‹ L'amaranteChapitre 21 sur 21 · PROTESTATION · texte numérisé non relu

PROTESTATION

Une colonie conquise par la volonté de la France et pour la Finance lui est au-

jouid'liui lâchement enlevée. Le sanj»; des braves avait pourtant acheté ce pays. Confiant dans l'avenir, résigné au malheur présent , un enfant de cette France, si humiliée proteste du fond de son exil contre toute atteinte à son territoire et fait ici le serment de tirer sa première épée pour lui rendre une possession glorieuse et dont elle n'a pu vouloir se dessaisir. Petit fils d'Henri IV , et comme lui élevé à école rude et sans flatteurs , avec l'aide de Dieu et des braves , il a ferme foi et confiance d'accomplir son serment ; et dès lors de nouveau il proteste et déclare adresser sa protestation hautement et sans crainte à la France d'abord, et ensuite à tous les sou-

verains chrétiens, auxquels par ces présentes salut.

Signé HvTiKï.

De nombreuses copies de cette protestation énergique ont été faites. Sera-t-eile publie'e?... Que répondront la France et les souverains chrétiens?... Ce n'est pas là ce qui importe.

Mais le serment du jeune prince, le tiendra-t-il?...

Si le Dieu qui confondit la ligue l'a résolu dans ses décrets, la loi de M. de Bricqueville n'est pas encore sanctionnée !...

ïLiss ^la©]!^ \y(Mi32i.

Par une belle soirée d'été de l'année ï 820 à cette heure où les calèches chargées de femmes et semblables à des corbeilles de fleurs, passent sur les boulevarts en laissant derrière elles un parfum pour mar-

qiier leur route, quand les jeunes gens viennent avec empressement montrer l'esprit de leurs chevaux anglais et la profondeur de leur tailleur ; des gémissemens se faisaient entendre dans une petite rue du faubourg Poissonnière.

C'était dans une chambre en mansarde où la chaleur recueillie tout le jour par les tuiles obligeaient à laisser la fenêtre et la porte constamment ouvertes :Et cependant une femme était là , sur un misérable grabat, attendant que le ciel ordonnât la naissance de son enfant. C'était une femme d'environ trente-cinq ans, amaigrie parla misère, et qui faisait d'incroyables efforts pour sourire à son mari et à sa fille dont les yeux fixés sur les siens épiaient les dou-

leurs avec toute l'inquiétude delà crainte et de l'amour.

La jeune fille avait quinze ans: Belle d'un air de bonté répandu sur ses traits et de cette fraîclieur que la pauvreté même n'enlève pas à cet âge.

Le mari était un homme de quarante ans , bien pris , l'air franc qui avait dû être robuste, mais dont les traits minces et jaunes portaient les traces d'une longue maladie.

Il paraissait souffrir des douleurs de sa femme, et chacun de ses uiouvemens indiquait l'impatience : Tout à coup il se détourna vivement , en abandonnant la main qu'il pressait dans les siennes et se retira dans un petit cabinet qui complet-

io4 l'amarante.

tait l'appartement et servait de chambre à coucher à la jeune fille. — Celle-ci l'y suivit sur un signe de sa mère : Elle le trouva , la tête appuyée dans ses mains qui n'arrêtaient pas le bruit de ses soupirs.

— Père , dit-elle, qu'as-tu ?. . . Ne veuxtu pas regarder ta petite Rose?...

Et disant cela , elle tirait à elle les lai'ges mains du pauvre Jacques. Il la regarda fixement , puis l'attirant avec force dans ses bras , il pencha sa tête sur l'épaule de son enfant, et pleura.

— Père, pai'le-moi donc, qu'as-tu?...

Prends garde que maman ne t'entende !. ..

Cette réflexion fit son effet .sur lui , car il se redressa tout à coup , il essuya ses

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larmes dont il paraissait honteux et serra les mains de sa fille.

— Ce que j 'ai , lui dit-il , ce que j 'ai ?.. . Ta mère qui soufFre... et plus d'argent. . . Ajouta-t-il un instant après... AL? sams cette maudite naaladie qui m'a retenu au lit pendant un mois... et depuis, pas d'ouvrage .... Et toutes nos ressources sont épuisées , plus d'argent . . . ma pauvre femme

Et comme il se mettait à la fenêtre pour respirer, il vit passer de brillans équipages, un luxe joyeux où le bonheur s'exhalait en ris éclatans... Il se retira précipitamment en disant encore :

— Et pas d'ouvrage ! . . .

La voix de sa femme qui l'appelait avec

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inquiétude , le fit revenir à lui-uième. Il rentra dans la chambre.

— Comment vas- tu , femme ?. . .

— Bien , Jacques , très-bien ? Mais reste avec moi , reste avec Rose ; je ne pense pas à souffrir quand je vous vois; ne t'afflige pas j surtout ne t'afflige pas , va , la douleur passe vite. . . mais ce qui t'inquiète le plus , je le sais .... Nous n'avons plus d'argent .... pas de linge pour ce pauvre enfant qui va naître... et une larme s'échappait, malgré tous les efforts de la pauvre mère ..

— C'est cette maudite maladie — Et mon maître pour qui j'ai travaillé longtemps et qui m'a oublié , qui me refuse quelques avances... Ah!...

— Calme-toi, Dieu n'est-il pas la haut

pour les pauvres comme pour les riches... ne secoue pas la tête ; toi qui es si bon , tu donnerais à ceux qui n'ont rien , si tu devenais riche... il y en a d'autres aussi qui pensent aux pauvres.

— Ah! les riches... les riches... ils ne nous connaissent pas. . . et Dieu ne récompense que dans l'autre vie!..,

— Qui sait?

Un silence triste, car il venait de ce qu'aucun des personnages n'osait exprimer ses pensées , régnait depuis quelques instants ; quand des pas se firent entendre sur l'étroit et sombre escalier qui menait à la mansarde; un homme entra. Il était mis si non avec élégance , ce qui eût peu convenu à ses cheveux gris , du moins avec

une grande propreté. Un ruban rouge brillait sur son habit noir et sa figure disait : voilà un honnête homme ! ... beaucoup plus encore que sa croix qui maintenant est moins que jamais, un brevet d'honnêteté.

— Etes-vous Jacques le menuisier ? ditil, après avoir jeté un regard sur la chambre et le groupe qui l'habitait.

— Oui, Monsieur,..

