CHAPITRE XVIII
— Madame, laissez-moi Fembrasser une
dernière fois...
La mère, toujours impassible, les yeux seulement plus enfoncés aux creux noirs des orbites, sans un mot s'était écartée du lit.
Madeleine alors à petits pas lents était venue jusqu'à lui; elle l'avait longtemps regardé, le visage tout près du sien, la bouche ouverte, aspirant l'illusion de son souffle. Elle était toute glacée au dedans, avec le tremblement d'un grand frisson qui ne finissait pas. .
Elle crut qu'elle allait mourir aussi : elle fit mentalement une prière. ^
— Mon Dieul ayez pitié de moi... j'ai un
mari et une enfanl... Si j'ai péché, que du moins ils ignorent combien je fus coupable. Accordez-moi la grâce, Seigneur, de ne mourir que chez moi.
Ensuite, en fermant les yeux, comme quand il lui prenait la bouche, elle avançait les lèvres et se mettait à baiser son front, ses paupières, ses joues. Elle ne savait pas qu'elle s'élait couchée sur lui, les seins écrasés contre sa poitrine. Dans le désordre de la mort, celle-ci était resiée demi-nue sous l'écartement de la chemise.
— Paul... mon Paul, disait-elle sans fin.
iM*"* Larue apporta les draps. Toine dans la commode prit une chemise empesée.
Madeleine reconnut une de celles qu'elle lui avait achetées récemment. Elle aimait lui voir le luxe d'un linge délicat comme le sien. Elle eût voulu les aider à l'ensevelir dans cette chose venue d'elle et qui lui resterait pour Télernité. Cette idée lout à coup lui tournant le cœur, elle eut une crise de sanglots : elle n'avait pas pleuré jusque-là. Maintenant toutes deux près du corps attendaient.
Elle tomba à genoux, les mains jointes par-dessus les draps et une seconde encore, elle restait là, priant pour celui qui l'avait si
follement aimée et qui, à peine refroidi, déjà n'était plus à elle.
M""" Larue du doigt lui toucha Tépaule. Elle tressaillit, se releva. Elle avait vaguement conscience que, lui parti, elle n'était plus rien dans cette chambre où, sitôt qu'elle lui arrivait, il Tenveloppait de sa grande caresse charmée qui lui donnait les affres d'une petite mort délicieuse.
Elle eût voulu trouver une parole; ses lèvres s'ouvrirent; elle dit seulement :
— Madame...
Et puis elle s'inclinait profondément devant AP* Larue et quittait la chambre en glissant comme une ombre, les mains tâtonnantes devant elle.
Elle revint le lendemain, à la tombée du soir, après les dernières visites d'amis. Elle demeura longtemps devant le lit , agenouillée, immobile, disant les prières. Elle ne cessait pas de regarder son visage redevenu beau à travers le calme énorme de la mort. Cependant le pH amer des joues n'avait pas disparu par delà la vie et semblait éterniser sa souffrance. Comme elle l'avait fait souffrir î Comme elle s'en voulait d'avoir été frivole et légère à côté de ce grand amour!
M"' Larue une seconde la laissa. Aussitôt.
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avec une volupté funèbre, elle lui baisait la bouche qui Tavait elle-même tant baisée, les yeux qui insaliablement s'étaient émerveillés d'elle, la poilrine où son cœur avait dû mourir avant le reste pour avoir battu d'une force surhumaine. Tout cela, les grands frissons, les désirs, toutes les foHes de leurs trois années d'amour, était là, dans l'allongement rigide de ce corps qui avait été jeune, ardent et souple comme une vigne, avec la floraison des baisers et des caresses à la bouche et aux mains, et qui maintenant, aux terreaux pourris de la mort, germait pour la décomposition finale. En s'en allant elle ne pouvait chasser de ses narines l'odeur subtile, empoisonnée, respirée avec la senteur des cires.
Quand tout fut fini, elle s'étonna de se retrouver encore vivante, avec un grand trou vide au cœur de sa vie. Elle faisait les gestes qu'elle avait toujours faits. Elle allait chez la couturière comme par le passé ; elle eut pour le monde les mêmes jolis yeux de poupée où il avait tant regardé jouer les petits sables d'or. Et seulement elle ne se sentait plus vivre. Paulette elle-même lui était devenue inditTérente. Ce fut celle-ci qui la première s'aperçut que ses cheveux avaient
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blanchi aux lempes. Elle ne l'avait pas remarqué. Elle sourit, en conçut un bonheur mélancolique. « Je porterai du moins son deuil en blanc », pensa-t-elle.
