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L'amarante

Si je sais écrire une ligne , je te ie (lois, mon bon ami 5 ton goût a plus fait pour moi que l'étude et la lecture des grands maîtres. Mais que je suis loin encore du but que j'aurais voulu

atteindre!... tu n'en jugeras que trop tôt, et j'entreprendrai bientôt une tâche de plus longue haleine. . . Je t'envoie mes Causeries du soir, œuvre bien légère que je voulais augmenter un peu , mais que la stricte justice sous laquelle nous vivons m'a forcé au contraire d'abréger. J'avais déjà tous les matériaux pour une galerie des hommes courageux qui se sont dévoués à la cause qu'ils soutiennent et qui languissent, sans espoir de terme , dans des prisons empestées et remplies jusqu'au comble. J'aurais dit l'admirable verve de notre Bérard, l'auteur des Cancajis , Tyrtée français si re-

iir doutable et si redouté à la police de M. Gisquet. J'aurais dit ce qu'il y a de glorieux dans cette captivité indéfinie du baron de Biian , rédacteur de la Quotidienne, homme loyal, politique consciencieux qui chaque jour jette son gant chevaleresque aux traîtres qu'il démasque et auquel on ne sait répondre que par des verroux et un geôlier. J'aurais dit... j'aurais fait presqu'un volume , sij'avoispu enregistrer tant de vexations.

Grâce aux mesures que l'on a prises contre moi , je serai bientôt à même de voir de mes yeux tout ce qu'on souffre dans une prison.

Tu me connais et je suis sûr qu'à la nouvelle de l'invasion faite chez moi et de ma fuite pour éviter une arrestation, tu t'es indigné... car tu n'as pu rire de leurs imbécilles tracasseries.

Oui! je fuis, non que je me sente coupable , à moins que ce ne soit un crime de dire librement des opinions que les haches de g3 ne m'eussent pas fait renier 5 je fuis , parce que ma vie est si faible que la privation d'un air libre me tuerait et que je suis sûr (de leur aveu même) , de ne pas éviter une peine préventive d'au moins six mois de captivité. Ils savent tout aussi bien que moi que si le cœur ne me manque

pas , le bras me refuse presque la défense , et à plus forte raison l'attaque ^ ils le savent.... et ils m'appellent:

conspirateur 1... Oh ! si c'est conspirer que de haïr cette liberté maigrie , que d'en appeler une autre de mes vœux, de mes prières ardentes , dans mes rêves de malade, dans mon asile de fugitif. . . oh ! oui, alors, je conspire et bien d'autres avec moi ! La France serait décimée par le crime, qu'il nous resterait encore des complices.

Quand tout cela finlra-t-il? Quand reverrai-je notre pays h nous où tu vis tranquille et loin de ces tracas?

Ce sont pour moi des larmes, et un

heaume, ces doux souvenirs de notre vieille ville que rajeunissent en vain de nouveaux édifices. Je préférerai toujours la petite tour crénelée où l'on renferme la poudre , notre vieux temple de Véronne oii l'on fêtait Apollon, Vénus et le camp de César encore tracé, et l'amphithéâtre antique 5 et nos collines ombragées de chênes

épais ! .

Je pense aussi à cette amitié franche de nos camarades , amitié qui ne connaît pas d'opinions 5 je regrette nos rires périgourdins , ces éclats de gaîté, ces cris de bienvenue quand la grosse

diligence nous jetait un soir a la porte de nos familles !

Adieu! adieu, à tout cela! j'ai le cœur serré, car à toi aussi, mon plus cher ami, je dis un adieu, dont je ne peux prévoir le terme '.

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