— Tous avez été long-temps malade ?

— Oui, Monsieur,

— Et sans travail maintenant?...

— Hélas I oui!... soyez béni si vous m'en apportez , car nous n'avons plus de ressources, et ma femme va accoucher, . .

— On ne m'avait pas trompé. — Jacques, vous avez dans le quartier la réputation

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d'un honnête homme et vous méritez que l'on vous aime.

— C'est donc de l'ouvrage que vous m'apportez ?

— Non ! pas pour le moment ! . . .

— Demain il sera trop tard . . .

— Voici de quoi vous soutenir en attendant.

— De l'or?...

— Oui, achetez de suite ce qui est nécessaire à votre femme et à votre enfant. ..

— Ah! Monsieur, Monsieur... je ne puis plus parler...

— Je te le disais bien , Jacques , s'ëcria sa femme, je te le disais bien qu'il y en a encore qui ont bon cœur.

— Oui ! oui ! viens donc , Rose , viens remercier aussi Monsieur...

— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mes amis , cet or vient de plus haut.

Jacques , votre femme n'est pas la seule qui souffre , il en est une autre qui implore Dieu! priez pour celle-là, mes amis!...

c'est prier pour la France !.. — Demandez au Seigneur de lui donner un fds ! . . .

— Quoi, Monsieur, c'est-elle?... c'est?...

— Oui, mes amis, elle a pensé aux malheureux , car le malheur a frappe' à sa porte , et celle qui dans les fêtes , entourée d'hommages et d'encens, détournaitl'or de ses plaisirs pour en nourrir l'indigence, quand son front s'est incliné sous le voile de deuil, elle m'a dit : portez cela à ceux

qui souffrent, donnez leur mes vœux avec, et dites leur de m'accorder leurs prières en retour. Priez donc, mes enfans, c'est pour la France!... dites à Dieu de nous donner un fils ; qu'il nous envoie tm de ses anges, c'est peu qu'un de moins pour le ciel et c'est beaucoup pour nous ! . . .

— Oui, oh, oui, nous prierons, nous prierons si fort, qu'il faudra bien que Dieu, nous entende ; elle aura un garçon , n'en doutez pas , la bonne Duchesse , . . . nous la connaissons bien ; qui ne la connaît pas ? Quand elle passe , on se dit : c'est-elle ! ^. . et ça suffit; chacun sait bien de qui on veut parler : tenez Monsieur, vous voyez ma femme?... elle sera bientôt mère aussi; hé ! bien , voilà déjà long-temps que je me

dis : elles seront mères ensemble , sans comparaison, et comme j'ai bien souvent demandé un garçon, c'est sûr qu'il en viendra deux au lieu d'un.

— Souhaitons-le, mon ami, d'autres que vous ont aussi leurs vœux à faire et ceux-là sont plus difficiles à réaliser. Tenez, Jacques, voici mon nom et mon adresse : D'ici à quelques jours venez me voir; peut-être aurai-je pu vous trouver de l'ouvrage.

Il sortit : A peine avait-il franchi l'escalier que Jacques se jeta dans les bras de sa femme et de sa fille et ils pleurèrent tous trois , mêlant à leurs larmes des sourires de bonheur, des mots interrompus qu'ils comprenaient pourtant.

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— Brave homme ! disait Jacques en regardant la carte , sur laquelle il lut : le comte de "* "^ * , rue de l'Université. . . .

— Et elle , oh ! la bonne princesse ! . . . Le doux ange du ciel , disait la femme du menuisier, comme nous allons prier pour elle! Nous qui l'aimions déjà tant! Faut qu'elle nous ait devinés.

— Oui, femme, oui, je t'aime trop pour ne pas l'aimer aussi!... Hé! bien. Rose , tu ne dis rien , toi?...

— Si, si, père!... Prions tout de suite!... Mais la joie avait amené une crise , et

la pauvre mère fit bientôt entendre ses cris.

— Va, Rose, s'écria Jacques, va ma

ïi4 l'amaranti;:.

fille , cours acheter tout ce qu'il faut , et moi je vais cliez la sage-femme !.. .

Il était quatre heures et demie du matin ; la femme de Jacques tenait dans ses bras son enfant qui dormait. . .

— Hé I dis donc, Jacques, répétait-elle, nous ne nous étions pas trompés hier, c'est un garçon ! . . .

— Oui, oui, je l'ai dit : ils seront deux; j'en suis sûr, mais n'importe prions!

Jacques et Rose se mirent à genoux et ils prièrent. . .

Ils étaient ainsi occupés depuis quelque temps , quand cinq heures sonnèrent , le canon retentit...

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Jacques se releva et restant à demi penché , l'oreille tendue , il compta :

— Vingt-deux ! s'e'cria-t-il , c'est un garçon ! . . . Dieu bénisse la mère et l'enfant!...

Henri V était né !.. .

Sept ans sont écoulés ; nous voici encore chez Jacques le menuisier , mais non plus dans la petite mansarde , si chaude en été , si froide en hiver, qu'il n'y avait ni feu ni volets qui pussent la rendre supportable ; si étroite , qu'il ne fallait pas marcher avec précipitation la tête haute , de peur que le front ne heurtât violemment l'angle de quelque poutre- Jacques

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est descendu d'un étage; l'ouvrage est venu éprouver sa force et sa patience , et les e'cus sont tombés l'un après l'autre dans la tirelire , chasse's par les coups du rabot.

La nouvelle habitation de Jacques n'est pas somptueuse : les murs sont blanchis à la chaux , le carreau est sans peinture ; mais un lit, une commode en noyer, des chaises, ont un air d'aisance; et chaque soir , sur la table grossière , le souper vient avec la gaîté ; et la gaîté , c'est la richesse de l'artisan.

Ce soir là il y avait autant de convives que de coutume , et cependant on ne riait pas.

Il y avait d'abord Jacques et sa femme,

XIO L AMARANTE.

toujours les mêmes , à la différence près que sept ans infligent à une figure ; puis Rose qui n'était plus un enfant ; mais une femme , bien prise dans sa taille , avec de belles couleurs et un regard vif; elle avait gagné ce c|ue sa mère avait perdu. Il existe un proverbe du peuple qui dit : il faut vieillir sous peine de morl y et en vieillissant on prend des rides.

