il ne doutait point qu'elle lui écrirait et il attendait sa lellre. Celle-ci tardant toujours, il l'accusa d'inditîérence. Son malheureux esprit personnel encore une fois le poussa aux plus sol les conjectures. Jamais elle ne l'avait aimé : elle n'avait eu pour lui que la petite défaillance de tanl d'aulres femmes pour qui l'amant n'est qu'une variante du mari.
Après la détente bienfaisanle de leur dernier mois d'amour, il goiila soudain l'amer besoin de se faire du mal. Ses fibres amollies de tendresse, de printemps, de sérénité, se pincèrent et lui causèrent celte jouis-
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sauce dans la douleur qui pour les natures comme la sienne, atteint parfois en s'envenimaiil au paroxysme des tortures heureuses. Mais Madeleine enfin lui écrivait : toute sa peine tomba. Comme les larmes, en se séchant, avaient fait gondoler le papier, il crut ijaiser à travers ces soufflures, les ampoules mêmes de sa passion. 11 songea qu'elle les avait versées surtout pour lui, et trouva quelque consolation à l'espérer inconsolable.
Sa vie se régularisa, il fut assidu au Palais, plaida des causes, en gagna quelques-unes. Son grand feu de passion couva, bien que sous les tisons tiédis, un tel amour eût été encore pour un autre une brûlure, Madeleine, du reste, maintenant lui écrivait tous les jours. C'étaient de petits billets brefs et soubresautés où elle était plus à Taise que dans ses longues lettres. H l'y suivait à travers les soucis et l'ennui de ses journées, dans ce séjour de campagne prématuré où, depuis qu'ils s'étaient quittés, le beau temps semblait la bouder. Elle avait fait accorder son piano: elle jouait un peu de Chopin en chantant de vagues romances pour jeunes filles du monde : M""' Cormont n'avait jamais eu un goût très pur en musique. Mais au piano,
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sa nervosité tout de suite la reprenait: elle ne savait vraiment demeurer assise que sur ses genoux à lui. Elle se levait, descendait à l'office, donnait un ordre au jardinier. Et puis Pauletle, d'une sensibilité d'enfant malade, après l'avoir elle-même suppliée de se mettre au clavier, finissait par être prise de crises de larmes où elle se jetait contre sa mère et lui faisait jurer de ne jamais la quitter.
« Je suis une prisonnière ici, écrivait-elle à Paul, éloignée de toi et de tout. Je mourrais d'ennui si je n'avais pas ma fille à sauver. Tu sais cependant si je sais me résigner... Mais c'est trop; j'étouffe, je ne fais rien, je ne vois personne pendant des jours... Tout ici est encore inhabité. Ah! ma petite Paulelte, tu ne sauras jamais quel sacrifice t'a fait ta maman en venant s'enterrer dans cet horrible trou. »
Dans l'isolement de sa vie, elle s'était retrouvé un peu de l'âme de sa petite enfance. Tous les matins elle partait entendre l'office; le dimanche, en outre, elle assistait au salut. Il lui fallait faire une heure de chemin pour gagner l'église à l'extrémité du village. C'était comme un espoir et une sécurité qui lui étaient revenus avec le désir de la
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prière : elle était plus tranquille depuis quelle avail mis son recours en la Vierge. Elle disait à Paul qu'elle priait pour lui comme pour Paulelte. Il se rappela leurs rencontres dans les églises oii, d'un grand signe de croix derrière lui, secrètement elle l'oudoyait d'eau bénite.
Lui, de son côlé, écrivait chaque soir. a Je le fais mon acte de contrition avant de me coucher, » disait-il. Les feuillets minces se comblaient de Taveudesesmoindrespensées. Son amour y prenait une posture ingénue d'agenouillement. Il s'abandonnait à des tendresses et des folies qui donnaient à iMadeleine la sonsalion d'une caresse infiniment douce, humhle et désirante, l'enveloppant toute. C'était, ces lettres, la joie de sa journée; l'espace, la distance n'existaient plus : elle l'avait près d'elle, contre son cœur, dans une longue palpitation de vie amoureuse. Elle les baisait en répétant cent fois : a Mon Paul », là où lui-même avait cent fois, en y appuyant ses lèvres , murmuré : ( Madeleine ». Ils étaient heureux de pouvoir s'écrire directement comme ils se seraient pari''. Elle avait désiré seulement qu'il variai l'écriture de l'adresse pour dépister la curiosité du jardinier et de la gouvernante.
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Il s'y appliquait avec une adresse de faussaire.