Elle n'avait pas eu à se plaindre de son mari. Cormont, pour Tancien stagiaire et l'ami, manifesta des regrets décents. Il avait été un des trois orateurs à la mortuaire ; Madeleine n'avait pas même songé à l'en dissuader. Tout ce jour-là, elle était restée en proie à un terrible désespoir. Il ne sut pas qu'elle avait voulu demeurer jusqu'au bout dans la chambre, près de la bière. Elle l'avait embrassé une dernière" fuis à travers les ais de chêne et les boulons de cuivre... Puis les hommes étaient venus : on avait cloué des tentures, posé les tréteaux, allumé les lampadaires. Toine l'avait fait monter dans un fiacre : elle avait passé une après-midi d'agonie chez la bonne Angèle.
Quand elle était renirée, Cormont l'avait embrassée.
— Je sais que lu Taimais bien... Eh bien, que ce te soit une consolation, tout s'est bien passé... Beaucoup de monde, tout le barreau... Moi, j'étais en voix.
11 était content de l'effet de son discours.
Paulette, elle, pendant deux jours, s'était
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tenue repliée dans son mystère de petite âme obscure. On ne sut jamais ce qu'elle avait pensé... Elle regardait curieusement sa mère, el, comme il lui était venu une petite irritation de la gorge depuis un peu de temps, quelquefois elle toussait. Mais le troisième jour elle alla chercher toutes ses poupées : elle les embrassa longtemps, et puis, avec un rire sauvage, elle se mit à leur casser la tète contre le mur : « Je ne veux plus aimer que maman ». criait-elle à chaque tête qu'elle cassait. Quand le massacre fut fini, elle s'assit au milieu des débris et se mit à pleurer toujours plus fort, la tète roulée dans leurs petites robes.
Madeleine reprit sa vie sans pouvoir se reprendre à la vie ; elle alla en visites, changea de toilettes, fut de toutes les fêles comme s'il était toujours là, à l'attendre, l'oreille tendue au roulement des fiacres dans la rue. On remarqua seulement qu'elle, qui aimait les plumes roses à ses chapeaux, en avait changé la couleur. Elle avait retrouvé dans ses misesbas les restes du jupon à fieurs de pêcher dont il lui avait parlé si amoureusement, un peu avant la fin. Avant de se coucher, elle les retirait de l'armoire et les étendait sur son lit. Elle n'eut plus que la nuit pour pleurer ; elle
pleurait souvent jusqu'au jour. Elle avait toujours son affreuse toux clans les oreilles ; sans le savoir, quelquefois elle toussait comme lui. Elle eut voulu dormir toute une semaine, pour ne plus l'entendre du fond de sa grande lassitude d'ame et de corps. Elle pensait : « Etre un peu morte à côté de lui! '
Angèle, toutes les semaines, allait pouielle renouveler les gerbes de fleurs sur la tombe... Leur vieille amitié s'était faite plus tendre. La petite maîtresse de piano eut des soins vraiment attendris pour cette douleur d'une amie.
Madeleine n'avait plus revu M""' Larue : elle sentit que la mère farouchement avait replié sur elle-même un des plis du suaire où de ses vieilles mains courageuses elle avait pour jamais couché l'enfant de son adoration et de ses espoirs. Madeleine l'avait plainte et l'avait jalousée : elle était la famille qui à ses bras d'amante avait arraché l'homme qui était sa vie. Elle se rappela qu'une fois Paul lui avait dit :
— Qui sait? Peut-être il arrivera un moment où la famille voudra te reprendre à moi, toute chaude encore de nos baisers, où elle brisera nos deux cœurs pour les offrir en holocauste à l'ordre social.
C'était sa mère, à lui, qui l'avait repris.
Puis le temps fit son œuvre : la part de vie qu'elle lui avait donnée commença à se ressouder à l'autre, à celle qui était sa vie régulière d'honnête femme. Elle fut plus près de son mari et de sa fille ; sans rien perdre de sa douleur, Madeleine se vit moins malheureuse. Elle éprouva vaguement, à ne plus être ohligée de toujours mentir, une impression d'allégement. Des choses mortes en elle se réveillèrent ; son cœur, comme un caïeu au fond d'un pot, se remit à germer aux petites joies médiocres, aux vanités, à la vie qui remontait. Sa dévotion aussi avait augmenté; elle priait surtout pour le repos éternel de Paul; elle commença à le sentir moins mort en elle ; la funèbre image s'estompa ; elle le revit tel qu'elle l'avait aimé aux belles heures et tel qu'elle voulait l'aimer toujours. Elle eût connu ainsi un état d'esprii apaisé si la santé de Paulette n'avait aggravé ses inquiétudes. Vers le milieu de l'hiver, elle frissonna de l'entendre tousser comme toussait Paul.
Le médecin avec prudence s'euquit s'il n'y avait pas eu de malades dans l'ascendance.
Madeleine resta morte une seconde.