Puis venait un quatrième personnage :

c'était un jeune homme d'environ vingtcinq ans , ni beau , ni laid , mais dont la figure bonne et joviale prévenait favorablement. A la manière dont il regardait Rose , on pouvait se douter qu'il n'était pas inspiré seulement par la bonté de son âme.

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Et cependant, je vous l'ai dit, il y avait sur toutes ces figures une teinte moins gaie que de coutume. Rose et son amant se regardaient en poussant de gros soupirs; la femme de Jacques regardait sa fille et baissait la tète ; Jacques , lui , frappait du manche de son couteau sur la table , en criant :

— Tas de coquins ! est-ce ma faute à moi si vous ne l'aimez pas cet enfant , si vous vous êtes laissé compter un tas de farces.

— Bail! bail! père Jacques, çà finira tout çà, vous aurez beau faire , allez, il y aura toujours des bêtes pour répéter les folies des autres. Faut les laisser dire; on hausse les épaules, et voilà.

— Cà t'est ben aisé à dire , Jean ; tu es un bon garçon, c'est vrai; mais tu ne peux pas penser comme moi , tu ne lui dois pas tout à cet enfant, que Dieu le bénisse ! il est né le même jour que Pierre, mon dernier; j'avais prié pour qu'il vînt, il est venu, et depuis je me suis toujours dit que la vie de l'un tenait à celle de l'autre* Quand j'ai vu mon garçon avoir toutes les maladies et en revenir , j'ai dit : l'autre vivra ! Et pourquoi M. le comte m'a-t-il soutenu? c'est pour lui. Pourquoi a-t-il placé mon fils à Bagatelle où on lui apprend à lire , à écrire , et où l'autre enfant l'appelle quelquefois Pierre! par son nom tout court ; et tout cela sans qu'il y ait presque rien à faire? N'était-il

pas juste que je me fisse chasser pour lui? Quand on vient me dire qu'il n'est pas le fils de sa mère', comme s'il n'y avait pas eu des témoins, aussi vrai que je suis menuisier! Quand j'entends des horreurs comme celles-là, j'en ai la chair de poule. Tout Paris a pu le voir , elle ne s'en est pas cache'e , la digne princesse ! . . . Voilà deux fois que je me fais renvoyer pour cette infamie là ! C'est plus fort que moi ! Ils ne l'ont donc jamais vu cet enfant , pour en dire du mal?

— C'est que, voyez-vous, reprit Jean, on leur dit çà , ils le répètent : voilà tout !

— Oui, oui, je le sais : il y en a un

tas que je voudrais tenir dans le creux de

ma maiu ; je les ferais joliment danser en l'air.

— Mais en attendant , dit la femme de Jacques, comment faire?... La tirelire est partie, tu n'as pas d'ouvrage... Voilà déjà plusieurs fois que Jean nous apporte sa journée...

— Ne parlons pas de cela , dit Jean , ne serai-je pas bientôt de la famille?

— Oui! et c'est pour cela qu'il faut amasser pour tes enfans... A quoi pensestu , femme ?

— Il y aurait bien moyen

— Je sais ce que tu veux dire. Aller trouver M. le comte, mais ce sera la seconde fois ; et il ne sait pas , lui , pour-

quoi l'on me renvoie. Il va me croire un mauvais sujet

— Pourquoi ne pas lui dire?...

— Non pas!... j'aurais l'air de lui dire cela pour me faire payer : J'aime cet enfant parce que je l'aime...

— Alors ! . . .

— Alors, j'irai tout de même, parce qu'il ne faut pas que Rose et Jean soient malheureux pour moi!... il est tout simple qu'ils s'aiment et qu'ils soient pressés. Allons , enfans , embrassez-vous ! . . . et ne parlons plus de nos chagrins...

Le lendemain , Jacques se dirigeait en hésitant vers l'iiôtel du comte. Il avançait

un pas 5 puis reculait. Enfin , à force de penser à sa femme et à sa fille , il arriva.

— C'est vous, Jacques, comment va toute votre famille ?

— Vous êtes bien bon , monsieur le comte, quant à la santé, ça ne va pas mal; le physique est satisfait ; c'est le moral qui ne l'est guère!...

Et cela fut dit, non sans bien des efforts et des plirases préparatoires , et Jacques hésita long-temps encore avant d'avouer à son protecteur qu'il avait été renvoyé par son maître , sans toutefois en dire le motif. . .

— Jacques, Jacques , voici deux fois que

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cela vous arrive ! je n'aurais pas cru qu'à votre âge , avec des cheveux gris sur la tête , on pût se conduire comme un jeune homme. Tous oubliez que vous avez une famille...

— C'est peut-être au contraire parce que je n'oublie pas...

— Je ne sais ce que vous voulez dire...

Et Jacques se taisait par suite de son point d'honneur. 11 entendait mal l'intrigue , le pauvre menuisier ; il ne se vantait pas de ce qu'il n'avait pas fait , lui ; il n'avait pas toute sa conscience sur la langue, comme beaucoup d'autres ; ses pensées secrettes au contraire e'taient peut-être les meilleures.

Mais le comte qui ne pouvait savoir ce qu'on ne lui disait pas , ou du moins qui n'en lisait que la moitié sur le visage de son protégé, n'e'tait pas satisfait de sa conduite : Plusieurs fois il l'avait soutenu en lui procurant de l'ouvrage , en lui faisant de petites avances , mais cette fois il était facile de voir que la sagesse ne lui poussait pas avec les cheveux blancs , et soit que sa patience fût épuisée , soit qu'il voulût un peu faire acheter des secours qu'il n'avait pas la force de refuser , il rudoya tant soit peu le père Jacques, il ferma l'oreille , quand celui-ci lui parla de cette pauvre Rose , dont le mariage était retarde'; chère enfant, quin'avaitpour

toute fortune que son amour, et que l'attente maigrissait.

Jacques un peu décontenancé descendait lentement l'escalier, tournant son chapeau dans ses mains, essuyant tout honteux une larme furtive qui gravait le chagrin sur sa joue hâlée , et pouvant à peine concevoir cette réception si inaccoutumée et si peu attendue.

— J'essaierai ! . . . dit-il tout à coup , en enfonçant son chapeau sur sa tête , le ciel ne m'a pas refusé sa naissance , il ne me refusera pas du pain ! . . .