Une vie nouvelle leur naquit de ces échanges constauls : leur confiance élait simple, fraîche, spontanée; celle de Paul paxiit s'êlre pour jamais stabilisée. 11 n'osa lui avouer qu'il la devait à l'assurance que Cormont n'était plus avec elle. Madeleine, la rapportait au succès de ses intercessions. « Je prie pour mes deux enfauls. et la bonne Vierge m'a exaucée déjà en ce qui te concerne ». L'enfantillage de sa foi, dans la confusion candide de sa maternité et de son amour, attendrissait Paul jusqu'aux larmes intérieures.
Dans sa franchise, elle ne sut pas lui cacher que Cormont arrivait passer auprès d'elle les jours de la Penlecôte. Elle le priai! de ne plus lui écrire avant que son mari n'eût quitlé la campagne. Elle agissait là comme une femme qui a sa vie à sauvegarder et dépend de l'homme auquel elle est liée.
Aussitôt tout de nouveau fut bouleversé : Paul, pendant (rois jours, souffrit un vrai martyre. Il Taccnbla, l'accusa de complaisance envers son mari. Jamais il ne l'avait désirée aussi passionnément. La jalousie
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l'élira sur un gril ardent. Il pensa à partir, lui aussi, à s'installer dans une auberge, sous un toit de paysan, n'importe oii, pourvu qu'il fut près d'elle et pût la reprendre. . il ne cessait pas de regarder ses portraits. Il tâchait de les voir aulrement qu'il ne les avait vus jusque-là : a Ah! traîtresse, ah! perfide, pensait-il, c'est bien là la bouche qui me trompe et répète à un autre les mots qu'elle m'a dits. » Il scrutait les yeux, y découvrait de la ruse et de la fausseté. Avait-il pu bien aimer un visage si plein de mensonge? Jusqu'à la forme même du nez décelait une nature astucieuse. Sa folie s'exaspéra : il se tortura à suivre de trait en trait les signes qui la lui rendaient haïssable. Avec une atrocité dont l'excès confina pour lui à la jouissance, il eut l'air de s'enfoncer de longues aiguilles chauffées à blanc sous la peau. Il l'eut en horreur, jura de brûler les images qu'il avait adorées d'une passion si aveugle. Ah! c'était bien fini cette fois! Mais soudain son cœur se mettait à battre avec une force terrible. Les sources de la vie s'agitaient : tout son être se fondait de désir et d'adoration. ^ Voilà bien ses yeux charmants, voilà bien celte bouche exquise qui a la forme de son cœur... Ah! misérable
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que je suisi Je loulrageais en la méconnaissanl. Tout son vhage n'est qu'amour et sincérité... Aucun jamais réalisa-t-il mieux: l'image de l'amour fidèle? » Il les portait éperdument à ses lèvres : il y croyait boire la vie, l'illusion d'une haleine fraîche et parfumée. H les pressait contre son cœur el un autre cœur lui répondait.
11 voulut relire toutes ses lettres : il les relut d'une foi avide, comme un bréviaire de paix et de vérité. « Madeleine, pardonnemoi : j'ai le sang en feu, je suis un possédé d'amour... » criait-il, en les couvrant de ses baisers.
Il erra tout un jour sous les arbres du bois ; il revit la clairière, les taillis, le petit cabaret des heures ensoleillées. Une brouée semblait effiler de la charpie sous le ciel étamé, vide de lumière : cette tristesse du jour malade s'ajouta encore k son accablement. Il vit sa vie finie, à jamais perdue : le terrible amour, comme du frottement d'une meule, avait usé toutes ses énergies. Il eût fallu le lui arracher avec son cœur même, accroché qu'il était, par les filaments d'une sorte de monstrueux fibrome, à l'emmêlement de ses fibres profondes. Et cet amour était la chose maudite qui avait contre elle la loi divine et
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humaine : une main rouge sorlie du Code en marquait, comme d'un signe d'infamie, les am;mts surpris dans leur péché. Il avait pris la femme d'un aulre, il avait vole le bonheur d'un ami. Et tout à coup l'ami revenait : il apparaissait en vainqueur, en maître et rc[ renait ses droits. 11 représenlait celui-là. la pointe haute du triangle social dont hi femme et l'enfant étaient les deux autres angles. Avec lui tout était ramené dans l'ordre. Derrière les portes refermées, l'épouse soumise entrait au lit.
