CHAPITRE XXVII
Un matin, on remettait à l'adresse de M""' Cormont un petit paquet; elle reconnut l'écriture de Paul et monta l'ouvrir dans sa chambre. C'était un mouchoir maculé de rouge, le même mouchoir qu'elle lui avait envoyé arrosé de ses larmes. Un billet l'accompagnait. « Tu m'as donné tes pleurs,
VOICI mon sang. »
Elle devina qu'il l'avait pris à ses lèvres, tout chaud et empoisonné. Une seconde, elle regarda avec stupeur le mouchoir, puis d'un mouvement de révolte et de colère, elle le jeta à terre devant elle.
— Oh! cria-t-elle affolée, se cachant la tête dans les bras.
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il sembla , en lui envoyant cette chose de sa vie^ avait voulu lui reprocher sa morl. Elle vit toute sa haine , elle sut que des deux elle seule aimait encore. Et c'était comme tout son sang à elle-même qui lui sautait à la gorge, dans le saisissement et Teffroi des taches dont se poissait la hatiste.
Elle ne voulut plus rien regarder; elle se laissa tomber dans un fauteuil, resta longtemps hébétée, toute froide, sans pensci\ Et puis, du fond d'elle-même montait une idée, une idée qui jamais ne lui était venue : après tout, lui parti, ce serait pour deux la délivrance. « Mais c'est affreux, songea-t-elle; moi qui donnerais ma vie pour lui ! »
Elle se leva, se mit à marcher dans la chambre; et puis elle faisait jouer le robinet; Feau tournoyait. D'un mouvement inconscient, toute frémissante, avec un dégoût d'elle-même, son peignoir tombé, elle s'épongeait nerveusement.
— Ahl mon Dieu! Mon Dieu, disait-elle toujours, de la voix machinale des grandes crises.
Elle sonna la femme de chambre, se lit apporter des costumes :
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— Non pas celui-là... iN'imporle lequel, mais un autre plus foncé... Vile, je suis pressée.
Elle n'avait plus qu'une pensée, prendre une voiture, le voir; et elle se laissait coiffer, habiller, sa vie déjà parlie là-bas, avant elle.
— Dépêchez-vous, voyons...
— C'est que Madame ne sort jamais si malin.
— Maintenant un chapeau... pas de j)lumes.
— Madame va voir un parent malade ?
Elle tressaillit, se jela de la poudre sur le
nez, les joues, autour des yeux, à coups pressés de sa houppe. Elle fixait ensuite les épingles dans son chapeau.
« Pourvu que je trouve tout de suite un fiacre », pensait-elle.
Il en passa un.
— Madameest là?demandail-elle à Toine qui lui ouvrait.
— Xot'dame est sortie... Elle es,t allée taire son marché comme sur l'ordinaire... J'vas à voir à vous m'ner : s'pourrait qu'i dorme, not' cher Monsieur.
— C'est cela, oui, bonne Toine... Dites que c'est moi, que je ne le dérangerai pas
longtemps, que je tiens absolument à le voir... J'aLtendrai ici... Allez vite.
Toine glissa dans ses socques; mais déjà Paul avait entendu la voix de Madeleine et criait :
— C'est elle, Toine? Oh I oui, qu'elle vienne I Qu'elle vienne!...
Elle entrait sur la pointe des pieds. Elle fut une vision de joie et d'été dans l'ampleur d'un grand bouquet de roses qu'elle tenait dans son bras. Il entendit le froissement de ses jupes ; et aussitôt il se levait sur un coude, se tournait vers elle de tout son buste. Un immense bonheur amolhssait la fièvre de ses sclérotiques, dans la maigreur brûlante de son visage. Il regarda, ébloui, les roses.
— Oh ! la vie, la vie !
Elle, toute pâle, remuée d'angoisse, de crainte, de joie^ souriait à la fois et pleurait.
— Chéri... chéri !
Elle ne savait plus s'il l'avait haïe; elle savait seulement qu elle l'aimait toujours du même amour.
Elle disposa les roses sur une chaise, ôta son chapeau, déchira avec les dents ses gants pour être plus vite à lui; et il lui ouvrait ses bras. L'effort le fit retomber; elle
>e mit à genoux près du divan; il put ainsi la reprendre conlre lui.
— Pardon ! ô pardon!... J'étais fou, c'était la première foi-;... J'ai cru que j'allais mourir sur l'heure. El alors une rage m'a pris... J'ai vu rouge... C'est après seulement que j'ai eu le sentiment d'avoir commis une mauvaise action..., une làclielé, oui...
Elle lui toucha la bouche :
— Tais-loi, c'est passé... Mais tout de même, ali 1 mon chéri, jamais tu ne sauras ce que j'ai soufïerl dans cette minute horrible !
Paul était retombé ; il secoua la tête, lui caressa les cheveux de ses longues mains pâles. Et, avec un grand calme, il lui disait :
— C'est que..., je puis bien te le dire maintenant, il n'y a plus d'espoir... Ma pauvre Madeleine, je partirai bientôt !
— Tais-loi!... Je ne veux pas!... Tu ne partiras pas sans moi!
Elle eut une crise de sanglots; et à son tour elle l'avait pris dans ses bras; elle se roulait dans sa poitrine, baisait ses habits^ d'une frénésie de douleur, criant toujours :
— Non, non, je ne veux pas !...