Arrivé dans l'échoppe d'un écrivain public , il lui dicta une pétition que celui-ci écrivit avec une belle plume neuve sur du

grand papier, selon toutes les formes voulues. La voici :

« Monseigneur,

» Il y a sept ans , j'ai prié Dieu pour ■> qu'il nous accordât votre naissance , et vous êtes né. Gloire lui en soit rendue ! Aujourd'hui , je vous supplie de prier, pour moi, monsieur le comte de "^^"^ qui me retire ses bienfaits. Prié par vous , il ne sera pas plus inexorable que Dieu.

» Ce papier, monseigneur, vous sera « remis par mon garçon , le petit Pierre » que vous voyez quelquefois, et qui, je » l'espère bien , se fera tuer un jour pour » vous, si Dieu luipi'ête vie. »

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Quand l'écrivain eut terminé cette épîqu'il trouvait beaucoup trop simple , Jacques la plia soigneusement et partit. Une heure après il était à Bagatelle et faisait la leçon à son fils. —

La journée était belle, le soleil plein et éclatant faisait e'tinceler chaque feuille d'autant de diamans que l'orage du matin y avait laissés. Le frais vous arrivait avec le parfum des fleurs ; c'était dans l'air, comme une rosée embeaumée.

Un bruit de chevaux et de roues retentit; Le marchepied d'une calèche aux armes de France s'abattit devant le perron de l'élégant château. Deux enfans s'élance-

i3o l'amarante.

rent vifs et joyeux , jouissant à la fois de l'air des bois et de la liberté d'un jardin.

— Louise ! Louise ! viens courir, criait le frère. Oh ! comme il fait beau ! La pluie n'a pas laissé de ti'aces.

Un enfant du même âge que le jeune prince se tenait immobile près de la grille. Tout à coup , l'apercevant :

— Pierre ! Pierre ! . . . cria-t-il , puisque te voilà, viens!... nous allons jouer au cheval... Et comme le jeune enfant restait immobile , est-ce que tu ne veux pas?...

— Si , monsieur ! . . .

— Alors, nous allons traîner la voiture. Les deux enfans dont l'un e'tait attendu

sur un trône , et l'autre existant de bien

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faits , vivait entre l'arrosoir du jardinier et les clefs du concierge , ne s'embarrassaient pas long-temps de la distance qu'il y avait entre eux. C'est une barrière qui s'élève à mesure qu'on grandit, mais à sept ans , c'est à peine si elle dépasse la surface du sol.

La voiture est amenée : Pierre est bientôt attelé dans le brancard.

— Louis, tu vas monter dans la voiture ; tu seras reine et moi le cocher. Hue!...

Et le petit cheval piaffant et caracolant, entraîna la légère voiture , au grand plaisir des trois enfans. Mais bientôt la fatigue vint ; etle cheval pour se reposer s'assit sur le brancard.

l32 l'amarante

— Nous avons joliment galoppé ; mainr tenant il faut donner l'avoine au cheval.

Pierre que la course avait rendu moins timide , profita du moment de repos , et présenta la pétition.

— C'est pour moi cela ? Oh ! quel bonheur ! nous allons jouer au roi ! . . .

On était près de la maison du concierge, on y entra. Le jeune prince s'établit sur une chaise comme sur son ti'ône , meiis à peine eut-il lu la pétition , qu'il perdit sa gaîte' enfantine , et dit avec une voix attendrie :

— Quoi, Pierre, ton père est malheureux?...

— Oui , Monseigneur, il n'a plus d'ouvrage , et il lui en faut pour gagner de l'argent....

— Et M. le comte de *** l'abandonne ?. . Mon pauvre Pierre ! . . . moi qui t'ai fait jouer! . hé bien! qu'est-ce que je vais faire?.. Ah! je sais , je sais... Je l'ai vu!.. Donne-moi une plume! . .

Et s'en emparant aussitôt . il écrivit sur la marge de la pétition , en s'appliquant bien : approuvé , et il signa.

— Tiens, dit-il avec joie, je suis sûr à présent que M. le comte ne te refusera pas!., ainsi, jouons!..

Et les ris et les jeux recommencèrent.

Dans la soirée , Jacques revint à Bagatelle ; et le jeune prince avait dit vrai : huit jours après on chantait chez le menuisier , Rose épousait son prétendu.

Celait encore trois ans après; c'était encore sous un beau ciel étincelant des rayons du soleil; et sur les arbres huniides de rosée , les oiseaux trouvaient des chants de fête, mais l'homme se taisait. La tête basse et l'oreille attentive , il demandait au vent des nouvelles de Paris ,

et le vent , pour toute réponse , lui apportait le bruit sourd des canons de bi'onze qui sonnaient l'heure de l'exil, comme ils avaient sonné l'heure de la naissance de l'héritier royal.

Adieu la race de nos rois ! adieu vieillard ! adieu pauvre enfant que le ciel nous avait donné et qu'il nous retire ! Ta jeune tête n'a pas encore senti la couronne , ton front ne s'est pas ridé sous son poids ; adieu! replie ton manteau d'azur fleurdelisé , semblable à la voûte des cieux quand elle resplendit d'étoiles ; adieu I dépose ton sceptre , Dieu saura bien te le rendre si telle est sa volonté. Laisse dire les canons menteurs ; laisse voler les boulets , ils suivent la route que le destin

i36 l'amarante.

leur a tracée ; si le Seigneur te conduit , ils s'e'carteront de ton chemin.

Point de grand roi qui n'ait eu sesjours d'affliction ; le sabre d'Henri IV se fut émoussé sur le trône ; l'âme se trempe dans les dangers , et l'univers trouve mille voix pour célébrer les belles actions.

Pars , enfant , examine les visages e'chelonnés sur ta route; compte, si tu le peux , les pleurs qui tombent sur ton avenir et sur le nôtre, et souviens-toi , Henri, souviens-toi !.. Et quand tu seras là bas , dans l'exil, oh ! redis-toi souvent : le trône altier n'est rien s'il n'est doré de gloire!..

Adieu ! . . car le canon ne tonnait plus ; car, le combat fini , l'on pensait au butin , et la race des rois s'exilait.

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Un vieillard , des femmes , des enfans , les oreilles encore pleines de promesses et de sei'mens; la fille de Louis XVI, si bien instruite à l'exil; celle qui evit dû être reine, et qui laissait derrière elle et le tombeau de son e'poux et le trône de son enfant; tous partaient, tous baissaient la tête et pleuraient.

Déj à Saint-Cloud disparaissait, et le corte'ge longeait tristement cette route parcourue naguère si gaîment ; les champs , les villages passaient ; la France fuyait sous les pieds des exilés.