11 y avait bien pour elle un moyen, cependant : l'héroïsme d'un scandale public, le divorce brisant du coup de marteau de la loi qui rompt l'écrou rivé par l'autre loi qui unit .. Mais la tranquille Madeleine n'avait rien d'une amazone passionnelle... Jusqu'au boul, elle resterait l'amante sincère qui ne cesse pas de se souvenir qu'elle est épouse et mère et emploie toules les forces de la dissimulation à concilier l'honnètelé de l'amour chez la maîtresse avec les apparences de l'honnêteté chez la femme légitime... La petite folie passée, elle redevenait la prudenle M""' Cormont qui sur ses pistes embrouillait l'écheveau savant des ruses, des précautions et des mensoniïes.
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Alors quoi? Mentir, ruser, continuera êlre le voleur qui saute par-dessus les palissades, le braconnier qui traque le gibier des chasses ijardées, le convive clandestin caché d ns la salle du feslin et qui se nourrit de la desserte délaissée? Jusqu'au bout connaître la Hèvre de l'attente, le navrement des séparations où l'esprit et le cœur chavirent à la fois, Tiuulilité d'espérer, après l'aubaine inlermitlente des rencontres furlives, les joies détinilives de la possession continue?... Mieux valait se séparer, dùl-il ensuite, comme on écrase un feu, piétiner, jusqu'à ce que mort s'ensuivît, un cœur tout bondissant de vie rouge...
La nécessité de la grande douleur finale s'offrit comme Tunique délivrance... C/élail cela, la dignité, la vérité, l'issue à de lamentables défaites de conscience. Quant à elle, elle retournerait à sa vie, à son devoir : elle s'étourdirait un ]>eu plus dans le tourblKon, et puis un jour l'oubli passerait. « >'on, mille fois non, s'écria-t-il presque aussi! ôt, jamais je ne consentirai à te perdre, Madeleine... Plutôt la mort tout de suite ». Et puis toute cette dialeclique était fausse : l'ardeur et la beauté de la passion sont en raison même de l'effrènement avec lequel un cœur se désintéresse de toute morale, il faut
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acbeler les bonheurs coupables à force de souffrances, d'immolations et de sacrifices.
La crise s'émoussa : il rentra à la nuit, les vêtements trempés et JDOueux, fléchissant sous le mal de tête. Sa mère, depuis une heure, l'attendait pour dîner.
La Pentecôte, comme les autres grandes fêtes de Tan, de tout temps avait été pour les Larue le prétexte d'un pelit festin de famille où leur piété de gens de campagne s'accommodait d'un goût de bien-être. La maman .'.vait mis cuire un chevreau immolé à l'occasion de ce jour religieux par l'oncle, un frère qu'elle avait laissé au village. La bonne Toine, de son côté, s'était promis de faire des ratons. Mais elle ne pouvait les jeter à la poêle qu'au dernier moment : déjà la pâte retombait. Elle eut recours à ses grandes intercessions et récita deux chapelets. Une clef enfin tournait dans la serrure.
— Not" dame, c'est Môssieu l'avocat I
Au seuil de la cuisine, dans une odeur chaude de four, M"^' Larue, son bonnet à rubans verts par dessus ses bandeaux, apparut.
— Vite, vite^ mon fi... tout sera brûlé. Rapidement il se changeait, chaussait ses
pantoufles, et M""' Larue elle-même venait le
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chercher dans sa chambre; il la vit arriver dans sa robe de soie des jours cérémonieux, sa chaîne d*or enroulée au cou. Elle lui priL le bras, ils tia\ersèrenl le couloii* et tout à coup, par la porle ouverle, dans une clarlé dilluminaliou, sapergul la table tleurie de bouquets frangés de dentelle en papier et servie avec un appareil de gala. Par dessus les cristaux el les couverts d'argent, la suspension avec toutes ses bougies allumées sereQétait dans la glace.
Toule celle gaielé de la fleur et du luminaire lui sautant aux yeux, il eut son bon rire d'aul refois, le rire émerveillé el enfant qu'il avait gardé longtemps dans son âge de jeune homme.
— Ohl maman...
Et comme il se retournait ver^ elle, il la vit desserrer <e^ lèvres minces en lui ouvrant les bras.
— Mon fi, c'est après demain l'anniversaire de ta naissance... J'ai pensé qu'il valait mieux faire les deux fêtes à la fois.
Il avait oublié cela comme il oubliait tout le reste, dans sa folie d'amour pour Madeleine. Son cœur, tout un jour crispé et raidi, se détendit sous la bonne émotion. Il appuya le front à l'épaule maternelle :