Paul, avec l'air détaché des malades sui-
vaut leur idée, attendait que ce grand éclat fût passé et puis disait :
— Yois-tu. il n'y a rien à faire à cela... Je meurs de ma vie... Je t'ai trop aimée. Madeleine...
il ne la regardait plus, fixait devant lui des yeux vitreux. Par moments il se passait la langue sur ses lèvres sèches, avec, ensuite, de petits crachotements dégoûtés, comme s'il y retrouYait Tâcreté iodurée du sang. Elle s'abandonna, tassée sur ses reins, les mains molles et traînant à terre, rebondissante à la secousse nerveuse, automatique de ses sanglots épuisés. Un silence comme une porte retomba. Elle avait mis son mouchoir entre ses dents ; elle fut ainsi bien plus terriblement muette. Et lui semblait Fécouter se taire derrière un bâillon.
— Mais crie donc, fit-il à la fin... On n'entend plus que le temps... le temps qui ne cesse pas de marcher... Madeleine, pourquoi te tais-tu ?... Ah ! oui, c'est que tu sais bien, toi aussi^ (juil n'y a plus rien à faire, que tout est fini... Parle, je t'en supplie, dis quelque chose... C'est horrible, ce silence...
Là-dessus, il l'attirait, s'accrochait à elle
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(lu tâtonnement épars de ses doigts à ses épaules et à sa taillée
— Je ne veux pas, ne me laisse pas partir... Je suis trop jeune, je t'aime trop... 0 Madeleine, retiens-moi, j'ai si peur!
— Mais tu ne partiras pas... Est-ce que je pourrais vivre sans toi?
Elle se haussa sur ses genoux, lui tendit sa bouche; mais il retirait la sienne, détournait la tête :
— Ne m'embrasse pas... Tu as une enfant!
Elle eut le cri de l'amour.
— Mais, toi, n'es-tu pas mon amant?
La passion se réveilla; il lui prit follement la tête et la couvrit de baisers. Leurs lèvres se joignirent : à longs traits il y but la vie; elle y buvait la mort.
Il sembla vivre toutes les heures passées dans l'heure merveilleuse.
— Oui, tu es mienne. Hien ne nous désunira... Qu'importe ma vie, puisque j'ai la vie à toi!... 0 mort! frappe, emporte-moi tout de suite, sa bouche sur ma bouche.
Une sensibilité redoutable l'exaltait. Dans Tamour, la fièvre, il eut une minute d'énergie suprême qui lui rendit la beauté jeune et emportée des premiers temps de leur amour.
— Te rappelles-tu Tomelette au lard chez la paysanne? Quel joli jupon de soie rose, brochée de fleurs de pêcher, tu avais ce jour-là! Tu disais : « Jamais je n'ai mieux déjeuné... 11 me faudrait si peu de chose pour vivre avec toi. )> Dis, l'as-tu toujours, ton jupon rose? Promets-moi de le mettre quand lu reviendras.
Soudain elle vit se décomposer son visage; une angoisse lui révulsa les yeux; et il n'avait pas le temps de saisir son mouchoir: le flot jaillit.
Elle perdit la tête, courut à la porte.
— Toine ! Toine!
Celle-ci arrivait et lavait avec Téponge le jet rouge sur le divan et les habits. Elle lui mouilla ensuite d'eau de Cologne les coins de la bouche, les tempes, le nez, dans un simulacre de toilette funèbre qui tordit le cœur de Madeleine debout, hébétée, sans forces, les mains croisées.
La mort avait passé et ne s'en allait pas tout à fait. Paul était retombé, inerte, les yeux fermés, un creux profond aux joues où bridait la peau, sa maigre poitrine soulevée de râles précipités qui lui sculptaient les côtes.
Machinalement Madeleine avec son mou-
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choir se purifiait les lèvres; et puis, comme si Paul fût mort réellemenl, elle commença de dire des prières, d'un claquement de salive léger à la bouche, dans le grand silence de la chambre. Elle ne se rendait plus compte de ses actes.
La porte était resiée entr'ouverte; elle entendit un pas qui venait. Elle tourna la tète, eut un saisissement en voyant s'approcher la grande silhouette noire de M™" Larue. Celle-ci entra, lui fit un salut, vit l'éponge, la cuvette ensanglantée. Elle devina le drame et alla vers le divan, droite, sans une parole.
— Maman! dit Paul qui la sentit près de lui et ouvrit les yeux.
— Oui, mon fi, c'est moi, ta maman.
Il lui lendit la main et elle la gardait humide, glacée, dans la chaleur des siennes. Madeleine, restée debout au chevet, eut le sentiment que c'était elle qui aurait dû être là, près de lui, le réchauffant de sa vie jusqu'au bout.
Déjà, dans l'hallucination des ombres, il semblait l'avoir oubliée. Il demeura assez longtemps immobile, étendu de son long, dans une grande paix. M"' Larue toujours lui tenait les mains dans les siennes. Le vent, par la lenêlre ouverte, glissait jusqu'au bon-
quel glorieux sur la chaise : toute la chambre fut pleine de leur odeur. Tout à coup, dans le silence lourd et chaud, un cœur de rose se défit. Jl Tenlendit rouler et ouvrit les yeux.
— Otez-les... Je ne veux plus les voir, cria-t-il.
Les roses qui avaient été sa joie autrefois, qu'il aimait tant au temps de la robe rose!
AP"" Larue,en emportant le bouquet, passa devant Madeleine et ne la regarda qu'un instant, d'un œil presque sans expression, mais où M""' Cormont vit le triomphe de la mère. Elle fut un inslant seule près de Paul.
— Au revoir, mon chéri, dit-elle en lui baisant le front.
Il la regardaiten souriant, mi-endorrai. Et un mot doucement lui venait aux lèvres :
— Petite poupée...