— Les voilà! les voilà'., s'écria tout à coup un homme placé près de la route , et aussitôt toute sa famille accourut près de lui.

C'était Jacques avec sa femme et ses enfans , sans excepter le petit Pierre qui avait quitte' Bagatelle , et qui venait voir une dernière fois celui qu'il avait toujours trouvé si bon.

— C'est donc bien vrai qu'ils s'en vont , disait Jacques, c'est donc bien vrai?,.

Comme si c'était la faute de ce pauvie enfant!... Viens, Pierre, regarde-le bien pour le reconnaître... un jour!., femme , souviens- toi de ce que j'ai toujours dit !.. que l'existence de l'un tenait à celle de l'autre. He' bien , tant que je verrai Pierre avec nous, l'espoir me restera.

La femme de Jacques ne répondit pas , mais elle embrassa Pierre en pleurant.

Dans ce moment la voiture arriva , cette

voiture qui traînait les débris de tant de naufrages.

— Pierre, cria le jeune prince , qui avait reconnu l'enfant, et qui dans ce moment le trouvait beaucoup plus heureux que lui ; Pierre , adieu ! . . .

Et le pauvre enfant pleurait.

Pierre pleurait aussi ; le jeune prince reprit :

— Je ne te verrai plus , Pierre î . . . Je ne verrai plus personne ! . . .

Sa mère l'attira vivement dans ses bras et versa des larmes amères sur cette jeune tête blonde déjà courbée sous le malheur.

— Courage ! monseigneur , courage î . . . dit Jacques avec enthousiasme, le ciel a accompli tous mes vœux jusqu'à présent,

i4o l'amarante.

et ils vous avaient tous pour objet. . . il accomplira sûrement le dernier :

Et la femme de Jacques disait en sanglotant :

— Comme nous allons prier ! . . .

Alors la jeune duchesse , la mère de

notre Henri , se pencha hors de la voiture et jeta une bourse avec ces mots mêlés de bien des larmes :

— Ah! oui , priez, priez beaucoup !...

La voiture repartit. . .

Le menuisier et sa famille suivirent long-temps le cortège des yeux , puis , quand la route en tournant leur eut caché le dernier soldat de l'escorte , ils regagnèrent Paris tristement sans qu'un seul par-

LES TROIS VOEUX. l4l

lât, mais occupés tous des mêmes pensées.

Le temps s'écoule et cependant Jacques ne doute pas de l'accomplissement de son vœu. son fils prie encore... il est presque consolé ! . . ^

Une Sexxme,

En France , heureux le parti qui a pour lui les lemmes, il finira toujours par triompher.

Cardinal de Retz.

UNE FEMME

Ah ! vous avez voulu faire une révolulion et vous n'étiez pas de force à la faire?. Et vous n'avez pas pris des échasses et de lon}>s manteaux pour déguiser vos tailles de pygmées ?. . .

Une révolution n'estpasun jeu de salon

i\G l'amarante.

oii les mains s'effleurent sous le gant parfumé, où des fats sans cœur, au gilet brodé, à l'épingle étincelante , aux moustaches innocentes et circonflexes , jettent leur sot et vain gazouillement, tandis que certaines femmes de banquiers et d'avoués ( remarquez bien que je ne parle ici que du petit nombre !... ), rattachent devant les trumeaux immenses des nœuds tricolores qui déparent leurs cheveux, et qu'elles ne portent, en dépit du bon goiit, que depuis leur entrée à la nouvelle cour.

Vrai Dieu ! . . . elle était bien autre cette révolution de 1793, devant qui croulait la Bastille , et fuyaient des re'gimens entiers.

Il ne s'agissait pas alors d'une guerre

VyZ FEMME. iqj

de pavés , jetés par les fenêtres sur des soldats demi-morts de fatigue et de faim. Le peuple avait ses canons qu'il avait pris, qu'il pointait lui-même contre d'autres canons et qu'il faisait tonner sans sourciller.. Le peuple massacrait, incendiait, la hache et le sabre en main. On promenait dans les rues des têtes , la tête de la princesse de Lamballe , par exemple , et plus tard par les mains du peuple, s'éleva un échafaud sur la place de laRe'volution ; le peuple avait fait des progrès : Sybarite sanguinaire , les jouets lui manquaient; une tête de roi pouvait seule ranimer les sens de ce voluptueux blasé.

C'était là une révolution ! . . .

Le tigre déchaîne se ruait tout sanglant

i48 l'amarante.

au milieu des débris d'un trône, d'un sceptre et d'une couronne ; sa griffe déchirait les manteaux d'hermine et l'oriflamme troué de balles !... C'était affreux, horrible, atroce!...

Mais la terreur, ce colosse hideux dont la tête dépassait les plus hautes tours des palais , dont les pieds se perdaient dans la fange et les cadavres , la terreur était du

moins une puissance!... Puissance stupide , mais despote ; dégradante , mais immense...

Il fallait trembler !. . .

Ah ! c'est qu'alors le peuple abject, ivre

de vin et de crimes , toujours peuple ,

n'avait pas le temps de s'endormir pour

cuver le sang qu'il avait pris.

UNE FEMME. I/^Q

Les citoyens Barnave , Marat, Danton et tout ce luxe de noms, qu'enregistra M. de Lacretelle, tenaient ce brave peuple en haleine... Robespierre, le vertueux Robespierre, comme l'appellent les chapeaux cirés , ne quittait pas un instant la bête qu'il avait enfourchée. Toujours les éperons dans les flancs, toujours la bride haute et le fouet qui cinglait et déchirait la peau du peuple fait brute. . .

Le coursier de guei're, le beau coursier, noble animal fier et sans haine, écraserait un enfant dans sa course , quand il est lancé écumant et aiguillonné sans relâche ! . . .

Et le peuple n'est pas un coursier de guerre , lui , un beau coursier fier et sans

IJO L AMARANTE.

liaiae. C'est un ours à qui l'on ôle sa chaîne, qui n'a plus de niuselièi'e, qui grogne et bondit , sans se soucier de l'applaudissement du maître ; qui boit du sang , quoiqu'il n'ait pas soif et broie des ■os quoiqu'il soit gorgé...

Yoilà le peuple!... Yoilà le peuple en révolution !... Et avec un conducteur en guenilles qui hait pour lui , qui cherche pour lui, qui sait trouver les victimes... Un conducteur infâme ; c'est vrai, mais qui au besoin aiderait son ours, prendrait la proie par derrière, pour lui en faciliter le tiiomphe , et après le combat , saurait se coucher dans la boue et prendre part en bon camarade au festin sanglant.

Certes, ne croyez pas que j'admire l'hor-

UNE FEMME. l5l

lible et surtout que je le souhaite!... Ma tète tient encore à mes épaules; et un jeune ami de la république , mon ancien camarade de collège, m'a Lien promis dans la franchise de sa sainte ferveur qu'au, retour du bon temps qu'il rêve , je ne serais pas oublié ! . . .

Mais puisque vous parlez de révolution comprenez donc ce que c'est une fois pour toutes , et avouez que votre misérable parodie ne vaut rien, qu'elle a été sifflée par millions de sifflets et qu'elle devait l'être , et après cela rentrez dans vos salons de millionnaires , faites apporter du pun( h et des sorbets , ôtez vos gants beurre frais et jouez aux jeux innocents ! ...

Autrement si vous persistez dans vos

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airs de gloire , dans vos chants d'une victoire que vous n'avez pas remportée , savez-vous ce qui arrivera?... pauvres enfans!... vous ferez rire... rire de pitié!... jusqu'à ce que le peuple qui s'est levé trois jours et qui dort depuis ce temps vous dise avec sa voix qui vous ferait grelotter de peur :

— Arrière, mignons!... je suis las de votre babil et de votre Parisienne et du ruban bleu que vous m'avez jeté. Moi*dieul... faquins!... un peu de silence, je ne m'entends pas ronfler ! . . .

C'est qu'il est rude le peuple et brutal , parfois, tout souverain qu'il est!...

Mais la raison , la grande, la puissante, l'unique raison peut être à vos yeux de

UNE FEMME. 1 53

VOUS taire une bonne fois, celle que je vous ai réservée comme dernier argument, celle qui vous fera pâlir et tourner les yeux de vie à mort , écoutez-là ; incorrigibles que vous êtes , et si votre cœur n'est pas une ossification à dérouter tous les naturalistes Amendez- vous !

— Vous n'êtes pas à la mode !..

Non ! vous n'êtes pas à la mode ! demandez plutôt à votre député Laurence qui a dénoncé les femmes comme légitimistes, ce qui, à mon avis, a dû leur faire grand plaisir.

Voilà vraiment de bien pauvres chevaliers j les dames les abandonnent!, . .

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La parure la plus à la mode cet hiver dans le peu de Lais que vous avez vus , quelle était-elle ! . . . — Des guirlandes de bruyère d'Ecosse ! . . .

Nos jolies danseuses ont dansé la galoppe , la galoppe royale de j uillet en robes garnies de bruyère d'Ecosse. On a vu (remarquez bien que c'est entre nous que je vous dis cela) on a vu jusqu'à des bouquets blancs et verts , ce qui a fourni par parenthèse de très-jolis articles de genre au fantastique Constitutionnel .

Et ne croyez pas que ce soit là un goût passager , un caprice frivole , idée de femme, bagatelle d'un jour!... ne vous faites pas d'illusions ; la mode cette fois est fixée , invariable , opiniâtre, entêtée...

UNE FEMME

A qui la faute?... « vous qui n'êtes plus aimables, si vous l'avez été. qui parlez protocole, paix universelle, garde nationale, émeutes, patrouilles , belle famille^ et gouvernement à bon marché!...

Savez-vous en effet, que tout cela est fort ennuyeux et de très-mauvais goût?...

Jamais un officier de cette belle garde que vous avez insultée quand elle ne fut plus là , ne s'est avisé de tenir un langage aussi décousu ! Ils employaient un peu mieux leur temps, croyez moi. Ils aimaient leurs maîtres et on le savait , sans qu'ils eussent besoin de le dire , de le crier à tuetête, comme pour y faire penser les gens: et si parfois les dames se souvenaient dans une contredanse qu'elles donnaient

. i56 l'amarante.

la main à uu brave , ce n'étadt pas paixe qu'il avait conté comme quoi en descendant la garde au château , un grand niais lui avait donné une poignée de main.

Ne riez pas!... car votre rire ne serait qu'une grimace. Le jugement des femmes en France est une puissance, leurs ai'rêts ont force de loi , et telle condamnation de nos cours criminelles n'entacherait pas plus mortellement toute une vie d'homme et l'avenir de sa race.

Ce respect de la génération présente poui" les femmes ne trouve point son explication dans des motifs romanesques et de vaine frivolité. Les femmes, depuis quarante ans de révolutions , ont marqué leur place dans nos fastes : place glorieuse,

UNE FEMME. 1 S'J

de courage, d'honneur!.. Leur hj^ne n'a pas changé d'un instant ; elles ont toujours pris parti pour l'innocent opprime' contre toutes les vexations de l'oppresseur. Notre histoire garde , avec un religieux respect, les noms delà fille de Cazotte, et de celle de Sombreuil ! . .

La mesquine échauffoure'e de i83o, que vous appelez réi^oludon, a aussi trouvé ses héroïnes. Vos traqueurs de Vendée , vos chasseurs d'hommes ont pu ajouter à leur mission la chasse aux femmes , et il semble que nos gouvernans aient trouvé le jeu bien choisi , et la plaisanterie de bon goût; car des cris de victoire leur ont échappé le jour où le télégraphe s'est agité pour annoncer le prise de la comtesse

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de La Rochejaquelin- et le lendemain leur désappointement , que rien n'a pu déguiser quand ils ont appris que leur proie avait disparu , a servi de but à la risée publique.

Alors sont venus les mensonges officiels , les contes soldés , l'attirail ordinaire qui suit une défaite de police. La jeune comtesse avait été prise dans un four, brillante de parure, étincelante d'or et de pierreries, et le rire nous a aussi gagnés ; car invention plus bouffonne n'était jamais sortie d'un cerveau fêlé; et le four, et la brillante parure sont peut-être les idées les plus burlesques qui aient été conçues pendant toute la durée d'un siècle par la police de France et ses limiers.

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Cherchant à fuir, la noble dame ( toujours en costume de bal ) aurait laisse' tomber de sa ceinture un poignard/... Et les organes de l'autorité de répéter encore cette fable; frissonnant à tant le frisson; gémissant à tant le gémissement ; mentant à tant le mensonge. Honnêtes créatures, qui ont la conscience de vouloir gagner , jusqu'au dernier sou, l'argent qui leur est jeté pour frissonner, gémir et mentirl.

Mais vous ne la connaissez donc pas celle dont vous parlez ainsi , ou bien supposez-vous que ceux qui la connaissent ne trouveront pas assez d'énergie pour vous appeler menteurs ! . . .

Félicie de Duras , comtesse de La Rochejaquelin , est une de ces femmes sur

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qui votre vain étalage de triomphes devait passer ennuyeux et froid comme le dégoût. Fidèle aux croyances du cœur, sa religion à elle est la sainteté du serment : pitié pour les vaincus, dans quelques rangs qu'ils se trouvent. Gracieuse Française , toute d'amour pour son pays , d'indignation pour les traîtres, jamais elle n'eût fui devant un danger utile. Ce poignard que vous lui avez prêté n'est pas son arme ! . . Ah ! si vous m'aviez dit qu'un jour, en vos chasses d'hommes , du milieu de vos traqueurs , tout à coup vous aviez vu , dans l'épaisseur des genêts , protégeant un vieillard, secourant des enfans, une jeune femme aux traits parfaits , le cœur dans les yeux , la taille har-

UNE FEMME. l6l

die et pourtant gracieuse, un ensemble enfin d'ange et de femme ; je l'aurais reconnue ! . .

Si vous m'aviez dit encore :

— Un soldat brutal maltraitait un paysan; une femme noble et courageuse a feiit feu sur l'oppresseur ! . .

Je n'aurais pas demandé son nom!

mais lui faire jouer une ridicule come'die ; la faire cacher, parce que vous êtes là et armés!., cessez!., car on ne vous croira pas. Elle a fui la prison , et s'est jouée de la niaiserie de soldats ridiculement placés h la garde d'une femme : elle eût bravé le plomb et le fer meurtrier de ces mêmes gardes , si le combat se fût pré-

j62 l'amarante.

sente , et qu'il se fût agi de défendre une chaumière ou de sauver un drapeau.

Ah I c'est que c'est aussi l'amie de notre Caroline que les revers , vous le savez, n'abattront jamais, malgré vos récens cris de victoire ! ... de cette Caroline qui a voue' sa jeune vie aux sacrifices et aux efforts pour l'héritage de son fils. Cette amitié' n'est-elle pas un baptême d'e'nergie et d'honneur?.. Et puis cette jeune comtesse n'est-elle pas enfin la glorieuse compagne du soldat de l'empire , qui porte sur son front, en large cicatrice , le témoignage vivant de ce que savent faire sur un champ de bataille les frères La Rochejaquelin?,. Ne lui demandez pas à celui-là pourquoi le ciel de France ne couvre plus sa tète ■;

UNE FEMME. l63

sa réponse vous condamnerait trop amèrement.

Mal en cour, du temps du loi Charles, il n'a cherché à se rapprocher de la face royale qu'au jour de cette chute immense que vous, comblés de faveurs , prépariez depuis quinze ans î . .

A eux donc le beau rôle dans le drame qui se complique ; à vous celui que vous avez choisi! à eux l'exil , les vœux et l'espérance; à vous un pouvoir vermoulu, de l'or et la crainte ! Yous aurez dans noi fastes deux pages qui ne se ressembleront guère : la vôtre sera la moins remplie, et pourtant vous vous avouerez à vous-mêmes le regret de ne pouvoir les déchirer.

MaxmiW,

Et qu'en sort-il souvent:

Du vent.

La Fontaine.

MARSEILLE

Le beau soleil de Provence se levait radieux ; des flots de lumière sillonnaient la Méditerranée , et ses vagues mollement agitées venaient mourir sur la grève , balançant les barques des patrons pêcheurs

l68 L*AMABANTE.

et les navires aux pavillons divers. Cependant la ville grecque-française , Marseille la belle , n'avait pas encore retrouvé ses bruits de la veille , son activité de tous les jours. Les enfans du Midi s'éveillaient à peine. Les voix seules des marins du port se croisant , se répondant , annonçaient qu'une nouvelle journée allait commencer et que la ville commerçante allait reprendre ses travaux et son industrie.

Tout à coup , dans un des chantiers de marine , une exclamation de surprise se fit entendre ; puis ce furent d'autres cris , d'autres surprises , puis un bourdonnement , des colloques particuliers , des allées, des venues, et chacun s'arrêtail, se retournait , montrait du doigt un objet

MARSEILLE. l6g

élevé; et les causeries d'aller leur train, avec cette volubilité du pays , ces gestes pleins de poe'sie et de feu. On eût dit qu'un météore venait d'apparaître et pourtant il n'y avait aucun effroi sur toutes ces mâles figures; beaucoup d'étonnement par exemple , mêlé à une expression de joie ; et sur quelques figures , de l'enthousiasme , une forte émotioo , toute une vie de souvenirs.

— Par Notre-Dame de la garde , disait un vieux marin en se frottant les yeux par deux fois, je n'ai encore bu qu'une topette de rhum , et pourtant il me semble que j'ai la vue trouble.

■ — Troun dé l'air, jf^ n an p^ encore pris

ino L AMARANTE.

une goutte , l'épondait son camarade , et j'y vois clair, je pense!...

— Hé bien! que vois-tu?...

— Je vois... je vois que le vieux clocher de Saint - Laurent a fait toilette neuve.

— Je ne me trompe donc pas?...

— Ohé ! . . . ohé ! . . . par ici , par ici , enfans!... Voilà les camarades qui arrivent, ils savent peut-être du nouveau ! . . .

Les camarades n'avaient rien vu , rien entendu. On leur montia le vieux clocher et ils crièrent :

— Bravo! bravo! Saint-Laurent!... le

MARSEILLE

patron est propre : le voilà qui a mis une cravate blanche I . . .

— Enfans ! dit le plus vieux marin , il y a là quelque chose que je ne comprends guère ! . . . mais à la garde de Dieu ! . . Saint- Laurent en sait plus que nous sans doute. N'importe , il y aura aujourd'hui peutêtre du gros temps et les chantiers chômeront. Croyez-moi , un bon meâ culpâ pour Notre-Dame de la garde qui nous a sauvés tant de fois , et puis nous monterons voir un peu ce qui doit se passer.

— Ca va ! . . . dirent les marins. Les chapeaux goudronnes furent levés , le meâ culpâ expédié et le vieux marin reprit :

— Maintenant, avant de partir, un mot I . . . quelqu'un de vous avait-il con—

naissance que le vieux Saint-Laurent dût faire sa toilette aujourd'hui?...

— Non!!!...

— Hé bien ! e'coutez votre vieux loup de

mer : ou je me trompe fort, ou il y a un piège là-dessous. . .

— Troun dé l'air ! . . . quel pie'ge ! . . .

— Ca se saura ! . . . attention sur le vieux patron ; ne remuez pas un agrès sans mon commandement; caiguez les voiles et longeons les côtes. Et à moins qu'on n'en vienne à l'abordage , ce n'est pas la peine d'user les sabords ! . . .

— Suffit!...

Les marins se mirent en marche , silencieux et calmes. Ils trouvèrent la ville tranquille, sauf de nombreux curieux. Le

MARSEILLE. I'j3

cours et la cannebierre étaient remplis de groupes inofFensifs. On causait, on riait. Des nombreuses versions couraient dans les rangs de toutes classes. Nulle part n'apparaissait la menace. Le peuple était là comme au spectacle et nommait tout haut les comédiens!...

Cependant la troupe inquiète s'armait ; le rire des Marseillais ne rassurait pas les chefs. Peut-être ce rire était- il moqueur ?

Vers neuf heures , les tambours battirent un rappel ; puis on entendit la générale , et le peuple , toujours riant de son rire méridional et incisif, continuait à se promener bras dessus , bras dessous , comme aux processions patronales , sans

cris , sans démonstrations hostiles ; on n'entendait que le murmure épigrammatique :

— Allons ! allons ! . . . il paraît que la farce n'est pas finie ! . . .

Et les gendarmes commencèrent à galopper sur le cours et dans les rues , et le peuple s'écartait sur leur passage, puis reprenait sa promenade froidement et avec insouciance , comme s'il eût voulu dire :

—Vous avez beau faire , je ne veux pas me révolter!... je n'y suis pas disposé aujourd'hui!... mais vous ne m'empêcherez pas de rire , mes bons amis , vous m'amusez trop pour cela ! . . .

Enfin un ouvrier des savonneries arriva nonchalamment les mains dans sa

MARSEILLE- t^jS

ceinture et dit en passant , avec une sorte de dégovit :

— Ils sont là-bas huit qui viennent de se faire prendre au poste du palais de justice !,..

Un groupe de marins qui l'entendit sen-a les poings et fit un pas en avant par un élan spontané' , mais le plus âgé d'entre eux les arrêtant d'un geste , demanda à l'ouvrier :

— Hé! dis-donc, petit, les connais-tu ces huit qui ont fait ce miracle ?...

— Je n'en connais qu'un , vieux loup , dit l'ouvrier lalentissant son pas, et toi aussi tu le connais ! . . .

— Son nom?...

L'ouvrier prononça le nom en haussant

les épaules : le vieux marin frémit et dit d'une voix sourde :

— Il a été leur dupe!...

Alors le jeune ouvrier des savonneries revint sur ses pas , et prenant la main du vieux loup de mer , il prononça quelques mots avec une vivacité qui faisait contraste avec sa nonchalance habituelle :

— Bien, dit le marin, j'y compte en cas de besoin- Ton père a là un brave enfant!...

— Troun dé l'air! dit l'ouvrier, en reprenant sa marche dandine'e , c'est que j'ai été bien élevé !. . .

Et il disparut dans les groupes eu fre-

MAKSEILLt. I ly-y

donnant un refrain populaire sur le mùtral.

La foule des promeneurs ce'dant à la fatigue, se retira enfin. Bientôt les rues, les places de Marseille ne furent occupées que par les troupes échelonnées. Les postes étaient doublés, et le plus grand calme régnait. A voir cet appareil menaçant , ces précautions , ces forces déployées , la première idée qui venait était que le gouvernement avait eu quelque effroyable cauchemar, et que lorsqu'il aurait dormi encore une fois il n'y penserait plus, et retirerait du passage public toute cette ferraille inutile , qui ne faisait qu'obstruer les communications. L'idée avait quelque chose de raisonnable ! . . .

irjS l'amarante.

Cependant quand la nuit vint, des bruits plus alarmans circulèrent. Un bateau à vapeur, voyageant sous le pavillon sarde , avait été aperçu en vue de la rade. C'était le Carlo- Alberto. Ce bateau portait la duchesse de Berri ! — Sur-le-champ furent laincés en chasse les bateaux le Sphinx et le Marsouin.

Mais le peuple de Marseille, toujours intelligent et en de'fiance , sourit encore à cette nouvelle , et ne répondit aux alarmistes que par ces mots fondés sur la simple et saine raison :

— Cela n'est pas vrai!... Cela ne peut être , car nous la connaissons ! . . .

Mais les arrestations , les fouilles, les

MARSEILLE- l'JÇ)

persécutions n'en eurent pas moins leurs cours.

Bien des familles gémissent encore à cette heure, privées d'unpère, d'un époux, de fils adorés, tous innocens. Si un jour justice est rendue , si les prisons empestées se rouvi'ent , combien de gens auront le droit de demander un compte sévère de cette liberté qu'on leur avait promise à la face de la France , qu'on leur retire sans motifs.

Justice!... Voilà notre seule clameur.

Justice prompte ! Nous avons le droit de la demander. Nommez les juges, établissez votre tribunal!... Nous y arriverons en foule.

l8o L'AMARANTE.

Vous , qui avez conspiré dans l'ombre quinze ans, forts d'une indulgence que vous ne compreniez pas, ne nous jugez pas d'après vous , car votre erreur grossière soulèverait la France en faux contre un tel parallèle ; si nous conspirions , ce serait face à face, épée contre épe'e , drapeau contre drapeau ! . . .

Ne dites plus que la mère d'Henri V est venue inutilement sur les côtes de Provence , et que votre pitié l'a seule sauvée de la loi Bricqueville. Ne le dites plus , d'abord parce que votre télégraphe vous a fi.*équeniment démentis le lendemain , ne le dites plus, parce que chaque fois que vous le direz ce sera une fausseté!....

MARSEILLE

Ne le dites plus , enfin , parce que le joui où la duchesse de Berri viendrait à poser le pied sur le sol de France , chacun sait bien que ce n'est pas vous qui nous en apprendriez la nouvelle '. . . .

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